L'inscription dite de Vo-çanh - article ; n°1 ; vol.55, pg 107-116

De
Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient - Année 1969 - Volume 55 - Numéro 1 - Pages 107-116
10 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1969
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Jean Filliozat
VI. L'inscription dite "de Vo-çanh"
In: Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 55, 1969. pp. 107-116.
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Filliozat Jean. VI. L'inscription dite "de Vo-çanh". In: Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 55, 1969. pp. 107-116.
doi : 10.3406/befeo.1969.4856
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/befeo_0336-1519_1969_num_55_1_4856L'INSCRIPTION DITE « DE VO-CANH »
PAR
Jean FILLIOZAT
L'inscription sanskrite la plus ancienne qui ait été jusqu'ici trouvée
dans la Péninsule indochinoise, et même dans l'ensemble de l'Indochine
et de l'Indonésie, est connue depuis plus de soixante-dix ans et a donné
lieu a deux publications et à de nombreuses observations ou études.
Son importance d'une part, sa mutilation de l'autre, font qu'elle n'a
pas cessé de préoccuper les épigraphistes. Il nous a paru à nous-même
utile d'en reprendre l'étude à la lumière des données que nous sommes
amenés à recueillir dans l'Inde sur les cultures de l'époque des relations
les plus actives avec le Sud-Est asiatique.
Publiée pour la première fois par Bergaigne sous le nom d'inscription
de Nha-trang1, elle avait été trouvée effectivement dans la région de
Nha-trang, au village de Vô-canh ou, plus exactement, selon Finot qui
Га rééditée, au limitrophe de Pho-vân ou Phu-vinh, canton de
Xirong-hà, hyuçn de Vinh-xutfng (Khánh-hoa)2. Parmentier a ajouté
en 1923 les précisions suivantes : « Au Khanh-hoà, une nouvelle enquête
nous a appris que la fameuse inscription de Vô-canh (Gœ. E. 40) fut trou
vée couchée sur la lisère S. d'un tertre cam vaguement orienté, situé à
400 mètres à l'orient de l'église. Une fouille exécutée en ce point le
19 novembre 1922 en présence de M. Sylvain Lévi n'a fourni comme
vestiges que quelques rares débris de briques énormes : 0 m. 18 xO m. 35 X
0 m. 08 »3. La grandeur des briques signalées ainsi par Parmentier indique
(1) Inscriptions sanscrites de Campa et du Cambodge. Notices et extraits des mss de la
Bibl. nat., t. XXVII, 1, Paris, 1893, p. 191. Inscr. n» XX, pi. 18, fig. XXA et XXB.
(2) L. Finot, Notes ďépigraphie, XÎV-XX. BEFEO, 1915, t. XV, 2, p. 3.
(3) H. Parmentier. Notes d'archéologie indochinoise. I. Relevé des points cams découverts
en Annam depuis la publication de l'Inventaire. BEFEO, t. XXIII, 1923, Hanoi, 1924, p. 269.
L'inscription a été mentionnée antérieurement dans G. Cœdès, Inventaire des inscriptions
du Champa et du Cambodge, BEFEO, VIII, 1908, p. 43 (n» 40).
8 JEAN FILLIOZAT 108
qu'elles sont les vestiges d'une construction ancienne, sans qu'on puisse
tirer de ce fait une indication précise d'époque.
La localisation de la trouvaille sur le territoire de l'ancien royaume
de Campa et l'ancienneté des caractères sanskrits employés dans l'in
scription ont fait d'abord considérer celle-ci comme appartenant au
royaume de Campa hindouisé. Mais dès 1927, Finot l'attribuait plutôt
à un état indépendant vassal du Fou-nan, sans exclure la possibilité que
cet état ait été ensuite absorbé par Campa1. C'est finalement l'opinion
la rattachant au Fou-nan qui prévaut2. De toute façon, le site de la trou
vaille doit être celui où elle avait été érigée, car il est peu probable que le
bloc sur lequel elle a été gravée ait été transporté d'ailleurs une fois
inscrit. Il s'agit d'un granit de plus de 2 m. 50 de haut, en forme de
pilier grossièrement rectangulaire de 0 m. 72 dans sa plus grande largeur
et 0 m. 67 dans sa plus grande épaisseur (cf. fig. 1).
