La Grèce, l'École et les géographes - article ; n°1 ; vol.120, pg 451-463

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Bulletin de correspondance hellénique - Année 1996 - Volume 120 - Numéro 1 - Pages 451-463
13 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : lundi 1 janvier 1996
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Olivier Deslondes
La Grèce, l'École et les géographes
In: Bulletin de correspondance hellénique. Volume 120, livraison 1, 1996. pp. 451-463.
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Deslondes Olivier. La Grèce, l'École et les géographes. In: Bulletin de correspondance hellénique. Volume 120, livraison 1,
1996. pp. 451-463.
doi : 10.3406/bch.1996.4609
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bch_0007-4217_1996_num_120_1_46094M. BCH 120(1996) /
géographes1
La Grèce, l'Ecole et les
C'est en 1990 que l'École française d'Athènes, cent vingt ans après l'éphémère sec
tion des sciences instituée par Amédée Daveluy, a accordé une place aux disciplines tour
nées vers la Grèce contemporaine. La géographie n'est que l'une de ces disciplines, bien
quelle ait fait son entrée dès la deuxième promotion de «moderniste», en 1991. Peu
d'épisodes communs, donc, entre l'École et les géographes français.
« Géographie » sonne pourtant comme un leitmotiv sous la plume de Georges
Radet, lorsque celui-ci dresse en 1901 le bilan de cinquante ans de travaux athéniens2.
Mais la géographie que possèdent ou élaborent à la perfection Charles Hanriot, Jules
Girard ou Léon Heuzey, reste au service de l'archéologie classique. Dans la foulée des
voyageurs comme Leake ou Pouqueville, il s'agit de placer sur une carte les cités antiques
décrites par Strabon et Tite-Live, accessoirement d'en reconstituer l'organisation spatiale,
plus accessoirement encore de comprendre les paysages actuels. Annexée par les historiens,
la géographie bascule en outre après 1880 vers l'ethnographie et se pose en défenseur de
l'hellénisme face aux prétentions des autres nations balkaniques. Elle ne sert pas « à faire la
guerre», mais contribue à l'identité d'un État grec moderne conçu par les philhellènes
comme l'avatar de la Grèce antique, puis à parachever sa construction territoriale à
l'époque où se pose la question d'Orient. Jusqu'aux guerres balkaniques, la « géographie »
des Athéniens reflète ces ambiguïtés et ces hésitations. En revanche, quand les impératifs
économiques et démographiques de la Grèce prennent le pas sur la construction territo
riale et nationale, inspirant vers 1920 les premières analyses proprement géographiques,
l'École se détourne de la discipline, et pour longtemps puisqu'il faut attendre les années
1980 pour y voir réapparaître les études de géographie historique ou contemporaine.
La tradition du voyage et L· géographie de V Antiquité
I périple en Doit-on Grèce classer et en Orient parmi ? les Peu géographes d'entre eux les laissent voyageurs des régions qui rédigent parcourues la relation une descripde leur
tion systématique, qui manifeste sinon le souci d'analyser, du moins celui d'informer. Et
cette information concerne moins les peuples ou les paysages que les antiquités : le but est
de reconstituer la géographie antique en confrontant les textes anciens et les vestiges. C'est
OLIVIER DESLONDES — LA GRÈCE, L'ÉCOLE ET LES GÉOGRAPHES CENT CINQUANTENAIRE EFA 4β2
dans cet esprit que M.-G. de Choiseul-Gouffier publie en 1782 un monumental Voyage pit
toresque de la Grèce1, qui comporte des canes de Lemnos et de l'Hellespont, ainsi qu'un plan
de Constantinople, ou que E.-M. Cousinéry parcourt la Macédoine à la fin du XVIIIe
siècle4. En 1804, Napoléon investit F. C. H. L. Pouqueville d'une mission diplomatique
auprès d'Ali de Tepelen, pacha de Iânnina, « homme déjà plus que fameux par ses crimes » :
charge peu engageante, que Pouqueville accepte parce qu'il y voit l'occasion d'achever la
tâche entreprise lors d'une première mission en Morée et en Albanie comme correspondant
de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, « parcourir la terre classique » pour identi
fier les sites antiques nommés par Strabon, Tlte-Live et Pausanias5. Sa contribution à la
Géographie universelle des peuples éditée en 1826 est en réalité un tableau géographique de
l'Antiquité. On retrouve sur ce terrain l'éternelle rivalité franco-anglaise : dans son périple
en Épire et en Macédoine, Pouqueville est talonné par W. M. Leake6, officier d'artillerie br
itannique qui instruit les troupes épirotes, mais que les antiquités passionnent bien plus. Les
deux hommes voient donc la Grèce à travers la géographie du Ier siècle, et ignorent la topo
nymie vernaculaire au profit des noms antiques ; la topographie, élément fixe par excellence
et unique donnée susceptible de servir de lien entre les relations antiques et l'observation
actuelle, fait seule l'objet de description fines, parfois cliniques.
