L'habitat bronze final du Gué des Piles à Chalon-sur-Saône (Saône-et-Loire) - article ; n°1 ; vol.31, pg 159-189

De
Publié par

Gallia préhistoire - Année 1989 - Volume 31 - Numéro 1 - Pages 159-189
Installé sur un haut-fond argileux en bordure d'un ancien gué de la Saône, l'habitat du Gué des Piles à Chalon-sur-Saône, se trouve actuellement recouvert d'eau. Découvert en 1982 à l'occasion de prospections subaquatiques, il a depuis donné lieu à quatre campagnes de fouilles. 840 m2 ont été dégagés, soit environ 60% de la superficie totale du gisement, et cinq cents pieux topographiés. La couche archéologique, fortement altérée par l'érosion, était conservée sur une centaine de mètres carrés ; elle a livré un mobilier homogène, datant de la transition bronze final IIIa-IIIb. Sans être abondants, les documents en matériaux périssables, sont néanmoins présents sur le site. L'étude des structures montre que l'habitat comportait à l'origine, quatre rangées de constructions parallèles, établies sur pilotis et orientées dans l'axe de la rivière. Après destruction accidentelle des deux rangées extérieures, la construction d'une palissade semble avoir été entreprise afin de protéger le site contre les chocs des bois charriés par le courant, en période de hautes eaux.
Settled on clay shoal along an ancient ford of the Saône, the site of Gué des Piles in Chalon-sur-Saône is at the moment under 5 m of water. Discovered in 1982 during subaquatic explorations, it has since then undergone four excavations campaigns. Eight hundred forty square metres have been cleared, i.e. about 60% of the total surface of the settlement, and five hundred stakes have been surveyed. The archaeological layer, very much deteriorated by erosion, was preserved over a hundred square metres ; a homogeneous set of objects were discovered, well-dated from the transition between the late Bronze Age IIIa and IIIb. Although not numerous, remains made of perishable materials are present on the site. The study of the structures shows that originally the habitat consisted of four rows of parallel constructions, set up on piles and orientated along the axis of the river. After the accidental destruction of the two external rows, the erection of fence seems to have been undertaken in order to protect the site against the impact of pieces of wood carried by the current at flood times.
31 pages
Publié le : dimanche 1 janvier 1989
Lecture(s) : 55
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Nombre de pages : 33
Voir plus Voir moins

Louis Bonnamour
L'habitat bronze final du Gué des Piles à Chalon-sur-Saône
(Saône-et-Loire)
In: Gallia préhistoire. Tome 31, 1989. pp. 159-189.
Citer ce document / Cite this document :
Bonnamour Louis. L'habitat bronze final du Gué des Piles à Chalon-sur-Saône (Saône-et-Loire). In: Gallia préhistoire. Tome 31,
1989. pp. 159-189.
doi : 10.3406/galip.1989.2271
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/galip_0016-4127_1989_num_31_1_2271Résumé
Installé sur un haut-fond argileux en bordure d'un ancien gué de la Saône, l'habitat du Gué des Piles à
Chalon-sur-Saône, se trouve actuellement recouvert d'eau. Découvert en 1982 à l'occasion de
prospections subaquatiques, il a depuis donné lieu à quatre campagnes de fouilles. 840 m2 ont été
dégagés, soit environ 60% de la superficie totale du gisement, et cinq cents pieux topographiés. La
couche archéologique, fortement altérée par l'érosion, était conservée sur une centaine de mètres
carrés ; elle a livré un mobilier homogène, datant de la transition bronze final IIIa-IIIb. Sans être
abondants, les documents en matériaux périssables, sont néanmoins présents sur le site. L'étude des
structures montre que l'habitat comportait à l'origine, quatre rangées de constructions parallèles,
établies sur pilotis et orientées dans l'axe de la rivière. Après destruction accidentelle des deux rangées
extérieures, la construction d'une palissade semble avoir été entreprise afin de protéger le site contre
les chocs des bois charriés par le courant, en période de hautes eaux.
