L'industrie du bois de cerf en Franche-Comté au Néolithique et au début de l'Age du Bronze - article ; n°1 ; vol.20, pg 91-176

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Gallia préhistoire - Année 1977 - Volume 20 - Numéro 1 - Pages 91-176
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Publié le : samedi 1 janvier 1977
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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André Billamboz
L'industrie du bois de cerf en Franche-Comté au Néolithique et
au début de l'Age du Bronze
In: Gallia préhistoire. Tome 20 fascicule 1, 1977. pp. 91-176.
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Billamboz André. L'industrie du bois de cerf en Franche-Comté au Néolithique et au début de l'Age du Bronze. In: Gallia
préhistoire. Tome 20 fascicule 1, 1977. pp. 91-176.
doi : 10.3406/galip.1977.1551
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/galip_0016-4127_1977_num_20_1_1551DU BOIS DE CERF EN FRANCHE-COMTÉ L'INDUSTRIE
AU NÉOLITHIQUE ET AU DÉBUT DE L'AGE DU BRONZE
par André BILLAMBOZ
Depuis la découverte en 1854 de la station des plus belles pièces ou à l'étude évolutive
d'Obermeilen (ZU) jusqu'à nos jours, les objets d'un seul type d'objet, les gaines de hache
en bois de cerf n'ont cessé de s'accumuler notamment. Dans ce travail, nous nous sommes
efforcés, non pas de considérer l'industrie dans les musées et les collections privées.
C'est que ce type d'industrie est particuli en bois de cerf comme une gamme de produits
èrement bien représenté au Néolithique dans finis, mais de l'étudier dans sa réalisation et
tout l'arc jurassien et sur sa périphérie et son utilisation, de la réinventer en quelque
l'on peut s'étonner qu'il n'ait jamais été sorte. Nous espérons avoir entrouvert
nouvelle fenêtre sur un aspect de la vie au l'objet d'études exhaustives au même titre
que le silex et la céramique. En effet, on s'est Néolithique dans nos régions et sur son évolut
la plupart du temps attaché à la présentation ion1.
1. Nous tenons tout d'abord à remercier notre comparaison, l'industrie en bois de cerf d'Auvernier-
maître, M. J.-P. Millotte, directeur des Antiquités Port (fouilles 1973, étude en cours).
Nous n'oublierons pas dans nos remerciements préhistoriques de Franche-Comté, pour nous avoir
fait pleinement confiance et laissé entière initiative l'équipe de fouille de Clairvaux (fouilles de la Circons
dans la réalisation de ce travail. Que notre ami cription sous la direction de P. Pétrequin) qui, par le
P. Pétrequin, assistant à la Direction des Antiquités, dessin original du matériel recueilli au cours des quatre
premières campagnes (dépôt de la Circonscription, trouve ici le témoignage de notre reconnaissance pour
inédit), a contribué à l'illustration de notre travail. ses précieux conseils et les nombreux services rendus :
accès à sa bibliothèque personnelle, prêt de dessins Fig. 7, 8, 10 à 13, 18, 19, 22, 23, 25, 43, 44, 54, 56,
originaux, visites de musées, illustration photograp 66, 72 : clichés P. Pétrequin. Fig. 9 : cliché A. Tourneux.
Fig. 24 n° 1, 28 n"" 4, 5, 6 ; 32 n° 1, 33 nos 1 à 3 ; 34 n0" 1 hique... Pour cette dernière, merci également à nos
amis A. Tourneux et Th. Rutkoski pour leur contri à 3, 37 nos l, 3, 4 ; 38 ; 39 ; 42 n°s 3 à 5, 7 ; 61 ; 63
n°8 2, 4 ; 68 ; 74 ; 75 ; 76 n°s 1, 4, 6, 7 : d'après dessin bution.