Sans doute les voyageurs contribuent-ils à la connaissance de la Grèce contemporaine
en relevant aussi les signes de déclin ou de progrès, les systèmes de production, les méthodes
de cultures. On compte les feux des lieux habités tout en notant l'appartenance confessionn
elle et linguistique des villageois, sans terminologie bien arrêtée : ainsi le Grec, le chrétien et
le marchand sont-ils souvent assimilés l'un à l'autre ! Ces relations débouchent rarement sur
une forme plus élaborée : les carnets de voyage inspirent aujourd'hui des essais de géographie
historique, plus qu'ils ne furent exploités par leurs auteurs pour établir un tableau contempor
ain de la Grèce. La plupart des ouvrages généraux publiés au siècle dernier sont de vastes
compilations, comme celle du géologue Ami Boue sur La Turquie d'Europe (1840)7.
Pas davantage d'essai de géographie contemporaine sous la plume des premiers
Athéniens, qui, en bons philhellènes, se satisfont d'une Attique assoiffée et couverte de
ruines pourvu qu'elle « garde fidèlement le deuil de sa gloire et de ses malheurs illustres »8.
Familiers des voyageurs antiques et modernes ainsi que des travaux de l'expédition de
Morée, ils cultivent avec bonheur la tradition du voyage, consacrant leur première année à
une série d'excursions qu'ils relatent ensuite dans un mémoire. En 1850, l'Académie inscrit
à l'examen d'entrée une grande diversité d'épreuves, langue grecque ancienne et moderne,
paléographie, archéologie, mais aussi histoire et géographie de la Grèce : la connaissance de
l'antiquité ne peut se passer de son support topographique. Hanriot et Girard donnent à la
géographie historique ses lettres de noblesse. Le premier, qui va « chaque jour, de grand
matin, à la chasse des cartes et des atlas »9, établit le maillage des dèmes de l'Attique ; le
second décrit l'organisation d'Érétrie, de Chalcis et d'Histiée : il ne suffit plus d'identifier
des vestiges, encore faut-il tracer les limites de la chora, en imaginer les ressources et les
formes de mise en valeur, démarche que facilitent aujourd'hui les techniques modernes de
datation et d'analyse palynologique, et qui accompagne presque chaque fouille. 483 BCH 120 (1996) !
En revanche, la tradition littéraire du voyage se perd après 1873, lorsque l'École
devient un institut spécialisé dans les études d'archéologie et d'épigraphîe, et que le
mémoire de première année est supprimé. Prisonniers de leur spécialité, les Athéniens
négligent de rapporter, outre leurs propres travaux, les données utiles à d'autres
disciplines : en 1 890, Georges Perrot déplore que le bénéfice géographique de tant d'explo
rations soit en fin de compte si médiocre, puisqu'il se perd la plus grande partie des obser
vations recueillies au cours des voyages10. Les mémoires qui s'efforcent, comme la Mission
archéologique de Macédoine de Heuzey (1876)11, de replacer monuments et inscriptions
dans leur contexte géographique et historique, sont l'exception.
^expédition de Morée et Γ« invention »
de h Grèce moderne
XIXe siècle. Les spécialistes Les Puissances de l'Antiquité font de classique l'exploration ne sont géographique pas les seuls à parcourir un efficace la Grèce moyen du
d'influence, et y consacrent d'importants efforts. La France est la première à dépêcher des
missions scientifiques dans cette terra incognita que sont les Balkans avant les premiers
recensements et les premières cartes fiables. La carte que l'on doit aux relevés du lieut
enant-colonel Pierre Lapie12 établit avec une grande précision le tracé des côtes, mais se fie
trop aux descriptions des voyageurs pour donner une idée correcte des régions intérieures,
car on expose sa vie en utilisant des instruments dans les « vastes contrées habitées par les
farouches et stupides descendants d'Omar ».
