La grande lieue gauloise - article ; n°1 ; vol.56, pg 285-311

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Gallia - Année 1999 - Volume 56 - Numéro 1 - Pages 285-311
Studies of the historical topography of Gallo-Roman sites discovered by the author during his air photographic survey in Poitou-Charentes led him to extend the field of his research to some itineraries in Aquitany. During these researches the evidence of a Gallic league larger than the romanized league of 2 222 m was revealed. The converging methods concern the Route of Antonin from Bordeaux to Poitiers ; the Table of Peutinger from Bordeaux to Poitiers ; the Pons-Guimps-Aubeterre-sur-Dronne way ; the Hyerosolomitain route from Bordeaux to Toulouse ; mentions of distances on milestones ; recognition of repetitives modules of distance, on maps. The existence of the Gallic league of 2 400 to 2 500 m is proved and one can note even its generalization on the itineraries which have been studied. This measurement made it possible to localise in Charente-Maritime : Tamnum in Consac, Lamnum in Pons and Novioregum in Barzan. This method of studies also takes into account different sources and technics other than text information. Examples are given of the cartographic topography in order to provide guides for practical experimentation.
Les études de topographie historique des sites gallo-romains, découverts par J. Dassié au cours de prospections archéologiques aériennes en Poitou-Charentes, ont nécessité d'étendre le champ de ses investigations à certains itinéraires d'Aquitaine. Au cours de ces recherches, l'existence d'une lieue gauloise plus grande que la lieue romanisée de 2 222 m a été mise en évidence. Les méthodes concourantes portent sur l'Itinéraire d'Antonin, de Bordeaux à Poitiers ; la Table de Peutinger, de Bordeaux à Poitiers ; la voie Pons-Guimps-Aubeterre-sur-Dronne ; l'itinéraire hyérosolomitain, de Bordeaux à Toulouse ; les mentions de distance des bornes milliaires ; la reconnaissance de modules répétitifs sur cartes géographiques. La présence de la lieue gauloise de 2 400 à 2 500 m est démontrée et on constate même sa généralisation sur les voies étudiées. Cette métrique a permis d'établir, en Charente-Maritime, la localisation de Tamnum à Consac, Lamnum à Pons et Novioregum à Barzan. Cette approche prend aussi en compte d'autres sources ou méthodes différentes de l'étude des textes. La topographie cartographique a été détaillée, avec des exemples appliqués, afin d'en permettre l'expérimentation pratique.
27 pages
Publié le : vendredi 1 janvier 1999
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Jacques Dassié
La grande lieue gauloise
In: Gallia. Tome 56, 1999. pp. 285-311.
Citer ce document / Cite this document :
Dassié Jacques. La grande lieue gauloise. In: Gallia. Tome 56, 1999. pp. 285-311.
doi : 10.3406/galia.1999.3011
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/galia_0016-4119_1999_num_56_1_3011Abstract
Studies of the historical topography of Gallo-Roman sites discovered by the author during his air
photographic survey in Poitou-Charentes led him to extend the field of his research to some itineraries
in Aquitany. During these researches the evidence of a Gallic league larger than the "romanized" league
of 2 222 m was revealed. The converging methods concern the Route of Antonin from Bordeaux to
Poitiers ; the Table of Peutinger from Bordeaux to Poitiers ; the Pons-Guimps-Aubeterre-sur-Dronne
way ; the Hyerosolomitain route from to Toulouse ; mentions of distances on milestones ;
recognition of repetitives modules of distance, on maps. The existence of the Gallic league of 2 400 to 2
500 m is proved and one can note even its generalization on the itineraries which have been studied.
This measurement made it possible to localise in Charente-Maritime : Tamnum in Consac, Lamnum in
Pons and Novioregum in Barzan. This method of studies also takes into account different sources and
technics other than text information. Examples are given of the cartographic topography in order to
provide guides for practical experimentation.
