La peinture murale minoenne, III. Méthodes et techniques d'exécution - article ; n°1 ; vol.125, pg 41-66

De
Bulletin de correspondance hellénique - Année 2001 - Volume 125 - Numéro 1 - Pages 41-66
This last part of the study of materials and techniques used in Minoan wall-painting discusses the execution of the actual decoration itself. After a brief reminder of our knowledge of the status of the artist and his principal tools, the main stages of the process of execution are described. It thus appears that the number and connection of these différent phases, as well as the painting techniques themselves, depend on the nature of medium used: chalk or cernent. For the identification of the latter, the author proposes a new method, combining macro- and microscopic observations, and using physico-chemical characterisation analyses.
Cette dernière partie de l'étude consacrée aux matériaux et aux techniques mis en œuvre dans la peinture murale minoenne traite de la réalisation du décor proprement dit. Après un bref rappel de nos connaissances à propos du statut de l'artiste et de ses principaux outils, sont décrites les principales étapes d'exécution. Il apparaît ainsi que le nombre et l'enchaînement de ces différentes phases, tout comme les techniques de peinture elles-mêmes, dépendent de la nature du liant utilisé (chaux ou ciment). Quant à l'identification de ces dernières, l'auteur propose une nouvelle méthode, alliant observations macro- et microscopiques, et recours aux analyses physico-chimiques de caractérisation.
Το τελευταίο αυτό μέρος της μελέτης πάνω στα υλικά και τις τεχνικές που χρησιμοποιήθηκαν στη μινωική επιτοίχια ζωγραφική επικεντρώνεται στον τρόπο εκτέλεσης του διακόσμου, τα κύρια στάδια του οποίου περιγράφονται μετά από μια σύντομη αναφορά σε όσα γνωρίζουμε για την κοινωνική θέση του καλλιτέχνη και τα βασικά εργαλεία του. Προκύπτει ότι ο αριθμός και η διαδοχή των διαφόρων φάσεων της εκτέλεσης, όπως και οι ίδιες οι τεχνικές της ζωγραφικής, εξαρτώνται από τη φύση του συνδετικού υλικού (ασβέστης ή σιμεν- τοκονίαμα). Όσο για τον προσδιορισμό των τελευταίων, προτείνεται μια νέα μέθοδος που συσχετίζει μακρό- και μικροσκοπικές παρατηρήσεις, καθώς και φυσικοχημικές αναλύσεις.
26 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : lundi 1 janvier 2001
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Alain Dandrau
La peinture murale minoenne, III. Méthodes et techniques
d'exécution
In: Bulletin de correspondance hellénique. Volume 125, livraison 1, 2001. pp. 41-66.
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Dandrau Alain. La peinture murale minoenne, III. Méthodes et techniques d'exécution. In: Bulletin de correspondance
hellénique. Volume 125, livraison 1, 2001. pp. 41-66.
doi : 10.3406/bch.2001.7135
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bch_0007-4217_2001_num_125_1_7135Abstract
This last part of the study of materials and techniques used in Minoan wall-painting discusses the
execution of the actual decoration itself. After a brief reminder of our knowledge of the status of the artist
and his principal tools, the main stages of the process of execution are described. It thus appears that
the number and connection of these différent phases, as well as the painting techniques themselves,
depend on the nature of medium used: chalk or cernent. For the identification of the latter, the author
proposes a new method, combining macro- and microscopic observations, and using physico-chemical
characterisation analyses.
Résumé
Cette dernière partie de l'étude consacrée aux matériaux et aux techniques mis en œuvre dans la
peinture murale minoenne traite de la réalisation du décor proprement dit. Après un bref rappel de nos
connaissances à propos du statut de l'artiste et de ses principaux outils, sont décrites les principales
étapes d'exécution. Il apparaît ainsi que le nombre et l'enchaînement de ces différentes phases, tout
comme les techniques de peinture elles-mêmes, dépendent de la nature du liant utilisé (chaux ou
ciment). Quant à l'identification de ces dernières, l'auteur propose une nouvelle méthode, alliant
observations macro- et microscopiques, et recours aux analyses physico-chimiques de caractérisation.
