La mission mariste et la colonisation européenne en Nouvelle-Calédonie - article ; n°25 ; vol.25, pg 113-124

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Journal de la Société des océanistes - Année 1969 - Volume 25 - Numéro 25 - Pages 113-124
12 pages
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Publié le : mercredi 1 janvier 1969
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Alain Saussol
La mission mariste et la colonisation européenne en Nouvelle-
Calédonie
In: Journal de la Société des océanistes. Tome 25, 1969. pp. 113-124.
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Saussol Alain. La mission mariste et la colonisation européenne en Nouvelle-Calédonie. In: Journal de la Société des
océanistes. Tome 25, 1969. pp. 113-124.
doi : 10.3406/jso.1969.2253
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/jso_0300-953X_1969_num_25_25_2253La mission mariste
et la colonisation européenne
en Nouvelle-Calédonie
problèmes un et peut passions la On phénomène Tel place prendre, sait fut et de qu'elle le controverses. l'île. cas rôle et essentiel occupe de Cette qui historique son se importance dont encore attitude trouvent ne joué dans peut vis-à-vis par ainsi donne l'archipel. se la désintéresser amplifiées, Mission un de relief la La colonisation Mariste Mission particulier colportées, quiconque est en européenne aux une Nouvelle-Calédonie, soulevant se positions réalité penche majeure, qui parfois qu'elle sur soules
leva au siècle dernier de violentes polémiques dont les échos arrivèrent jusqu'en
France. Attitude à première vue paradoxale, voire peu cohérente, mais qu'une
analyse plus attentive révèle pourtant profondément logique. Aujourd'hui que les
passions se sont depuis bien longtemps apaisées jusqu'au fond de la brousse cal
édonienne, il est possible de reprendre ce dossier pour essayer d'en dégager les lignes
générales, et d'en chercher les éléments d'explication. Cela va nous amener à con
sidérer plusieurs moments de cette histoire missionnaire.
LA MISSION ET LA PRISE DE POSSESSION : 18434853
Contemporaine des premiers santaliers, la Mission a été, de très bonne heure
mêlée à l'histoire de la Nouvelle-Calédonie. Après des insuccès en Nouvelle-Zélande,
et pour lutter contre « l'hérésie » protestante qui progressait dans tout le Pacifique,
elle fut amenée à s'intéresser à cette terre encore vierge, donc supposée facile à
convertir. De plus l'île était remarquablement bien située sur la route de Chire
et des Fidji et pouvait être une base de rayonnement. Cette intervention déjà
tardive coïncide en océanie avec la fin des royaumes missionnaires et le début
d'une ère d'annexions.
Le 21 décembre 1843 le navire de guerre Bucéphale que commandait Julien Laf-
ferrière touchait le havre de Balade et y déposait les premiers missionnaires. Ce
débarquement de l'évêque Douarre et de ses compagnons ouvre véritablement
l'époque moderne de l'histoire calédonienne, celle de la fixation des européens sur
la Grande-Terre. A l'impact éphémère des santaliers succédait l'établissement
permanent de la Mission qui, malgré bien des vicissitudes, allait ouvrir les voies
à l'occupation militaire et à la colonisation.
Premier impact durable de l'homme blanc mais combien fragile, la Mission
s'établit dans un extrême dénuement à Mahamate, à quelque distance au nord
de Balade. Et très vite, sur une rive étrangère, sans ressources, c'est l'isolement, 114 SOCIÉTÉ DES OCÉANISTES
la solitude, bientôt l'hostilité. Plusieurs fois les Pères seront contraints à la fuite
(Pouébo 1847, Hienghène 1849, Yaté 1850) x. Mais chaque fois ils reviendront,
soutenus par les navires de la Société Française de l'Océanie 2, et occasionnell
ement aussi sauvés par les visites impromptues de vaisseaux de guerre (La Bril
lante, 1847). Le 23 mai 1851 Balade était reconquis. A la mort de l'évêque, le
27 février 1853, après 9 ans d'apostolat, il n'y avait encore que deux missions sur
la Grande-Terre et une autre à l'île des Pins, en tout moins de 200 baptisés. Mais
ce bilan dérisoire était un point de départ. Désormais implantés, ayant surmonté
les difficultés des premiers temps, les missionnaires allaient travailler à affermir
leurs positions. Il leur fallait pour cela la sécurité matérielle, et la garantie de pou
voir poursuivre librement leur entreprise. D'où leur action sans cesse plus pres
sante en faveur de l'intervention politique de la France dont ils devaient largement
bénéficier.
On a souvent, et à tort, présenté la cohésion entre marins et missionnaires en
Nouvelle-Calédonie comme le résultat d'une politique concertée dès le début. Si
cette action commune fut indéniable, ce furent surtout les événements qui la sus
citèrent et finirent par l'imposer.