Abstract
Settled on clay shoal along an ancient ford of the Saône, the site of Gué des Piles in Chalon-sur-Saône
is at the moment under 5 m of water. Discovered in 1982 during subaquatic explorations, it has since
then undergone four excavations campaigns. Eight hundred forty square metres have been cleared, i.e.
about 60% of the total surface of the settlement, and five hundred stakes have been surveyed. The
archaeological layer, very much deteriorated by erosion, was preserved over a hundred square metres ;
a homogeneous set of objects were discovered, well-dated from the transition between the late Bronze
Age IIIa and IIIb. Although not numerous, remains made of perishable materials are present on the site.
The study of the structures shows that originally the habitat consisted of four rows of parallel
constructions, set up on piles and orientated along the axis of the river. After the accidental destruction
of the two external rows, the erection of fence seems to have been undertaken in order to protect the
site against the impact of pieces of wood carried by the current at flood times.L'HABITAT BRONZE FINAL DU GUÉ DES PILES
À CHALON-SUR-SAÔNE (SAÔNE-ET-LOIRE)
ÉTUDE ARCHÉOLOGIQUE
par Louis BONNAMOUR
Résumé
Installé sur un haut-fond argileux en bordure d'un ancien gué de la Saône, l'habitat du Gué des Piles à
Chalon-sur-Saône, se trouve actuellement recouvert d'eau. Découvert en 1982 à l'occasion de prospections
subaquatiques, il a depuis donné lieu à quatre campagnes de fouilles. 840 m2 ont été dégagés, soit environ 60%
de la superficie totale du gisement, et cinq cents pieux topographies. La couche archéologique, fortement altérée
par l'érosion, était conservée sur une centaine de mètres carrés ; elle a livré un mobilier homogène, datant de la
transition bronze final IlIa-IIIb. Sans être abondants, les documents en matériaux périssables, sont néanmoins
présents sur le site. L'étude des structures montre que l'habitat comportait à l'origine, quatre rangées de
constructions parallèles, établies sur pilotis et orientées dans l'axe de la rivière. Après destruction accidentelle
des deux rangées extérieures, la construction d'une palissade semble avoir été entreprise afin de protéger le site
contre les chocs des bois charriés par le courant, en période de hautes eaux.
Abstract
Settled on clay shoal along an ancient ford of the Saône, the site of Gué des Piles in Chalon-sur-Saône is at the
moment under 5 m of water. Discovered in 1982 during subaquatic explorations, it has since then undergone four
excavations campaigns. Eight hundred forty square metres have been cleared, i.e. about 60% of the total surface of the
settlement, and five hundred stakes have been surveyed. The archaeological layer, very much deteriorated by erosion,
was preserved over a square metres; a homogeneous set of objects were discovered, well-dated from the
transition between the late Bronze Age Ilia and I lib. Although not numerous, remains made of perishable materials
are present on the site. The study of the structures shows that originally the habitat consisted of four rows of parallel
constructions, set up on piles and orientated along the axis of the river. After the accidental destruction of the two
external rows, the erection of fence seems to have been undertaken in order to protect the site against the impact of
pieces of wood carried by the current at flood times.