περίληψη
Το τελευταίο αυτό μέρος της μελέτης πάνω στα υλικά και τις τεχνικές που χρησιμοποιήθηκαν στη
μινωική επιτοίχια ζωγραφική επικεντρώνεται στον τρόπο εκτέλεσης του διακόσμου, τα κύρια στάδια του
οποίου περιγράφονται μετά από μια σύντομη αναφορά σε όσα γνωρίζουμε για την κοινωνική θέση του
καλλιτέχνη και τα βασικά εργαλεία του. Προκύπτει ότι ο αριθμός και η διαδοχή των διαφόρων φάσεων
της εκτέλεσης, όπως και οι ίδιες οι τεχνικές της ζωγραφικής, εξαρτώνται από τη φύση του συνδετικού
υλικού (ασβέστης ή σιμεν- τοκονίαμα). Όσο για τον προσδιορισμό των τελευταίων, προτείνεται μια νέα
μέθοδος που συσχετίζει μακρό- και μικροσκοπικές παρατηρήσεις, καθώς και φυσικοχημικές αναλύσεις.La peinture murale minoenne
III. L'artiste au travail :
méthodes et techniques d'exécution
par Alain Dandrau
Cet article constitue le troisième — et dernier — volet de l'étude consacrée aux maté
riaux et aux techniques mis en œuvre dans la peinture murale minoenne. Après une première
partie ayant trait aux matières colorantes1 et une deuxième abordant la nature des enduits2, il
convient d'achever cette revue d'ensemble en traitant des questions liées à l'exécution de la pein
ture proprement dite. Fidèle à la méthode utilisée jusque-là, je prendrai soin de comparer sy
stématiquement les données bibliographiques existant sur le sujet3 aux observations faites sur le
terrain et sur le matériel déposé dans les apothèques de Malia, ou bien aux résultats des analyses
1 A. Dandrau, « La peinture murale minoenne, I. La palette du Autres abréviations utilisées :
peintre égéen et égyptien à l'Âge du Bronze. Nouvelles don Aegean Painting = S. Immerwahr, Aegean Painting in the Bronze
nées analytiques», BCH 123 (1999), p. 1-41 (désormais cité : Age (1990).
Couleurs). On pourra y adjoindre quelques publications récentes Fresco - D. Evely (dir.), Fresco : A Passport into the Past.
à propos de matières colorantes utilisées en Egypte pharao Minoan Crète through the Eyes of Mark Cameron (1999).
nique ou dans les Cyclades à l'Âge du Bronze : A. El GORESY, Matériaux = A. Dandrau, La construction en terre dans le
« Polychromatic Wall Painting Décorations in Monuments of monde égéen protohistorique : les matériaux et leurs pro
Pharaonic Egypt : Compositions, Chronology and Painting Tech priétés. Thèse, Université de Paris I-Panthéon-Sorbonne
niques », in Thera, p. 49-70 ; L. Lee, S. Quirke, « Mater (1997).
ials », in P. T. Nicholson, I. Shaw (éds), Ancient Egyptian Minoan Architecture = J. Shaw, Minoan Architecture : Materand Technology (2000), p. 104-120 ; V. Perdikatsis, ials and Techniques, ASAA 33 (1971), p. 5-256.
Painted Signs = M. A. S. Cameron, «The Painted Signs on V. Kilikoglou, S. Sotiropoulou, E. Chryssikopoulou, « Physi-
cochemical Characterisation of Pigments from Theran Wall Fresco Fragments from the "House of the Frescoes" », Kad-
Paintings», in Thera, p. 103-118. mos 7 (1968), p. 45-64.
2 A. Dandrau, « La peinture murale minoenne, II. La product PM I à IV = A. Evans, The Palace ofMinos at Knossos (1921-
ion des enduits : matériaux et typologie», BCH 124 (2000), 1935).
p. 75-97 (désormais cité : Enduits peints). Thera = S. Sherrar (éd.), The Wall Paintings of Thera, Pro-
3 La dernière étude — fondamentale — sur le sujet date d'une ceedings of the First International Symposium, Thera 30
trentaine d'années. Il s'agitde celle de M. A. S. Cameron, R. August-4 September 1997 (2000).
E. Jones, S. Philippakis, « Scientific Analysis of Minoan Fresco
Samples from Knossos», ABSA 72 (1977), p. 121-184 (désor
mais cité Knossos).
BCH 125 (2001) 42 ALAIN DANDRAU
physico-chimiques que j'ai pu effectuer sur dix-sept fragments d'enduits peints provenant d'Am-
nissos, Cnossos, Haghia Triada, La Canée et Malia (tableau l)4.