Le haut du bloc est brisé obliquement sur une des faces de la largeur
(fig. 2) et l'inscription sur la face opposée est presque complètement
effacée jusqu'à la ligne 6 (fig. 3 et 4). Il en est de même sur la face laté
rale gauche et, là, jusqu'à la ligne 8. Sur la face latérale droite (fig. 5)
seules apparaissent quelques traces de caractères (fig. 6).
Les caractères sont très grands, de 4 cm. de hauteur en moyenne.
Leurs détails sont parfois indistincts malgré cette dimension, par suite
des inégalités du granit. Certains de ces détails utilisés dans le déchiffr
ement donné ci-après, ne sont pas visibles sur les photographies ni les
estampages (fig. 7), mais décelables ou confîrmables seulement en
suivant du doigt le tracé du caractère sur la pierre elle-même, car ainsi
on a pu distinguer souvent des irrégularités naturelles du roc le trait
artificiel continu de la gravure.
Comme l'avait souligné Bergaigne, ces caractères sont comparables à
ceux des inscriptions de Rudradâman à Girnar et de Vâsisthïputra à
Kanheri du ne siècle de notre ère. Il estimait que l'inscription de Vô-
canh ne semblait pouvoir en aucun cas être postérieure au ше siècle3.
Sans contester l'ancienneté de l'inscription depuis lors admise par
tous, plusieurs épigraphistes ont d'abord discuté les rapprochements
qu'avait faits Bergaigne avec les inscriptions de l'Inde.
M. R. С Majumdar4 a souligné deux caractères qui la différenciaient
de celles de Rudradâman et de Vâsisthïputra : l'absence d'une légère
courbure des hampes verticales en crochet vers la gauche, qui existe dans
les deux dernières inscriptions, et l'absence de l'incurvation vers la
gauche de l'extrémité supérieure du trait vertical de /, qui existe aussi
dans ces mêmes inscriptions. De plus diverses particularités de l'écriture
de Vô-canh se retrouvent dans les inscriptions kusâna. Il en résultait
pour M. Majumdar que cette écriture était originaire du Nord de l'Inde
et même que les premiers « colonisateurs » de l'Indochine étaient origi
naires du Nord5.
(1) J. A., 1927, 1, p. 186 ; BEFEO, 1928, XXVIII, p. 286-287.
(2) G. Cœdès, Les états hindouisés ď Indochine et ď Indonésie, 3e éd., Paris, 1964, p. 81.
(3) ISCC, p. 192.
(4) La paléographie des inscriptions du Champa, BEFEO, 1932, XXXII, p. 136.
(5) Ibid., p. 138. DITE «DE VÔ-CANH» 109 L'INSCRIPTION
M. K. A. Nilakanta Sastri1 a contesté les arguments de M. Majumdar
et souligné qu'on ne pouvait en tout cas en tirer une conclusion quant à
l'origine nordique des premiers Indiens établis en Indochine. Il a fait
valoir également et à juste titre que l'écriture de Vô-canh est antérieure
à celles des inscriptions de Bhadravarman et de Mûlavarman2.
Cette dernière opinion est toujours celle de M. Chhabra3.
M. D. G. Sircar a cependant tenté de soutenir que l'inscription de
Vô-canh était beaucoup plus tardive qu'on ne l'avait cru. Mais les
raisons qu'il en a données n'étaient pas d'ordre paléographique. Au
contraire, pour expliquer la forme ancienne qu'il admettait pour l'écri
ture, en contradiction avec la date qu'il avançait (pas plus tôt que la
première moitié du ive siècle et peut-être plus tard), il invoquait
le « conservatisme des scribes indochinois ». Ce conservatisme était
supposé pour l'occasion. Il n'en existe pas de preuve. Au contraire
Bergaigne avait déjà relevé que les modes graphiques de l'Inde, dans
la période où les inscriptions abondent, étaient aussitôt adoptées en
Indochine, avant que les écritures s'y soient particularisées suivant
les régions et aient commencé à suivre leur évolution propre4. Ce
conservatisme supposé supposerait d'ailleurs lui-même une interrup
tion dans les relations avec l'Inde, autrement on ne comprendrait pas
qu'il ait pu se maintenir en face des variations indiennes incessantes.