original de P. Pétrequin. Fig. 28, nos 4 à 6 ; 35 nos 1, Nous avons pu visiter un grand nombre de musées
dans la moitié est de la France et en Suisse ; que leurs 3, 4, 6 : d'après Pétrequin (1970). Fig. 28 n° 1 ; 42
nos 2 et 6 ; 58 n° 2 : d'après dessin original de A. Tourconservateurs, pour leur diligence et leur bienveillance,
neux. Fig. 29 nos 1,2: A. Thévenin et C. Munger soient ici remerciés, et plus particulièrement M. Egloff,
(1971). Fig. 29 n°s 3 à 6 : d'après G. Bandi (1963). conservateur du musée d'Archéologie de Neuchàtel,
Fig. 35 n° 7 ; 36 : d'après Pétrequin (1972). Fig. 37 archéologue cantonnai, pour nous avoir laissé libre
n° 2 : d'après dessin original d'A. Gallay. Fig. 41 nos 1, accès à la bibliothèque du musée, au matériel provenant
des fouilles récentes dans la baie d'Auvernier et pour 2; 58 n° 3; 65 n°s 1, 2; 67 n°s 1, 4 ; 69 n° 2 ; 70 n° 2 ;
nous avoir confié l'étude d'un très bel ensemble de 76 n° 2 : d'après dessin original de D. Baudais. Fig. 41
Gallia Préhistoire, Tome 20, 1977, 1. ANDRÉ BILLAMBOZ 92
Nous présenterons successivement un aperçu cerf, son industrie dans les différentes civilisa
tions du Néolithique comtois et leur contexte. sur le cerf au Néolithique et sur le phénomène
cyclique des bois, la technologie du bois de
I. Le cerf
Issu des préruminants oligocènes qui étaient prédominant si bien que les anciens auteurs
sans bois, le genre cervus est déjà constitué ont souvent appelé cette période l'Age du
à la fin du Miocène (J. Bouchud, in H. Alimen Cerf.
et al., 1966). Des cerfs de très grande taille
(Cervus mégacéros) sont connus dans le A. CERF NÉOLITHIQUE ET CERF Pleistocene. Disparaissant au profit du renne ACTUEL EN EUROPE. au cours des dernières périodes froides du
Quaternaire, le cerf se développe sous sa forme Depuis le Néolithique, le cerf a évolué
actuelle surtout à la fin de l'époque wùr- différemment selon les régions, de nombreuses
mienne. Au Néolithique, il est l'animal sauvage sous-espèces sont apparues. Le cerf d'Espagne
par exemple est à peine plus gros qu'un che
nos 3, 4 : d'après G. Bailloud in Schwabedissen et al. vreuil alors que dans les Garpathes il n'est pas (1971). Fig. 45 n°s 1 à 4 : d'après J. Déchelette (1908). rare de trouver des cerfs de 350 kg et plus Fig. 45 n° 5 : d'après S. Pigott (1953-4). Fig. 45 n03 6 à 8 :
(le poids de la biche étant de deux tiers). d'après E. Planson (1967). Fig. 45 nos 9, 10 : d'après
R. Ratel (1961). Fig. 45 n» 11 : d'après J. Joly (1965). Celui que l'on rencontre généralement en
Fig. 46 nos 1, à 8 : d'après G. Bailloud (1956 et 1964). Europe occidentale et centrale est le Cervus Fig. 46 n°s 9, 10 : A. Stieber (1959). Fig. 46 elaphus elaphus Linné ou Cervus elaphus n° 11 : d'après R. Forrer (1909-12). Fig. 46 n» 12 :
hippelaphus Erxleben 1777. Il est caractérisé d'après F. A. Schaefîer (1925-6). Fig. 47 nos 1 à 7 :
par une taille moyenne et un disque caudal d'après J. Winiger. Fig. 47 n° 8, 9, 13, 14 ; 48 n° 9 ;
50 n° 10 : d'après V. von Gonzenbach (1949). Fig. 47 clair, bordé de noir.
n°s 10 à 12 : R. Bosch (1939). Fig. 48 nos 1 à 8 ; 0. Necrasov et S. Haimovici (1963) constafig. 50 n°s 8, 9, fig. 79 nos 7, 9 à 12 : d'après P. Vouga tent que la différence de taille entre cerfs de (1929 et 1934). Fig. 48 nos 10, 11 ; 50 n°s 5, 6 : d'après
l'actuelle Roumanie et ceux de la Bavière M. R. Sauter et A. Gallay, in Drack et al. (1969).