En ce qui concerne la chronologie, la majorité de ces échantillons date du Néopalatial
(MM IIIB-MR IB, ca 1650-1450 av. J.-C.) : il s'agit donc là d'un matériel proprement minoen5.
Seuls deux d'entre eux (éch. 18 et 10) sont respectivement attribuables au Protopalatial (MM II,
ca 1800-1750 av. J.-C.) et au Post-palatial (MR III, ca 1400-1100 av. J.-C).
ÉCHANTILLONS SITE LOCALISATION DATATION
1 (BDX 3195) Amnissos ? MR IB
2 (BDX 3175)
4 (BDX 3181) MM IIIB
— « Maison des 5 (BDX 3185)
Cnossos Fresques » MRIA 6 (BDX 3186)
7 (BDX 3187) (1650-1500)
8 (BDX 3188)
« Aire du Taureau 9 (BDX 3191)
en relief» MR III (1400-1100) 10 (BDX 3193)
11 (BDX 3201) Haghia Triada «villa, cassa 333» ?
12 (BDX 2772)
13 (BDX 2773)
14 (BDX 2774) La Canée Rue Daskalogiani MR 1
15 (BDX 2775) (« bassin lustral » ?) (1600-1450)
16 (BDX 2776)
17 (BDX 2777)
18 Malia Quartier Mu (1 23) MM II (1800-1700)
Tableau 1. Caractéristiques principales (provenance, localisation, datation du contexte de découverte et référence du
laboratoire [BDX]) des dix-sept enduits analysés. Dans un souci de continuité, et afin d'en simplifier la lecture, les numéros
des fragments sont les mêmes que ceux utilisés jusqu'à présent (cf. notamment Couleurs, tableaux 1 et 2, p. 3 et 6-7).
C'est ce qui explique pourquoi l'échantillon 3 n'apparaît pas ici, l'étude de sa technique d'exécution n'ayant pas été
réalisée. Quant à l'échantillon 18 provenant de Malia, il ne possède pas de référence de laboratoire. Il a en effet été étudié
à part, dans le cadre de ma thèse de troisième cycle (NB : les dates sont bien évidemment exprimées en années av. J.-C.).
4 La majorité de ces fragments (Amnissos, 1 éch. ; Cnossos, 5 Ce faisant, j'opère une nette distinction entre les périodes
« minoenne » stricto sensu (antérieure au MR II) et « créto-mycé- 8 éch. ; Haghia Triada, 1 éch. ; La Canée, 6 éch.) ont été étu
diés au laboratoire du Centre de Recherche en Physique Appl nienne» (à partir du MR II). Pour une chronologie de la pein
iquée à l'Archéologie (CRPAA), dans le cadre de mes travaux ture minoenne en général, et cnossienne en particulier, cf.
de maîtrise et de DEA de l'université Michel de Montaigne- M. S. HOOD, «The Wall Paintings of Crète», in Thera, p. 21-
Bordeaux III {Couleurs, p. 1, n. 4). Seul l'échantillon prove 32, et «Cretan Fresco Dates», ibid., p. 191-207.
nant de Malia a été analysé au Centre de Spectrométrie Infr
arouge (dir. F. Frohlich) du Muséum national d'Histoire naturelle
(Enduits peints, p. 75-76, n. 4).
BCH 125 (2001) PEINTURE MURALE MINOENNE. III 43 LA
Étude analytique
Méthodologie
Le matériel étudié est constitué de dix-sept fragments d'enduits muraux offrant l'aspect
de masses informes de quelques mm2 à plusieurs cm2 de superficie. Dans la mesure où seules
les techniques d'application de la peinture m'intéressaient, les échantillons sélectionnés étaient
tous revêtus d'une couche picturale6 parfaitement identifiable à l'œil nu (fig. 3, p. 50)7. Après
avoir été nettoyés à l'aide d'un scalpel et d'un coton doux imbibé d'eau déminéralisée, ils ont
été étudiés grâce à des méthodes et des techniques de caractérisation prenant en compte la nature
essentiellement minérale des matières colorantes et des couches-supports8. Une fois ces deux
types de composants caractérisés, l'identification des techniques de peinture a pu véritablement
débuter. En premier lieu, la surface peinte des fragments a été minutieusement observée. Dans
un second temps, les échantillons ont été systématiquement indurés dans de la résine afin de
pouvoir être débités en fines lamelles dans le sens de leur épaisseur, ceci dans le but d'obtenir
une « coupe » rendant visible la totalité des couches constitutives9.