Dans ses premiers temps, la Mission Mariste avait affirmé sa volonté de se tenir
à l'écart de toute activité politique. Et ce n'était pas sans réticences qu'en 1844
l'évêque d'Amata avait accepté de Julien Lafîerrière la garde du pavillon tricolore.
S'il ne s'y était finalement résolu, ce n'était qu'à regret et considérant que par
cette acceptation passait l'intérêt supérieur de l'Église. Aussi avait-il demandé
comme une contre-partie que les navires de guerre vinssent faire de fréquentes
visites à Balade 3. C'est pourquoi en 1845 les instructions données au commandant
de la station navale du Pacifique prévoyaient la double charge de protéger par
tout les missions catholiques et de leur prêter un concours actif en cas de besoin.
C'est au cours de l'une de ces visites que la corvette la Brillante devait arriver à
temps devant Pouébo pour sauver les Pères du massacre.
Ce qui n'était au début qu'un compromis consenti presque à regret devint vite
une habitude puis, avec les premiers revers de la Mission, une nécessité. Le déve
loppement d'un centre anglo-saxon à Hienghène, point de relâche des santaliers,
qui contrebalançait l'influence des missionnaires auprès des indigènes, et les voyages
du chef Bouarate à Sydney, suscitèrent de vives inquiétudes chez les Pères qui
sentirent passer le frisson de l'annexion anglaise. C'est ici que le précédent de
Nouvelle-Zélande prend toute sa signification. Aussi lorsqu'en 1846, à la suite de
l'émotion générale née de l'affaire Pritchard, qui tendit considérablement les rela
tions franco-anglaises, le commandant Leconte vint retirer le pavillon de Balade,
l'évêque eut-il le sentiment d'être abandonné. Il rentra aussitôt plaider sa cause
en France. Le rapport qu'il fit au roi Louis-Philippe fut selon sa propre expression
« un cri d'alarme inspiré par l'idée que cette terre allait devenir protestante si la
France ne se hâtait d'en prendre possession » 4.
1. On a mis en cause à propos de la révolte de 1849 contre les Pères, l'action des san
taliers anglo-saxons établis à Hienghène. Ceux-ci, contrariés parfois dans leurs opérations
commerciales par la présence de la Mission auraient excité en sous-main les indigènes
1' « indéniable ascendant que les maristes avaient contre cette dernière. Mais d'autre part,
pris sur leurs néophytes, n'avait pas échappé au chef Bouarate » ; celui-ci y vit une mise
en cause de sa propre autorité et réagit. (Schreiner, Essai historique; la Nouvelle-Calé
donie depuis sa découverte (1774) jusqu'à nos jours. Paris, 1882).
2. Y. Person, La Nouvelle-Calédonie et l'Europe, de la découverte à la fondation de
Nouméa 1774-1784. Paris, 1954, p. 89-90.
3. De Salinis, Marins et missionnaires. Conquête de la Nouvelle-Calédonie, 1843-1853.
Paris, 1927, p. 17.
4. De op. cit., p. 41. LA MISSION MARISTE EN NOUVELLE-CALEDONIE 115
Sans renier donc la nature spirituelle de son ministère, mais surtout à cause
d'elle, l'évêque endossait la cause nationale, et à mesure que se précisera la menace
anglaise, son appel à l'intervention directe se fera plus pressant.
Sur place les Pères seront toujours les meilleurs appuis des marins. Ils recueil
leront leurs naufragés (la Seine, 1846), fourniront guides et interprètes aux diverses
missions hydrographiques ou de reconnaissance, leur feront des avances de pacot
ille pour traiter a\ec les chefs indigènes, et iront jusqu'à participer activement
à la prise de possession, particulièrement à l'île des Pins où le Père Goujon jouera
le rôle décisif.
La mission ne pouvait ignorer la signification profonde de la main-mise poli
tique sur l'archipel. Entre septembre 1850 et janvier 1851 la corvette Alcmène
était venue explorer les abords de la Grande-Terre dans le but précis d'évaluer
les possioilités offertes à la colonisation pénale et c'est sur le rapport favorable
de son commandant que devait être décidée la prise de possession. Or pour faciliter
cette tâche, le frère Jean Taragnat avait été détaché par l'évêque pour servir de
guide à l'expédition.
Au terme de ce simple rappel d'événements bien connus il apparaît que la mis
sion a au départ admis et même favorisé le développement de la colonisation.