M. Sircar en diminue lui-même d'autant plus la vraisemblance qu'il
rapproche davantage l'inscription de Vô-canh de l'époque de celle de
Bhadravarman, laquelle témoigne d'une nette évolution de l'écriture
entre les deux. Le conservatisme, nécessaire à imaginer pour expliquer
l'archaïsme de l'écriture dans l'hypothèse de l'abaissement de la date,
aurait brusquement dû cesser précisément si la date était abaissée.
L'argumentation de M. Sircar repose donc seulement sur le fait que
notre inscription est en sanskrit et contient des vers en mètre vasantati-
lakâ, ce qui, selon lui, serait incompatible avec une date ancienne, le
sanskrit, toujours selon lui, n'ayant remplacé le prâkrit dans la plupart
des inscriptions qu'à partir du milieu du ive siècle et les mètres classiques,
tels que la vasanlatilakâ, n'étant en usage général qu'à partir des Gupta.
M. Gœdès5 a combattu cette argumentation et cherché en outre
confirmation de l'ancienneté de notre inscription dans l'identification du
roi ÇrïMâra qu'elle mentionne avec le Fan Ghe-man des sources chinoises
qui est attribuable à l'époque autour de 200 de notre ère.
M. Sircar a réitéré l'exposé de son point de vue6. M. Gaspardone7
(1) L'origine de Valphabet du Champa, BEFEO, 1935, XXXV, p. 233 et suiv.
(2) Ibid., p. 236-7.
(3) B. Ch. Chhabra, Expansion of Jndo-Aryan culture, Delhi, 1965, p. 61.
(4) ISCC, p. 195.
(5) The date of the sanskrit Inscription of Vo-canh, The Indian Historical Quarterly,
XVI, 3, 1940, p. 484-488.
(6) Date of the earliest Sanskrit Inscription of Campa, The Indian Hist. Quart. XVII,
1, 1941, p. 107-110.
(7) La plus ancienne inscription d'Indochine, J. A., 1953, p. 477-485 et L'inscription
de Vo-canh et les débuts du sanskrit en Indochine, Sinologica, vol. VIII, n° 3 ,1965, p. 129-136. 110 JEAN FILLIOZAT
s'en est rapporté à son avis et a combattu l'identification de Fan Ghe-man
avec ÇrïMâra. M. Kalyan Kumar Sarkar1, tout en admettant cette
identification, a réfuté l'argumentation de M. Sircar en renvoyant aux
inscriptions indiennes en sanskrit apparaissant dès le 11e siècle et aux
mètres classiques qu'elles emploient déjà.
M. Kamaleshwar Bhattacharya2 a repris l'étude paléographique et
montré que notre inscription était à rapprocher non seulement de celle
de Rudradâman au Gujrât, mais encore d'inscriptions de Nâgârjuna-
konda, ce qui fait qu'il n'y a pas lieu d'en chercher l'origine dans le
Nord. Elle appartient donc, selon lui, au 111e siècle et à la tradition épi-
graphique du Sud. Il y a cependant une notable différence entre l'inscrip
tion de Vô-canh. et celles de Nâgârjunakonda car ces dernières présentent
de longues hampes verticales largement recourbées vers le haut à gauche
à partir du pied. C'est donc, selon nous, aux inscriptions de l'Ouest
dont l'avait rapprochée Bergaigne que ressemble de plus près notre
inscription.
En outre, nous observerons que les similitudes relevées déjà par
Bergaigne, sont décisives quant à l'appartenance de l'inscription de
Vô-canh à l'époque des inscriptions de l'Inde auxquelles elle ressemble.