L'observation de la surface peinte des enduits s'est effectuée à l'aide d'une loupe binoculaire à
effet zoom (type Olympus SZH) éclairée par un jeu de fibres optiques (Schott) dispensant une lumière
de type halogène. Comme son nom l'indique, elle est équipée de deux optiques indépendantes qui
fournissent une vision stéréoscopique donnant une impression de relief. Cette caractéristique, alliée
aux forts grossissements de l'appareil (x 2 à χ 128), permet de varier les plans d'étude de façon à
obtenir une bonne image de la surface considérée. Mais pour ce qui est de la nature et de l'agenc
ement des matériaux, la loupe binoculaire se révèle très rapidement insuffisante, obligeant à passer à
une échelle d'analyse supérieure, en l'occurrence au microscope électronique à balayage (MEB).
L'emploi de ce dernier permet en effet d'obtenir des images à haute résolution (grossissement χ 12
à χ 300 000) restituées par balayage de la surface de l'échantillon préalablement métallisé à l'or ou au
carbone ; l'application d'un mince voile de ces éléments facilite l'évacuation des charges électroniques
accumulées en surface. Enfin, le MEB utilisé (JEOL 820) étant équipé d'un détecteur silicium-lithium
(analyseur multicanal LINK), j'ai pu procéder à l'analyse élémentaire qualitative des différentes couches
picturales par fluorescence X en dispersion d'énergie (F-X). Cette méthode fournit, en même temps
que les images, le spectre des principaux constituants élémentaires de la surface étudiée, ainsi que la
distribution au sein de cette surface d'un atome en particulier choisi dans le spectre (cartographie él
émentaire). C'est essentiellement grâce à cette possibilité que les derniers doutes concernant l'identif
ication des techniques picturales ont pu définitivement être levés {infra, p. 58, 62-64).
Pour des raisons techniques, les atomes de numéro atomique inférieur à Ζ = 1 1 (Na, le sodium)
ne peuvent pas être détectés à l'aide de cet équipement ; c'est notamment le cas du lithium (Li, Ζ
β « Pour la science des matériaux, une couche picturale est un 7 Les photographies des fragments étudiés au CRPAA de Bor-
matériau coloré déposé sous forme de film mince sur un sup- deaux ont déjà été publiées in Couleurs, p. 4, fig. 1 (à Γ ex
port, dans le but de le protéger, ou de le dissimuler tout en ception notable de l'échantillon 3), et p. 5, fig. 2.
satisfaisant à des critères esthétiques » (F. Delamare, « La phy- 8 Couleurs, p. 5 et 7-8 ; Enduits peints, p. 77-78.
sique des couches picturales », in Datation-caractérisation des 9 Enduits peints p. 79, fig. 2.
peintures pariétales et murales, PACT 17 [1987], p. 174-175).
BCH 125 (2001) 44 ALAIN DANDRAU
= 3), du carbone (C, Ζ = 6) ou de l'oxygène (Ο, Ζ = 8). En revanche, sont détectés sans difficulté
tous les éléments à partir du magnésium (Mg, Ζ = 12), tels que l'aluminium (Al, Ζ = 13), le sil
icium (Si, Ζ = 14), le potassium (Κ, Ζ = 19), le calcium (Ca, Ζ = 20) ou encore le fer (Fe, Ζ = 26).
Résultats
La conjugaison des observations réalisées à la loupe binoculaire sur la surface des enduits
et des cartographies élémentaires réalisées au MEB sur les coupes des fragments a permis de
mettre en évidence l'emploi, par les artistes minoens, d'au moins trois techniques picturales
(tableau 2) :
— une technique que je qualifie, à défaut de terme consacré, d'« hydratation » ;
— la vraie fresque (buonfresco) ;
— une technique a secco, nécessitant certainement l'emploi d'un liant carbonate.