La guerre d'indépendance offre à la fois le prétexte et les moyens d'avancer dans ce
domaine de façon décisive. En chassant du Péloponnèse les troupes d'Ibrahim Pacha, l'expé
dition militaire anglo-franco-russe du Général Maison (1827-1828) fraie le chemin d'une
mission scientifique, dirigée par le géographe J.-M. Bory de Saint-Vincent, qui débarque à
Navarin en 1829 et dont les derniers détachements ne quitteront la Grèce qu'après 1835.
L'Expédition de Morée, divisée en trois sections — sciences (zoologie, botanique et géologie),
archéologie, architecture — est chargée d'inventorier le territoire du nouveau royaume et
d'en dresser la carte. Malgré l'insalubrité et les difficultés qui s'opposent aux levés de terrain,
cette carte est publiée avec une grande célérité, au 1 : 200 000, dès 1833 pour le Péloponnèse
et en 1852 pour le reste du royaume. Des plans de villes et des vues détaillées accompagnent
la carte de base, dont le carroyage sera peu à peu étendu à l'ensemble du territoire grec actuel.
D est vrai que l'Institut de France, maître d'œuvre de l'expédition, est inspiré avant
tout par les souvenirs de l'Antiquité classique, et par la conviction toute philhellène qu'il faut
rendre à la Grèce le seul patrimoine digne de son nom. Certes encore, les huit volumes de
OLIVIER DESLONDES — LA GRÈCE, L'ÉCOLE ET LES GÉOGRAPHES CENT CINQUANTENAIRE EFA
X Expédition scientifique de Morée13 donnent des paysages, des ressources et des hommes une
vision très descriptive. Il reste que cette expédition construit du territoire grec la première
image géographique actuelle, contribuant ainsi nolens volens à l'identité moderne du nouvel
État, et constituant aujourd'hui une source majeure pour étudier la Grèce de l'époque14.
En obtenant la création d'une section des sciences à côté des lettres et des beaux-
arts (1859), Daveluy entend reprendre le flambeau de l'Expédition de Morée, et étendre le
champ d'action de l'École à l'ethnographie, la géologie, la botanique, etc. Mais il faut
attendre dix ans avant que cette section soit pourvue d'un seul et unique représentant : le
géologue Henri Gorceix, « savant de bivouac né pour observer la nature au bruit du canon,
entre la sabretache d'un hussard et le bonnet à poil d'un grenadier»15. Ainsi Radet
dépeint-il une personnalité attachante mais fantasque, dont la participation active aux
fouilles d'Akrotiri et les travaux sur Santorin16 arrivent de toute façon trop tard pour légit
imer les idéaux pluridisciplinaires de Daveluy et de Burnouf : l'image de l'École est
brouillée par ce que l'Académie perçoit comme les balbutiements de sa politique scienti
fique, le seul moyen d'y remédier étant de supprimer la section des sciences dès le départ
de Gorceix en 1873. Il est significatif que Paul Vidal de la Blache, recruté deux ans avant
Gorceix comme historien, n'a presque rien écrit sur la Grèce et laissé encore moins à
Athènes : l'un des fondateurs de la géographie française, inventeur du concept de milieu
méditerranéen, est totalement absent de la bibliothèque de l'École !
« La Grèce contemporaine »,
de 1850 à L· question d'Orient
Finalement, l'essentiel de l'intérêt porté par les Athéniens à la Grèce contempor
aine, toujours en marge de leur activité scientifique, s'exprime sur le plan politique ; leurs
prises de position ont d'ailleurs valu à l'École toute sa popularité. On juge les Grecs avec
sévérité ou bienveillance selon leur ardeur à coller à l'image que l'on a créée d'eux ou leur
impertinence à s'en écarter, mais surtout selon l'esprit du moment et le caractère de l'au
teur. Cela donne des satires mordantes comme celle d'Edmond About17 ou plus nuancées
comme celle d'Antoine Grenier18, en réaction au philhellénisme béat des années 1830,
puis des prises de position plus sympathiques comme celle de Gaston Deschamps, lorsque
l'hellénisme doit faire face à la tourmente de la question d'Orient après 187019.
