La littérature en argot et l'argot dans la littérature - article ; n°1 ; vol.27, pg 5-27

De
Communication et langages - Année 1975 - Volume 27 - Numéro 1 - Pages 5-27
Voici l'essentiel d'une importante étude de Denise François, professeur de linguistique à l'université René-Descartes à Paris. L'argot, ce langage si vivant qu'il évolue presque quotidiennement, a imprégné certaines œuvres qui ont mêlé au français le plus correct des mots ou des expressions argotiques. Mais, par ailleurs, certaines œuvres ont été entièrement écrites en argot ; qu'on pense à des romans qui ont eu leur heure de gloire comme «Jésus la Caille», de Francis Carco, traduit en langue verte par Pierre Devaux, ou, dans un temps plus reculé, les ballades de François Villon, qui prouvent que ce phénomène n'est pas nouveau.
Denise François l'analyse ici et propose comme significatif le cas du roman policier.
23 pages
Publié le : mercredi 1 janvier 1975
Lecture(s) : 73
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Nombre de pages : 24
Voir plus Voir moins

Denise François
La littérature en argot et l'argot dans la littérature
In: Communication et langages. N°27, 1975. pp. 5-27.
Résumé
Voici l'essentiel d'une importante étude de Denise François, professeur de linguistique à l'université René-Descartes à Paris.
L'argot, ce langage si vivant qu'il évolue presque quotidiennement, a imprégné certaines œuvres qui ont mêlé au français le plus
correct des mots ou des expressions argotiques. Mais, par ailleurs, certaines œuvres ont été entièrement écrites en argot ; qu'on
pense à des romans qui ont eu leur heure de gloire comme «Jésus la Caille», de Francis Carco, traduit en langue verte par
Pierre Devaux, ou, dans un temps plus reculé, les ballades de François Villon, qui prouvent que ce phénomène n'est pas
nouveau.
Denise François l'analyse ici et propose comme significatif le cas du roman policier.
Citer ce document / Cite this document :
François Denise. La littérature en argot et l'argot dans la littérature. In: Communication et langages. N°27, 1975. pp. 5-27.
doi : 10.3406/colan.1975.4224
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/colan_0336-1500_1975_num_27_1_4224LA LITTÉRATURE
EN ARGOT
ET L'ARGOT DANS
LA LITTÉRATURE
par Denise François
Voici l'essentiel d'une importante étude de Denise François, professeur de
linguistique à l'université René-Descartes à Paris. L'argot, ce langage si
vivant qu'il évolue presque quotidiennement, a imprégné certaines œuvres
qui ont mêlé au français le plus correct des mots ou des expressions
argotiques. Mais, par ailleurs, certaines œuvres ont été entièrement écrites
en argot ; qu'on pense à des romans qui ont eu leur heure de gloire comme
«Jésus la Caille», de Francis Carco, traduit en langue verte par Pierre
Devaux, ou, dans un temps plus reculé, les ballades de François Villon, qui
prouvent que ce phénomène n'est pas nouveau.
Denise François l'analyse ici et propose comme significatif le cas du roman
policier.
L'ARGOT ET LES ARGOTS
Avant de parler des rapports qu'entretiennent la littérature et
l'argot, il convient de s'entendre brièvement sur ce qu'on peut
appeler argot ou argots et d'essayer de fixer les frontières
entre argot(s), langue parlée, langue populaire et langues tech
niques ou jargons. Nous ne voudrions que rappeler ici quelques
caractères essentiels de l'argot (pour plus de précisions, on
pourra se référer, par exemple, à notre article « les Argots » *).
La définition courante de l'argot est une définition historique :
l'argot y est caractérisé comme la langue des malfaiteurs et
des mendiants utilisée à des fins cryptiques. Il est clair que,
si elle s'applique bien aux origines de l'argot, cette définition
ne recouvre pas la multiplicité des formes que celui-ci a pu
prendre au cours des siècles. On constate, en effet, que ces
formes se développent dans toutes les communautés qui, en
se forgeant un langage à des fins cryptiques ou crypto-ludiques,
cherchent à affirmer la solidarité de leurs membres ou, plus
exactement, la connivence des initiés, qu'il s'agisse de corpo
rations professionnelles (maçons, merciers, forains, coméd
iens...) ou dégroupements temporaires (étudiants, soldats...).
