L'habitat aristocratique fortifié de Paule (Côtes-d'Armor) - article ; n°1 ; vol.54, pg 119-155

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Gallia - Année 1997 - Volume 54 - Numéro 1 - Pages 119-155
Les fouilles réalisées à Paule depuis 1988 permettent de suivre l'évolution de cet habitat sur une très longue durée, du Ve s. avant J.-C. au Ier s. après J.-C. La vaste ferme initiale, constituée de deux enclos, est arasée vers le début du IIIe s. avant J.-C. lors de l'édification d'une forteresse privée qui sera abandonnée dans le courant du Ier s. avant J.-C. L'article s'achève par un examen des caractéristiques principales de cet habitat, et de son aptitude à définir un type de site, la « forteresse seigneuriale », jusqu 'ici non pris en compte lors de l'élaboration des schémas définissant l'organisation des territoires au second Age du Fer.
The excavations carried out in Paule since 1988 allow to follow the evolution of this settlement during a very long period, from the 5th century B.C. up to the lrst century A.D. The large primary settlement, a farm, comprised two enclosures, which were leveled around the beginning of the 3rd century B.C., when a private fortress was built. This study is concluded by the examination of the main characteristics of this settlement, defined here as an « aristocratic fortress », a type of site which is at the moment unknown in territory models of the second Iron Age.
37 pages
Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Yves Ménez
Jean-Charles Arramond
L'habitat aristocratique fortifié de Paule (Côtes-d'Armor)
In: Gallia. Tome 54, 1997. pp. 119-155.
Résumé
Les fouilles réalisées à Paule depuis 1988 permettent de suivre l'évolution de cet habitat sur une très longue durée, du Ve s.
avant J.-C. au Ier s. après J.-C. La vaste ferme initiale, constituée de deux enclos, est arasée vers le début du IIIe s. avant J.-C.
lors de l'édification d'une forteresse privée qui sera abandonnée dans le courant du Ier s. avant J.-C. L'article s'achève par un
examen des caractéristiques principales de cet habitat, et de son aptitude à définir un type de site, la « forteresse seigneuriale »,
jusqu 'ici non pris en compte lors de l'élaboration des schémas définissant l'organisation des territoires au second Age du Fer.
Abstract
The excavations carried out in Paule since 1988 allow to follow the evolution of this settlement during a very long period, from the
5th century B.C. up to the lrst century A.D. The large primary settlement, a farm, comprised two enclosures, which were leveled
around the beginning of the 3rd B.C., when a private fortress was built. This study is concluded by the examination of the
main characteristics of this settlement, defined here as an « aristocratic fortress », a type of site which is at the moment unknown
in territory models of the second Iron Age.
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Ménez Yves, Arramond Jean-Charles. L'habitat aristocratique fortifié de Paule (Côtes-d'Armor). In: Gallia. Tome 54, 1997. pp.
119-155.
doi : 10.3406/galia.1997.2995
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/galia_0016-4119_1997_num_54_1_2995aristocratique fortifié L'habitat
de Paule (Côtes-d 'Armor)
Yves Menez* et Jean-Charles Arramond**
Mots-clés. Côtes-d'Armor, Paule, second Age du Fer, ferme, forteresse de hauteur.
Key-words. Côtes-d'Armor, Paule, second Iron Age, Farm, Hill-Fort.
Résumé. Les fouilles réalisées à Paule depuis 1988 permettent de suivre l'évolution de cet habitat sur une très longue durée, du Ve s.
avant J.-C. au Ier s. après J.-C. La vaste ferme initiale, constituée de deux enclos, est arasée vers le début du IIP s. avant J.-C. lors de
l'édification d'une forteresse privée qui sera abandonnée dans le courant du Ier s. avant J.-C. L'article s'achève par un examen des
caractéristiques principales de cet habitat, et de son aptitude à définir un type de site, la « forteresse seigneuriale », jusqu 'ici non pris en
compte lors de l'élaboration des schémas définissant l'organisation des territoires au second Age du Fer.