Fig. 49, nos 3, 6, 7 ; 50 nos 1 à 4 : d'après M. R. Sauter était beaucoup moins sensible au Néolithique.
et A. Gallay (1960 et 1966). Fig. 49 nos 1, 2, 4, 5 : d'après C'est que ceux de nos régions étaient plus forts
Sitterding (1972). Fig. 49 n°s 8, 9 : d'après A. Gallay qu'actuellement. Dès 1862, L. Rutimeyer en (1963). Fig. 50 no 7 : d'après F. R. Valla (1972). Fig. 57
étudiant les premiers vestiges osseux glanés çà n° 2 : d'après dessin original de K. Lundstrom. Fig. 58
et là dans les stations littorales, remarquait n° 1 : J. Lemire (1872). Fig. 60 n° 3 : d'après
dessin original J.-P. Daugas. Fig. 60 n° 4 ; 65 n° 3 : qu'en Suisse le cerf était alors plus grand d'un
d'après dessin original de H. Vacheret. Fig. 67 n° 3 : tiers. En 1908, H. Hue fera des constatations de J. F. Piningre. Fig. 69 n° 1 ; semblables pour le cerf des palafîttes de 70 n° 1 : d'après dessin original de M. G. Nierlé. Fig. 73
Chalain et de Clairvaux. A l'exception de n° 1 : de J. L. Voruz. Fig. 73
n° 2 ; 76 n03 5, 8 : d'après dessin original de K. Lunds D. P. Erbrinck (1964), la plupart des auteurs
trom. Fig. 76 n° 9 : d'après dessin original de (P. Dierich, 1910; K. Hescheler, 1924; A. M. Grosjean. Fig. 77 n° 1, B. Ghertier (1969). K. Hescheler et E. Kuhn, 1949) s'accordent Fig. 77 n08 2, 5 : d'après G. Bailloud et Ph. Coiffard pour reconnaître cette différence de taille. (1967). Fig. 78, n°a 1 à 4, d'après A. Bocquet (1967
J.-P. Jéquier (in Boessneck et al., 1963) a fait et 1970). Fig. 78 n» 5 : d'après J.-P. Thévenot (1973).
Fig. 78 n° 6 : d'après J. Combier (1962). Fig. 79 n° 1 de nombreuses comparaisons dimensionnelles
à 4 : d'après M. Eglofï (1973). Fig. 79 n» 5, 6 : d'après entre les os des cerfs néolithiques de Burgâschi- H. Schwab (1970). Fig. 79 n» 8 ; 80 n» 6 à 9 : See sud et ceux de cerfs actuels des régions de Gh. Strahm in Drack et al. Fig. 80 nos 1, 2 : d'après
Bialowieza (Pologne) et Siebenburgen (RoumanJ. Tixier (1973). Fig. 80 n°s 3, 5 : d'après M. Itten in
W. Drack et al. (1969). ie) : les dimensions sont à peu près les mêmes DU BOIS DE CERF EN FRANCHE-COMTÉ 93 INDUSTRIE
Auv. uner c :•: c^ i:': c '■:':■ QO ■: c :•: ro • in co oo '■:': jij QO S ? tf i; |j: ^ :
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avec un léger avantage pour les cerfs de extérieures notamment à l'environnement
humain. En France, il ne survit qu'à l'état de Burgâschi-See sud.
semi-liberté dans les parcs et les chasses domanSelon H. Requate (1956), cette réduction
iales. En Franche-Comté, il en reste quelques- de taille se serait effectuée à partir de la fin
uns dans la forêt de Chaux. du Moyen Age. Pour l'expliquer, plusieurs
facteurs sont à retenir :
le climat. Le climat continental convient B. LE CERF AU NÉOLITHIQUE DANS mieux au cerf et c'est pourquoi nous trouvons NOS RÉGIONS. actuellement les plus forts en Europe centrale
alors qu'en Espagne ou en Hollande ils sont de En 1906, L. A. Girardot dressait un tableau petite taille; de la faune préhistorique de Franche-Comté.