Mieux vaut donc parler d'argots que d'argot. Encore faut-il
1. « Les argots », dans le Langage (Paris, Encyclopédie de la Pléiade, sous
la direction d'André Martinet). La littérature en argot et l'argot en littérature
ajouter qu'à l'époque contemporaine il tend à se créer ce qu*on
peut appeler un « argot commun » qui puise dans les divers
argots et qui est pratiqué, indépendamment de toute apparte
nance à un groupe social, par une large fraction de la population.
Notons que tout cela n'est pas sans compliquer le problème de
l'authenticité en argot.
Quels que soient leurs caractères sociologiques, tous les argots
se définissent, linguistiquement, par la création d'un lexique
qui transcode partiellement le vocabulaire commun et, par ai
lleurs, s'intègre, sans1 les perturber sérieusement, dans le sys
tème phonique et le système grammatical de la langue. L'argot
est donc un phénomène purement lexical qui joue des latitudes
offertes par une langue déterminée selon des mécanismes qu'on
a pu répertorier2.
L'ARGOT, DOUBLURE D'UN LANGAGE
En argot, les créations de termes sont très rares (quelques ono
matopées comme zinzin, « obus », ou des réduplications comme
dig-dig, « épilepsie »). On y recourt à des déformations de
signifiants, notamment par ajout, substitution ou suppression
de suffixes [parigot, boutanche, occase) , par truncation
[Sébasto, rata...) , par métathèse, mots-valises... ou encore par
l'utilisation de codes à clés1 (largonji, loucherbem, javanais, par
exemple). On y pratique des glissements de sens, qu'ils soient
métaphoriques [portugaises pour « oreilles », flûtes pour
«jambes»), métonymiques1 [feu pour «[arme à] feu») ou
qu'ils procèdent d'un enchevêtrement de procédés (ainsi dans
joyeuse pour « corde de pendu »). On fait parfois appel à des
emprunts aux langues étrangères ou aux dialectes, etc. Tout
cela aboutit à la création de nombreux polysèmes [battant,
par exemple, peut signifier « neuf », « cœur », « estomac »,
« courage », « homme combatif », « langue alerte ») et, corré-
1. Métathèse: permutation de deux sons à l'intérieur
d'un mot, par exemple, le latin parabola (parole) a donné
en espagnol palabra.
2. Métonymie : emploi d'un nom pour un autre, une réalité
désignée par un terme qui ne la désigne pas d'ordinaire
mais qui lui est liée ; par exemple : « Toute la ville en
parle », pour : « Tous les habitants de la ville en parlent. » to O) D) 0) 3. Polysème : mot qui a plusieurs sens ou plusieurs emp
co lois ; seul le contexte permet de déterminer le sens
dans lequel ce mot est employé. En argot, jus peut signi
fier « café », « courant électrique » ou un liquide quel
conque.
2. Il est caractéristique qu'on ait pu proposer des traductions de textes 3 littéraires en argot : voir, par exemple, l'Académie d'argot de Robert Giraud
(Paris, Denoël, 1971). O
o Linguistique 7
lativement, à un foisonnement synonymique du vocabulaire argo
tique (ainsi, pour « vin », on note vinasse, gros-qui-tache, pinard,
rouge, bleu, pie, picton, raisiné, rectifié, picrate, jaja, etc.).