Abstract. The excavations carried out in Paule since 1988 allow to follow the evolution of this settlement during a very long period, from
the 5th century B.C. up to the lrst century A.D. The large primary settlement, a farm, comprised two enclosures, which were leveled around
the beginning of the 3rd century B.C., when a private fortress was built. This study is concluded by the examination of the main
characteristics of this settlement, defined here as an « aristocratic fortress », a type of site which is at the moment unknown in territory
models of the second Iron Age.
territoire de la Gaule indépendante. Plusieurs opérations En 1988, une fouille de sauvetage dirigée par C. Le
Potier sur la fortification du camp de Saint-Symphorien à de fouille programmée, dirigées de 1989 à 1990 par
Paule a amené la mise au jour de structures ou de mobil J.-C. Arramond, puis, depuis 1991, par Y. Menez, ont
iers jusqu'ici rarement rencontrés sur les habitats du tenté de répondre à cette question. Elles y ont, dans une
second Âge du Fer armoricain, et notamment une sta certaine mesure, réussi. Les éléments sont aujourd'hui
tuette figurant un personnage tenant une « lyre ». Le rassemblés pour identifier un type de site jusqu'alors
caractère remarquable de ces découvertes a naturel méconnu : un habitat aristocratique fortifié du second
lement conduit les archéologues à s'interroger sur la Âge du Fer.
nature de ce site, manifestement très différent des fermes De ces huit années de recherches, fort peu de don
nées ont été jusqu'ici publiées (Le Potier, Arramond, ou des bourgades, fortifiées ou non, qui parsemaient le
Service régional de l'Archéologie de Bretagne, 6 rue du Chapitre, F-35044 Rennes cedex.
* Association pour les Fouilles Archéologiques Nationales, antenne sud-ouest, 12 rue Marcelin-Berthelot, F-33270 Floirac.
Galba, bA, 1997, p. 119-155 © CNRS Editions, Paris, 1998 120 Yves Menez et Jean-Charles Arramond
tude de ces sommets, qui culminent entre 270 m et 300 m 1989a et b, 1990 ; Arramond, Le Potier, 1990 ; Vendries,
Aumasson, 1990; Arramond et ai, 1992). Il est donc NGF au voisinage du site, cet emplacement permet à la
temps, aujourd'hui, de livrer à la communauté scienti fortification de disposer d'une visibilité exceptionnelle
fique une synthèse des principaux résultats de cette sur le territoire avoisinant. Elle porte, en effet, jusqu'à
fouille, qui consistent en la mise en évidence de l'évolu une trentaine de kilomètres en direction du nord-ouest,
tion de cet habitat entre le Ve s. avant J.-C. et le Ier s. après vers les sommets des Monts d'Arrée (383 m NGF) qui
J.-C. La découverte sur ce site de trois statuettes du sont les points culminants de la péninsule armoricaine.
second Age du Fer ne sera ici que rapidement évoquée. Cette position topographique, sur des crêtes qui
L'étude stylistique de ces sculptures, ainsi que celle des jouent également le rôle de barrières climatiques,
contextes où elles ont été mises au jour, feront l'objet explique la faible moyenne des températures (9°) ainsi
d'un article spécifique qui sera proposé ultérieurement à que le fort volume des précipitations annuelles, supé
Gallia. rieures à 1 300 mm. Neige et gel sont ici bien plus fr
équents qu'ailleurs en Bretagne. Deux sources au débit
important sont connues à proximité du site : celle de
Coat ar Scaon, à 800 m au nord-est, et surtout celle de LE SITE
Saint-Symphorien, localisée à moins de 100 m au nord de
la fortification et qui alimente aujourd'hui les communes
avoisinantes. L'examen géologique préliminaire du site, Le camp de Saint-Symphorien se situe en plein cœur
réalisé par P.-R. Giot, a montré que la fortification recouvde la Bretagne, à proximité des limites des départements
rait, pour la partie nord, un niveau à quartzites blancs et du Finistère et du Morbihan (fig. 1). Il occupe une posi
grès ferrugineux, pour la partie sud, des schistes phylli- tion topographique remarquable, à l'extrémité d'une
teux gris-vert fortement plissés par des phénomènes de ligne de crêtes qui prolonge vers l'est les Montagnes
cryoturbation. Ces matériaux, très altérés à proximité des Noires, barrière naturelle entre la Cornouaille, au sud, et
grès, se présentent alors comme une « argile » blanchâtre le bassin de Chateaulin, au nord. Malgré la modeste
^Carhaix
Cherbourg
MANCHE
Nantes
Fig. 1 . Localisation topographique du site. Seuls les reliefs d 'une altitude supérieure à 200 m NGF sont indiqués en noir. Les trames grisées
correspondent respectivement à des altitudes supérieures à 200 m, 250 m et 270 m (dessin M. Dupré/AFAN).