Probablement même cette perspective apparaissait-elle aux Pères comme la fin
de leur dramatique isolement. Les excellentes relations qu'ils eurent toujours avec
les officiers de marine, souvent eux-mêmes catholiques et pleins d'une déférence
respectueuse envers la Mission, ne purent que faciliter leur adhésion. Cependant
les raisons capitales sont autres. Il y a d'une part la lutte d'influence auprès des
tribus qui opposait les Pères aux trafiquants anglais, donc une concurrence, et
d'autre part le péril Wesleyen. Entre ces deux écueils le salut valait bien quelques
accomodements. Mais c'est incontestablement à son corps défendant que la Mis
sion a pris position dans cette affaire quels qu'aient pu être d'ailleurs les sent
iments profonds et personnels des Pères. Cette restriction explique en partie l'att
itude qui sera celle de la Mission pendant les années qui vont suivre.
LA MISSION ACCUSÉE D'ÊTRE CONTRE LA COLONISATION : 1853-1903
Très vite la Mission allait prendre ses distances avec la nouvelle administration.
11 existait entre elles une divergence fondamentale de principes comme d'intérêts
qui devait les éloigner progressivement l'une de l'autre. D'autant plus qu'en France,
à partir des années 1860, l'Empire Libéral accuse une méfiance de plus en plus
grande envers l'Église. Tout ceci amène la Mission, dès la première décennie, à se
démarquer par rapport à la colonisation. Venue pour convertir, elle se consacrera
essentiellement à cette tâche, isolant ses établissements loin des centres et des
postes militaires. Touho, Wagap, Arama, Bondé... seront autant d'impacts pion
niers, et quant le développement du chef-lieu imposera la présence d'un nouvel
établissement, ce ne sera pas Port-de-France mais Saint-Louis et la Conception,
comme plus tard ce ne sera pas Napoléonville Nakéty. On recherche surtout
le contact avec les tribus. La colonisation importe moins, d'ailleurs son influence
est encore négligeable.
Les colons étaient rares, et presque tous établis dans le sud-ouest de l'île. Ail
leurs ils répugnaient à s'écarter des quelques fortins militaires dans l'orbite des
quels jusqu'en 1858 un décret les cantonna. Les rapports au début, furent donc
sans problème, caractérisés par une tolérance mutuelle.
Sûre d'elle, fière de son indépendance, la Mission formait un ensemble aux
établissements en plein développement, bien soudés et hiérarchisés. Un état dans 116 SOCIÉTÉ DES OCÉANISTES
l'état a-t-on dit. A coup sûr la principale force du territoire. Son patrimoine fon
cier n'était pas négligeable. Par troc ou cessions elle avait obtenu des indigènes
plusieurs lots de terrain autour de ses différents établissements dont le principal,
celui de Saint-Louis, ne couvrait pas moins de 2.000 hectares5. Relativement
puissante donc, la Mission pensait de surcroît avoir droit à quelques égards compte
tenu de son antériorité et de son rôle au moment de la prise de possession. La
Nouvelle-Calédonie était un peu « sa » chose, tout le reste lui apparaissant comme
plus ou moins intrus. On comprend dans ces conditions qu'elle ait profondément
ressenti le joug croissant d'une administration bureaucratique et le caractère auto
ritaire de certains gouverneurs. Croyant avoir des droits et des privilèges, elle
put donner parfois l'impression de vouloir être protégée tout en ne voulant pas
obéir.
Pour l'Administration, la Mission était un auxiliaire indépendant, indispen
sable au début pour l'aider à établir son contrôle sur l'île. La fondation à la Con
ception d'une Réduction comprenant plus de cent chrétiens indigènes ramenés de
Ralade apparut en 1855 comme un bouclier destiné à couvrir Port-de-France. La
christianisation des tribus semblait une garantie pour la colonie naissante. Mais
à mesure que passaient les années et que les postes militaires ou de gendarmerie
prenaient le relais, cet auxiliaire devenait moins précieux. Bientôt il deviendrait
une gêne et un obstacle.
L'arrivée en 1862 d'un administrateur fouriériste et anti-clérical, le Gouverneur
Guillain, n'était pas faite pour arranger les choses. Le nouveau Gouverneur « n'a
imait pas la Mission et ce sentiment lui suffisait pour se persuader qu'il n'en était
pas aimé » 6. La tension ne pouvait donc tarder à monter entre la Résidence et le
Vicariat. Guillain était venu avec pour objectif la mise en place de la transpor
tation qui devait devenir l'instrument de la colonisation. Le prétexte de la rup
ture allait être fourni par l'affaire de Pouébo, prélude au cantonnement des tribus
que devait organiser un arrêté du 22 janvier 1868. C'est à Yaté qu'allait se faire
la première dépossession. A la suite d'une guerre tribale, le chef Daamé se vit con
fisquer une partie de ses terres au profit d'un phalanstère éphémère, vivante illu
stration des utopies socialistes du Gouverneur. Mais c'est dans le nord de l'île, à
Pouébo, région où les Maristes s'étaient le plus anciennement installés, que devait
éclater l'incident le plus grave.