Mais elles ne sont pas décisives, en elles-mêmes, quant à la région d'origine
du type d'écriture importé en Indochine et surtout quant à celle des
importateurs. En effet, les écritures de Junâgadh (Rudradâman) et
Kankeri (Vâsisthïputra) sont d'un type où les différenciations régionales
sont encore faibles et incertaines. Les plus anciennes inscriptions du Sud
appartiennent encore au type asokéen commun qui a été répandu du
temps même d'Asoka depuis le Nord-Ouest jusqu'au Maisur. Dans toute
l'Inde, pendant les siècles qui ont suivi Asoka, le conservatisme a joué.
Là, il est attesté et les traits particuliers nouveaux qui apparaissent sont
rarement propres à une région déterminée. On les découvre sporadique
ment fort loin des localités et des temps où on les a d'abord observés, car
les modes calligraphiques ne sont pas liées strictement à des chemine
ments réguliers et à des évolutions chronologiques. C'est d'ailleurs
pourquoi M. Majumdar avait pu rapprocher aisément l'inscription de
Vô-canh d'inscriptions kusâna du Nord, tout comme Bergaigne l'avait
rapprochée de l'inscription du mahâksatrapa de l'Ouest, Rudradâman.
Mais les détails pris par M. Majumdar comme significatifs ne le sont pas
tous. Par exemple l'absence d'incurvation du pied des hampes verticales
vers la gauche n'est pas caractéristique de l'écriture ancienne des Kusâna.
L'incurvation en question est aussi bien absente dans les inscriptions
de Tonigala à Ceylan3 entre 88 et 76 avant J.-C, que dans les inscrip
tions tamoules des grottes4 et poteries5 des environs de Геге chrétienne
(1) The earliest inscriptions of Indo-China, Sino-Indian Studies, V, 2, 1956, p. 77-87.
(2) Précisions sur la paléographie de Vinscription dite de Vô-canh, Artibus Asiae, 1961,
XXIV, 3/4, p. 219-224.
(3) E. Millier, Ancient Inscriptions of Ceylan.
(4) Par exemple : inscription de Sittannavasal, Inscriptions of the Pudukkoliai State,
1929, pi. I, a.
(5) P. Z. Pattabiramin, Les fouilles ďArikamédou, 1946, pi. XX-XXI — R. E. M. Wheeler, L'INSCRIPTION DITE «DE VÔ-CANH » 111
et que dans le pilier d'Allahabad portant une inscription relative à
Samudragupta (fin du ive siècle AD)1.
Quant aux arguments de M. D. C. Sircar sur l'usage du sanskrit et
des mètres classiques dans les inscriptions, ils sont caducs comme l'ont
montré MM. Cœdès, K. K. Sarkar et K. Bhattacharya. De plus, ils
méconnaissent l'usage inévitable du sanskrit comme langue commune de
relations générales entre les diverses régions de l'Inde et avec l'étranger.