Découvert en 1982, à l'occasion de prospections qui furent consacrées à l'étude de cet habitat en
subaquatiques, dans le lit de la Saône, au nord de la cours de destruction du fait de l'action combinée de
ville de Ghalon, le site du Gué des Piles a fait l'objet l'érosion et des interventions humaines. Le présent
de quatre campagnes de fouilles de 1983 à 1986. Ce travail ne prendra en compte que les seules données
sont, au total, quelques 2500 heures de travail sous archéologiques. Les études annexes (paléontologie,
l'eau, dans des conditions particulièrement ingrates, palynologie, sédimentologie, datations radiocarbone,
Gallia Préhistoire, 1989, tome 31, p. 159-189. 1 — La Saône au nord de Chalon-sur-Saône : Fig. H, dragage 1974 : dépôt de bronzier du Port Ferrier. Ont été
M, l'habitat du Gué des Piles dans son contexte du Bronze récupérés : 1 faucille, 1 bracelet, 3 épées dont 2 apparentées
final ; au type de Forel, 1 casque à peignes et à crête (Bonnamour,
A, dragage 1930 : deux burins de bronze (Bonnamour, 1969, 1975, p. 16-20, fig. 5 et Bonnamour et alii, 1976, fig. 4, n°» 1
nos 107 et 108, pi. XVI); et 2, fig. 7, n° 1);
I, dragage 1975 : habitat du Bronze final III détruit; B, dragage 1933 : épée de bronze à lame pistilliforme
(Bonnamour, 1969, n» 48, pi. XXVI-XXVIII); J, 1975 : épée apparentée au type de Monza (Bonna
C, terrassements 1945 : pointe de lance à douille découverte mour, 1975, p. 29-30);
fortuitement «à 100 m de la Saône» (Bonnamour, 1969, n° 85, K, dragage 1980 : deux épées apparentées au type de Forel
(Bonnamour, 1980, p. 23, fig. 2, n°9 2 et 3); pi. XIII);
D, dragage 1947-1950 : deux faucilles et une pointe de lance en L, prospection 1982 : un vase du Bronze final III;
bronze vendues à un antiquaire ; M, 1982 : habitat du Gué des Piles (Bonnamour,
E, dragage 1950 : une épée à poignée de bronze trouvée lors de 1982-1983, p. 30-35);
N, prospection 1983 : grande pointe de lance en bronze la reconstruction du pont Saint-Laurent (Bonnamour, 1969,
n» 44, pi. XXV et XXVII); (Bonnamour, 1982-1983, p. 30 et fig. 2);
F, dragage 1960 : deux épingles en bronze vendues à un O, 1985 : habitat du Bronze final III du Pont de
la Comète (Bonnamour, 1985-1986, p. 38 et fig. 9); collectionneur;
G, dragage 1970 : un petit vase en «bulbe d'oignon» (Musée de P, prospection 1985 : habitat du Bronze final III du Gué des
Chalon, inv. 70.6.1); Piles à Sajnt-Marcel (Bonnamour, 1985-1986, p. 70-71, fig. 29). GUÉ DES PILES 161
dendrochronologie), réalisées ou en cours, n'inte passage à gué que les prospections subaquatiques
rviendront que lors de la publication définitive. Il va nous permettront de mettre en évidence quelques
de soi que, de ce fait, certaines conclusions ne années plus tard, recueillait deux épées de bronze,
toutes deux apparentées au type de Forel (Bonnapourront qu'être réservées.
mour, 1980, p. 21-23, fig. 2). Au moment de la
trouvaille, ces deux armes devaient se trouver
réunies par un lien ou par un emballage car les soies LE CONTEXTE ARCHÉOLOGIQUE ET LES
ont été tordues, au même niveau, par un godet de CIRCONSTANCES DE LA DÉCOUVERTE
drague. Nous nous trouvons là en présence de deux
armes neuves, originaires du même atelier, et La Saône, dans le secteur du Gué des Piles, est
présentant avec l'une des épées du dépôt du Port connue depuis le milieu du siècle dernier pour ses
Ferrier, un indéniable air de famille. Dès lors, trouvailles archéologiques. En 1937, L. Armand-
l'hypothèse de l'existence d'un atelier local ayant Calliat considérait cette zone comme «l'un des points