Les argots — exclusivement lexicaux — ne sauraient donc être
confondus avec la langue populaire, mais il faut souligner qu'ils
vivent en perpétuelle osmose avec elle, ce qui a pu favoriser
la confusion, puisque la langue commune sert de référence
constante aux substitutions argotiques qui doublent le voca
bulaire courant. La langue familière ou populaire, sous sa forme
parlée, fournit une structure linguistique — et, notamment,
syntaxique — dans laquelle ces substitutions viennent s'enchâs-
s"er, comme l'illustre bien l'énoncé suivant : « Alors, patron,
quand c'est qu'on va béqueter », relevé dans Signé Furax, de
Pierre Dac et Francis Blanche [Paris, Lattese, 1971). Mais les
termes argotiques peuvent également côtoyer une syntaxe châ
tiée et élaborée, chez Courteline, par exemple. En retour, les
termes s'infiltrent dans la langue commune et l'e
nrichissent comme nous le rappelle Grevisse qui, dans s'a gram
maire le Bon usage, cite comme termes adoptés : « cambrioleur,
matois, maquiller, narquois, camoufler... »
Les argots sont également distincts, en principe, des jargons,
langues techniques à finalités professionnelles, mais il n'est
pas toujours commode de différencier les uns des autres comme
en traités1 témoignent terminologiques les fluctuations : pour certains3, qu'on observe l'argot jusque est un dans aspect les
particulier du jargon ; pour d'autres4, le jargon est une forme
de l'argot. En dernière analyse, ces incertitudes ne font que
souligner le lien des argots comme des jargons avec des grou
pements sociaux ayant des activités professionnelles ou para-
professionnelles qui leur sont propres.
UNE THEMATIQUE PARTICULIERE
L'argot, s'il a des bases solides qui traversent les siècles,
exige, en raison de ses fins crypto-ludiques et de son caractère
affectif, un renouvellement rapide d'une partie de fonds lexi
cal ; les processus de création argotique donnent vie à une
prolifération de synonymes ; le phénomène argotique est étro
itement lié à la fonction expressive du langage et manifeste,
en tant que tel, et selon la formulation de Dauzat, une « hyper
trophie des forces créatrices. Autant de raisons qui rendent
compte de sa vitalité, de sa richesse, si souvent exaltées, no
tamment depuis l'apologie bien connue de Victor Hugo dans
les Misérables. Cela ne doit pas entraîner à attribuer à l'argot
tout écart de langage (des onomatopées des bulles de bandes
3. Dictionnaire encyclopédique des sciences du langage d'Oswald Ducrot et
Tzvetan Todorov (Paris, Le Seuil, 1972) ; le Langage, sous la direction de
Bernard Pottier Retz-C.E.P.L., 1973).
4.de linguistique, Jean Dubois et autres (Paris, Larousse, 1973). La littérature en argot et l'argot en littérature
dessinées à l'utilisation de jeux de mots sophistiqués) ni, et
certains le risquent, à qualifier d'argotique toute truculence
verbale, sans spécifier que, chez Rabelais" ou San Antonio, par
exemple, l'apport proprement argotique est, somme toute, assez
limité. Mais il demeure certain que l'argot, tout au moins dans
certains domaines, offre de nombreuses ressources ; il a sa
thématique privilégiée, largement liée à des tabous, comme
le montrent bien les rubriques des argotologues (Dauzat, Sandry
et Carrère, Simonin, Esnault, Giraud,..) : le vin, les femmes,
le corps et, en particulier, les organes sexuels, le jeu, le vol,
le crime, les bagnes et les prisons, les gavroches, les militaires,
le Paris du milieu... Ce qui n'est pas sans l'entourer, au reste,
du halo des domaines de mauvais aloi... (comme le note très
justement Robert Edouard dans son Dictionnaire des injures*,
le terme argotique peut jouer, dans certains domaines, le rôle
d'euphémisme : qu'on compare Me casse pas les burettes et
Me casse pas les testicules). Il faut se garder et de prêter trop
à l'argot et d'en avoir une conception restrictive — qui l'assi
milerait, par exemple, à un répertoire de jurons et d'injures —
mais bien lui reconnaître toutes ses qualités de créativité.
Tel qu'il est, avec ses propriétés, l'argot constitue une ressource
stylistique à laquelle n'ont pas manqué de recourir les écrivains
— prosateurs ou poètes — qu'il s'agisse des argots spécialisés
ou, à notre époque, de l'argot commun — et bien souvent
bénin. Tout cela était disponible et a été exploité. Mais
comment ?