Ce sont les appétits territoriaux des nations balkaniques, aiguisés par la paralysie de
l'« homme malade », qui posent la question d'Orient. Toute la difficulté est de tracer des
frontières dans des régions comme la Macédoine où les peuples cohabitent de façon par
fois inextricable, surtout lorsque les Puissances — empires centraux, Russie, France et 4M BCH 120 (1996) !
Angleterre — s'affrontent par clients balkaniques interposés. La Grèce est aux prises avec
ses voisins, la Bulgarie notamment, plus qu'avec la Turquie. Le champ d'étude se déplace
de la Grèce vers l'hellénisme, du territoire indépendant vers les régions qui subissent
encore le joug ottoman : parmi les Athéniens, Georges Perrot s'intéresse à la Crète20 et à
l'Anatolie, Albert Dumont se tourne vers le Nord des Balkans21 ; Victor Bérard laisse une
description très vivante de l'imbroglio ethnique et de l'enjeu politique macédoniens dans
le récit d'un voyage de Durrës à Kalambaka en 189222, et devient bientôt l'un des plus
éminents spécialistes européens des affaires balkaniques.
Quant au géographe, il se fait ethnologue et traceur de frontières, à moins que
l'ethnologue et l'homme politique n'empruntent pour la circonstance le ton du
géographe : non seulement il n'échappe pas aux enjeux, mais il est bien souvent mandaté
pour dresser cartes et traités « ethnographiques » qui serviront de base aux propagandes
nationales, puis aux revendications des États balkaniques à Paris en 1918-1920. Dans le
camp de l'Entente, qui soutient la Grèce et la Serbie, figurent le géographe serbe Cvijic23
et le Grec Soteriadis24 : leurs cartes insistent sur la spécificité slavo-macédonienne, afin de
contrarier les appétits bulgares en Macédoine, et nient au contraire la réalité du peuple
albanais, dont le territoire est convoité par la Grèce et la Serbie. Le Bulgare Ivanov25 et
l'Allemand Kiepert26 représentent le camp adverse, et défendent des positions inverses. La
Carte des Écoles chrétiennes est la seule à établir, à grande échelle et à l'aide d'un critère peu
discutable, la langue en usage dans les écoles, une image à peu près neutre de la Turquie
d'Europe avant les guerres balkaniques27.
Comme la guerre d'indépendance grecque, la question d'Orient fait faire un bond à
la cartographie de base. Mais les Français demeurent cette fois à l'arrière-plan, et leur oeuvre
est poursuivie par les Autrichiens : l'Institut géographique militaire de Vienne couvre la
Turquie d'Europe au 1 : 200 000 à partir de 1875. Les armées alliées d'Orient prennent la
relève après 1915 sur les théâtres d'opérations comme le camp retranché de Salonique, carto
graphie au 1 : 50 000. La première bonne carte établie par les Grecs, une carte «d'état-major»
au 1 : 100 000, ne sera publiée qu'après les échanges de population, entre 1927 et 1933.
La Grèce et l'Ecole en marge de
la géographie méditerranéenne
La Grèce et les Balkans entrent peu dans l'élaboration des concepts qui permettent
à Vidal de la Blache et ses successeurs de décrire et de comprendre le monde méditerra
néen. Vidal de la Blache se découvre une vocation de géographe lors de son séjour à
l'École, mais c'est avec peu d'outils et sur un plan très général qu'il commence ensuite à
OLIVIER DESLONDES — LA GRÈCE, L'ÉCOLE ET LES GÉOGRAPHES CENT CINQUANTENAIRE EFA
construire son modèle du milieu méditerranéen. Le cours qu'il donne en 1873 sur la
Méditerranée attribue au climat, réputé facile, un rôle déterminant sur les « tempé
raments » ; il insiste sur l'unité physique et bio-climatique du milieu, mais reste plus
démuni dès qu'il faut rendre compte des oppositions locales et des nuances de paysages, ce
qui peut sembler étonnant de la part d'un géographe pétri de civilisation gréco-latine.