Résumé
Les études de topographie historique des sites gallo-romains, découverts par J. Dassié au cours de
prospections archéologiques aériennes en Poitou-Charentes, ont nécessité d'étendre le champ de ses
investigations à certains itinéraires d'Aquitaine. Au cours de ces recherches, l'existence d'une lieue
gauloise plus grande que la lieue romanisée de 2 222 m a été mise en évidence. Les méthodes
concourantes portent sur l'Itinéraire d'Antonin, de Bordeaux à Poitiers ; la Table de Peutinger, de
Bordeaux à Poitiers ; la voie Pons-Guimps-Aubeterre-sur-Dronne ; l'itinéraire hyérosolomitain, de à Toulouse ; les mentions de distance des bornes milliaires ; la reconnaissance de modules
répétitifs sur cartes géographiques. La présence de la lieue gauloise de 2 400 à 2 500 m est démontrée
et on constate même sa généralisation sur les voies étudiées. Cette métrique a permis d'établir, en
Charente-Maritime, la localisation de Tamnum à Consac, Lamnum à Pons et Novioregum à Barzan.
Cette approche prend aussi en compte d'autres sources ou méthodes différentes de l'étude des textes.
La topographie cartographique a été détaillée, avec des exemples appliqués, afin d'en permettre
l'expérimentation pratique.:
O\
La grande lieue gauloise
Approche méthodologique de la métrique des voies
Jacques DassiÉ*
Mots-clés. Prospections aériennes, rémanence topographique, itinéraires, voies gallo-romaines, métrique des voies, bornes milliaires, lieue
gauloise.
Key- words. Aerial prospections, after-imagery topography, itineraries, Gallo-Roman ways, metric of ways, milestones, Gallic
league.
Résumé. Les études de topographie historique des sites gallo-romains, découverts par J. Dassié au cours de prospections archéologiques
aériennes en Poitou-Charentes, ont nécessité d'étendre le champ de ses investigations à certains itinéraires d'Aquitaine. Au cours de ces
recherches, l'existence d'une lieue gauloise plus grande que la lieue romanisée de 2 222 m a été mise en évidence.
Les méthodes concourantes portent sur l'Itinéraire d'Antonin, de Bordeaux à Poitiers ; la Table de Peutinger, de Bordeaux à Poitiers ; la
voie Pons-Guimps-Aubeterre-sur-Dronne ; l'itinéraire hyérosolomitain, de Bordeaux à Toulouse ; les mentions de distance des bornes
milliaires ; la reconnaissance de modules répétitifs sur cartes géographiques.
ha présence de la lieue gauloise de 2 400 à 2 500 m est démontrée et on constate même sa généralisation sur les voies étudiées. Cette
métrique a permis d 'établir, en Charente-Maritime, la localisation de Tamnum à Consac, Lamnum à Pons et Novioregum à Barzan.
Cette approche prend aussi en compte d'autres sources ou méthodes différentes de l'étude des textes. La topographie cartographique a été
détaillée, avec des exemples appliqués, afin d'en permettre l'expérimentation pratique.
Abstract. Studies of the historical topography of Gallo-Roman sites discovered by the author during his air photographic survey in Poitou-
Charentes led him to extend the field of his research to some itineraries in Aquitany. During these researches the evidence of a Gallic league
larger than the Womanized' league of 2 222 m was revealed.
The converging methods concern the Route of Antonin from Bordeaux to Poitiers ; the Table of Peutinger from Bordeaux to Poitiers ; the
Pons-Guimps-Aubeterre-sur-Dronne way ; the Hyérosolomitain route from Bordeaux to Toulouse ; mentions of distances on milestones ;
recognition of répétitives modules of distance, on maps.
The existence of the Gallic league of 2 400 to 2 500 m is proved and one can note even its generalization on the itineraries which have
been studied. This measurement made it possible to localise in Charente-Maritime : Tamnum in Consac, Lamnum in Pons and
Novioregum in Barzan.
This method of studies also takes into account different sources and technics other than text information. Examples are given of the
cartographic topography in order to provide guides for practical experimentation.
* 28, avenue de la Victoire, F-17260 Gemozac. Mél : archeo@mail.com et URL http://perso.wanadoo.fr/archeo/
Gallia, 56, 1999, p. 285-311 © CNRS ÉDITIONS, Paris, 2000 ■■
286 Jacqi ks Dassié
Fig. 1 — Le ramp militaire romain d'Aulnay (Aunedonnacum), Charente-Maritime
il est situé au bord de la ~ooir romaine, entre Saintes et Poitiers (photo © /. Dassié).