ÉCHANTILLON BINOCULAIRE (CP) MEB (CP) TECHNIQUE
« Hydratation » 13 absence 0
18 de Ca
7 1. surface non visible ? /
2.0
1 pas de 0
5 traces de lissage Ca dans A secco
8 la cp, mais
12 ligne incisée, traces de lissage au-dessus
16 ligne incisée, détachement de la cp
par plaques, traces de lissage
2
4 0
β
9 ligne imprimée, traces de lissage omniprésence
10 0 du Ca Buon fresco
11
14
15 traces de lissage
17
Tableau 2. Synthèse des observations à la loupe binoculaire et des analyses au microscope électronique à balayage (MEB)
réalisées sur les couches picturales (cp) des dix-sept enduits peints analysés. Au MEB, seule la localisation (au sein ou au-
dessus de la cp) de l'élément calcium (Ca) a permis de déterminer avec certitude quelles ont été les techniques de peinture
mises en œuvre par les artistes minoens.
BCH125 (2001) PEINTURE MURALE MINOENNE. III 45 LA
Chacune de ces trois techniques sera détaillée dans les pages qui suivent (infra, p. 56-64).
Avant d'en arriver là, et afin de respecter ce qu'a dû être la logique du travail du peintre, il me
paraît indispensable d'aborder toutes les étapes permettant d'aboutir à l'exécution de la pein
ture proprement dite, de l'application de l'enduit à celle de la couleur, en passant par la mise en
place d'un système de repères ou d'un dessin préparatoire. Mais tout d'abord, place à l'artiste !
L'artiste minoen au travail
Le peintre, cet inconnu
II est difficile de savoir à quoi correspond exactement Xa-ro-po des tablettes — ou plutôt de
l'unique document trouvé jusqu'à présent — en linéaire B10. La majorité des spécialistes y recon
naît le peintre lui-même. Cependant, certains font justement remarquer que ce terme dérive de la
même racine que le verbe αλείφω, «enduire»11. Cela signifie-t-il que Xa-ro-po n'est pas celui que
l'on croit ? Ou bien que les Mycéniens ne faisaient aucune différence entre l'individu chargé d'en
duire le mur et celui affecté à sa décoration ? En fait, force est d'admettre que nous n'en savons rien.
Au mutisme des textes s'ajoute l'absence totale de représentations de l'artiste minoen ou
mycénien au travail. Au contraire de l'Egypte pharaonique, qui nous a livré nombre de scènes
d'atelier (figurant principalement sur les parois des tombes, en particulier celle de Rekhmirê à
Thèbes [n° 100])12, il faut bien reconnaître que l'ensemble de nos connaissances concernant le
monde égéen n'est en fait que le fruit d'observations sur le matériel toujours, de supputations
parfois. Les raisons de ce manque de documentation sont multiples (nature périssable des arte
facts, hasard des découvertes, etc.). Cependant, la cause principale réside indubitablement dans
les programmes iconographiques propres à l'art minoen, résolument tourné vers la nature et le
sacré, au détriment du profane et des scènes de la vie de tous les jours13. Peut-être faut-il égal
ement y voir les conséquences de la condition de l'artiste14. On remarque en effet que, parmi les
autres corps de métiers, le peintre est l'un des rares à ne pas bénéficier du statut de wa-na-ka-
te-ro, de « royal», c'est-à-dire d'appartenance à la Maison du roi (wa-na-ka)15. Mais là encore,
peut-être de futures découvertes viendront-elles combler cette lacune.
10 II s'agit d'une tablette trouvée au palais de Pylos (PY An 14 En effet, à l'instar cette fois-ci de l'Egypte et du Proche-
199.2). Orient à la même époque, il semble que le peintre — pour ne
11 P. Chantraine, Dictionnaire étymologique de la langue parler que de lui — ait été plus proche de l'artisan que de
grecque. Histoire des mots (1968). Cela élimine, de fait, les l'artiste, de l'anonyme que de la célébrité (très nombreuses
peintres sur vases ou sur larnakes, sans que l'on sache pour références in R. Laffineur, Ph. Betancourt (éds), ΤΕΧΝΗ.
autant s'il s'agissait ou non des mêmes personnes (cf. Aegean Craftsmen, Craftswomen and Craftsmanship in the Aegean
Painting, p. 19). Bronze Age, Proceedings ofthe 6th International Aegean Confe-
12 Nombreuses références et images in P. T. Nicholson, rence, Philadelphie, 18-21 April 1996, Aegaeum 16 (1997).
I. Shaw (éds), Ancient Egyptien Materials and Technology 15 P. Carlier «À propos des artisans wa-na-ka-te-ro», in E. DE
(2000). MlRO, L. Godart, A. Sacconi (éds), Atti e Memorie del Secondo
13 L. Kontoru-Papadopoulou, Aegean Frescoes of Religious Congresso Internazionale di Micenologia, Roma-Napoli, 14-20
Character, SIMA 117 (1996) ; Painting, p. 59-62. ottobre 1991 (1996), p. 569-580.