Lorsqu'il rédige en 1883 le volume Europe méridionale de sa Géographie universelle, Elisée
Reclus est victime des mêmes schémas : le chapitre Grèce, sur lequel s'ouvre l'encyclopédie,
attribue à la position centrale du pays son rôle-dé dans l'histoire de la civilisation, et au
relief compartimenté son morcellement politique dans l'Antiquité28. Vidal de la Blache
renonce bientôt à ce déterminisme géographique pour rendre à l'homme tout son rôle
dans la domestication d'un milieu finalement difficile. En 1886, il décrit cette dialectique
homme-milieu à travers l'opposition classique entre la plaine insalubre et la montagne
refuge, en soulignant la supériorité de la petite propriété paysanne sur le lattfiindium dès
qu'il s'agit de les mettre en valeur29. Il montrera plus tard que ces milieux apparemment
opposés sont complémentaires quand la transhumance permet d'en combiner les re
ssources d'une saison à l'autre.
Aucun des successeurs de Vidal de la Blache ne se spécialise sur la Grèce. Maximi-
lien Sorre fait sa thèse sur les Pyrénées, Jean Brunhes étudie les Balkans, mais aussi le
Proche-Orient et l'Afrique du Nord. Dans le volume VII de la monumentale Géographie
universelle inspirée par Vidal de la Blache, Jules Sion décrit la Grèce en spécialiste du
monde méditerranéen dans son ensemble30, tout en affinant les concepts vidaliens : les
spécificités culturelles et les grandes aires de civilisation agraire ont désormais autant d'im
portance que le canevas bio-climatique.
Un seul géographe vient enrichir la connaissance de la Grèce par des recherches de
première main, et de façon magistrale : Jacques Ancel, qui prend contact avec les Balkans
lorsqu'il est incorporé en 1918 dans l'Armée française d'Orient. Enthousiasmé par la colo
nisation agraire qu'entreprend en Macédoine la Commission d'installation des réfugiés
d'Asie mineure au lendemain des échanges de population de 1923, il s'engage dans la voie
tracée par Jean Brunhes, et suit pas à pas les progrès réalisés depuis les premières cam
pagnes sanitaires jusqu'au développement des cultures irriguées en passant par la mise en
place du régime de petite propriété. Il en sort à la fois la première thèse d'État en géogra
phie et le premier ouvrage géographique sur la Grèce (mais aussi sur les parties bulgare et
yougoslave de la Macédoine), La Macédoine et son évolution contemporaine'1. Géographie
qui, dans son optimisme, n'est pas exempte de partialité : en faisant l'apologie de la petite
exploitation familiale et en condamnant les turqueries léguées par l'Empire ottoman,
Ancel ne souligne pas assez que les échanges ont chassé avant tout des paysans modestes,
musulmans ou bulgares : les pays balkaniques construisent leur modernité sur des transfo
rmations sociales, mais aussi sur une purification ethnique. 487 BCH 120 (1996) /
La géographie de L· Grèce depuis les années 1960
géographiques la sismicité travaux, Crète33, C'est à sur commencer Bernard la seulement morphogénèse en Grèce. Bousquet par après En plusieurs montrant sur I960 des la pays que Grèce grandes méditerranéens32, le l'on rôle occidentale34, assiste thèses de l'incessante régionales à un véritable Jean-Jacques Pierre : mobilité Jean-Claude Birot foisonnement inspire Dufaure tectonique Bonnefont de sur de nombreux et le travaux Pélode sur la
ponnèse35, Lucien Faugères sur la Grèce du Nord36. L'importance de la sismicité et la jeu
nesse des paysages rendent ces morphologues sensibles aux aspects anthropiques, mais
aussi aux conséquences de cette instabilité sur la géographie humaine : Bousquet, Dufaure
et Péchoux s'intéressent à l'étude de la sismicité historique et aux conditions de mise en
valeur des plaines, Faugères à l'exploitation des ressources énergétiques. Ils sont donc ame
nés à collaborer tant avec les spécialistes de géographie humaine qu'avec les archéologues et
les historiens37.
En géographie humaine, le foisonnement n'est pas moindre. Après une thèse sur
les villes de la Côte d'Azur, Bernard Kayser se tourne vers la Grèce et noue, avec ce qui est
aujourd'hui le Centre National de Recherches en Sciences Sociales (EKKE), une collabora
tion qui va fournir aux géographes français, pendant de nombreuses années, leur principal
point de chute en Grèce. La première réalisation commune est Y Atlas économique et social
de Grèce5* (1964), qui reste à ce jour seul en son genre, et dont la Géographie humaine de
Kayser forme le résumé. Cette entreprise se heurte à un appareil statistique lent et in
digent : les données chiffrées sont mal ventilées, ou agrégées en catégories peu pertinentes.