le sol. M. R. Walvius (1961) remarque que Dans tous les sites néolithiques qu'il a recensés,
les cerfs vivant sur sol sablonneux sont de le cerf est très bien représenté. Mais seules les
7 à 8 % plus légers que ceux vivant sur sol études de faune relatives aux fouilles récentes
argileux. Ceci peut expliquer en partie la nous fournissent des données quantitatives
différence de taille entre le cerf d'Ecosse qui utilisables. A la figure 1, nous avons représenté
vit sur des collines de bruyère et les fameux le pourcentage du cerf dans la faune néolithique
Auenhirsche et Drauenhirsche des vallées maré pour le massif jurassien et son pourtour. La
cageuses du Moyen-Danube, de la Drava et figure 2 nous donne le rapport cerf-chevreuil
de la Sava; dans la chasse pour la même période. Regret
la chasse à outrance. Pour obtenir de beaux tons l'absence d'études de comparaison en
trophées, on a toujours abattu les plus Alsace, Bourgogne et dans le nord des Alpes.
mâles et, pour les besoins de la chasse, on a Pour la Suisse occidentale, où elles ne manquent
surpeuplé certains endroits. Ces deux facteurs pas, nous avons retenu seulement celles qui
de dégénérescence n'ont pratiquement pas tiennent compte de la stratigraphie et celles
affecté la partie est de l'Europe où la chasse qui sont relatives à un seul complexe archéolo
a été moins intense et où surtout les aréaux gique. Ces tableaux doivent être utilisés avec
sont assez vastes pour éviter le surnombre; prudence, vu le petit nombre d'études de
faune à notre disposition d'une part, — de le retrait de la forêt. La diminution de
taille du cerf est allée de pair avec la réduction nouvelles viendront s'y ajouter, celle de
Clairvaux notamment (fouilles P. Pétrequin en de son biotope naturel, la forêt. C'est à partir
du Néolithique que les hommes ont commencé cours) — ; d'autre part, outre les différences
de surface fouillée pour les grandes stations, à défricher et à étendre les cultures, forçant
il faut surtout tenir compte des conditions de le cerf à quitter les régions les plus fertiles, à
gisement; en effet, la faune du niveau XI de s'adapter à d'autres biotopes et à vivre en
surnombre dans un aréal restreint. La poussée Gonvillars (E. David in P. Pétrequin, 1970)
des conifères, qui dessèchent et appauvrissent par exemple, traduisant le mode d'alimen
tation de quelques individus, lié à une spécialiles sols, accélérée par l'homme au détriment
de la forêt feuillue, a défavorisé le cerf dans sation saisonnière (P. Pétrequin, 1974), est
nos régions. En Europe centrale où la densité difficilement comparable à celle d'une occupat
ion continue dans un village de bord de lac. de population humaine a toujours été assez
Malgré ces écueils, nous pouvons constater : faible, celui-ci a pu conserver de grands espaces
couverts de forêts et une entière liberté. que le chevreuil semble disparaître en
Ce sont les facteurs humains, à savoir la dessous de 300 m d'altitude. Il n'est pas
chasse et l'extension des cultures, qui ont représenté dans la très basse vallée du Doubs
joué le premier rôle dans la réduction de et dans la plaine de Saône, alors qu'il est
taille chez le cerf d'Europe occidentale, ce abondant sur les plateaux et dans les massifs
dernier étant un animal à caractère évolutif du Jura. Le cerf en revanche ne semble pas
rapide, réagissant vivement aux conditions avoir d'altitude préférentielle; DU BOIS DE CERF EN FRANCHE-COMTÉ 95 INDUSTRIE
SUISSE OCCIDENTALE
2 Le rapport cerf-chevreuil (colonne de droite) dans la faune néolithique de nos régions. 96 ANDRÉ BILLAMBOZ
principalement sur l'élevage bovin évoque que le chevreuil, où il est représenté, est
assez rare dans la première phase du Néoli celle des villages méridionaux (civilisations
thique, mais qu'il prend de l'importance au de Ferrières, Fontbouisse et Pasteurs des
détriment du cerf à partir du Néolithique Plateaux) où l'on se consacrait à l'élevage de
moyen. Ceci est sans doute dû à l'extension la chèvre et du mouton sans tirer grand profit
des cultures; le chevreuil se contentant d'un de la chasse (le pourcentage du cerf ne dépasse
aréal plus restreint que le cerf, aurait mieux jamais 5 %). Nous retrouvons le même type
résisté à l'environnement humain; d'économie avec cerf peu abondant dans
l'habitat Bronze ancien de Besançon-Musée que la différence de pourcentage du cerf dans
(P. Pétrequin et D. Vuaillat, 1967). Certains la faune néolithique de nos régions ne serait
groupes conservent les traditions de la chasse pas d'ordre géographique ou climatique, mais
fortement ancrées en eux alors que d'autres relèverait plutôt de l'évolution économique des
vivent principalement d'élevage. Il semble y groupes humains qui ont occupé la Franche-
avoir une diversification des systèmes éconoComté à cette période.