Galba, 54, 1997, p. 119-155 © CNRS Éditions, Paris, 1998 L'habitat fortifié de Paule (Côtes-d 'Armor) 121
exploitée dès l'Âge du Fer, comme en témoignent de Bretagne, les nombreux recoupements de structures ont
nombreuses petites carrières. permis de proposer une chronologie de l'évolution de
La première mention connue de cette fortification cet établissement.
remonte à 1883, date à laquelle est signalée, dans une
publication de J. Gaultier du Mottay, « l'enceinte fortifiée
ou quadrilatère de Castel Odic, ayant soixante-quinze
L'HABITAT PRIMITIF (PHASE I) mètres de côté ». Cette indication, très succincte, sera
ultérieurement reprise par G. de la Chenelière (1884),
puis par A.-L. Harmois (1909). Si le toponyme diffère de Les traces d'une première occupation sur le site ne celui aujourd'hui utilisé, qui se réfère au hameau le plus semblent pas, pour le moment, remonter au-delà du Ve s. proche, la description convient parfaitement à ce qui avant J.-C. Elle se caractérise, d'emblée, par la création devait subsister de la fortification à la fin du XIXe s. : un d'un vaste enclos, d'une superficie proche de 9 000 m2,
champ délimité sur trois côtés par une puissante levée de auquel est venu s'accoler un second enclos que les
terre, large de 10 m environ à la base et d'une hauteur fouilles commencent seulement à mettre au jour. Parmi
conservée proche de 3 m. les vestiges, probablement nombreux, qui doivent subsis
Les fouilles effectuées sur cette enceinte de 1988 à ter de l'habitat primitif, fort peu ont pu être clairement
1995 ont permis de décaper et d'étudier une superficie identifiés grâce à l'étude des relations stratigraphiques ou
de 16 600 m2, correspondant à l'emplacement de la nouv du mobilier découvert dans les excavations. On peut
elle route départementale ainsi qu'à la parcelle située néanmoins rattacher à cette première occupation, outre
immédiatement au sud (fig. 2) . trois petits fossés, ultimes vestiges de partitions internes
Les trous de poteaux et les fosses ont été fouillés de de l'enclos principal, un vaste édifice, deux ensembles de
manière exhaustive. Il en a été de même des intersections fosses-ateliers, ainsi que quatre vastes fosses ou souter
de fossés, dont la compréhension est essentielle pour la rains (fig. 3).
restitution de la chronologie relative du réseau de clôtur Les fossés de clôture, dont de nombreuses sections
e. Les autres sections de fossés n'ont été fouillées que ont été fouillées, présentent quasiment partout un com
lorsqu'elles paraissaient susceptibles de livrer quelques blement identique. Des matériaux éboulés des parois en
données nouvelles ou des précisions sur l'évolution du tapissent le fond et sont recouverts d'un sédiment très
site, principalement lorsqu'un changement dans la strat fin, vestige des poussières et des boues qui ont achevé de
igraphie ou une particulière abondance de mobilier était combler ces excavations de section triangulaire et d'une
pressentie. Ces travaux ont été effectués en essayant de profondeur conservée comprise entre 1 m et 2,50 m
dissocier les différents niveaux d'accumulation stratigra- (fig. 4) . Il s'agit donc bien de fossés qui devaient être bor
phique dans ces fossés, le plus souvent manuellement ou, dés d'un talus édifié à l'aide des matériaux extraits lors de
lorsqu'une plus grande rapidité s'avérait nécessaire, à leur creusement. Une portion de ce talus, conservée sur
l'aide d'un tractopelle. une hauteur de 1,20 m, soit la totalité de son élévation, a
Le plan obtenu à l'issue de ces sept années de fouille d'ailleurs été mise au jour en 1994, ensevelie sous l'un
est relativement complexe. Hormis les restes d'un remp des remparts qui ont été édifiés ultérieurement. À cet
art, conservé sur ses parties nord et ouest et qui consti emplacement, cette clôture était parementée de blocs de
tuait l'unique vestige de cette fortification discernable grès (fig. 5). L'entrée de l'enclos principal a pu être étu
avant 1988, on distingue un semis d'excavations plus ou diée. L'ampleur de l'interruption du fossé sur la façade
moins vastes, cerné ou entrecoupé par des fossés aux est (17 m) ainsi que l'absence de toute trace d'un quel
dimensions parfois imposantes. Les très rares lambeaux conque système de fermeture montrent qu'il s'agit bien
de sols protohistoriques, piégés sous une voie ou la base d'un habitat simplement clôturé, et non fortifié.