BCH125 (2001) ALAIN DANDRAU 46
Nous n'en savons pas plus sur les modalités qui régissaient le travail du peintre, que ce
soit dans son organisation (personnalité du commanditaire ou du « patron », établissement des
programmes iconographiques, « écoles » de peinture, etc.)16 ou sa mise en œuvre. Tout juste se
risque-t-on à supposer l'existence de spécialistes chargés de représenter, en partie ou en totalité,
les éléments végétaux, les animaux, les costumes, etc.17 C'est sans doute ce qui explique pour
quoi aucune « main », aucun artiste n'a jusqu'à présent pu être individualisé avec certitude18, à
l'exemple de ce qui se fait parfois en histoire de l'art et notamment dans le domaine de la sculp
ture cycladique19.
Le matériel à peindre
Contrairement à l'Egypte, aucun matériel de peinture datant de l'Age du Bronze — hor
mis quelques vases contenant de quoi enduire les murs, ou des pigments sous forme de mélange
prêt à l'emploi, de boulettes ou de blocs de matière brute20 — n'a été retrouvé dans le monde
égéen : nous en sommes donc là aussi réduits à de simples hypothèses. Alors que l'artiste pha
raonique n'avait apparemment à sa disposition, en guise de pinceaux, que des calâmes dont il
mâchait l'extrémité ou de petites brosses faites de fibres de palmiers liées pour couvrir les grandes
surfaces21, il semble que son homologue minoen usait de véritables pinceaux. C'est du moins
ce que l'on peut déduire de l'étude de surface réalisée sur quelques enduits trouvés à La Canée.
On y distingue en effet des traces d'application de la couleur caractéristiques de pinceaux ainsi
que, miraculeusement conservé, un poil vraisemblablement d'origine animale (fig. 4, p. 50).
Quant aux couleurs prêtes à l'emploi, elles étaient contenues dans de petits bols en terre
cuite ou, dans certains cas, simplement déposées sur des tessons céramiques, voire des coquillages
comme en Egypte, beaucoup plus faciles à manier et que l'on pouvait jeter après utilisation.
Mais, là encore, le mobilier exhumé fait défaut22.
A la liste du matériel à peindre si rapidement évoqué, il convient d'ajouter un certain
nombre d'outils qui, sans faire expressément partie de l'équipement de base de l'artiste, contri-
16 Voir notamment R. HÀGG, « Pictorial Programmes in Minoan Bronze Age (1987), p. 128-129 ; C. RENFREW, The Cycladic
Palaces and Villas ? », in P. DARCQUE, J.-C. Poursat (éds), L'ico- Spirit (1991), p. 108-116.
nographie minoenne, BCH Suppl. 11 (1985), p. 209-217 ; 20 Fresco, p. 161.
Aegean Painting, p. 18-19 ; F. Blakolmer, « Minoan Wall-Pain- 21 Toutankhamon et son temps, catalogue d'exposition du
ting : The Transformation of a Craft into an Art Form », Aegaeum Petit-Palais, Paris (1967), p. 54-55 ; D. LE Fur, « Les pigments
16, op. cit. (supra, n. 14), p. 95-105 ; M. C. Shaw, « Aegean dans la peinture égyptienne », in Pigments et colorants de l'An-
Sponsors and Artists : Reflections of their Rôles in the Pat- tiquité et du Moyen Âge, Colloque international du CNRS,
terns of Distribution of Thèmes and Representational Conven- Orléans 1990 (1990), p. 187,. fig. 3 ; P. T. Nicholson, I. Shaw
tions in the Murais», Ibid., p. 481-503; P. Militello, Haghla (éds.), op. cit. (supra, n. 12), p. 238, 259, 346, 367, 617-
Triada, I. Gli affreschi (1998), p. 236-239. 620.