LES ECRIVAINS ET LES ARGOTS
Par sa nature même, par ses origines, l'argot a pour vocation
première un fonctionnement oral, à tel point que le thème traité
ici peut sembler quelque peu paradoxal. L'argot écrit, plus que
la langue commune écrite encore, est nécessairement une forme
seconde, un calque parfait qui présente une inévitable altération
au sens propre du terme.
C'est bien ce qui explique que, hors l'entreprise littéraire,
hors la distorsion stylistique, l'expression écrite en argot soit
si rare : Pierre Guiraud l'a bien souligné lorsque, dans la pre-
mière partie du chapitre VI de l'Argot 6, il a cherché à inventorier
|> les quelques « documents secrets (lettres, inscriptions)..., jeux,
5 • fantaisies... dont les plus typiques sont des conseils aux
■2 » truands1, le plus souvent sous forme de parodie ». Encore
« inclut-il les ballades de Villon et l'unique poème argotique de
§ Lacenaire dans sa liste !
"§ Néanmoins, à toutes les époques, l'argot et les argots spé-
■£ cialisés ont connu la métamorphose de l'écriture, la stylisation.
| 5. Paris, Tchou, 1967.
O o g 6. Pierre Guiraud : l'Argot (Paris, P.U.F., coll. « Que sais-je ? », n° 700, 1956). Linguistique 9
Certaines époques, en raison sans doute de leur conception du
fait littéraire, ont même permis aux œuvres argotiques de se
multiplier (Moyen Age français ou fin du xixe siècle, par
exemple), alors que d'autres en restreignaient le développe
ment, ou tout au moins ne leur donnaient ni droit de cité ni
chance de survie (xvn* siècle, par exemple). Notre propos n'est
pas ici d'établir un répertoire des ouvrages usant de l'argot
à travers les âges, des Mystères au XXe siècle en passant par
Villon, Vidocq, Balzac, Hugo, Eugène Sue... Nous ne ferions que
reproduire la documentation existante. Plutôt qu'un tel recueil
bibliographique, nous voudrions, en explorant tout particuli
èrement la littérature moderne et surtout la recrudescence
contemporaine des utilisations de l'argot, dégager la diversité
de ces utilisations.
LA LANGUE COMMUNIE, SUPPORT DE L'ARGOT
L'argot — limité à un fonds lexical — n'est jamais une langue
à part entière ni, par conséquent, une langue première, même
si son apprentissage peut être précoce (dans Biribi1, Darien
s'étonne, de façon significative, de l'acquisition de termes.argo-
tiques par de tout jeunes Arabes tunisiens). En ce sens, s'il
en existe de bons et de fins, il n'existe pas de purs argotiers,
d'argotiers-nés, et l'on peut remarquer que la connaissance de
l'argot exige une excellente connaissance de la langue commune
qui lui sert de support, de telle sorte que, lors de l'apprentis
sage d'une langue étrangère, c'est l'un des derniers domaines
que l'on puisse manier avec aisance (l'un des mérites de la
Méthode à Mimile de Luc Etienne et Alphonse Boudard 8 est
de bien signaler que l'argot exige un apprentissage).
Lorsqu'un écrivain s'empare de l'argot, il ne s'empare donc pas
d'une langue qui serait plus ou moins sienne, mais d'un lexique
qu'il connaît de plus ou moins longue date, qu'il pratique et
domine plus ou moins1 bien et qu'il doit faire passer de ses
formes orales à l'expression écrite. A la limite donc, on n'écrit
jamais « en argot » mais bien dans une langue commune « châ
tiée » ou « relâchée » (dans sa syntaxe, notamment) où vien
nent s'insérer des termes argotiques transcrits.
Dans les utilisations littéraires de l'argot, le trait le plus frap
pant est la plus ou moins grande densité de termes argotiques.