Le maillage administratif est sans cesse remanié, depuis la commune jusqu'à la région, ce
qui soumet à d'interminables vérifications toute étude statistique étalée sur plus de dix
ans39. Autre entrave, l'ambiguïté des définitions : la fidélité de chaque famille au lot de
terre qui lui a été attribué par la réforme agraire crée, avec l'émigration, une distorsion de
plus en plus grande entre la propriété et l'exploitation professionnelle : faute de baux écrits,
il est difficile de saisir les structures agraires et la situation réelle de l'agriculture40. L'att
achement des Grecs à la communauté (κοινότητα) explique aussi que beaucoup se fassent
recenser dans leur village d'origine plutôt qu'à leur lieu de résidence. La communauté ou
la famille peut continuer d'exister indépendamment de l'endroit où se trouvent ses
membres, ce qui dépossède le géographe de son objet d'étude — les relations entre
l'homme et son milieu — et le condamne souvent à une géographie déterritorialisée, sans
carte, plus proche de la sociologie pratiquée par ΓΕΚΚΕ que de la géographie vidalienne.
VAtlas de Kayser assume ces handicaps en renonçant à être autre chose qu'un cliché de la
Grèce au début des années 1960.
Il est vrai que les transformations auxquelles assistent alors les géographes sont
assez visibles pour dispenser d'un recours aux données finement territorialisées. L'émigra
tion vide les campagnes au profit d'Athènes et des pays industriels de l'Europe occidentale,
comme l'Allemagne ou les Pays-Bas ; les capitaux étrangers financent un début d'industria-
OUVIER DESLONDES — LA GRÈCE, L'ÉCOLE ET LES GÉOGRAPHES 488 CENT CINQUANTENAIRE EFA ί
lisation ; le tourisme de masse se développe. La Grèce s'extirpe de sa pauvreté au prix de
profondes mutations sociales et de disparités croissantes entre Athènes et le reste du pays.
Mais on ne peut analyser ces transformations que de près ; la connaissance de la Grèce se
construit donc à coups d'études régionales ou locales qui débouchent sur trois grandes
thèses et une multitude de publications, impossibles à citer toutes.
Athènes est l'affaire de Guy Burgel41, qui assiste au doublement de la capitale
entre 1961 et 1981, et y dénonce l'accumulation incontrôlée d'initiatives et de capitaux.
Il s'intéresse aussi au monde rural, et réalise sur le village crétois de Pobia42 une monograp
hie qui reste avec le Margariti de Kayser43 un modèle des méthodes suivies par la plu
part des ruralistes, qui recourent surtout aux sources locales (registre communal de
citoyenneté, fichiers de la Banque Agricole, etc.), interprétées avec l'aide patiente des
secrétaires de mairies ou des agronomes. Ainsi Michel Sivignon, détaché à ΓΕΚΚΕ à la
même époque que Guy Burgel, montre-t-il les progrès réalisés par la Thessalie grâce à
l'intensification des systèmes de cultures au prix d'une dépendance accrue vis-à-vis
d'Athènes et des filières de transformation comme celle du coton44. C'est à lui que l'on
doit un guide destiné à faire découvrir La Grèce sans monuments45, et plus récemment La
Grèce de la nouvelle Géographie Universelle46 ; il s'intéresse aussi aux pays balkaniques voi
sins, comme l'Albanie. Spécialiste du monde insulaire, Emile Kolodny consacre sa thèse à
la population des îles de la Grèce47, entre déclin et renouveau ; sensible aux questions eth
niques, il analyse les échanges de population de 1923 en Crète, à Mytilène et à Chios,
ainsi que le peuplement de Chypre avant l'invasion turque ; il étudie enfin l'émigration,
envisageant tour à tour l'existence des émigrés en Allemagne fédérale48 et les consé
quences de leur départ sur leur village. On retrouve en géographie humaine Pierre- Yves
Péchoux, difficile à classer, peu pressé de l'être et curieux de tout : ce morphologue spé
cialiste de la sismicité historique s'intéresse à la fois à la réforme agraire et à la vie rurale49,
à la formation du maillage administratif, aux espaces matrimoniaux, et à Chypre dont il a
vécu l'invasion en 1974.