L'affaire de Pouébo est un fait divers devenu tragédie 7. Elle se solda en octobre
1867 par un massacre de colons et de gendarmes que rien ne laissait prévoir. Seule
la Mission fut épargnée. Rappelons-en brièvement les épisodes principaux.
En 1865 quelques colons avaient obtenu de l'administration plusieurs conces
sions de terres prélevées sur le territoire des tribus voisines dont certaines chris
tianisées dépendaient de la Mission. Sur l'initiative des Pères Villard et Guitta,
en mars 1866, un chef catholique, Hyppolite, fit circuler une pétition de protes
tation qu'il adressa au Gouverneur. Au reçu de cette lettre, Guillain cassant et
autoritaire, commit la maladresse d'exiler Hyppolite à l'île des Pins, où il devait
mourir six mois plus tard. Cette mort parut suspecte aux tribus et le bruit courut
5. Ces propriétés seront reconnues par le Gouverneur Du Bouzet. Toutefois, en 1883,
la presse radicale contestera ces droits et réclamera une enquête. Le 17 août 1883 une
décision ministérielle ramènera à 800 hectares le domaine de Saint-Louis et de la Con
ception, et en attribuera autant aux indigènes de ces deux localités. (Cf. Savoie, Histoire
de la Nouvelle-Calédonie et de ses dépendances sous les gouverneurs militaires, 1853-1884.
Nouméa, 1922, p. 23 et 225.
6. Merruau, La Nouvelle-Calédonie et la transportation, un essai de socialisme colo
nial. Revue des Deux Mondes, Paris, 1871.
7. Cf. Person, op. cit., p. 185 et M. B., L'œuvre de la Mission Mariste en Nouvelle-
Calédonie, Nouméa, 1901, p. 27. LA MISSION MARISTE EN NOUVELLE-CALEDONIE 117
parmi les indigènes qu'il avait été assassiné. Des propos imprudents du P. Guitta
au moment de l'arrestation, éveillant les soupçons des autochtones, avaient pu
contribuer à accréditer cette rumeur 8. Quoi qu'il en soit cette mort malencontreuse
est directement à l'origine du drame qui souleva une vive émotion parmi la popul
ation européenne de l'île. La rumeur publique mit en cause le P. Villar auquel
un caractère violent et démonstratif 9 avait valu de solides inimitiés. On l'accusait
d'avoir fomenté le complot, ce dont le déchargea l'enquête qui s'en suivit. La
Mission ne s'en trouvait pas moins impliquée dans cette affaire qui, savamment
orchestrée, devint le cheval de bataille de la presse radicale. On rapporta que
l'un des deux missionnaires aurait soutenu que « la présence des colons était con
traire à l'œuvre évangélique des Missions et à son but » 10. Les passions s'exacer
bèrent de part et d'autre à tel point qu'il devient très \ite difficile de séparer la
vérité du ragot. Un fait reste indiscutable : s'ils ne l'ont suscité, les Pères ont,
pour le moins, pris violemment le parti de leurs protégés, contre les colons et contre
l'administration. C'est là le point capital. L'affaire de Pouébo dont le retentiss
ement à Nouméa fut considérable, marque véritablement une rupture. Qu'importent
les prolongements qu'elle connaîtra jusqu'en 1896 avec le procès en diffamation
que le P. Guitta gagnera contre un journal radical. Aux yeux de la plupart des
colons la Mission est désormais suspecte. Aux regards de l'administration il en ira
selon les gouverneurs, cléricaux ou anti-cléricaux qui se succéderont à la tête de
la colonie. Mais d'une façon générale elle ne retrouvera plus sa prééminence d'an-
tan. Pendant le demi-siècle à venir elle se posera plutôt en persécutée, cependant
que se développera un fort courant radical nourri à la Loge de Nouméa et parmi
les libertaires rescapés de la Commune. Partagées entre périodes d'accalmie et
poussées de fièvre, les dissensions politiques et religieuses ne cesseront pas. Elles
seront à l'origine du remplacement des gouverneurs militaires, réputés trop favo
rables à la Mission, par des gouverneurs civils, meilleurs garants, ou présumés
tels, des libertés républicaines u.
Ainsi l'affaire de Pouébo accentua-t-elle la tendance déjà amorcée de la Mis
sion à se replier sur elle-même et sur les tribus dont elle se posera en défenseur.