Fig. 2 - La villa gallo-romaine du Bois de (lot à CJiallignac, Charente ; elle est située à 3 km
de la voie Pons-Aubelerre-sur-Dron ne (photo ©/. Dassié).
Crfillia, 56, 1999, p. 285-3 1 CXRS EDITION'S, Paris. 2000 :
:
La grande lieue gauloise 287
L'étude des voies gallo-romaines nécessite la mesure
des distances entre cités et la détermination des unités
utilisées. L'universalité du mille romain est complétée \A\TrS
par une unité spécifique en Gaule, la lieue. Le rapport AUTUN
officiel entre ces grandeurs est décrit par les textes : deux
lieues valent trois milles l. Telle est la doctrine prévalant
dans la majorité des ouvrages consacrés à ce sujet.
Aulnay^"* La localisation des stations intermédiaires, à partir des
tables et itinéraires, implique beaucoup de mesures car Saintes ^ tographiques, et c'est là qu'une constatation surprenante Novioregum «^ATT""
s'impose : les conversions ne cadrent pas avec la réalité
géographique. D'autres méthodes donnent de longues
séries de lieues sensiblement plus grandes que la valeur
communément admise. C'est au cours de nos travaux de
localisation de sites découverts par l'archéologie
aérienne en Poitou-Charentes que ces divergences sont
devenues totalement évidentes (fig. 1 et 2).
Cette différence de longueur (10 % environ) est trop
Narbonne importante pour être due à des erreurs, et le nombre Carcassonne®
élevé de mesures, associé à des sources différentes, exclut - ■ itinéraire de Bordeaux à Jérusalem (limite à Toulouse)
tout risque d'accident isolé. Il existe formellement, sur ■ ■■■i d'Antonin, de Burdigala à Augustodunum
— variante de la Table de Peutinger, Blaye-/_amnum-Saintes certains itinéraires d'Aquitaine, une métrique basée sur
une lieue purement indigène, très probablement anté
Fig. 3 - Deux grands itinéraires d 'Aquitaine : les itinéraires rieure à la conquête : la grande lieue gauloise. Ce n'est
d'Antonin et de Burdigalense, avec le tracé Saintes-Blaye de la Table pas une découverte nouvelle, d'autres l'ont constaté de Peutinger (DAOJ. Dassié).
avant nous, mais leur opinion n'a jamais été retenue et
les grands traités de référence n'en font pas mention.
Nous présentons des témoignages de l'omniprésence de
cette lieue indigène sur les itinéraires étudiés (fig. 3), relations métriques (en toises) avec les cités voisines. Il
souhaitant contribuer, par une approche différente, à la admet une lieue de 1 134 toises (2 211 m), mais le peu de
reconnaissance de cette unité fondamentale. précision des moyens utilisés (« l'ouverture du compas
me donne, sur une carte manuscrite ») ne peut fournir
de résultats satisfaisants.
HISTORIQUE Le Royer d'Artezet de La Sauvagère (1770)
Bourguignon d'Anville (1760) Cet auteur fait très exactement l'étude comparative
entre l'Itinéraire d'Antonin et la Table de Peutinger sur
Les plus anciens documents traitant de la métrique le trajet de Blaye à Saintes, en essayant de localiser
des voies de cette région remontent au XVIIIe s. En part Tamnum, Lamnum et Novioregum. C'est l'initiateur de
iculier, d'Anville étudie la genèse de la lieue gauloise à cette méthode dont d'autres se prévaudront par la suite.