La multiplication de ces fenêtres d'observation n'a pas remédié au déficit statistique
qui entrave la connaissance systématique du territoire, mais offre assez de jalons pour don
ner de la Grèce une image d'ensemble satisfaisante. Grecs et Français n'ont pas procédé
autrement dans un récent programme de recherche EKKE-CNRS, intitulé « la Grèce revi
sitée », pour tenter de mesurer le chemin parcouru par le pays depuis le début des années
1960. L'approche géographique des Français vient compléter celle des Grecs, qui étudient
les composantes de la société plus que celles du territoire. 489 BCH 120 (1996)
Les géographes à l'Ecole: unephce à nouveau reconnue
Face aux phénomènes qui bouleversent à nouveau la Grèce, les données statistiques
sont d'un piètre recours et l'approche de terrain est plus irremplaçable que jamais : les
Grecs reviennent d'Allemagne ou des États-Unis, mais ils ne s'installent pas nécessairement
dans les grandes villes. L'exode rural a cessé, Salonique et Athènes ont cessé de croître, et
les mécanismes de redistribution péri-urbaine, à l'échelle locale ou régionale, l'emportent à
présent sur les grands échanges inter-régionaux des années 1960 : quels sont le profil et les
motivations de l'Athénien qui se fait recenser dans sa résidence secondaire de Mésogée
plutôt qu'à son domicile de centre-ville, comment contrôler le mitage de l'espace qui en
découle ? Les projets industriels ont laissé la place à un foisonnement de petites affaires qui
vont renforcer l'économie parallèle : quelle part occupent-elles dans les revenus et
l'emploi ? L'agriculture s'est modernisée, mais avec quelles structures d'exploitation ? La
Yougoslavie s'est désintégrée et la frontière albanaise s'est ouverte, livrant passage à des cen
taines de milliers d'immigrés clandestins : où sont-ils et quel rôle jouent-ils ? Les chiffres de
ΓΕΣΥΕ n'apportent aucune espèce de réponse à toutes ces questions.
Aux pionniers des années 1960 s'adjoignent leurs élèves grecs et français. Dimitrios
Goussios travaille sur la Thessalie et le monde agricole, tout en nouant des contacts tous
azimuts dans les Balkans. Théodosia Anthopoulou étudie l'évolution des structures
agraires à Mytilène. Théodora Lafazani montre la permanence de la stratification sociale
en fonction des clivages ethniques dans le bassin de Serrés. Roula Koutsou évalue le poids
de la frontière sur l'économie de la Thrace, Thomas Maloutas décrit la morphologie de
l'agglomération athénienne, Régis Darques celle de Salonique. Olivier Deslondes analyse
les relations de sous-traitance entre les fourreurs de Kastoria et les fabricants occidentaux.
En géographie physique, Éric Fouache étudie la morphogenèse des plaines alluviales
construites par les fleuves de Grèce occidentale, en s'intéressant particulièrement aux
paléo-environnements50. Tard venu à la géographie grecque, Michel Bruneau s'intéresse à
l'hellénisme hors des frontières, et notamment à l'itinéraire des Grecs du Pont.
Il est temps de fédérer ces travaux en faisant œuvre commune — car l'Atlas de
Kayser et la « Grèce revisitée » sont déjà loin — tout en renouvelant les bases de la coll
aboration scientifique entre Grecs et Français. C'est ici que l'École semble devoir jouer un
rôle important. Certes, elle est restée absente des études sur la Grèce contemporaine
depuis qu'Albert Dumont, en 1873, l'en a détournée. Jusqu'en 1991 n'y ont conservé
droit de cité, parmi les géographes, que ceux qui participaient aux travaux des archéo
logues de l'Antiquité, en menant notamment des études de paléo-environnement sur les
sites de l'École. L'initiateur en la matière est Louis Cailleux, professeur de géologie à
l'École nationale supérieure des Mines de Paris, qui fit deux séjours à Délos en 1906 et
1908 à la demande de Maurice Holleaux, et publia dans les collections de l'École une
Description physique de l'île de Déhs^1. L'ouvrage, qui présente la géologie de l'île, devait
être suivi d'un second volume consacré à « la géologie considérée dans ses applications à
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