Poursuivant son œuvre d'évangélisation, elle multipliera les établissements, regrou
pant autour d'eux les tribus, à la fois pour mieux les contrôler et pour les tenir
éloignées de l'influence « néfaste » des colons. Comme le suggère J. Guiart 12, elle
s'inspire du système des réductions dont on trouve des réminescences lointaines
dans les regroupements de Bondé, Pouébo, etc.. Excepté pour La Foa où depuis
1878 le peuplement indigène est restreint, les nouveaux centres qu'elle ouvre durant
cette période s'isoleront loin du contact européen. Il en ira ainsi d'Azareu (Bou-
rail), de Tiaoué (Koné), de Méomo puis de Nindia (Houailou), de Ouaré (Hien-
ghène), de Touacurou (Yaté)...
On a dit peut-être un peu vite, qu'à partir de Guillain, La Mission s'était repliée
sur sa clientèle européenne, se désintéressant plus ou moins des tribus. Il est exact
8. Le P. Guitta aurait dit, à propos des catéchistes arrêtés « Je souhaite que, pour
l'honneur de mon pays, l'histoire ne puisse compter aucun d'eux parmi les premiers martyrs
de la Nouvelle-Calédonie. » La suite des événements devait donner à ces paroles l'apparence
d'une accusation prémonitoire (si du moins ce commentaire avait pu être traduit en langue
vernaculaire ou dans le bichelamar compris à l'époque tout le long de la côte).
9. O'Reilly, Calédoniens, Paris, 1953, p. 263.
10. Cf. M. B., op. cit., p. 100.
11. Cf. Savoie, op. cit., p. 194.
12. Guiart, Naissance et avortement d'un messianisme : colonisation et décolonisation
en Nouvelle-Calédonie. Arch, de Sociologie des Religions. Édit. du C.N.R.S., 1959.
— Toujours selon J. Guiart, le resserrement de l'habitat autour de l'église traduisait
du côté autochtone un besoin de protection physique contre l'arbitraire. 118 SOCIÉTÉ DES OCÉANISTES
qu'à partir de février 1842, à la demande du gouvernement quelques Pères furent
détachés de l'œuvre missionnaire proprement dite pour assurer à titre de curés
ou de vicaires, leur ministère dans des centres européens. Mais ce détournement
n'affecta jamais qu'une infime partie de l'effectif. En 1898, par exemple cet embryon
de clergé colonial ne comptait que 8 membres, alors qu'il y avait plus de 50 mis
sionnaires disséminés dans l'archipel.
Pendant toute cette période la colonisation se confond avec le Bagne qui ne
cesse d'étendre son emprise. La Mission traverse donc le Bagne, lui prêtant un
concours mesuré. Elle lui fournira des aumôniers, une école à Néméara et un Asile
pour vieux libérés à Saint-Léonard (Tiwaka), outre le rôle actif des sœurs de Cluny
au fameux couvent de Bourail. Mais sans trop se compromettre avec lui. Son
activité primordiale reste tournée vers la christianisation des tribus. A tel point
qu'elle pourra annoncer 16.000 baptisés vers 1885.
La crise allait seulement retrouver une vivacité nouvelle à partir de 1894 avec
le proconsulat du Gouverneur Feillet. Il y a entre Feillet et Guillain d'incontes
tables ressemblances de caractère et d'attitude. Même souci d'une administration
active et novatrice, même goût du pouvoir autoritaire, même penchant à l'opt
imisme excessif voire à l'utopie. Tous deux champions de la colonisation rurale,
l'un venu implanter les concessionnaires pénaux, l'autre sonner le « réveil de la
colonisation libre », au cours des deux plus longs proconsulats de l'histoire cal
édonienne. Et ce qui complète le parallèle, tous deux d'esprit résolument anti
clérical. Une certaine similitude aussi dans l'évolution du climat politique en
France, bien qu'entre 1860-1870 et 1899-1905 il existât de notables différences.
A partir de 1899 le bloc des gauches de Waldeck- Rousseau et du petit Père Combes,
donnant le signal de la lutte contre les congrégations, allait ouvrir une période
d'anti-cléricalisme militant qu'établira la loi de 1901. On ne peut isoler de ce con
texte lointain, l'antagonisme violent qui allait éclater entre la Mission et le gou
verneur.
Ici encore, au point de départ, une aversion réciproque. Rien de commun
n'existait entre la Mission déçue, se sentant plus ou moins rejetée vers ses tribus,
et un gouverneur radical, symbole d'un régime qui lui était de plus en plus hostile.
Et une fois de plus le problème de la colonisation va revenir au centre du débat,
sensibilisant l'opinion et faisant ressurgir les vieilles rancunes.
