Le bain dans le Gange. Sa signification - article ; n°1 ; vol.58, pg 197-212

De
Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient - Année 1971 - Volume 58 - Numéro 1 - Pages 197-212
16 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1971
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Pierre Amado
IX. Le bain dans le Gange. Sa signification
In: Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 58, 1971. pp. 197-212.
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Amado Pierre. IX. Le bain dans le Gange. Sa signification. In: Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 58, 1971. pp.
197-212.
doi : 10.3406/befeo.1971.5081
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/befeo_0336-1519_1971_num_58_1_5081BAIN DANS LE GANGE - SA SIGNIFICATION LE
PAR
Pierre AMADO
Le but principal du pèlerinage au Gange est de se baigner dans le
fleuve sacré en un point particulièrement bénéfique. L'observateur
profane qui, en quelque point des rives du Gange, regarde les fidèles
se baigner, est toujours très déconcerté. Non seulement il ne saisira pas,
évidemment, le sens du rituel qui constitue un langage incompréhensible
à celui qui n'en connaît ni les termes ni la structure, mais il lui sera
pratiquement impossible d'apercevoir un ordre dans le cérémonial suivi,
qui paraît différent d'un fidèle à l'autre, aussi bien par les gestes accomp
lis que par leur nombre, leur répétition, leur durée, la durée de la
cérémonie tout entière.
Il est vrai, comme le disait Darwin, que «le bon observateur est
avant tout un bon théoricien ». Malheureusement celui qui aura étudié
les textes qui décrivent — et prescrivent — le rituel du bain, et du
bain dans le Gange en particulier, ne sera guère moins embarrassé devant
la réalité des faits : non seulement il étudie des textes anciens pour
observer des faits présents, mais encore les prescriptions diffèrent selon
les textes ; de plus, bien rares sont les fidèles qui se conforment rigo
ureusement à ces prescriptions, lesquelles jouent généralement le rôle
d'un plan ou d'une « conduite » qu'on interprétera selon sa nature et
ses dispositions du moment, ainsi que selon les circonstances et la
conjoncture astrale (saison, mois, jour de la semaine, moment de la
journée)1. Par ailleurs, les textes des dharmasâsira ont en vue les brah
manes — parfois les trois castes supérieures (dvija) — et ne traitent
des autres qu'occasionnellement. Or, ces « autres » représentent, on
l'oublie trop souvent, plus de 75 % de la population hindoue, et le
pèlerinage — tïrtha-yâtrâ ou iïrtha-carga — est prescrit à tous (sâdhârana
(1) Un peu comme le musicien, tout en développant son râga suivant un ordre rigoureux
et des règles très strictes, jouit d'une large liberté d'improvisation, dont le choix du rythme
(tála) fait partie. PIERRE AMADO 198
ou sâmânya-dharma) — sans distinction de catégorie ou de stade de la
vie (caturvarna et calurášrama)1 — et même les intouchables n'en sont
pas exclus2.
Nous avons cherché, dans la diversité et la multiplicité des rites
prescrits et des rites observés, à isoler et à définir ceux qui constituent
proprement le bain et à tenter de comprendre leur signification.
Nous nous baignons pour nous laver, c'est-à-dire pour être propres.
Mais nous ne devons pas oublier que cette coutume est très récente dans
nos contrées. Cela explique que les voyageurs européens des siècles passés,
frappés en Inde par une coutume qui leur était étrangère, l'ont presque
tous relatée dans leurs récits8, sans lui trouver d'autre explication que
religieuse. On se souvient que le Père de Nobili, installé en 1606 à
Madurai, au sud de l'Inde, fut accusé de paganisme par ses confrères
parce qu'il se baignait chaque jour. De son côté, le Père Fernandes
s'était fermement préservé d'une telle contamination en se gardant bien
de prendre un seul bain pendant 30 années de séjour dans cette même
ville.