17 Aegean Painting, p. 17 et n. 21. 22 II est en effet difficile de considérer les palettes et les
18 Cf. cependant Fresco, p. 164-167. broyeurs — destinés à écraser des matières colorantes fai-
19 P. Getz-Preziosi, «Le "Maître de Goulandris" », in sant office de cosmétiques — trouvés dans les tombes cir-
Chr. Doumas (éd.), L'art des Cyclades dans la collection culaires de la Messara comme faisant partie du matériel du
N. P. Goulandris, Catalogue d'exposition du Grand-Palais, peintre (K. Branigan, The Tombs of Mesara [1970], p. 83).
Paris (1983), p. 45-49 ; R. L. N. Barber, The Cyclades in the
BCH 125 (2001) LA PEINTURE MURALE MINOENNE. III 47
buent à la réalisation du décor. Je veux notamment parler d'instruments de géomètre comme le
compas ou l'équerre, ou encore d'objets destinés à lisser la surface des murs.
L'usage du compas est clairement attesté à Cnossos, où il a servi à tracer les cercles préf
igurant le dessin de motifs spirales23. Le soin apporté à un tel décor n'est pas sans poser la ques
tion de l'existence de carnets de modèles. Il est difficile de savoir, compte tenu de la profonde
impression de liberté qui se dégage des œuvres mises au jour jusqu'à présent, si de tels docu
ments — s'ils ont jamais existé — ont essentiellement concerné le répertoire de motifs non figu
ratifs (rosettes, spirales, etc.) que l'on retrouve sur l'ensemble des sites égéens à l'Age du Bronze24.
L'utilisation de l'équerre, quant à elle, est plus que probable. En effet, comme en Egypte25,
le peintre minoen a parfois établi un quadrillage dessiné suivant ce qui semble avoir été un canon
idéal des proportions des figures humaines de grande taille26. Ces réseaux de lignes étaient tra
cés au couteau ou à l'aide de tout autre objet tranchant27.
Bien que l'on ignore si le peintre et la personne chargée d'enduire les murs ne faisaient
qu'un {supra, p. 45), on ne peut soustraire de cette liste du matériel à peindre tous les instr
uments utilisés pour appliquer le revêtement ou en polir la surface. Si les outils en bronze —
truelles ou spatules — ne posent a priori aucun véritable problème d'identification28, il en va
tout autrement pour quelques autres, notamment les fameux « stone floats », dont il me paraît
hautement improbable que les plus lourds d'entre eux, contrairement à ce que l'on pense cou
ramment29, aient pu faire office de lissoirs pour les murs. En effet, pour ce qui est de ces der
niers, leur poids autant que leurs dimensions ne me paraissent pas adaptés au travail qui consist
ait à les manier, souvent durant des heures, à la surface de murs dont certains excédaient deux
mètres de hauteur. À moins de décréter que les ouvriers chargés de cette opération étaient chois
is en fonction de leur forte musculature, il me semble plus raisonnable de reconnaître dans ces
beaux objets en pierre polie des lissoirs, certes, mais destinés à tasser et à régulariser la surface
des sols enduits.
23 Fresco, p. 156. 264 ; E. Guralnick, « Proportions of Painted Figures from
24 Aegean Painting, p. 21-28, 99, 141-146. Thera», in Thera, p. 173-189). En ce qui concerne l'art pictu-
25 J. Weingarten, « Measure for Measure : What the Palaikas- rai, M. Cameron a pu proposer, après moult hésitations, le
tro Kouros Can Tell Us about Minoan Society», in R. Laffineur, recours à un tel système, mais uniquement à Cnossos et seu-
W.-D. Niemeier (éds.), Politeia. Society and State in the Aegean lement pour des peintures datées de la période mycénienne,
Bronze Age, Proceedings of the 5th International {Fresco, p. 157-160).
Conférence, University of Heidelberg, Archâologisches Insti- 27 P. Militello, op. cit. (supra, n. 16), fig. 27, p. 106 ; Fresco,
tut, 10-13 April 1994, Aegaeum 12 (1995), sp. p. 250-251 ; p. 156.