produit des épées du type de Forel, dont certains les plus féconds» de la Saône chalonnaise, sans
spécimens étaient pourvus d'une poignée en bronze toutefois en entrevoir les raisons (Armand-Calliat,
plein, venait naturellement à l'esprit (Bonnamour, 1937, p. 69). Encore convient-il de remarquer que,
1984b, p. 113-118, fig. 1). La répartition de ces épées jusqu'alors, si les découvertes gallo-romaines étaient
dans la vallée de la Saône, avec cinq des dix nombreuses, l'Âge du Bronze n'était que médiocre
trouvailles à Chalon même, tend à conforter une telle ment représenté. L'intérêt tout à fait remarquable
idée (Bonnamour, 1985-1986, p. 74-76, fig. 31G). du secteur nord de Chalon, pour les époques
Au cours du printemps 1982, la présence, à protohistoriques et pour la fin de l'Âge du Bronze,
Chalon, d'un petit groupe de plongeurs motivés par plus particulièrement, n'est en effet apparu que
la recherche archéologique, permit d'entreprendre tardivement. Entre 1930 et 1970, sept trouvailles
des prospections systématiques du lit de la rivière sporadiques sont parvenues à notre connaissance à la
tant dans la traversée de la ville qu'au sud immédiat suite de divers travaux de dragages (fig. 1, points A
de cette dernière. Dès la première plongée, à l'amont à G)1. En 1974, une importante trouvaille fortuite,
du Gué des Piles (fig. 1, point L), un vase du Bronze toujours à l'occasion des dragages de la rivière,
final III était mis au jour. Durant les mois de juillet venait éclairer d'un jour nouveau l'intérêt de cette
et d'août suivants, encouragés par la Direction zone : le 28 novembre, une drague travaillant à
Régionale des Antiquités Préhistoriques de proximité de l'extrémité nord du quai du Port
Bourgogne et par le Centre National d'Archéologie Ferrier, mettait au jour six objets de bronze se
Subaquatique, nous poursuivîmes nos recherches en rapportant, de toute évidence, à un ensemble plus
nous appuyant notamment, sur les observations vaste que l'on peut interpréter comme un dépôt
faites par l'archéologue chalonnais L. Landa, durant (Bonnamour, 1975, p. 16-21, fig. 5; Bonnamour et
le mois d'août 1868, antérieurement au rehaussealii, 1976, p. 601-617, fig. 4, nos 1 et 2, et fig. 7, n° 1).
ment du niveau de la rivière par la construction des Outre deux petits objets, un bracelet et une faucille,
barrages sur la «grande Saône». les ouvriers purent sauver trois épées de bronze dont
Cette année-là, en effet, un étiage particulièrl'une appartient au type allemand d'Hemigkofen, les
ement bas permettait à L. Landa d'observer, en deux autres se rattachant au type de Forel. Le
bordure de la rive droite de la rivière, des aligndernier document de ce petit ensemble consiste en un
ements perpendiculaires à la berge (Landa, 1869, spécimen particulièrement exceptionnel de casque à
p. 110, fig. 2, pi. VIII). Si nos propres recherches ne peignes et à crête. Peu après, à une centaine de
nous ont pas permis de retrouver les pieux observés mètres en amont, la même drague détruisait partie
par Landa, nous avons néanmoins pu observer le llement un habitat du Bronze final III et exhumait
départ du gué (matérialisé par un pavage d'époque une nouvelle épée de bronze, un peu plus ancienne
médiévale ou moderne, peut-être superposé à des celle-ci, puisque se rattachant au groupe de Monza
aménagements antérieurs) et nous avons surtout mis (fig. 1, points I et J).
en évidence, au milieu du lit actuel de la rivière, sous En 1980, une autre drague opérant à environ
une hauteur d'eau de 5 m, l'existence d'un habitat 1 km en aval (fig. 1, point K), à l'emplacement d'un
de la fin de l'Âge du Bronze (fig. 1, point M).