partir de différents pieds. Puis il décrit la localisation des Il incrimine déjà les erreurs de copistes et admet la
noms antiques des itinéraires, s 'attachant à donner les valeur de la lieue gauloise à 1 141 toises (2 225 m). Il ne
mentionne pas de valeurs supérieures. Ses déductions
sont malheureusement erronées : il localise Tamnum à 1. Ammien Marcellin, Rerum gestarum Libri, Histoire, XVI, 12, 8 « on Talmont et Novioregum au Terrier de Toulon. Elles ont comptait 14 lieux, c'est-à-dire 21 000 pas » et Jordanis (évêque du
VIe s.), De rebus bettici, 36 « la lieue gauloise vaut 1 500 pas ». probablement été établies à partir de la carte de Cassini,
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ou même de celle de Belleyme, car si la publication de Clos-Arceduc (1964)
ces documents n'était pas achevée, elle était déjà grande
ment engagée et les relevés terminés depuis longtemps. A. Clos-Arceduc, ingénieur en chef géographe de
1TGN, a abordé le problème par une toute autre
PlSTOLLET DE SaINT-FeRJEUX (1852) méthode : c'est en cherchant à répondre à la question :
« Une route nationale ayant avec le parcellaire voisin des
C'est le premier à évoquer une unité plus grande que relations impliquant son ancienneté, pourrait-on trouver
la lieue de 1,5 mille. Il évalue la lieue à 2 415 m, en repor un second critère permettant d'affirmer qu'elle recouvre
tant sur le terrain les mesures des Itinéraires, mais cette une voie romaine ? [...] La remarque, au cours d'une
valeur fut rejetée en 1865 par la Commission de topogra promenade, que quatre points du « Chemin de Saint
phie de la Gaule. Mathurin » marqués de façon caractéristique (buissons,
croix, carrefours) étaient équidistants donna corps à
l'idée d'utiliser de telles coïncidences. » Aurès (de 1865 À 1870)
Les vérifications expérimentales suivirent et
A. Clos-Arceduc découvrit sur cartes la présence d'une C'est l'auteur de différents mémoires sur une lieue de
2 436 m. Tous furent rejetés en 1865 par la Commission métrique de 2 222 m, suivie, sur d'autres itinéraires, par
une nouvelle métrique d'environ 2 415 m. « L'hypothèse de topographie de la Gaule.
d'un chemin antérieur à la conquête, comme du reste les
cités celtes qu'il relie, incorporé ou seulement raccordé Lièvre (1893)
au réseau routier des conquérants, est très vraisemb
lable. » L'essentiel était dit ! L'existence de la grande lieue est vraiment démont
rée par A.-F. Lièvre qui décrit le trajet de Tours à Poitiers Nous résumons cette méthode d'analyse sur cartes
sous le nom de « rémanence topographique ». par Thilouze, Saint-Épain, Port-de-Piles, Cenon-sur-
Vienne, la vallée du Clain et Poitiers. La Table de
Peutinger indique XLII et Lièvre écrit (1893, p. 33) : « De JALMAIN (1970)
Tours à Poitiers, il y a d'après T. de P. 42 lieues qui, à
2 436 m, font 102,312 km. Mesuré sur la ligne que nous En 1970, Daniel Jalmain présente au colloque inter
venons de suivre, la distance est de 102,3 km. » national sur la Cartographie archéologique, organisé par
Puis, il commente les résultats de ses travaux (ibid., R. Chevallier, les résultats de ses investigations sur
p. 121) : « Dans l'étude que nous venons de faire et où les voies entre Seine et Loire. Il cite comme une
nous avons eu tant de mesurages à opérer, tant de évidence indiscutable l'existence d'une lieue gauloise de
chiffres à contrôler, nous avons admis, avec M. Aurès et 2 450 m sur les axes Ablis-Blois et Sens-Chartres (Jalmain,
contrairement à l'opinion de la Commission de la 1972).
Topographie des Gaules, que la lieue gauloise équivaut à
2 436 mètres. Aux données de la Table de Peutinger et de Chevallier (1964, 1972, 1997)
l'Itinéraire d'Antonin et des bornes milliaires, nous
avons comparé des mesures prises, non sur carte à petite Au cours de son séminaire de Topographie historique
échelle, mais sur celle de l'État-major au 80 000e ; non en et de photo-interprétation à l'École des hautes études en
une seule fois et comme à vol d'oiseau, d'une station à sciences sociales, R. Chevallier, relayant A. Clos-Arceduc,
l'autre, mais par petites sections, en suivant aussi rigo s'est fait le défenseur de la pluralité des valeurs des lieues
ureusement que possible le tracé du chemin. » en Gaule. Il s'appuie sur les mesures de distances à partir
C'est le premier à utiliser un support cartographique des itinéraires, mais également sur la rémanence topo
d'une grande rigueur technique et d'une très grande graphique, en laquelle il reconnaît une efficacité singul
précision : la carte d'état-major au 1/80 000. Reprenant ière.