miques au Néolithique final et au début de
Néolithique ancien et tradition mésolithique. l'Age du Bronze, diversification liée à des
Dans les niveaux tardenoisiens de Birsmatten influences extérieures.
(BE) (H. G. Bandi, 1964), le cerf représente
A quelques exceptions, le cerf a été l'un des la moitié de la faune; nous avons là une écono
produits de base de l'économie néolithique. mie de chasse et de pêche. A la même époque,
Recherché non seulement pour sa chair, il dans le faciès Rubané récent de Gonvillars
l'était également pour sa peau, ses os très (niveau XI), qui atteste l'agriculture et l'él
résistants et aussi ses bois. evage, le cerf ne représente plus que 16 % de
la faune; cependant la chasse y tient une
plus grande place que dans le Rubané récent C. LES BOIS, CYCLE DE POUSSE. classique d'Allemagne où le pourcentage du
cerf ne dépasse pas 5 %. Nous aurions affaire 1. Terminologie.
à Gonvillars à une adaptation locale du
Rubané récent classique. La figure 3 représente- une ramure et la
nomenclature utilisée pour ses composantes. Néolithique moyen. Nous pouvons constater
Nous avons évité les termes de vénerie, une certaine homogénéisation dans l'économie
compliqués et peu précis. Nous ne parlerons pas des différents groupes humains plus ou moins
de corne (Horn) au sujet des cervidés, ce terme influencés par les civilisations de Ghassey,
étant réservé aux familles à protubérances de Cortaillod et de Michelsberg. Les rapports
frontales autres que les cervidés (bovidés, chasse-élevage tendent à s'équilibrer. Le pour
ovicapridés, girafoidés...). De même, nous centage du cerf varie en général entre 15 et
avons préféré les termes de bois de massacre 20 %.
et de mue à ceux de bois de chasse et de chute, Néolithique final. Nous avons peu de données ce dernier prêtant à confusion avec les chutes de
à notre disposition pour cette dernière période. débitage. Dans le nord de la Franche-Comté, l'impor
tance du cerf semble diminuer : 10 % dans le 2. Physiologie et cycle de pousse (fig. 4).
niveau IX de Gonvillars (Chalcolithique de
type Cordé). On remarque en revanche une Les bois poussent sur deux excroissances
légère recrudescence de la chasse en Suisse frontales, les pédicules, qui ont chacun leur
occidentale. Le cerf y reste très bien représenté centre générateur propre. Selon A. B. Bubenik
jusqu'à la fin du Bronze ancien. Il doit en être (1966), bois et pédicule relèvent du même
de même pour les stations littorales du Jura principe apophysaire. Au cours de la pousse,
(P. Dechambre, 1906). Dans l'habitat chalco ils sont formés d'une matière spongieuse où
lithique d'Ouroux-sur-Saône (Thévenot 1972), le sang peut circuler; les bois sont alors
le cerf est rare : 3,7 %. L'économie, fondée protégés par une peau velue, le velours, et ils DU BOIS DE CERF EN FRANCHE-COMTÉ 97 INDUSTRIE
andouiller qui sera plus tard l'andouiller central.