Dès la fin de l'année 1982, une première
topographie sommaire des pieux dépassant de la
couche de sédiments superficiels, nous permettait de 1. Les dessins sont de Catherine Michel et les photos de
Louis Bonnamour. positionner quelque cent soixante pieux disposés en 162 LOUIS BONNAMOUR
alignements parallèles à l'axe de la rivière sur 70 m l'arrêt de la fouille d'Ouroux-sur-Saône. Sa mise à
de longueur et 20 à 25 m de largeur. Parallèlement, notre disposition nous a grandement facilité la tâche
un sondage de 2 m2 révélait la présence de lambeaux tant pour l'hébergement de l'équipe de fouille que
de couche archéologique in situ, couche en cours de pour le rangement du matériel technique ou encore
destruction par l'érosion comme en témoignait pour mener à bien les différentes opérations liées à la
l'abondance du matériel archéologique recueilli à la fouille : tamisage, dessin, mise au net des plans,
surface des sédiments superficiels. marquage, conditionnement des trouvailles. La jonc
Pour compléter le panorama des découvertes de tion entre la péniche et le gisement était assurée par
la fin de l'Âge du Bronze du secteur du Gué des Piles, deux embarcations légères motorisées. Une petite
signalons la découverte lors de prospections effec barge, enfin, ancrée sur le site, permettait d'assurer
tuées en amont du passage à gué en 1983, d'une la sécurité en surface et de faire fonctionner les
grande pointe de lance à douille, longue de 430 mm motos-pompes alimentant la «suceuse» à eau et la
lance de dévasage. Par ailleurs, le gisement étant (Bonnamour, 1982-1983, p. 30-36; 1984a, p. 7,
fig. 2; 1985-1986, p. 32-38; Thevenot, 1985, p. 184- situé dans le chenal de navigation, nous avons été
188) et surtout celle, en 1985, de deux nouveaux contraints de baliser avant chaque campagne la zone
habitats du Bronze final III, situés tous deux en de travail à l'aide de bouées fixées par des chaînes et
bordure du passage à gué (fig. 1, points 0 et P), l'un des corps morts, de manière à dévier la navigation.
sur la rive droite de la Saône, à hauteur du Pont de La principale difficulté provenait toutefois des
la Comète, l'autre sur la rive gauche. Comme l'ont conditions très particulières du travail en rivière,
malheureusement montré les recherches ultérieures, sensiblement plus contraignant que le travail en lac.
ces deux sites, riches en matériel céramique et tous P. Pétrequin (1984, p. 272) évoquant la découverte
deux situés à une profondeur de 5 m sous le niveau du site d'Ouroux-sur-Saône (Bonnamour, 1974a,
actuel de la rivière, semblent avoir subi de très fortes p. 13-20; 1974b, p. 185-191 ; Thevenot, 1974, p. 572-
perturbations anciennes. Sur aucun de ces deux sites, 576) posait la question de l'existence d'éventuelles
il ne nous a été possible, jusqu'à présent, de localiser palafittes sur les bords de la Saône ; il écrivait : « La
des structures archéologiques en place. fouille subaquatique, déjà difficile à mener dans les
Nous nous trouvons donc, au nord de l'actuelle lacs, est ici en limite d'utilisation dans des sites de
ville de Chalon, sur une portion de rivière longue de rivière qui connaissent des crues considérables dans
2 km, particulièrement riche en vestiges du Bronze une eau très chargée où la visibilité est parfois
final (fig. 2 et 3). S'il apparaît difficile de donner une réduite à zéro».
explication aux découvertes anciennes, isolées et En Saône, les périodes propices au travail
ordinairement mal localisées, il n'en va pas de même subaquatique sont courtes, ordinairement limitées
avec les trouvailles récentes. Dans ce secteur, au début de l'été et de l'automne. Encore convient-il
passablement perturbé par les dragages anciens, d'observer que, d'une année à l'autre, les condi
nous sommes en mesure de mettre en évidence tions peuvent changer radicalement et de manière
quatre habitats du Bronze final dont trois sont totalement imprévisible. Durant ces quatre années
groupés au voisinage du Gué des Piles, ainsi qu'un de fouille, nous avons ordinairement travaillé du
dépôt de bronzier. Enfin, à elle seule, cette même 15 juin au 15 août. En début de fouille, le courant
portion du cours de la Saône a livré huit épées de est souvent assez fort, susceptible parfois de déplacer
bronze dont quatre lames apparentées au type de les corps morts et de gêner l'action des plongeurs.