Dans l'Inde la période des tout premiers siècles de l'ère chrétienne est
celle où le sanskrit commence à remplacer les prâkrits dans les inscrip
tions officielles, ou à alterner avec lui, ou à mêler ses formes avec celles
des prâkrits, le langage des inscriptions devenant alors hybride. C'est
aussi l'époque où le même phénomène se produit dans la littérature
bouddhique, avant la généralisation de l'emploi du sanskrit dans les
littératures bouddhiques ultérieures (sauf dans le domaine de la tradition
en pâli du Theravâda) et donne lieu à la production temporaire du sans
krit bouddhique hybride. Edgerton qui, dans son admirable étude de ce
sanskrit bouddhique, n'a pas tenu compte du sanskrit hybride épigra-
phique et non bouddhique, a émis l'hypothèse que la sanskritisation
progressive de textes bouddhiques en moyen-indien aurait été le résultat
d'une recherche de prestige. Cette hypothèse est invraisemblable. Com
ment un sanskrit incorrect eût-il pu avoir un prestige quelconque dans la
patrie du grammatical partout cultivé, enseigné et raffiné par
tout un corps de lettrés érudits ? Si, à l'époque en question, il avait été
souhaité de faire naître une plus grande estime pour les textes boud
dhiques en les sanskritisant, il eût été bien facile de les sanskritiser
complètement et impeccablement. Il est bien plus naturel d'observer qu'en
un temps où les prâkrits se différenciant de plus en plus devenaient de
moins en moins aptes à faire trouver parmi eux une langue commune,
seul le sanskrit était une telle langue. Avant l'usage du persan, puis de
l'anglais, seul le sanskrit, sans être la langue de tous, était dans l'Inde la
seule langue partout connue des gens instruits et partout sous la même
forme, fixée par l'enseignement traditionnel. Même pour l'usage vulgaire,
il n'y avait pas d'autre choix quand il s'agissait de s'entendre d'un pays
à l'autre en domaine indo-aryen. Mais, dans cet usage vulgaire, les
formes familières du moyen-indien devaient se mêler avec celles du
sanskrit classique dans le langage de ceux qui n'étaient pas complètement
rompus à la pratique de celui-ci. Quant aux textes en hybride, dont le
caractère littéraire est souvent très marqué2, ils représentent la littérari-
sation de l'hybride usuel, non un produit littéraire artificiel de prestige
mal calculé, qui n'aurait correspondu ni à un parler d'emploi réel dans
An Indo-Roman Trading-station on the East coast. Ancient India, 2, July 1946 — J. Filliozat,
Les inscriptions de Vïrapatnam. CR. de l'Académie des Inscr., janvier 1947. — I. Mahadevan,
Chera Inscriptions of the Sangam Age, The Hindu 7-3-65 ; Tamil Inscription in Brahmi
Script from Alagarmalai, The Hindu 1-8-65.
(1) Fleet, Corpus, Inscr. indie. Ill, p. 1, pi. I. Cf. Inde classique, t. II, p. 687-689.
(2) L. Renou, Histoire de la langue sanskrite, Paris, 1956, p. 222. JEAN FILLIOZAT 112
les relations générales, ni à la langue classique de l'enseignement3.
En pays dravidien, en dehors de la tradition épigraphique prâkrite
qui commence avec les inscriptions d'Asoka au Maisur et dure jusqu'à la
substitution du sanskrit au prâkrit par la chancellerie des Pallava, les
inscriptions les plus anciennes sont en tamoul. Le sanskrit hybride
n'apparaît pas, ni non plus dans les textes littéraires. Il y a bien un
hybride sanskrit-tamoul ou sanskrit-malayâlam, le manippiravâlam,
mais c'est un jargon technique, principalement des Vaisnava tardifs, à
l'usage de lettrés possédant les deux langues, et qui ne saurait être
comparé aux hybrides des premiers siècles de notre ère.
En dehors de l'Inde, là où abondent les inscriptions en langue de
l'Inde, elles sont toujours en sanskrit à date ancienne. En dehors des
inscriptions en langues locales, qui commencent à apparaître plus tard,
seules se rencontrent, mais plus tard encore, des inscriptions tamoules.
A aucun moment nous ne rencontrons des en sanskrit
hybride, ni en prâkrit (sauf en Asie centrale où le prâkrit, tel que celui
de Niya, datant d'ailleurs des premiers siècles, était devenu une langue
locale).
Tout ceci s'explique très naturellement. Si le sanskrit hybride est le
résultat d'une sanskritisation de prâkrits usuels par le recours à la seule
langue commune de l'Inde entière, le sanskrit, pour les relations générales
à travers toute la contrée, il est clair qu'il ne peut normalement appar
aître ni dans les régions dravidiennes où il n'y avait pas de prâkrit
usuel, ni, à plus forte raison en pays étranger où il n'y avait aucune
langue indienne. En Indochine et en Indonésie, où l'influence de l'Inde
a été portée par des Indiens de différentes régions, de langues aussi bien
dravidiennes qu'indo-aryennes, l'unique langage qui pouvait être com
mun à ces Indiens était bien le sanskrit. Ils l'ont largement utilisé et
n'en ont pas utilisé d'autre. Les milieux locaux indianisés non plus,
quand ils ont écrit en langue indienne, avant l'introduction tardive de
l'emploi du pâli. L'inscription de Vô-canh va nous donner un exemple de
la présentation en sanskrit d'une désignation qui pourtant ne s'explique
que par une origine tamoule.