Les raisons du conflit furent doubles. Il y avait d'une part la reprise du can
tonnement, en sommeil depuis 1878, et que rendait nécessaire la réalisation du
nouveau programme de colonisation libre. Et d'autre part, ce refus de l'évêque
Mgr Fraysse, de s'associer à l'appel aux colons libres, comme le lui demandait le
gouverneur. Celui-ci ne manqua pas d'interpréter cette attitude comme une prise
de position manifeste contre la colonisation. L'évêque s'expliqua arguant du carac
tère hypothétique et même utopique de l'entreprise et des graves désillusions
qu'elle pourrait engendrer. Position ambiguë et qui pèsera lourd dans la contro
verse 13. Mais à l'analyse elle apparaît dans la logique de l'attitude adoptée par la
Mission depuis Guillain, la défense de ses protégés indigènes et la sauvegarde de
son influence spirituelle et matérielle, l'une servant de support à l'autre.
Comme Guillain, Feillet eut aussi son « Affaire ». Elle fut moins tragique puis
qu'il n'y eut pas mort d'homme comme à Pouébo, mais non passionnée et
certainement plus tapageuse encore. Ce fut l'affaire d'Ina, Tiéti et Poindimié, du
nom des tribus de la région de Wagap, sur la côte Est de Grande-Terre u.
13. O'Reilly, Calédoniens, p. 94.
14. Rapport de la commission d'enquête nommée à l'occasion des troubles de Wagap,
Ina et Tiéti. Dossier complet. Nouméa, 1900. LA MISSION MARISTE EN NOUVELLE-CALÉDONIE 119
A l'origine de ces troubles, les progrès de la colonisation libre dans cette région
isolée, longtemps tenue à l'écart du contact européen, et où la Mission avait pu
en toute quiétude s'enraciner puissamment. Elle contrôlait ainsi plusieurs établi
ssements à Wagap, à Tyé et à Tiwaka, à partir desquels elle était parvenue à éta
blir son influence sur un certain nombre de tribus. L'intrusion des colons attirés
par la propagande du gouverneur allait briser ce monopole et justifier les pre
mières opérations de cantonnement dans ce secteur jusque-là inviolé.
Le 13 février 1896 une décision du gouvernement local « approuvait quatre
renonciations des indigènes » à la jouissance de terrains qu'ils occupaient. En com
pensation il leur était versé une indemnité sur les fonds de la commission munic
ipale de Ponérihouen. Le territoire laissé à la jouissance des tribus ainsi can
tonnées totalisait 2.565 hectares pour une population totale de 330 habitants 15.
Une tension s'ensuivit, surtout parmi les tribus catholiques. Une résistance
sourde allant jusqu'au refus de payer l'impôt de capitation se fit jour. Attitude
qui du moins pour certains cas particuliers avait été suggérée par les Pères. On
cria au scandale. De très vives polémiques s'élevèrent à cette occasion. L'agitation
s'étendit, les colons s'émurent, le Gouverneur fut saisi de l'affaire, et tout heu
reux d'intervenir, ordonna une enquête, et lui donna le maximum de publicité 16.
L'examen du procès-verbal permet de saisir la complexité de toute cette affaire
où viennent à tout moment interférer des questions de personnes. Un élément
capital du dossier, les déclarations des colons, met en lumière l'antagonisme pro
fond qui, à deux ou trois exceptions près, les opposait aux Pères. Les raisons de
cet antagonisme tournent autour d'un problème de main-d'œuvre, et peuvent se
schématiser ainsi.
Selon les colons, les Pères font de l'obstruction pour les empêcher de s'établir
et conserver le monopole de leur influence sur les indigènes. Cette obstruction se
fait de la façon suivante : on interdit aux indigènes catholiques de venir travailler
chez les colons désignés à ceux-ci comme « païens », c'est-à-dire qui n'ont pas la
chance de plaire à la Mission. On espère ainsi les décourager et les obliger à repart
ir. Il y aurait même collusion entre la Mission et certains colons « bien-pensants »,
pour évincer les autres et se partager leurs terres 17. Pour preuve des manœuvres
des missionnaires : la plupart des colons doivent travailler avec les autochtones
non convertis qui sont plus dociles et plus travailleurs. Aussi ces tribus non-cathol
iques sont celles qui ont le plus d'argent, et elles ne font aucune difficulté pour
payer l'impôt de capitation. Quant aux catholiques deux raisons expliquent leur
manque de numéraire : ils refusent de travailler avec les colons, et se font exploiter
par les Pères qui les paient fort peu et surtout « avec des bénédictions ».
A ces accusations qui, rappelons-le émanent de la quasi-totalité des colons
établis dans ces parages à deux ou trois exceptions seulement, les Pères s'ils
admettent implicitement le fait, s'efforcent de le justifier.