Forel et tout laisse penser qu'ici même, un atelier a Vers la fin du mois de juillet et le début du mois
produit ce type d'arme. d'août, le courant diminue progressivement jusqu'à
devenir imperceptible. Parallèlement, la visibilité
s'atténue et arrive à être nulle. La visibilité moyenn
LA FOUILLE SUBAQUATIQUE : e, au cours de nos périodes de travail, a varié de 30
LES CONDITIONS DE TRAVAIL EN RIVIÈRE à 50 cm. En 1984, toutefois, nous avons bénéficié
d'une visibilité de 2 à 3 m durant la majeure partie
Durant les quatre années qu'a duré la fouille de de notre campagne de fouille. Il est évident que ces
ce site, de 1983 à 1986, nous avons bénéficié des changements continuels, parfois quotidiens, gênent
installations de la péniche « Praehistoria » amarrée en considérablement le travail des plongeurs. L'expér
bordure de la Saône, à quelques centaines de mètres ience du Gué des Piles a montré qu'il était
du site (fig. 2). Spécialement aménagé par la ville de cependant possible de travailler dans de telles
Chalon, ce bateau était en effet rendu disponible par conditions. GUÉ DES PILES 163
Fig. 2 — Vue aérienne du site au cours de la campagne de fouille 1983 : cercle, barge de travail amarrée sur le gisement; O, P,
emplacements de deux autres habitats de la fin de l'Âge du Bronze.
La recherche subaquatique, que ce soit en lac ou
en rivière, ne diffère pas sensiblement de la recherche CHALON terrestre. Les objectifs restent identiques; seules les
méthodes demandent des adaptations à un milieu
spécifique. Le travail subaquatique, particulièr
ement en rivière lorsque la visibilité est réduite, est
considérablement plus lent que le travail terrestre
tant du fait de la lourdeur des gestes qu'en raison du
temps limité que chaque plongeur peut passer
quotidiennement sous l'eau.
Au Gué des Piles, après implantation au fond de
la rivière d'un axe longitudinal matérialisé par un
câble fortement tendu, positionné en fonction de la
densité des pieux apparents et de l'ensemble des
observations faites depuis la découverte du site, une Fig. 3 — Implantation des zones fouillées.
triangulation isocèle-rectangle a été mise en place en
1983, avec le concours de plongeurs du C.N.R.A.S.
(fig. 4). Ces triangles, de 2 m de petit côté et 2,83 m
Alors que les fouilles en lac tendent à devenir d'hypoténuse, sont constitués de gabarits rigides en
courantes tant en Suisse (Arnold, 1977, p. 46-58; aluminium, boulonnés sur des tubes verticaux,
profondément enfoncés dans le sol. Tous ces gabarits 1982, p. 90-93), qu'en France (Bocquet et alii, 1976;
sont placés horizontalement en fonction d'un niveau Arnold, 1980, p. 145-168), les recherches archéologi
ques en rivière, demeurent embryonnaires. de référence unique pour l'ensemble du site. Il est 164 LOUIS BONNAMOUR
et note les cotes qui seront ensuite, en surface,
reportées de manière précise, au compas, lors de la
mise au net des relevés par le plongeur lui-même
(«g. 5).
Ces diverses opérations restent possibles par très
faible visibilité, avec une précision de l'ordre du
centimètre. Cependant, il va de soi que plus la
visibilité est faible, plus le travail est lent et
nécessite de contrôles en raison des risques d'erreur
accrus. Le recours à la triangulation isocèle-rectangle
nous a paru, pour la fouille en rivière, préférable à la
triangulation équilatérale (Bocquet et alii, 1976;
Arnold, 1980, p. 145-168). La présence de l'hypoté
nuse, constitue en effet sous l'eau, un point de repère
précieux permettant d'éviter des erreurs de positio
nnement lors de la fouille d'un triangle. Par ailleurs,
lors du rendu définitif des plans, la suppression des
hypoténuses (fig. 7 et 8), nous ramène à un système
orthogonal plus conforme à nos esprits imprégnés de
cartésianisme.