de quelques remparts, ont montré que l'on se situait, de D'un vaste édifice adossé au milieu de la façade ouest
manière générale et en tenant compte des tassements, de l'enclos, à l'abri des vents dominants, ne subsistent
entre 40 et 80 cm sous les niveaux de l'Age du Fer. Malgré aujourd'hui que les fondations : une petite tranchée au
cette érosion, assez forte quoique comparable à celle profil régulier, à fond plat et parois presque verticales,
constatée sur la plupart des sites laténiens fouillés en large de 80 cm et d'une profondeur conservée de 50 cm,
Galha, 54, 1997, p. 119-155 © CNRS Editions, Paris, 1998 122 Yves Menez et Jean-Charles Arramond
Illustration non autorisée à la diffusion
Limite des communes de Paule et Glomel
Fig. 2. Plan général des fouilles et localisation, année par année, des secteurs d'intervention (dessin M. Dupré).
GaUia, 54, 1997, p. 119-155 © CNRS Editions, Paris, 1998 i
L'habitat fortifié de Paule (Côtes-d 'Armor) 123
emplacement probable de talus
^ateliers semi-enterrés — >M 6
fondations d'un bâtiment —
Illustration non autorisée à la diffusion
talus
Fig. 3. Plan proposé pour le site primitif : Ve et IV s. avant J.-C. (dessin M. Dupré).
Fig. 4. Coupe Fig. 5. Ife^g^s rfM to/«5 </e l'enclos primitif parementé de blocs de grès
dans le fossé de et scellé sous un des remparts édifiés ultérieurement. La hauteur totale
l'enclos primitif ; est de 1,20 m environ au-dessus du sol du V s. avant J.-C, situé
le jalon mesure immédiatement sous la première assise (jalon = 2 m, gradué tous les
2 m. 50 cm).
Galha, 54, 1997, p. 119-155 © CNRS Editions, Paris, 1998 124 Yves Menez et Jean-Charles Arramond
au nord, et de 10 cm, au sud. Lorsque cette tranchée a pu
être fouillée par passes successives, et dans des conditions
d'hygrométrie favorables, on a pu y distinguer, au cœur
d'un remblai de couleur brune, des taches plus foncées,
d'un diamètre compris entre 20 et 40 cm, ultimes traces
de la base d'anciens poteaux. Cette excavation peut
donc, sans aucun doute, être interprétée comme la fon
dation d'une paroi constituée de poteaux jointifs. En
l'état actuel des données, cette tranchée délimite un
espace quadrangulaire long de 25 m et large de 15 m
environ, soit une superficie de 375 m2. Il est aujourd'hui
difficile d'opter entre la restitution d'un unique bât
iment, proche par ses dimensions de la maison de
Verberie, Oise (Blanchet et al., 1983), ou celle d'une Fig. 6. Vue d'un des ateliers semi-enterrés. Les deux trous de poteaux
palissade à laquelle seraient venues s'adosser des correspondent probablement aux emplacements des supports d'un
métier à tisser (jalon = 1 m). constructions de superficies plus modestes.
Deux séries de fosses peu profondes (environ 30 cm
sous le niveau de décapage), aux parois faiblement incli
nées, ont été mises au jour respectivement contre les
façades nord et ouest de l'enclos principal. Leur fond
plat a systématiquement livré les empreintes d'un ou,
le plus souvent, deux poteaux (fig. 6). Le comblement,
pratiquement stérile à l'exception de quelques tessons,
était constitué de colluvions. L'aspect de ces fosses
fait immédiatement penser à des constructions semi-
enterrées de type « fond de cabane ». Leur position en
enfilade permettait de couvrir plusieurs de ces excava
tions à l'aide d'une unique toiture posée sur les sols avoi-
Illustration non autorisée à la diffusion
sinants. La position des couples de poteaux, seulement à
l'une des extrémités de chaque fosse, ainsi que leur écar-
tement régulier de 1 m, suggèrent pour ces pieux la fonc
tion de supports d'un métier à tisser. En faveur de cette
hypothèse, on notera que de nombreux pesons de tiss
erand ont été mis au jour sur le site. Parfois en terre cuite,
ils se présentent, le plus souvent, sous la forme de disques
de schiste percés en leur centre, cette ouverture mont
rant les traces d'une usure provoquée par la tension des
fils.