Selon eux, le motif religieux n'a jamais servi de critère pour établir un dis
tinguo quelconque entre les colons, mais seulement la façon dont ils traitaient les
indigènes. Or, nombre de colons ne paient pas leurs travailleurs, ou les paient en
15. Delignon, Les aliénations de terres et la colonisation libre Agricole en Nouvelle-
Calédonie. Paris, 1898, p. 123 et 168-69.
16. L'affaire fit grand bruit jusqu'en France où elle eut de larges échos dans la presse,
provoquant une interpellation au Sénat et le voyage d'un inspecteur des colonies. (Cf.
Journal Officiel de la Nouvelle-Calédonie du 6 janvier 1900).
17. Une autre interprétation, plus mercantiliste, a été donnée par certains colons,
à savoir : c'est la crainte d'une concurrence commerciale qui aurait brisé le monopole de
leur trafic avec les tribus, qui aurait poussé les Pères à décourager les colons (M. B., op.
cit., p. 71-73). 120 SOCIÉTÉ DES OCÉANISTES
alcool 18. On le voit, la Mission ne se veut pas contre quelque chose, mais entend
défendre d'abord les intérêts de ses protégés en même temps que les siens propres.
Dans toutes ces controverses où les procès d'intention tiennent une grande place,
transparaît le climat passionné de l'époque. Il faut faire abstraction de ce qu'il
peut y avoir de « clochemerlesque » dans ce petit monde fermé où les querelles
de personnes et les moindres événements peuvent prendre une ampleur dérai
sonnable. Un peu de recul devrait nous permettre une meilleure appréciation
des faits.
Que la Mission ait souvent profité du concours bénévole ou sollicité des tr
ibus qu'elle avait sous sa coupe est probable. L'Asile de Saint-Léonard, refuge de
vieux libérés impotents, vivait surtout de l'aide que lui apportaient les indigènes
de la Tiwaka, et il en était ainsi de la plupart des établissements maristes 19.
Que la Mission ait vu parmi les colons de Feillet une concurrence d'autant plus
redoutable pour elle que certains d'entre eux pouvaient fort bien professer un
anticléricalisme d'actualité et, qu'elle ait cherché à « boycotter » ceux qui lui sem
blaient particulièrement hostiles, en jouant contre eux de son influence sur les
tribus catholiques, est également de bonne guerre 20. Mais n'oublions pas que la
défiance à l'égard du blanc corrupteur, qui datait des premiers santaliers, resta
de tout temps l'une de ses marottes. Et ceci contribue à expliquer peut-être la
quasi-unanimité des témoignages portés contre elles. Les colons, de leur côté,,
n'étaient pas nécessairement tous des philantropes, et venus pour occuper le pays
et le mettre en valeur, ce résultat seul comptait.
Quant à la plus grande docilité des tribus restées animistes elle peut fort bien
marquer aussi qu'elles étaient sans soutien devant l'administration colonisatrice,
parce que rien ne s'interposait entre elles et le gendarme.
Ainsi la réalité apparaît-elle plus complexe que ne le laisseraient supposer les
accusations portées de part et d'autre. Les intérêts respectifs jouèrent une grande
part dans ce conflit. Mais au-delà des mesquineries réciproques, l'antagonisme
reposait en fait sur un malentendu bien plus grave qui donnait au même mot un
sens différent. Pour le colon comme pour l'administrateur ou le gouverneur, l'i
ndigène est un occupant gênant, monopolisant des terres que gaspillent ses longues
jachères ; au mieux un auxiliaire corvéable, une main-d'œuvre à utiliser, d'ailleurs
condamnée à disparaître par extinction de la race. Pour la Mission l'autochtone
est au contraire la raison d'être. Vivant à son contact direct, elle a vu de l'autre
rive le traumatisme profond du cantonnement et les dangers de la détribalisation.
On ne peut s'étonner qu'elle ait réagi, prônant une résistance passive et sans vio
lence, dont le refus du travail et le refus de l'impôt de capitation ne sont que les
manifestations les plus spectaculaires.
Cette position irréprochable dans son principe n'était pas exempte d'arrière-
pensées. Les Pères en tiraient un argument persuasif en faveur de la christianisa-
tion. N'a-t-on pas rapporté que le R. P. Berne assortissait ses sermons de l'assu-
18. L'enquête de gendarmerie ordonnée par le Gouverneur ne put retenir cette charge.
Ce qui laisse entendre que les véritables raisons étaient autres, en l'occurence le « mauvais
exemple » que pouvaient donner les colons non-pratiquants aux néophytes, et la crainte
que cette abstention ne devienne contagieuse.