A l'égard de sa nature, l'étude de cette inscription va nous montrer
aussi qu'elle n'a pas le caractère bouddhique qui lui avait été attribué
par Finot et qui avait été généralement accepté.
Nous donnons d'abord le texte tel que nous le lisons.
Outre les photographies reproduites ci-dessous, nous avons utilisé
les reproductions déjà existantes des estampages (ISCC, planche 18 et
L. Finot, Noies d'épigraphie XIV-XX, BEFEO, XV, 2, 1915, pi. 1).
Nous avons également pu, en 1954, examiner la pierre elle-même et
suivre du doigt, comme nous l'avons indiqué plus haut, le tracé des
caractères dans la pierre rugueuse.
(3) J. Filliozat. Compte rendu de F. Edgerton, Buddhist Hybrid Sanskrit... T'oung Pao,
LXIII, 1-2, p. 147-171 ; Langues de relations et langues de cultures dans l'Inde, Travaux de
l'Institut de Linguistique, vol. I, Paris, 1956, p. 135-154 ; Sanskrit as language of commun
ication, Annals of the Bhandarkar Oriental Research Institute, XXXVI, 3-4, p. 179-189. dite «de vô-canh » 113 l'inscription
Texte
Lignes 1 à 5 : effacées. Seuls quelques aksara isolés sont lisibles.
6, ji prajânân karun. xxx
- - 7. j xx sth(i)to x prathamavijayáya (vâdau cai)
ve šukladivasa(sya) / x (pau)rnnam(â)syam ajnâpitam2 sadasi 8.
[râja(va)re(na)
9. ta(ddh)ottrair nnu râjasatav[â] /gamrtam pibantu srïmârarâja-
[kulava(ňša) x
10. - - [bhûjsanena srïmâra(pautra) / (ta)nayâkulanandanena ajnâ-
[pitam svajanasam(ja)
11. - - x maddhye vâkyam prajâhi / takaram karinor vvarena lokasyâsya
[gatâgatim vi3
12. - ta sinhâsanâddhyâsinâ/h putre bhrâtari tantuk[e] svasamïkara-
[nachandenâm
13. - x ptrsu yat kinc[i]d rajatam su/varnnam ap(i) va sasthâvaran
[jangamam kosthâgârakax
14. - tam priyahite sarvvam visr/s[ta]m maya tad etam4 mayânujnâtam
[bha visy air api râ(ja)
15. - x r anumantavyam xxx / x viditam astu ca me bhrttyasya vïrasya
Traduction
6 compassion pour les créatures...
7 placé . . . pour le premier triomphe...
8. ... jour de la quinzaine claire. . . à la Pleine Lune, ordonné en
assemblée par le meilleur des rois. . .
9. ... avec ses prêtres, certes, qu'on boive l'ambroisie des cent
paroles du roi. Famille et lignée du roi Šrimára. . .
10. ... par l'ornement . . . par celui qui est la joie de la famille de la
fille du petit-fils du roi Srïmàra ... a été ordonné . . . engendrant
sa parenté . .
11. . . .au milieu ... le mandement qui fait le bien des créatures, par
le meilleur des deux karinb. . . l'allée et venue de ce monde. . .
(1) Le trait oblique indique l'arête de la pierre à la jonction de la face latérale de gauche
et de la face antérieure sur lesquelles les lignes se continuent sans interruption.
(2) Lu âjnâpitani, forme correcte, par Bergaigne, Barth et Finot, mais le caractère,
non endommagé, est bien a. De même dans le même mot ligne 10.