L'année suivante, pousse le premier époi epois d'empaumure; celle-ci comptera en principe
une unité de plus chaque année. Chez les
cerfs adultes, l'andouiller basilaire peut être
doublé par de glace, mais celui-ci
est considéré comme atypique dans la structure
normale des bois et plutôt comme un signe
atavique chez certains individus. Le nombre
d'andouillers n'étant pas toujours identique
de chaque côté, pour déterminer l'âge d'une
bête on ajoute une unité du côté le plus fort.
Les cerfs ont leur plus belle tête de six (dix-
cors) à dix ans, ensuite les bois deviennent
plus rabougris et forment souvent des têtes
bizardes.
3. Données pour V archéologie.
Ce développement n'est pas factice et
certains chercheurs ont déjà mis l'accent sur meule
l'étude des rythmes annuels du monde animal
pour la compréhension de gisements et pour
pédicule cercle de pierrures déterminer le mode de vie des hommes préhis
toriques selon le cours des saisons. Y. Guillien médaillon
(1959) par exemple, en étudiant la forme et la
3 Bois de cerf et nomenclature utilisée. texture de la base des bois, a pu démontrer
que le renne au Paléolithique supérieur était
chassé en toutes saisons. Sans doute pourrait-on
sont dits bois de velours. Une fois la calcification appliquer de telles méthodes au bois de cerf :
achevée (celle-ci n'est complète que dans la en fonction du degré de calcification du
meule, à la zone d'attache merrain-andouillers pédicule par exemple (voir figure 4) parvien
et à l'extrémité de ces derniers), le velours se drait-on à fournir des renseignements plus
dessèche et la bête le perd en frayant contre les précis sur certains aspects de la vie préhisto
arbres. La chute des bois est annoncée par une rique : saison de chasse particulière, présélec
nouvelle formation spongieuse par décalcifi tion du gibier, moment et durée d'occupation
cation dans le pédicule. Il y a alors une ligne de des haltes-campements...
démarcation de plus en plus grande entre le A notre avis, les néolithiques de nos régions
pédicule spongieux et la base calcifiée de la devaient chasser toute l'année, selon leurs
meule qui sera le médaillon du bois de mue besoins, mais la majorité du gros gibier devait
et le bois tombe de son propre poids. être abattue au cours de l'hiver. C'est en effet
Sur le jeune mâle entre un et deux ans, à cette époque que les animaux peuvent fournir
les premiers bois poussent en deux dagues les plus belles peaux; d'autre part la nourriture
plus ou moins longues, il est alors appelé se faisant rare, les bêtes s'enhardissent et
daguet. La troisième année les dagues qui viennent rôder autour des habitations (aujour
prennent le nom de merrains portent un d'hui encore, il n'est pas rare d'apercevoir
premier andouiller juste au-dessus de la meule, des sangliers à proximité des villages les soirs
l'andouiller basilaire; on dit que le cerf est à sa d'hiver) ; on peut alors les attirer dans des
deuxième . tête. La quatrième année voit pièges au moyen d'appâts.
poindre au sommet du merrain un second Il arrive de trouver dans les stations littorales 98 ANDRÉ BILLAMBOZ
août sep. oc t. nov. cléc. janv. fév. mars avril mai juin juil.
pelage d'hiver robe d'été
A B D
production hormones pour
des ; rut prochaine pous
testotérones se des bois.
4 Cycle annuel chez le cerf (A, B, G, D, d'après Bubenik).
5 Pousse des bois et perte du pelage d'hiver. Début 6 Bois en fin de pousse, encore en velours. Robe
du mois de mai. Parc zoologique de la Citadelle, d'été. Début du mois de juin. Parc zoologique de la
Besançon. Citadelle, Besançon.
des crânes de cerf pourvus de leurs seuls pédi ou quand ils sont avec les biches et les jeunes.
cules (Th. Josien, 1956). Les bêtes ont été De tels problèmes peuvent être résolus avec
abattues au début du printemps; c'est égal le concours d'autres sphères de la science,
ement l'époque du ramassage des bois de mue. biologie, ethnologie... Cet aspect si exaltant de
Il serait intéressant de savoir quel est le notre recherche mérite qu'on s'y attache plus
moment le plus favorable pour la chasse aux longuement et fera l'objet de nouvelles obser
grands cerfs mâles, quand ils vivent en solitaires vations. DU BOIS DE CERF EN FRANCHE-COMTÉ 99 INDUSTRIE
II. La technologie du bois de cerf
dans les zones les plus calcifiées de la ramure : A. HISTORIQUE DES RECHERCHES.