partiellement les travaux de A. -F. Lièvre, à titre de vérifi Dans la préface de l'ouvrage de D. Jalmain (1970), il
cation, sur cartes au 1/25 000, nous avons retrouvé très écrit : « Or, que constate-t-on ? Que les Romains en Gaule
exactement ses conclusions pour le tracé concerné. ont utilisé trois systèmes de mesures : le mille romain,
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Tabl. I - Rappel de quelques unités pied grec ancien = 0,296296 m coudée grecque = 1 ,5 pied anciennes et de leurs rapports.
coudée = 0,444444 m pas = 5 pieds
mille = 1 000 pas pas (passus) = 1,48148 m
mille = 1 481,5 m mille = 8 stades
stade = 185,14 m stade = 125 pas = 625 pieds
lieue (unité gauloise « romanisée ») = 2 222 m lieue =1,5 mille = 5 000 coudées = 7 500 pieds
une lieue de 2 222 mètres, soit un mille et demi, qui LA GRANDE LIEUE GAULOISE
remonte peut-être à une mesure grecque, et une lieue
gauloise de 2 420 mètres environ, manifestement anté La détermination de la valeur du pied gaulois a sou
rieure à leur arrivée, peut-être l'aïeule de la grande lieue vent été faite à partir de relevés monumentaux. Les résult
royale. Chaque fois que l'administration romaine, plus ats, obtenus à de sources différentes et relatifs à
souple et plus réaliste qu'on ne le croit, s'est trouvée des peuples gaulois différents, expliquent la disparité des
devant une structure établie, ancrée dans les mœurs, elle valeurs (320 à 332 mm). La lieue gauloise avait le même
s'est vue obligée de la respecter ou de transiger. » rapport avec le pied que la lieue romanisée, soit
Dans son ouvrage de 1997, son opinion se modifie et 7 500 pieds. Chez les Tongres, un pied de 332 mm repré
il précise (p. 64) : « L'hypothèse, avancée par T. Pistollet sentait une lieue de 2 490 m 3. De même, A. Grenier cite
de Saint-Ferjeux (1852), concernant l'existence de deux un pied de 0,3192 m qui correspondrait à une lieue de
modules de cette dernière (lieue « gauloise » - valeur de 2 394 m 4.
l'ordre de 2 415 m - et lieue « romaine » - 2 208 à Une mesure récente, mais antérieure au système
2 220 m) n'est plus retenue aujourd'hui, ce qui n'exclut métrique, est la toise de Paris qui fait 1 949 m 5. Il y a
pas, à notre avis, qu'il y ait eu des variantes de la lieue, 6 pieds par toise, d'où 1 pied de Paris (ou pied de Roy)
= 0,3248 m. Si nous calculons une lieue à partir de ce comme dans l'ancienne France. » 2 (Chevallier, 1997,
p. 64). pied de Paris, avec le même rapport que pour le pied
gaulois, nous obtenons : 1 lieue = 0,3248333 x 7500, soit
2 436 m. C'est l'une des valeurs de la lieue gauloise la
plus fréquemment rencontrée. On peut donc raisonna
RELATIONS METRIQUES blement supposer que le pied de Paris n'est que la conti
DANS LES UNITÉS ANCIENNES nuation d'un pied gaulois qui aurait perduré jusqu'à
l'époque moderne.
ORIGINE DES UNITES Cette grande lieue présente des valeurs diverses
(2 410 m, 2 415 m, 2 436 m, 2 440 m, 2 490 m, etc.) dont
À l'origine de toutes ces mesures se trouvent des les fluctuations (de l'ordre de 2 %) restent bien en deçà
dimensions physiques, en rapport direct avec la physio des erreurs systématiques dues aux arrondis.
logie humaine : le pied et la coudée. Les autres mesures La diversité même des résultats en fonction des diffé
en découlent presque toujours. Les unités romaines rents auteurs témoigne bien de l'existence d'une lieue
dérivaient pratiquement des grecques équivalentes
3. A. Grenier (1934, 4-5, p. 96, note 2) cite Hyginus mentionnant l'exis(tabl. I).
tence, chez les Tongres, du pes Drusianus de 0,332 m. Tout ceci est exact, à condition que la valeur de
4. A. Grenier (1934, 4-1, p. 333, note 1) cite un « Pied de Soissons de l'unité de départ, le pied, reste constante. 0,3192 m ».