(3) Cf. Râmâyana : jâbâlir api jânite lokasyâsya gatâgatim II, 110, 1 (Recension bengalie
II, 119, 1, variante jânâti).
(4) Corriger : etan maya.
(5) L'éléphant et le roi sont l'un et l'autre karin, « possesseurs de kara », c'est-à-dire 114 JEAN FILLIOZAT
12. ... ceux qui sont assis sur le trône . . . par le désir d'égalisation
des propriétés touchant le fils, le frère, la postérité . . .
13. tout ce qu'il y a d'argent ou même d'or, ce qu'il y a de vivant avec
ce qu'il y a de matériel [dans] le trésor. . .
14. ... tout cela est livré par moi en agréable et utile. C'est cela qui est
accordé par moi. Même par les rois de l'avenir. . .
15. ... est à approuver ... et que soit su de mon ministre Vira. . .
La face droite de la pierre, très érodée, présente cependant quelques
traces de caractères sur trois lignes superposées (fig. 5 et 6), qui peuvent
se lire sa, stho (?) et rre (?). D'autres traces moins apparentes semblent
avec celles-ci prouver que l'inscription courait encore sur cette face.
C'est ce qui a conduit M. Jacques à supposer que la pierre ait pu être
inscrite sur ses quatre faces, d'où l'article qui suit celui-ci. On peut
objecter que le texte paraît se continuer sans intervalle de la ligne 14 à
la ligne 15 où il suffirait de rétablir râja[bhi]r mais l'objection n'est pas
décisive et, si l'on n'admet pas que l'inscription couvrait primitivement
au moins la face latérale de droite, on ne peut expliquer la présence sur
cette face de traces de caractères de même écriture que ceux qui sont
conservés.
Quoi qu'il en soit, l'inscription est trop fragmentaire pour permettre
l'intelligence complète de son contenu. Ce qui est conservé n'en livre pas
moins des données significatives.
Finot avait cru y voir la preuve d'une inspiration bouddhique. Il
s'exprimait ainsi : 1 « L'idée de l'instabilité du « va et vient » (gatàgati)
de ce monde, la compassion pour les créatures (prajânâm karuna), le
sacrifice de ses biens dans l'intérêt d'autrui, tous ces traits par lesquels
le descendant de Çrï-Mâra caractérise sa libéralité, sont d'une inspiration
trop nettement bouddhique pour qu'on échappe à la conclusion que ce
roi professait la doctrine du Grand Miséricordieux. Les rois brahmanistes
ont fait d'innombrables donations aux temples : ils n'ont jamais eu la
pensée, après avoir pourvu aux besoins de leur famille, de consacrer le
surplus de leurs possessions au bien des créatures en général. L'esprit du
grand Açoka revit dans cet édit. Il n'est pas jusqu'à l'époque de sa
promulgation, l'assemblée de la pleine lune, une des deux fêtes mensuelles
du bouddhisme, qui ne vienne à l'appui de cette hypothèse. »
Encore en 1955, M. Kalyan Kumar Sarkar exprimait le même avis2
d'une main, la trompe, (ката) pour l'éléphant et de l'impôt "(également ката) pour le roi.
Bergaigne (ISCG. p. 198, n. 7) avait compris le jeu de mot mais avait pensé que « cela signi
fierait que le roi est plus puissant, plus majestueux que l'éléphant ». Il n'en est rien. L'éléphant
et le roi ont en commun non seulement d'être karin mais encore d'être généreux donateurs,
de livrer du dána. L'éléphant donne la liqueur sécrétée de ses tempes qu'on appelle mada
et aussi dána; le roi fait des libéralités (dána). C'est par la valeur de son dâna à lui qu'il
est le meilleur des deux karin. Finot n'avait pas cherché à interpréter karinor vvarena et
M. Chhabra considérait l'expression comme une « questionable reading ь, mais ni la lecture
ni l'interprétation, conforme à un usage classique, ne font de doute.
(1) BEFEO, 1915, t. XV, 2, p. 4.