L'une des difficultés rencontrées au début de la
fouille fut l'impossibilité d'apprécier, sans avoir
réalisé au préalable de longs décapages superficiels à
la «suceuse» à eau, les limites du site et surtout les
zones susceptibles de receler des vestiges archéologi
ques en place. Très vite, en effet, il nous apparut que
sur la superficie apparente du site, telle que nous la
révélaient les têtes de pieux dépassant légèrement la
surface des sédiments superficiels, on notait des
différences importantes : à certains endroits, le
substrat argileux, était apparent, impliquant une
disparition totale de la couche archéologique, à
d'autres endroits on observait des accumulations de
bois couchés avec, ponctuellement, présence de
céramiques engagées dans un niveau argileux, vis
iblement en place mais en cours de destruction par
l'érosion. Sur la majeure partie de la zone d'implant
ation des pieux, la présence de sédiments superfi
ciels et de coquilles de moules d'eau douce, ne
permettait pas de déceler une éventuelle couche
archéologique. Un décapage préalable et systémati
que n'était pas envisageable, à la fois pour des
raisons techniques liées au matériel utilisé, mais
aussi en raison des risques de destruction des vestiges
1Om découverts qui n'auraient pas manqué d'être détruits
par l'érosion.
Fig. 4 — Plan d'ensemble des zones fouillées. En quatre campagnes de deux mois, 840 m2 ont
pu être décapés à la «suceuse» et topographies
(fig. 4). Sur cette surface, la couche archéologique ne
se trouvait conservée que sur un peu plus d'une
alors possible, sous l'eau, de procéder à des relevés en centaine de mètres carrés. Partout ailleurs, elle avait
trois dimensions, à l'échelle l/10e, grâce à l'emploi de été soit emportée par l'érosion, soit détruite par
crayons gras et de planchettes en P.V.C. Le plongeur l'action de l'homme. Il nous a en effet été possible
numérote, dessine à vue les vestiges dégagés, mesure d'observer : GUÉ DES PILES 165
.703
brûlé et non br. Vbois Opieu
céramique (£P pisé
os Q carottage
pierre de galets
Fig. 5 — Exemple de relevé en triangulation isocèle-rectangle.
— des traces d'arrachement occasionnées par des de tamis superposés, à mailles décroissantes allant de
10 mm à 1 mm, a permis de récupérer, outre de ancres de bateaux ou, plus vraisemblablement, de
menus vestiges échappés à l'attention des plongeurs, drague ;
— des traces de destruction dues à des godets de de nombreux restes végétaux tels que brindilles,
drague dans la partie ouest du site. L'abondance des écorces, feuilles, mousses et surtout graines. L'étude
de ces dernières a été réalisée par Ph. Marinval. bois couchés semble toutefois avoir dissuadé les
dragueurs de poursuivre les extractions de matériaux Cinq carottages, répartis sur l'ensemble du site,
ont été effectués par D. Marguerie en vue d'études dans cette zone ;
— une zone rectiligne, large de 1 m, profonde de sédimentologiques et palynologiques, actuellement
50 cm, que nous avons dégagée sur une longueur de en cours d'achèvement. Le résultat de ces études
sera fondamental pour l'interprétation globale. 30 m avant de comprendre qu'elle ne pouvait qu'être
Sur les 840 m2 étudiés, quelque cinq cents pieux le résultat de l'action d'une pelle mécanique montée
sur ponton. ont été mis en évidence et topographies. Une
trentaine seulement ont pu être extraits du substrat
Là où le niveau bronze final se trouvait argileux dans lequel certains étaient enfoncés de plus
conservé, nous nous sommes efforcés de récupérer le de 2 m. Tous les pieux extraits ont été dessinés sur
maximum de couche archéologique afin de pouvoir place à échelle 1, puis réduits à l'échelle 1/2. Environ
en effectuer le tamisage fin sur le pont de la péniche deux cents rondelles ont été découpées sous l'eau ou
en surface en vue de leur datation dendrochronologi- « Praehistoria ». Ce tamisage, opéré à l'aide de séries 166 LOUIS BONNAMOUR
A zo_ _Z0
A B
P218 P208 P216 P211 3?09
Fig. 6 — Relevé stratigraphique, zone amont. 1M