19. Cf. Rivière, L'asile de Saint-Léonard en Nouvelle-Calédonie. Revue Pénitentiaire,
Paris, 23e Année, 1899, p. 1262-1263.
20. Mgr Fraysse lui-même paraît admettre implicitement le fait quand il écrit : « Comb
ien je voudrais que toutes nos tribus catholiques fussent avoisinées par des familles labo
rieuses attachées aux pratiques de la religion ; je prendrais volontiers l'engagement de
leur garantir, en retour du bien que produirait leur bon exemple, l'estime et même le con
cours de nos néophytes comme travailleurs... » La colonisation en Nouvelle-Calédonie ;
réponse au R.P. Piolet. Quinzaine Coloniale, Paris, 25 févr., 1898. MISSION MARISTE EN NOUVELLE-CALÉDONIE 121 LA
rance que le gouvernement ne prendait pas leurs terres aux tribus qui seraient
catholiques. Argument de poids qui fut à l'origine de certaines conversions 21.
L'affaire de Tiéti allait avoir pour la Mission des conséquences considérables.
Feillet convaincu de la duplicité des Pères leur déclara une guerre sans merci 22.
Tout lui fut bon pour chercher à les évincer de l'île. Il protesta a Paris, auprès
du Gouvernement, et jusqu'à Rome, provoquant une inspection du Père Visiteur
de Sydney. Ne pouvant obtenir comme il le souhaitait, le remplacement des Maristes
par un clergé séculier, il multiplia brimades et vexations, sécularisant l'évêché
et forçant l'évêque à trouver refuge à Saint-Louis, mettant des entraves à la libre
circulation des catéchistes dans les tribus, et chose plus importante encore, ouvrant
la Grande-Terre aux « natas » protestants.
L'ironie du sort voulait donc que l'attitude de la Mission débouchât, dans
les toutes dernières années du siècle, sur le péril qu'elle avait réussi à éviter ci
nquante ans plus tôt. Péril d'autant plus inquiétait pour elle qu'en 1900, le visage
du protestantisme ne s'identifie plus avec la cause anglaise avec laquelle il s'était
longtemps confondu. La London Missionary Society avait opportunément passé
le relais à la Société des Missions Evangéliques de Paris, et par conséquent levé
l'hypothèque. Les Maristes perdaient ainsi leur monopole de fait, et les années
qui s'ouvrent avec le siècle s'annoncent difficiles.
XXe SIÈCLE : CONCURRENCE PROTESTANTE
ET PROMOTION AUTOCHTONE
Les protestants avaient été les premiers à toucher l'archipel calédonien. Dès
1834, le grand é\angélisateur du Pacifique central, John William, avait envoyé
des catéchistes samoans dans les Loyauté et dans le sud de la Grande-Terre, à
Goro et dans l'île des Pins. Ils ne devaient parvenir à prendre pied solidement
qu'à Mare et à Lifou, ailleurs ne faisant que préparer la voie à la pénétration
catholique. Une nouvelle tentative pour s'implanter sur la Grande-Terre au Port-
Saint- Vincent en 1840 devait se solder par un nouvel échec. Depuis, la Mission
protestante, animée par les pasteurs anglais, s'était développée aux Loyauté,
non sans heurts avec les Pères catholiques et l'administration. Elle n'avait jamais
renoncé à s'établir sur la Grande-Terre. Mais elle s'était heurtée au refus des gou
verneurs successifs, enclins à la considérer comme le « cheval de Troie de l'i
nfluence anglaise ».
Feillet vit dans cette manœuvre un moyen d'affaiblir la Mission Mariste. Il
donna son accord et l'événement fut célébré par la presse républicaine comme
une victoire de la liberté de conscience 23.
Dans les dernières années du xixe siècle, les « natas loyaltiens commencèrent
à prospecter la grande île. Ils réussirent à s'établir à Houaïlou et sur la côte nord-
ouest entre Gatope et Tiabet, convertissant d'abord les tribus qui échappaient
encore à l'influence catholique. Plus tard, à partir de ces premiers impacts côtiers,
1s devaient atteindre les villages montagnards de la haute Chaîne.
21. C'est ainsi que lors de l'inauguration de l'église de Tyé, le Père Stéphane Berne
aurait emporté la conversion du chef Kela.
22. Feillet avait une certaine propension à taxer de « clérical » tout ce qui s'opposait
à sa politique. Le Goupils lui-même, ex-normalien et colon repenti, doit se défendre de
cette épithète dont le gratifie le gouverneur avec lequel il était entré en conflit. (Com
ment on cesse d'être colon. Six années en Nouvelle-Calédonie, Paris, 1910).
23. Pinon, La France des Antipodes. Revue des Deux Mondes, 15 avr. 1900, p. 809.

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