(2) Mahâyâna Buddhism in Fu-Nan, Sino-Indian Studies, V, 1, 1955, p. 1. L'INSCRIPTION DITE «DE VÔ-CANH » 115
et ajoutait que l'inscription « refers to a king who had a name having
some Buddhist association (srï-mâra râja-kula...) ». Ce nom, au contraire,
eut dû faire écarter l'hypothèse d'une inspiration bouddhiste. Mâra est
dans le bouddhisme le nom du Malin vaincu par le Buddha. Comment
un roi bouddhiste porterait-il un pareil nom ? M. K. Bhattacharya
remarquait à juste titre en 1961 que l'hypothèse reposait sur des argu
ments très faibles1.
De fait, aucun des arguments de Finot ne peut plus aujourd'hui être
retenu. L'expression lokasyâsya gatâgatim est du Râmâyana et selon le
commentaire de Râma, gatâgati désigne le fait d'aller dans l'autre monde
puis de revenir en celui-ci2. La compassion (karunâ) à l'égard des
créatures est pour les bouddhistes eux-mêmes un des brahmavihâra,
une «disposition brahmique» et, à l'époque des relations de l'Inde avec
l'Indochine, les « brahmanistes » de l'Inde du Sud donnaient la karunâ,
en tamoul arul, pour une des grâces suprêmes de Šiva en faveur des êtres.
Le sacrifice de tous les biens est, comme l'a fait observer M. B. Ch.
Chhabra3 à propos de notre inscription, connu déjà du Satapathabrâh-
mana qui le prescrit dans le rituel du višvajit atirâtra(S.B. X. 2. 5. 16).
Selon Kâlidâsa (Raghuvamša IV, 86 et V,l) Raghu a accompli ce rituel
où on livre tout son trésor, ainsi que l'a rappelé également M. Chhabra.
Mais, si cela suffît à établir que les bouddhistes n'étaient pas seuls à
pratiquer de pareilles libéralités, il ne s'ensuit pas qu'il faille sûrement
voir dans l'indication de notre inscription, comme l'a fait M. Chhabra,
la preuve qu'un sacrifice brahmanique orthodoxe avait été accompli
dans une des contrées au-delà des mers. Les milieux védisants n'ont pas
été seuls à recommander de pareils sacrifices. La littérature tamoule
non védisante et encore moins bouddhiste, en fait état dans les siècles
du début de notre ère.
Le Tolkâppiyam, dans sa partie consacrée aux divers sujets de la
poésie (Porulaiikâram), énumère parmi les actes qui donnent la renom
mée, la « libéralité à la renommée d'une grandeur sans mesure » et le
« renoncement qui s'associe avec la compassion »4.
C'est encore l'usage tamoul qui permet de comprendre le nom du roi
Srîmâra. Le mot mâra « mort » figure dans plusieurs noms royaux sanskrits
mais non isolé. Il est associé à para dans paramâra, « celui qui est la
mort pour ses ennemis », équivalent de parântaka. Srîmâra ne peut signi
fier « celui qui est la mort pour la Fortune », ni même « Fortunée mort ».
Or mâRaN (LD/TCOG8T) est en tamoul un titre royal courant des rois
pândya de Maturai, et c'est ce titre qu'il faut reconnaître sous la trans
cription sanskrite Srîmâra. Le sanskrit, ne pouvant distinguer entre les
deux г du tamoul, faute d'équivalent à Ra (\9) du tamoul, ne pouvait
(1) Les religions brahmaniques dans V ancien Cambodge, Paris, BEFEO vol. XLIX,
1961, p. 12.
(2) Gatâgatim paralokagamanam tatah punar ihâgatim ca. cf. ci-dessus p. 113, n. 3.
(3) Expansion of Indo-Aryan culture, Delhi, 1965, p. 60-61 (réédition de JASB, Letters,
vol. I, 1935.
(4) itaiyil vanpukaLk kotai . . . arujotu punarnta v akaRci (Porul., 75. 19 et 22).

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