Si le bain n'est pas nécessairement, en Inde, une habitude religieuse,
il n'en est pas moins vrai que les textes ne manquent pas, dès le Veda,
qui affirment que les eaux ne lavent pas seulement physiquement mais
sont purificatrices (punânâh)*, sont pareilles à l'ambroisie (amrla)b ou
sont l'ambroisie même*. Les invocations aux eaux qui purifient et
réconfortent y sont fréquentes7 et les points d'eau sacrés (tïrtha) « ont
été depuis la fin de l'époque védique le lieu de vastes migrations tempor
aires »8, pèlerinages dont le but est de se purifier dans une eau sacrée
particulièrement bénéfique du point de vue religieux. Le Varâha Purâna
affirme qu'il existe six cents millions de tïrtha9, et les Purâna décriront
à l'envi les avantages que l'on y gagne — bonheur dans ce monde et
délivrance dans l'autre.
S'il est vrai que l'Hindou se baigne pour être purifié, il n'en est pas
moins vrai qu'il se baigne aussi, comme nous, pour se laver et pour le
plaisir que donne le bain, particulièrement dans un pays chaud. Mais
l'image quasi-mythique que nous avons de l'Inde, et qui remonte à
notre passé ancestral, conditionne notre observation et nous fait voir
ablutions rituelles et bain sacré là où il n'y a souvent que toilette mati-
(1) V. par exemple Visixu-dharmasulra, II, 16-17 ; Vimu-dharmoltara, II, 80, 1-4 ;
Vâmana Purâna, 36,78-79.
(2) Smrti-candrikâ, Mysore 1921, I, pp. 121-122 ; Krtya-Kalpataru, Baroda 1942, p. 169 ;
Suddhi-Kaumudï, Bibl. Ind., p. 323, etc. V. Kane, Hist, of Dharmaéàstra, tome IV, Poona
1953, pp. 332 et 569-570.
(3) Par ex. : — Marco Polo (1292), — Ralph Fitch (1583-1591), — Wm Fintch (1606-1611),
— Ed. Terry (1616-1619), — Tom Coryate (vers 1620), — Schouten (1664), — Tavernier
(1665), — Bernier (1666), — Lullier (1703), etc.
(4) R.g Veda, VII, 49.1.
(5) Šatapatha Bráhmana, I, 9.3.7 ; XI, 5.4.5.
(6) Ibid., IV, 4.3.15.
(7) Rg Veda, X, 9, 1-8 ; I, 23, 19 sqq ; Atharva Veda, II, 3, 8.
(8) L. Renou : Anthologie sanskrite, Paris 1947, p. 155.
(9) 60 crores, c'est-à-dire une infinité. Varâha Purâna, 159, 6-7. BAIN DANS LE GANGE — SA SIGNIFICATION 199 LE
nale, bain de propreté ou plaisir du rafraîchissement. Sans doute même,
cette attitude a-t-elle agi sur le comportement de l'informateur indien,
qui fournit volontiers la réponse qu'on lui suggère ou que, du moins,
l'on attend de lui, et qui, du reste, est souvent influencé par l'image
idéale que l'occident a donné de sa civilisation. S'il ne faut pas oublier
non plus qu'entre nettoyer et purifier il existe une étroite relation qui
apparaît aussi dans les textes décrivant la toilette et les rites de purifi
cation1, il importe néanmoins de distinguer nettement les deux
opérations.
Les textes2 et l'observation des faits concordent grosso modo sur les
différentes opérations de la toilette du matin. Après s'être levé de
bonne heure (en principe juste avant le soleil) et avoir, éventuellement,
récité un texte sacré (fût-il très bref), la première chose à faire est de
satisfaire aux besoins de la nature ; après quoi, on se nettoie avec de
l'eau, ou avec de la terre et de l'eau, puis on fait sa toilette : on se lave
avec de l'eau ou de la terre et de l'eau, ou du savon3. Cette opération
peut avoir lieu dans l'eau — dans une mare ou un étang par exemple,
ce qui est l'habitude au village ; c'est donc pour nous « un bain » ; mais
ce n'est pas du tout le bain de purification4. Puis on se rince la bouche
et on boit une gorgée d'eau ; enfin on se lave les dents6.