5. F. Hultsch traite du « Pied du Roy » (1971, p. 692, note 1), du « pes
2. Ceci marque une évolution par rapport à notre article de 1977 que Drusianus » (ibid., p. 693, note 7) et « altfranzôsischen Toise de
R. Chevallier avait préfacé et cosigné (Chevallier et al., 1977). 1,949 m » (ibid., p. 694, note 2).
Gallia, 56, 1999, p. 285-311 © CNRS EDITIONS, Paris, 2000 290 Jacques Dassié
Tabl. II — Valeurs de la lieue selon les auteurs : •, oui ; -, non plus grande que la lieue de 2 222 m. L'imprécision des
« non » est une récusation de cette valeur, alors que l'absence de relevés et des calculs, associée à la diversité des pieds gaul réponse indique que l'auteur n'en fait pas état). ois, peut expliquer les variations de longueur constatées.
Nos vérifications topographiques confirment un large Lieue Années des Lieue Auteurs 2 4.. m réf. biblio. 2 222 m éventail de valeurs comprises entre 2 400 et 2 500 m, en
fonction de la connaissance et de la précision du tracé de Bourguignon d'Anville 1760 • (2 211 m)
la voie, de la précision des mesures et... de la précision Le Royer 1770 • (2 225 m) de l'implantation des bornes !
Lacurie 1851 • En effet, rien ne garantit que les différents peuples
gaulois eussent « standardisé » une valeur uniforme, ni Pistollet de Saint-Ferjeux 1852 • • (2 415 m)
qu'ils possédassent les moyens techniques de l'appliquer
• (2 436 m) Aurès 1865 • rigoureusement ! Il serait illusoire, dans l'état actuel de
- nos connaissances, de vouloir assurer la valeur des deux Desjardins 1876 •
derniers chiffres significatifs, en dehors de mesures pra (2 436 m) Lièvre 1893 • • tiques sur des segments parfaitement définis et incontest
Hirschfeld 1907 • ables.
Pour nos applications, nous retiendrons une valeur Jullian 1912
moyenne de conversion de la grande lieue indigène : Clouet 1934 celle de 2 450 m, sans accorder une importance particul
Grenier 1934 • ière à la valeur des troisième et quatrième chiffres signi
ficatifs. La grande lieue gauloise ne mesure pas exacte Duval 1952 •
ment 2 450 m, ce chiffre est une valeur centrale de la
Piveteau, Baranger 1954 plage des valeurs observées (2 450 m + 2 %) . Cette valeur,
appliquée aux exemples retenus, minimise les erreurs de Clos-Arceduc • (2 415 m) 1964 •
conversion, donnant des résultats extrêmement cohé Jalmain 1970 • • (2 450 m) rents et convaincants.
Chevallier 1972 • Pour éviter toute confusion, nous appellerons la lieue • (variables)
des textes, celle d'Ammien Marcellin, de 1,5 mille ou Dassié 1977 • • (2 415 m)
2 222 m, la « lieue romanisée », expression probablement
Maurin 1978 • (2 222 m) assez proche de la réalité (tabl. II).
Walser 1986 •
- Denimal 1994 • DETERMINATION DU MODULE DE DISTANCE
Maurin et al. 1994 •
variantes locales Terminologie Chevallier 1997 • admises
(2 450 m Dassié 1999 • • ±50) II est important d'éviter les confusions entre la
métrique d'une voie, issue de l'analyse topographique,
photographique ou cartographique, représentant la
réalité physique de la voie et la survivance de son encore soutenir que la distance entre Burdigala et Blania
bornage, avec les modules de distance utilisés dans les (T.d.P.) est de IX lieues de 2 222 m, soit 20 km, ou encore
itinéraires, obtenus par le calcul. La relation directe que le même trajet sur l'Itinéraire d'Antonin représente
« m. p. XVHII » milles de 1 481 m, soit 28 km, alors que la entre ces termes n'est peut-être pas toujours vérifiée (cf.
glossaire, p. 302). distance sur la carte est de l'ordre de 46 km ! Il existe
L'étude des documents géographiques anciens, tels la trois raisons principales pouvant expliquer les difficultés
Table de Peutinger (T.d.P.) et l'Itinéraire d'Antonin de correspondance entre ces documents anciens et la
(I. d'A.), révèle beaucoup d'anomalies. Qui pourrait géographie moderne.