Deux autres fosses, localisées en partie ou en totalité
sous l'édifice précédemment décrit, étaient bien plus Fig. 7. Vue générale de la fosse oblongue
vastes. (photo H. Paitier, M.C.).
La première, de forme oblongue, avait pour dimens
ions 7 m de long, 1,10 m de large, pour une profondeur
conservée de 2 m sous le niveau de décapage (fig. 7). poteaux ont été découverts : deux d'entre eux aux extré
mités de la fosse (six trous au sud-ouest, deux au nord- L'intérêt architectural majeur de cette fosse vient du fait
qu'au fond de celle-ci, creusés dans le sol naturel sur son est), le troisième étant composé de sept trous dans la part
pourtour et attenant aux parois, trois groupes de trous de ie médiane.
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Ces excavations ont servi à implanter des pieux d'un peut donc être ici tout à fait certain, à la différence de la
diamètre voisin de 30 cm et d'une taille au moins équi fosse précédente, de la présence d'une couverture locali
sée sous les sols de l'époque. Peut-être faut-il donc voir, valente à la hauteur conservée de la fosse puisque, dans
plusieurs cas, les surcreusements de la paroi effectués dans cette structure d'un volume estimé à 75 m3, un silo
ou plus probablement une vaste cave. pour y loger les poteaux étaient conservés. Ces pieux,
légèrement inclinés vers l'extérieur, étaient reliés, pour Non loin de ces deux fosses, un souterrain a été
certains d'entre eux, par un habillage de bois qui cou découvert. Creusé dans un sous-sol très altéré, l'accès se
présentait sous la forme d'un puits d'un diamètre de vrait les parois de cette fosse. De cette sorte de lambris ne
1,30 m pour une profondeur conservée de 2,40 m sous le subsistait qu'une petite rigole localisée à la jonction des
parois et du fond. Le caractère « double » de ces boisages niveau de décapage, soit près de 3 m sous les sols de
l'époque. Deux ensembles s'organisaient à partir de cette est évident. En effet, si l'on imagine que les ensembles de
ouverture : à l'ouest, une succession de trois salles sépasix trous de poteaux correspondent aux fondations de
rées par des chatières ; au sud-est, une unique salle creupuits de descente au fond de la fosse, la structure peut
sée dans le substrat. Toutes ces pièces souterraines être décrite comme constituée de deux puits auxquels
avaient des dimensions voisines de 1,60 m pour la largeur serait adjointe, au nord-est, une salle souterraine lam
et la hauteur maximale, les longueurs s'échelonnant brissée d'environ 2 m x 1 m, pour au moins 2 m de pro
entre 2 et 3 m. Après l'effondrement partiel d'au moins fondeur. L'existence de deux accès pour une salle sou
une des voûtes de ce souterrain, une série de fosses a été terraine à la surface somme toute modeste ne se conçoit
creusée dans le prolongement des salles précédentes. Un que dans l'hypothèse d'une possibilité d'utilisation indé
nouveau puits, peu profond (1,50 m sous le niveau de pendante des deux espaces ainsi restitués, et donc d'une
décapage), permettait d'accéder aux nouvelles salles soucloison étanche localisée à l'exact milieu de la fosse. La
terraines. présence de très nombreux poteaux peut, certes, s'expl
À proximité immédiate de cette structure, un iquer par la nature du substrat : une argile relativement
deuxième souterrain a pu être fouillé en 1994. Un puits instable. Mais il semble bien qu'elle ne justifie pas l'em
d'accès de section quadrangulaire a été creusé à une proploi de six poteaux d'un diamètre de 30 cm pour les pro
fondeur estimée à environ 2 m sous les sols de l'époque. bables puits d'accès. De fortes pressions, analogues à
Il permettait d'accéder, par l'intermédiaire d'une cha- celles provoquées par le stockage de grains, pourraient se
révéler une explication plus convaincante. L'hypothèse
de deux silos jumelés est donc celle qui est actuellement
proposée.