meule, extrémité des andouillers et leur attache
L'industrie du bois de cerf, du point de vue au merrain — structure nouée des fibres — .
technologique, n'a pas été l'objet d'études Les néolithiques ont su en tirer parti : utilisa
exhaustives comme le silex ou la céramique. tion des zones compactes pour la partie active
Un des premiers travaux à ce sujet est celui des outils — pointe, tranchant sur partie
d'E. Loydreau (1876) qui, en nous décrivant corticale ou sur extrémité d'andouiller, marteau
une série d'objets du camp de Chassey, s'est sur meule — ou pour leur zone sensible — per
essayé à nous présenter leur mode de fabrica foration d'emmanchement dans les nœuds
tion, leur provenance dans la ramure et les merrain-andouillers — , aménagement de mort
principes de débitage de celle-ci. Seule une aises, de douilles, de perforations dans la
petite série d'objets nous est proposée et partie spongieuse.
l'illustration fait hélas défaut. Depuis lors, de Le bois de chevreuil, plus sec et plus cassant,
nombreux auteurs nous ont présenté dans de ne semble pas avoir ces propriétés. Il n'a pas
menus articles ou à l'intérieur de monograp été très utilisé ; sa fréquence dans les gisements
hies quelques objets avec leur utilisation est inférieure à celle des autres parties du
supposée et plus rarement leur mode de fabri squelette. Seules quelques dagues, sans aména
cation. Pour des raisons de clarté, nous nous gement préalable, ont servi de poignards ou de
y référerons quand nous traiterons de chacun poinçons.
de ces objets (II, E, 2). Autre propriété qui est propre à tous les bois
Les deux seuls ouvrages récents abordant en général, c'est la chaleur au contact. Cette
réellement le sujet ne se rapportent pas à la chaleur, aussi bien du point de vue visuel que
période néolithique. Le premier, d'E. Cnotliwy tactile, n'a pas laissé insensibles les néolithiques
(1970), traite du travail du bois de cerf au qui ont travaillé et poli le bois de cerf à des fins
Moyen-Age en Pologne et des problèmes qui décoratives — objets de parure et d'apparat —
s'y rattachent : matière première, traitement et cultuelles — symboles phalliques — .
avant travail, outils utilisés... Le second, de
R. Feustel (1973), nous présente la technologie
2. Bois de mue, bois de massacre. préhistorique du nord de l'Europe au Paléoli
thique et au Mésolithique. L'auteur aborde Selon ces deux types, les conditions de assez longuement le problème du bois de cerf travail et de débitage sont différentes. Un et nous fait part de ses expériences de travail. arbre abattu et séché quelque temps est beauNous y reviendrons en temps utile. coup plus dur à entailler qu'un arbre en sève.
Il en va de même pour la ramure du cerf.
Pour les bois de massacre, les conditions de B. MATIÈRE PREMIÈRE.
travail sont fonction du degré de calcification.
Les bois en cours de pousse sont tendres et 1. Propriétés.
inutilisables, il est exceptionnel d'en trouver
Le bois de cerf est remarquable par sa robus dans les gisements. Les bois d'été et d'automne
sont pleinement formés et bien calcifiés; mais tesse et son élasticité. Il le doit à la forme
arquée de ses éléments, mais surtout à sa ceux d'hiver se dessèchent après le rut et
deviennent encore plus durs, leur texture se structure interne : ses fibres ligneuses, leur dis
position tubulaire — cortex calcifié et compact rapproche déjà de celle des bois de mue.
autour d'une partie médullaire spongieuse — en La conservation est également différente
font à la fois un matériau souple et résistant. selon ces deux types de ramure. J.-P. Jéquier
Cette résistance est particulièrement forte (in Boessneck et ai, 1964) a constaté qu'à

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