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Les erreurs de recopie réellement utilisé et l'appliquer avec précaution aux seg
ments voisins.
Les documents sont issus de recopies successives si
nombreuses que les valeurs indiquées ne peuvent plus MÉTRIQUE DES VOIES
être considérées comme totalement représentatives de
l'original. Les confusions entre X et un V dont les jam Les bornes milliaires, par leurs dimensions, par
bages se croisent un peu trop haut sont innombrables. leur visibilité, par leur facilité d'identification et leur
De même, la confusion dans le nombre de barres termi survivance au fil des siècles, ont toujours joué le rôle
nales (XVIIII traduit par XVIII ou réciproquement) est d'un pôle d'attraction, d'accrétion, dont les manif
très fréquente. estations perdurent dans la trame topographique et
cartographique moderne. L'existence de la métrique
Les unités utilisées d'une voie implique, sur tout le trajet supposé, la
présence de repères caractéristiques (routes, chemins,
Ces documents sont la somme de beaucoup de calvaires, croisements, limites administratives, bois,
compilations dont les valeurs ne sont pas toujours etc.) survenant à des distances régulières, révélatrices
relatives aux mêmes unités. Il peut y avoir mélange des d'un bornage antique. On déplacera sur la voie
milles et des lieues, et même, souvent, assimilation des des règles transparentes, graduées aux différentes
lieues romanisées avec les lieues gauloises. L'analyse per échelles des cartes et des unités recherchées 6. Si elle a
met parfois de déceler un changement d'unité entre effectivement été bornée et si l'on a trouvé le bon
différents segments d'un itinéraire {cf. annexe II, p. 305- module, un certain nombre de coïncidences successives
309). apparaîtront alors. Dès que leur nombre dépasse trois ou
quatre, les probabilités démontrent que le hasard ne
Le cheminement réel peut plus jouer aucun rôle et que ce segment de voie
présente bien les résurgences topographiques d'un
Les étapes mentionnées sont parfois assez grandes et bornage antique 7.
le parcours réel peut emprunter différents itinéraires
entre des points parfaitement attestés. Il sera essentiel de Évaluation du module de distance
corroborer par d'autres sources la validité du trajet
retenu, en étudiant toutes les observations locales de la Les conversions de distances dans le cours d'un texte
présence de la voie. sont bien peu évocatrices. Nous préférons une représent
ation semi-graphique, plus ordonnée, permettant une
Les milliaires visualisation globale du problème (tabl. IV). On exami
nera chaque couple de valeurs pour rechercher les
II est heureusement d'autres monuments qui ont tra concordances évidentes, ce qui fournira immédiatement
versé les siècles sans recopies, sinon sans altérations. Il une indication du module de distance utilisé. Les discor
s'agit des bornes milliaires, documents incontestables. dances dans l'unité retenue seront analysées et plusieurs
Nous nous intéresserons à celles présentant des valeurs hypothèses seront expérimentées. Si l'une de ces hypo
numériques et plus spécialement à celles porteuses de thèses convient, la valeur du module sera généralisée afin
multiples inscriptions de distance (ces inscriptions mult de définir des rapports de distances pour les points
iples autorisent souvent une localisation réelle de l'im antiques non encore identifiés avec une localité
plantation initiale par des méthodes de triangulation). moderne.
Le rapport de ces indications avec les mesures de dis
tance telles qu'on peut les faire aujourd'hui fournira les
éléments les plus sûrs en matière de métrique des voies
antiques. 6. Ceci est facile à réaliser avec un logiciel de dessin vectoriel.
Il faudra toujours partir des localisations assurées et 7. Nous reconnaissions déjà l'existence de la grande lieue gauloise en
des distances connues pour définir le module de distance 1977 (Chevallier et ai, p. 292, fig. le).