C'est alors seulement — lorsque l'on est propre — qu'on pourra
prendre le bain (snâna) du matin. Le bain quotidien du matin, avec
immersion du corps entier y compris la tête, est, en principe, obligatoire
(nitya) pour tous6. Le bain de la mi-journée et, quelquefois, le bain du
soir sont prescrits pour certains. En tout cas, nul ne peut célébrer le
culte (puja) ou même offrir des libations (tarpana) ou simplement
pratiquer certains japa (répétition à voix basse de mantra, formules
sacrées), s'il ne s'est pas purifié par un bain (snàna)1 ; et c'est là le
point important, qui permet de saisir, nous le verrons, la véritable
signification de cette cérémonie.
Car il s'agit bien d'un ensemble de rites que nous tâcherons de
décrire, en prenant pour exemple un cérémonial relativement simple8
et en nous efforçant de comprendre l'esprit à travers la lettre.
(1) Šucitva, éauca, dhâvana signifient propreté et aussi pureté.
(2) D'innombrables prescriptions et interdictions concernant les gestes les plus simples
de la propreté quotidienne (âhnika sauça) sont énoncées et discutées dans de nombreux
traités de Dharma. Mis à part quelques principes généraux, découlant du bon sens, la pratique
habituelle les ignore.
(3) Certains orthodoxes y sont encore opposés ; on vend même, aujourd'hui, des sortes
de savonnettes à base de terre, compromis entre tradition et modernisme.
(4) Que l'on appelle snâna.
(5) Dantadhâvana. On se sert habituellement, du moins dans le nord, d'un petit morceau
de branche d'arbre à sève astringente, généralement de nim (melia indica) ; l'opération est
longue et minutieuse et se termine souvent par un raclage de la langue, au moyen du
bâtonnet clivé dans son épaisseur.
(6) Baudhâyana-dharmasuira, II, 4, 4 ; Manu-amrti, II, 176 ; IV, 82 ; Daksasmrti,
II, 47.
(7) Šaňkha-samhitá, VIII, 2 ; Daksa-smrti, II, 9.
(8) Mais on trouve dans divers traités et purâna de nombreuses descriptions compliquées.
(Cf. Kane, History of Dharmaéástra II-l, Poona 1941, pp. 658-669; L. Renou, Anthologie
sanskrite, Paris 1947, pp. 154-155, d'après le Matsya Purâna, СП). Par exemple, les éaňkha-
smrti (VIII, 1-11) comme YAgni Purána (155, 3-4) décrivent six sortes de bains correspondant
à des circonstances différentes. Le bain dans un point d'eau ou fleuve sacré effectué lors
d'un pèlerinage s'appelle kriyâ-snâna, bain d'accomplissement rituel. 200 PIERRE AMADO
Notons d'abord qu'il n'y a guère de différence entre la cérémonie
du bain dans le Gange et celle du bain dans une mare, dans un étang,
ou dans un autre fleuve ou rivière, pour la simple raison que toute eau
qui sert à se baigner a été préalablement investie de la présence du Gange
et des six autres fleuves sacrés de l'Inde, dès lors qu'a été prononcé
sur elle l'un des mantra1 par lequel le fidèle invoque les rivières Gangâ,
Yamunâ, Godâvarï, Sarasvatï, Narmadâ, Sindhu, Kâverî, pour qu'elles
se manifestent toutes dans l'eau destinée à le purifier. Ce mantra n'est
généralement pas prononcé — on le conçoit aisément — sur l'eau du
Gange, présent des dieux, qui est l'eau par excellence, l'eau originelle
à la pureté incomparable2.