Il est bien rare que le vocabulaire d'un énoncé soit à cent pour
cent argotique- et a fortiori le texte entier. Les degrés d'utilisation
sont très variables, allant de l'accumulation de termes argotiques
7. Georges Darien : Biribi (Paris, coll. « 10/18 », 1966).
8. Alphonse Boudard et Luc Etienne : la Méthode à Mimile (Paris, La Jeune
Parque, 1970). littérature en argot et l'argot en littérature La
qui nécessite l'appoint d'un glossaire, de notes ou le recours
à un dictionnaire spécialisé à l'emploi isolé d'un mot plus ou
moins entré dans le domaine commun (ainsi, au hasard de nos
lectures1, nous avons pu relever d'innombrables pioneer, pieu,
godasses, guibolles, liquidé, gosse, bouffer, gueuleton, cafard,
toubib, marrant, fous-le-camp ou f... le camp, c..., b..., certains
utilisant les trois points de décence ou encore les guillemets).
L'emploi massif de l'argot peut conduire à l'hermétisme : il y a
alors non plus exploitation mais, pourrait-on dire, surexploitat
ion, et l'on conçoit que la plupart des auteurs se contentent
d'émailler leurs textes d'« emprunts » à l'argot. Cela permet,
certes, une première classification des œuvres selon qu'elles
visent à pratiquer intégralement ou sporadiquement les res
sources de l'argot. Toutefois, ce critère numérique ne permet
guère de dégager qu'une oppositon et non de fonder une dis
tinction, comme nous voudrions le faire, entre la littérature
en argot et l'argot dans la littérature : quelle densité faut-il,
pour franchir ce seuil, de mots isolés1, de fragments de phrases,
de paragraphes ?
Un critère d'ordre qualitatif, beaucoup plus opératoire à notre
sens, nous est suggéré par Raymond Queneau qui, à propos1 du
«néo-français», souligne dans1 plusieurs textes9 la différence
entre les auteurs qui imputent les formes vivantes du parler
à leurs seuls personnages, dans les dialogues, et ceux qui les
introduisent dans le « narré » même, qui les assument en tant
que narrateurs. Cela nous paraît valoir également pour l'util
isation de l'argot. Chez les uns, seuls les personnages et même,
le plus souvent, tel personnage ou tel (s) type (s) de person
nages — appartenant, bien entendu, à la lie de la population —
en usent ; chez les autres, le narrateur lui-même, éventuellement
le narrateur-héros dans les récits à la première personne,
s'exprime en termes argotiques comme ses personnages et il
y a donc une moindre localisation des argotismes de l'œuvre.
IL Y A LES ARGOTIERS ET LES AUTRES
Ce clivage ne coïncide pas nécessairement avec celui de la
densité d'emploi : celle-ci peut être très1 modérée chez les écri
vains auto-argotiers (ainsi chez Albertine Sarrazin) ou, au
contraire, élevée chez les auteurs hétéro-argotiers (Barbusse,
par exemple). Par ailleurs, l'emploi à compte d'auteur de l'argot
n'implique pas l'utilisation du néo-français (comme on peut
l'observer chez Céline, Queneau, Boudard...) mais n'exclut pas
davantage le beau style ni le vocabulaire noble : il ne faudrait
| pas se hâter d'établir une dichotomie entre argot 4- français
« négligé », d'une part, et français « châtié » + argotismes occa-
E 9. Voir Bâtons, Chiffres et Lettres (Paris, Gallimard, 1950) et les Entretiens
E avec Georges Charbonnier (Paris, Gallimard, 1962).
Ô Linguistique 11
sionnels, d'autre part. Une telle dichotomie masquerait l'essent
iel, c'est-à-dire la différence entre les écrivains argotiers et les
écrivains utilisateurs d'argot. Au reste, nul ne s'y trompe : chez
Albertine Sarrazin, par exemple, la mesure dans l'usage de
l'argot s'allie constamment à une prose poétique, notamment
dans les moments de « gamberge », de tendresses égotistes
(ainsi, dans la Traversière10 : «L'air bénit la bouche comme
» pain pulvérisé, c'est vrai, mais on s'y tient très" bien : on vou-
» drait lui appartenir et s'y fondre, s*'envoler dans le matin
» encore effiloché, on se sent devenir légère, légère... C'est le
» prime été aujourd'hui, c'est le seigneur juin qui me retient »)
et cependant ce n'est pas seulement parce que l'auteur a connu
les prisons qu'on la considère comme une argotière véritable.