que par le laboratoire de Ghrono-Écologie de la gallo-romains ont été découverts dans les sédiments
Faculté des Sciences de Besançon2. superficiels. Signalons toutefois la découverte, sur la
bordure est du gisement, d'un poignard du Hallstatt Compte tenu de l'importance des dégradations
subies par le site et notamment du laminage intensif final, à l'intérieur de son fourreau en fer et bronze
auquel il a été soumis durant près de trois millénair ciselé (Bonnamour, 1982-1983, p. 30, fig. 5). A l'op
posé, sur la bordure ouest du site, entre l'habitat et es, les artefacts en matière organique découverts
lors de la fouille, sont relativement modestes à la rive droite de la rivière, au voisinage du départ du
gué, un sondage nous a permis de mettre au jour des l'exception de la vannerie mise au jour en 1986. Le
éléments que l'on peut penser être en rapport avec ce décapage, le coffrage de l'extraction de ce qui paraît
passage : tessons du Bronze final, vases et tuiles avoir été un panier écrasé, occupant une superficie
d'époque romaine, scramasaxe mérovingien (Bonnade près de 1 m2, coincé entre des pieux, ont nécessité
mour, 1985-1986, p. 38)... L'homogénéité des vestil'intervention d'un plongeur cinq semaines durant,
ges de la fin de l'Âge du Bronze recueillis sur le site, ce qui représente une centaine d'heures de travail
tant en place dans la couche archéologique que hors sous l'eau.
contexte, semble indéniable. Nulle part nous n'avons Il ne nous a été possible de réaliser des prises de
trouvé d'indices pouvant laisser supposer l'existence vue sous l'eau, qu'à l'occasion de la dernière
de deux niveaux successifs. Il paraît par ailleurs peu campagne de fouille, dans des conditions médiocres,
vraisemblable, lorsque l'on examine la répartition avec une visibilité ne dépassant pas 30 cm. Grâce à
des pieux, que l'habitat ait été utilisé pendant une l'utilisation d'un chariot spécialement conçu, coulis
période très longue ou à plus forte raison, à deux sant sur nos gabarits de triangulation, la réalisation
d'une couverture photo verticale de l'ensemble de la époques successives.
Partout où la couche archéologique subsistait, vannerie a cependant été possible.
en surface ou recouverte par les sédiments, elle était
constituée d'une argile grise, riche en éléments
végétaux. Dans la zone est, ce niveau reposait L'APPORT DE LA FOUILLE
directement sur le substrat argileux alors que dans la
zone amont (fig. 6), ainsi que dans la zone ouest, un Nous avons vu que l'habitat bronze final du Gué
lit de gravier et de petits galets venait s'intercaler des Piles, fut en grande partie bouleversé et que, sur
entre le niveau bronze final et l'argile de base. une bonne partie de sa superficie, toute trace de
L'épaisseur de ce niveau, variable, pouvait atteindre couche archéologique avait disparu. Il n'est cepen
une trentaine de centimètres là où la présence de bois dant pas sans intérêt de remarquer que la quasi-
couchés lui avait assuré une protection contre totalité des vestiges archéologiques recueillis hors
l'action du courant. contexte, à l'emplacement de cet habitat, appartient
Quant au substrat, constitué d'une argile litée, au Bronze final III. Seuls quelques rares tessons
grise, fine et extrêmement plastique, son épaisseur
dépasse 3 m comme l'atteste un carottage réalisé au
fond d'un trou de pieu. 2. Du fait de la grande fragilité des bois et de la
plasticité du substrat faisant effet de ventouse, cette extrac La fouille nous a montré la diversité du site,
tion s'est avérée particulièrement délicate. Il nous a notam diversité due aux avatars survenus lors de son ment été impossible d'avoir recours à la technique du palan occupation mais aussi après son abandon. On utilisée à Cortaillod-Est. Nous avons été contraints de recourir distingue : à l'utilisation de la lance de dévasage. Ceci explique que seule
La zone aval. Toute la partie aval du gisement une trentaine de pieux ait pu être sortie.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.