Gallia, 56, 1999, p. 285-311 © CNRS EDITIONS, Paris, 2000 Jacques Dassié 292
ces milliaires afin qu'une éventuelle triangulation trigo- Conditions de mesure des distances
nométrique permette de déterminer (ou simplement de
Comment déterminer la distance effectivement prise confirmer) la localisation initiale. Si un milliaire portant
en compte par les créateurs du bornage des voies ? seulement deux inscriptions se trouve placé sur une voie
C'était une distance entre cités, de porte à porte. Mais incontestable (cas du milliaire de Rom, évoqué ci-des
qu'en était-il des traversées des bourgs, des rivières ? Les sous), c'est encore plus simple puisque la somme des
nombres ronds étaient-ils toujours obtenus par des arrond indications donne généralement la distance civitas-fines
is ou bien parfois par troncature ? Par où passait la voie permettant de déterminer aisément la métrique
antique, si mal définie dans les régions au relief tour employée, donc la position initiale de la borne.
menté ? Seule l'étude des monographies régionales per
mettra de retrouver la trace de tel ou tel témoignage
incontestable. LE MILLIAIRE DU MOUTIER-D'AHUN (CREUSE)
Le support cartographique au 1/25 000 est parfait (tabl. III et IV)
pour des mesures curvimétriques, mais la manipulation La première application concerne l'inscription de la
d'un grand nombre de cartes (plus de 200 pour la zone borne milliaire du Moutier-d'Ahun, dans la Creuse (CIL
XIII, n° 8911). Ce milliaire porte deux indications de disconsidérée) n'est pas chose facile (sans évoquer les
coûts). L'échelle du 1/50 000 devient plus agréable à uti tances : PR XX et L XXXIII. D'après A. Grenier, ces ment
liser, tout en conservant une excellente précision. Le ions correspondent à Saint-Goussaud et Limoges
1/100 000 constitue pratiquement la dernière échelle très (Grenier, 1934, p. 90).
fiable (tout en commençant à nécessiter des corrections
du fait du lissage cartographique). Cette carte présente
l'avantage de fournir des informations de distance, même LE MILLIAIRE D'ALLICHAMPS (HAUTE-MARNE)
sur les petites routes (il conviendra également de les cor (tabl. V)
riger puisqu'elles sont mesurées de centre ville à centre Cette borne milliaire est décrite et illustrée par
ville !) Malgré toutes ces imperfections, ces mesures de G. Coulon (1997, p. 32), lire : AVAR(icum) XIIII, et non
distances finissent par être statistiquement très fiables et pas XIII (cette coquille typographique moderne illustre
c'est en multipliant les exemples d'applications qu'on parfaitement les difficultés rencontrées par les copistes
pourra aboutir à une quasi-certitude sur leur validité. de tous temps !) C'est la lieue gauloise qui représente le
La vérification au sol peut s'effectuer en utilisant les module de distance figurant sur ce milliaire 8. Les indica
moyens techniques modernes : télémètre laser et surtout tions permettent de faire une triangulation qui localise
récepteur de satellites GPS. Ce dernier système permet cette borne au niveau du pont de Bruère-Allichamps.
de suivre, même en voiture, les petites routes et chemins
de cultures qui recouvrent souvent la voie et d'enregist
rer instantanément la position de tous les points remar LE MILLIAIRE DE ROM (DEUX-SEVRES)
quables, et cela avec une précision d'une quinzaine de (tabl. VI)
C'est un milliaire de Tacite situé sur la route Poitiers- mètres, même sur plusieurs dizaines de kilomètres.
Saintes. Il est localisé à Rom (Rauranuni) , sur la D 114,
entre Vivonne et Brioux-sur-Boutonne.
Ses valeurs numériques : C.P.L.L.XVI.F.L.XX sont res
APPLICATION AUX INSCRIPTIONS tituées par C(ivitas) P(ictonum) L(imonuum) L(eugas) XVI,
DES BORNES MILLIAIRES F(ines) L(eugas) XX (Grenier, 1934, p. 87).
Nous avons retenu quelques exemples de bornes 8. Ceci explique sans doute la remarque un peu désabusée d'Albert
Grenier (1934, p. 92) écrivant au sujet du milliaire d'Allichamps : « Les régionales porteuses d'indications de distances mult
distances indiquées par le milliaire sont donc toutes également un peu iples, facilitant une meilleure évaluation du module uti courtes. » Une observation d'une telle acuité permettait déjà de souplisé. L'objection « les milliaires ne sont pas en place » est çonner que c'était la valeur de l'unité de conversion employée (la lieue
souvent formulée. C'est vrai, et c'est la raison du choix de romanisée de 2 222 m) qui était en cause.
Gallia, 56, 1999, p. 285-311 © CNRS EDITIONS, Paris, 2000

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