En dernière analyse, que les mélanges de style, dans leur diver
sité, puissent être délibérément utilisés1 à des fins littéraires
par les auteurs (ainsi chez Queneau, dans Zazie dans le métro " :
« ... Elle se pencha pour proférer cette pentasyllabe monopha-
» sée : — Skeutadittaleur... » ; chez Albertine Sarrazin [la Tra
versière] : « J'ai besoin d'un paddock. Je vais donc profiter du
» sursis mothérien... » ; ou chez Alphonse Boudard, dans la
Métamorphose des cloportes n : « Je me berlure, mais n'em-
» pêche que la Grèce renaît avec le septième art, ses dieux,
» mi-dieux, déesses pin-up et les gros satyres de la production.
» Le peuple s'engouffre en temples obscurs pour adorer Vénus -
» B.B., Jupiter-Fernandel et nos Apollons rastaquouères... ») est
un droit qu'on ne saurait réserver à ceux qui traitent l'argot
comme un condiment.
LA LITTERATURE EN ARGOT (S)
La littérature en argot(s), avec prise en charge de l'argot par
le narrateur, est une perle rare (alors que, comme nous le ver
rons ci-dessous, il est difficile de trouver des* auteurs qui
n'emploient jamais* de termes argotiques) même si l'on ne
retient pas comme critère la densité argotique. « Rien ne m'est
» sûr que la chose incertaine, dit le poète. Pas n'importe lequel,
» François Villon, un homme qui savait le prix des mots »
(Alphonse Boudard, la Métamorphose des cloportes).
Il convient de citer en première place François Villon comme
l'un des écrivains qui ont usé des qualités de l'argot (jargon
des coquillards ou jobelin) si pleinement, tant par l'appropria
tion que par la densité, qu'ils ont atteint à un hermétisme qui,
sauf exégèses erudites comme celle d'A. Ziwès, ne transmet
10. Albertine Sarrazin : la Traversière (Paris, Pauvert, 1966).
11. Paris, Gallimard, 1959.
12.Pion, 1962. La littérature en argot et l'argot en littérature
au lecteur que des signifiants sans signifiés1. Les ballades
écrites en jobelin que l'on attribue à François Villon ne livrent,
en effet, que très difficilement leur clef, comme en témoignent
ces quelques vers de la deuxième ballade :
« Gailleurs, bien faitz en piperie
» Pour ruer les ninars au loing,
» A l'assault tost, sans suerie !
• Que les mignons ne soient au gaing,
• Tout farcis d'un plumbis à coing,
» Qui griefve et garde le duc,
» Et de la dure si très loing,
» Dont Lamboureux lui rompt le suc. »
Rarissimes sont, en définitive, ces textes indéchiffrables, notam
ment en poésie.
Schtilibem u de Georges Arnaud, l'auteur du Salaire de la peur,
qui est accompagné d'un « lexique des mots d'argot » de huit
pages pour un texte d'environ soixante-cinq pages, a une solide
réputation de poème hermétique (chez Pierre Mac Orlan, notam
ment), mais l'est sans* doute davantage par la thématique et le
lyrisme que par le vocabulaire argotique. Qu'on en juge par ce
passage extrait du chapitre IV, l'un des plus denses en argot :
« Nous le tuons bien patiemment, tous1 les matins ; il perd son
» pain, sa jaffe, sa graisse ; quand le typhus nous prend, on se
» le pique, on se l'offre, aux dents, au coffre je te régale chacail...