A. D'Amicone, L. Vigna, «Analysis of Pigments and Painting Tech- 28 La main est certainement l'outil le plus naturel pour ces
nique in the Rock-Cut Tombs at Qau el-Kebir», in S. Counart, opérations (Minoan Architecture, p. 211, fig. 240-242, et
M. Menu (éds), La couleur dans la peinture et remaillage de p. 214, n. 1 et 2). Cependant, il ne fait guère de doute que
l'Egypte ancienne, Actes de la Table ronde, Ravello, 20-22 mars l'on se servait également d'instruments en pierre (petits galets),
1997 (1998), sp. p. 47. en terre cuite ou en matériaux périssables (bois, tissus, cuir,
26 Cette question de l'existence d'un ou de plusieurs modules etc.) qui n'ont pas été identifiés comme tels ou qui ne nous
a depuis longtemps fait l'objet d'un débat parmi les spécia- sont pas parvenus. (Fresco, p. 153 ; Minoan Architecture,
listes de l'art égéen en général, et minoen en particulier (pour p. 214-215).
une étude synthétique, cf. C. Renfrew, op. cit. [supra, n. 19], 29 Minoan Architecture, p. 210, fig. 238, et p. 214, n. 3-6;
sp. p. 126-141 ; J. Weingarten, loc. cit. [supra, n. 25], p. 249- Fresco, p. 154-155.
BCH125 (2001) 48 ALAIN DANDRAU
L'exécution de L· peinture
Si la peinture égyptienne a depuis longtemps fait l'objet d'études dignes de ce nom30,
c'est-à-dire non limitées à des considérations d'ordre iconographique ou à la mise en évidence
de la technique employée, il en va tout autrement de la peinture égéenne. En effet, pour le conti
nent grec, seule la publication de M. Lang sur la peinture au palais de Pylos risque quelques
observations sur le travail du peintre mycénien, sa technique et ses principes d'exécution31. Pour
ce qui est de la peinture en Crète à l'époque minoenne, hormis les publications de N. Heaton
qui datent du début du siècle et celle, beaucoup plus récente, de P. Militello32, seul M. Came-
ron a parfaitement décrit les étapes nécessaires à l'exécution d'une peinture murale33. Selon lui,
le processus comprenait cinq phases bien distinctes (fig. 1) :
A. Application d'un enduit dit « primaire » pour égaliser la surface du mur à décorer.
B. Pose d'une seconde couche d'enduit plus fine que la précédente sur laquelle étaient
éventuellement peints les sujets à caractère naturaliste (faune et flore).
C. Esquisse de l'ensemble de la composition et pose de points de repère particuliers à
l'aide d'une peinture de couleur orange vif.
D. Application d'un nouvel enduit destiné à masquer le travail préparatoire.
E. Exécution de l'œuvre proprement dite.
Cependant, avant de voir, étape par étape, quel était le déroulement du travail du peintre,
quatre remarques s'imposent, limitant la portée des propos de M. Cameron :
1 . Le processus décrit ne concerne que Cnossos (plus précisément la « Maison des Fresques »)
et, de façon encore plus réductrice, des peintures ne comportant que des scènes dans
lesquelles figurent des animaux ou des végétaux. Il est, dans ces conditions, bien dif
ficile de savoir dans quelle mesure il peut s'appliquer à d'autres types de décors peints
(plinthes ou dadoes, rosettes, frises de boucliers, etc.).
2. Parmi les six fragments (éch. 2 et 4-8) provenant de la « Maison des Fresques » que j'ai
pu analyser, un seul (éch. 7) présente une coupe (fig. 1) dont la structure peut s'a
pparenter au mode opératoire décrit par M. Cameron.
3. L'immense majorité des enduits minoens en général, et maliotes en particulier, ne pos
sède pas cette structure « feuilletée ». C'est la raison pour laquelle il faudra, le cas
30 II faut dire que la bonne conservation des monuments pos- 32 N. Heaton, «The Mural Paintings of Knossos. An Investi-
sédant des murs ou des parois décorés a permis aux divers gation into the Method of their Production », Journal of the
spécialistes de faire leurs observations in situ, sans risque Royal Society of Arts (1910), p. 206-212; id., «Minoan Lime-
de perte d'information (E. Dziobek, « Das Grab des Ineni The- plaster and Fresco Painting», Journal ofthe Royal Institute of
ben Nr. 81», Archâologische Verôffentlichungen 84 [1992], British Architects 18 (1911), p. 697-710; P. MILITELLO, op. cit.
p. 22-26 ; A. D'AMICONE, L. VlGNA, Ioc. cit. [supra, n. 25], sp. (supra, n. 16), p. 225-239.
p. 45-47). 33 Painted Signs, p. 56-58 ; M. A. S. CAMERON, « Unpublished
31 M. Lang, The Palace of Nestor, II : The Frescoes (1969), Paintings from the "House of the Frescoes" at Knossos»,
p. 10-25. ABSA 63 (1968), p. 3 ; Fresco, p. 162-163.
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