Une deuxième fosse, localisée à environ 10 m de la
précédente, a un plan en forme de « T ». L'aile orientée
est-ouest, qui correspond à la barre transversale, mesure
11 m de long, sa perpendiculaire se développant sur une
distance de 4,50 m. La largeur, constante, est de 2 m ; la
profondeur conservée sous le niveau de décapage n'ex
cède pas 2,50 m. Ces dimensions ainsi que la parfaite ver
ticalité des parois et l'horizontalité du fond donnent à
cette fosse un aspect extrêmement similaire à celle étu
diée précédemment. Cette excavation ne présentait
aucune trace d'aménagement conservée vers la base,
mais uniquement dans la partie haute, à une vingtaine de
centimètres sous le niveau de décapage. Il s'agit d'une
Fig. 8. Vue d'un souterrain. Au premier plan, le puits d'accès qui échancrure, d'une sorte de corniche conservée sur permettait d'accéder, par la chatière, à une salle boisée dont on devine 0,60 m de haut et 0,20 m à 0,30 m de large qui longe le l'emplacement des poteaux, à l'aplomb du jalon. Cette structure a été
pourtour de cette structure et peut être interprétée ultérieurement recoupée par un profond fossé, creusé au début de la
comme le support d'un plafond de traverses de bois. On phase II (jalon = 2 m).
Galha, 54, 1997, p. 119-155 © CNRS Editions, Paris, 1998 Yves Menez et Jean-Charles Arramond 126
tière taillée dans le substrat, à une enfilade de deux salles nous préférons celle de cachettes, non pour les hommes,
de plan rectangulaire, aux parois lambrissées maintenues mais pour les denrées pondéreuses (Menez, 1994).
par des poteaux et couvertes d'un plafond de bois très Tous ces vestiges, épars, ne représentent très proba
blement qu'une partie des constructions qui ont marqué probablement recouvert de terre (fig. 8).
L'usage de ces souterrains, très fréquents dans la la première phase d'occupation sur ce site ; de surcroît,
péninsule armoricaine durant l'Âge du Fer, prête encore ils ne sont sûrement pas tous strictement contemporains,
même s'ils appartiennent à la phase la plus ancienne. à discussion. À l'hypothèse de simples caves ou de silos,
\ 77.1 857.1 263.3 y
77.2
1219.7 366.1
77.3
366.2 250.1 1113.1
1219.3
1219.2
Fig. 9. Mobilier caractéristique de la phase I.
Galha, 54, 1997, p. 119-155 © CNRS Éditions, Paris, 1998 L'habitat fortifié de Paule (Côtes-d 'Armor) 127
Malgré son caractère partiel, ce plan évoque toutefois, à section triangulaire et un rempart à poutres verticales,
non une fortification, mais une vaste ferme (fig. 3). Les ont été créées de toutes pièces, entraînant l'arasement
céramiques mises au jour dans les remblais de ces exca des clôtures dans toute la moitié nord de l'enclos anté
vations peuvent être attribuées au Ve et au IVe s. avant rieur. Deux fortifications concentriques, aujourd'hui
J.-C. (fig. 9). Le fait que certaines structures aient été signalées par les fossés 199 et 238 (fig. 11), cernaient un
remblayées probablement avant 450 prouve que les ori trapèze d'une superficie probablement inférieure à
gines du site doivent être situées, si l'on tient compte 2000 m2. À l'angle sud-est de cet espace, une tour devait
d'une durée d'utilisation de ces excavations avant leur dominer l'ensemble des défenses. Une avant-cour, d'une
comblement, vers la fin du premier Âge du Fer. superficie d'environ 2 000 m2 et accolée à la façade est,
était délimitée par un unique rempart précédé d'un vaste
fossé (2 m de profondeur au nord ; 4,50 m à proximité de
l'entrée est). LA PREMIERE FORTIFICATION (PHASE II)
L'accès principal au site s'effectuait par une voie qui,
longeant au sud cette avant-cour, pénétrait par l'intermé
diaire d'une chicane dans les défenses (fig. 12). A l'issue L'analyse de plusieurs intersections de fossés a montré
d'un couloir délimité, vers l'ouest, par le fossé 238, vers que le premier bouleversement notable qu'ait connu le
l'est, par une ligne de poteaux, il était ensuite possible, site s'est effectué de manière globale (fig. 10). Trois
importantes lignes de défense, associant un profond fossé après une nouvelle chicane, de franchir sous la
emplacement présumé du rempart
fossé 238
fossé 1 99
fossé comblé de l'ancien enclos
Illustration non autorisée à la diffusion
Fig. 10. Plan proposé pour le premier état de la fortification : fin du IVe et IIP s. avant J.-C. (dessin M. Dupré).
îa, 54, 1997, p. 119-155 © CNRS Éditions, Paris, 1998

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