» satisfaction bientôt payée ; au trou, au mitard, au cachot. »
Un des meilleurs exemples de texte argotique à décrypter est
peut-être celui de Benjamin Péret qui fut, en 1947, ajouté à la
première édition de V Anthologie de I humour noir14 d'André
Breton. Ce texte intitulé « les parasites voyent » est accompagné
de notes dans l'édition de 1966 15 sans lesquelles il ne pourrait
être décodé par un ignare en argot. Ainsi, la seule phrase :
« J'avais reçu un ferreux sur les ronds et je glissais dans le
» blanc lorsque je sentis qu'on me serrait les1 tiges », nécessite
des notes sur ferreux (« éclat d'obus »), rond (« tête »), glisser
dans le blanc («s'évanouir»), serrer les tiges («prendre par
les membres »). Dans l'encyclopédie dirigée par Bernard Pot-
tier3, la même passage du texte est cité en exemple accompagné
d'une traduction : « J'avais reçu un éclat d'obus sur la tête et
» je m'évanouissais lorsque je sentis qu'on me prenait par les
» membres. »
La Lettre ouverte aux voyous, d'Albert Simonin16, est un texte
sciemment hyper-argotisant qui s'adresse, peut-être, en priorité
aux « gambergeologues avertis » et aux exégètes de Villon,
13. Paris, Julliard, 1953.
14.Le Sagittaire, 1939.
15. Paris, Jean-Jacques Pauvert.
16.Albin Michel, 1966. Linguistique 13
«générations d'esprits éminents, fortement armés pour la re-
» cherche, pour lesquels, n'y entravant que t'chi, mais avec
» les plus probes intentions du monde, n'en donnent pas moins
» des traductions fort dissemblables ». Reste qu'il s'agit bien
d'un condensé digne des anthologies (« un petit échantillon de
voyou », dit la dédicace à Alfred Sauvy) qui parvient à tenir la
gageure de poursuivre cent quarante-neuf pages durant la
condensation d'argot qu'atteste la première phrase :
« Vieille frappe,
» Je t'écris du monde des caves, univers mal connu dans le
» mitan, et ce que je serais en mesure de te révéler sur les
» manières ou la gamberge des gens qui y vivent, t'apparaîtrait
» stupéfiant. »
UNE LITTERATURE CONTEMPORAINE
Un peu plus nombreux que ces argotiers extrémistes qui vont
jusqu'à l'indéchiffrable, mais moins nombreux peut-être qu'on
aurait pu le croire, viennent des écrivains qui, avec une connais
sance plus ou moins approfondie de l'argot ou des argots et
quelle que soit la quantité de termes argotiques qu'ils injectent
dans leurs textes, ont créé une littérature en argot dans la
mesure où ils l'ont pris en charge.
Il s'agit là, dans son ensemble, d'un phénomène contemporain,
représenté surtout par des auteurs initiés à l'argot et, plus
précisément, à l'argot du milieu, qui ont eux-mêmes manié orale
ment (sous sa forme première, donc) le lexique argotique ;
mais cela ne nous paraît pas décisif, car d'autres initiés — Lace-
naire, Vidocq ou Darien, par exemple — n'ont pas franchi le
pas consistant à assumer en tant qu'auteurs le parler argotique.
Parmi ces auto-argotiers, citons, pour ne retenir que quelques-
uns des plus connus, Céline, Queneau, Genet, Fallet, Cendrars,
Albertine Sarrazin, Alphonse Boudard, Charrière... ".
Dès 1932, dans le Voyage au bout de la nuit1*, Céline utilise
comme narrateur, entre bien d'autres* ressources verbales syn
taxiques comme lexicales, les termes1 d'argot : « Et qu'est-ce
» qu'on en a ? Rien ! Des coups de trique seulement, des
» misères, des bobards et puis des vacheries encore. On tra-
» vaille! qu'ils disent. C'est ça encore qu'est plus infect que
» tout le reste, leur travail. On est en bas dans les cales à
» souffler de la guaule, puants, suintants des rouspignolles, et
» puis voilà ! » « Argot fantaisiste » souvent, comme le souligne
Henri Mondor dans son « Avant-propos » mais, qu'importe,
Céline ne vise pas à faire œuvre lexicographique.
17. On trouvera de nombreuses citations et références dans Robert Giraud :
le Royaume secret du milieu (Paris, Planète, 1969), Mémoire de Casque
d'Or, P'tit Pote de Sandry et Kolb, Galtier-Boissière, Bubu de Montpar-
nass« de Charles-Louis Philippe (voir index des auteurs cités).
18. Romans (Paris, Gallimard, coll. « la Pléiade »).

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.