Le cérémonial8
1. Le fidèle se tient debout sur le ghâf au bord du Gange et, sans
nécessairement avoir invoqué la présence des sept rivières en étendant
sa main sur l'eau, il prononce le mantra de Gangâ*.
2. De préférence tenant en main un brin d'herbe sacrée kusa, il
s'en aspergera en prononçant les mantra appropriés5, accomplissant ainsi
une lustration (mârjana), qui est une sorte de pré-purification
extérieure par l'eau sacrée.
3. Il accomplit l'âcamana qui consiste, disant mentalement От
Gangâ, ou simplement Gangâ, à boire dans le creux de sa main droite,
en faisant couler l'eau à la base du pouce vers le poignet — endroit
appelé précisément brâhmatïrtha, « point d'eau sacré de Brahma ь9. Les
dvija, accompliront trois fois le geste en prononçant les mantra prescrits7 ;
les autres et les femmes, une seule fois. Ainsi l'eau du Gange a purifié
(1) Si Rg Veda, X, 75,5 (qui invoque, — après Gangâ, Yamunâ, Sarasvatï, — huit
autres rivières) est le plus ancien de tous, il faut noter que le nom des rivières invoquées
a varié au cours des siècles et diffère selon les régions ; Gangà y figure néanmoins toujours
à la première place.
(2) Visnu Dharma8utra, LXIV, 17 spécifie que, pour le bain, l'eau stagnante est plus
pure que l'eau tirée dans un pot ; l'eau de source, plus pure que l'eau stagnante, l'eau de
rivière plus pure que l'eau de source (...) et l'eau du Gange est la plus pure de toutes.
(3) Dans la description qui suit, les paragraphes 5, 6, 7 se réfèrent à des rites relativement
moins pratiqués.
(4) Le mantra fondamental (mûlamantra) est d'après le Padma Purâna, Srffikhanda,
LX, 64-65. От namo Gaňgáyai viévarupinyai nârâyanyai namo namah (От je me prosterne
devant Gangâ qui prend toutes les formes, devant Nârâyani).
(5) Les fidèles appartenant aux 3 catégories supérieures qui ont accès à l'initiation,
les dvija, peuvent seuls prononcer des mantra védiques. Pendant la lustration, ils prononcent
en particulier celui-ci : dpo hí tfhá... (Rg Veda, X, 9, 1-3) « Vous les Eaux qui réconfortez,
apportez-nous la force, la grandeur, la joie, la vision I A votre suc très bénéfique faites-nous
part ici, telles des mères consentantes 1 Oui, nous servirons celui vers la maison de qui vous
nous incitez, vous, les Eaux, qui nous engendrez » (traduction J. Varenne, Le Veda, Verviers
1967, p. 170).
(6) Ou simplement < eau sacrée de Brahma », le terme tïrtha pouvant désigner aussi,
simplement, toute eau sacrée.
(7) Par exemple, Orn Keéavâya namah, suivi de deux autres mantra analogues, où
Nârâyana et Mâdhava — deux autres formes de Viçnu — remplacent Nârâyana. BAIN DANS LE GANGE — SA SIGNIFICATION 201 LE
l'intérieur du corps. Puis, de sa main droite, le fidèle touchera ses yeux,
ses oreilles, son nez, son cœur et le sommet de sa tête1 en prononçant
d'autres mantra.
4. Il fera alors la salutation au soleil (suryanamaskâra) ; tourné vers
lui, les mains jointes devant son visage, il prononcera un manlra approp
rié2 et se courbera en avant le plus bas possible ; puis, prenant dans les
paumes de ses deux mains jointes tournées vers le haut (ânjali) de
l'eau du Gange, il en fera offrande au soleil, en la laissant couler du
bout de ses doigts (deva-lïrlha) et en prononçant les mantra appropriés8.
5. Ensuite, salutation aux quatre points cardinaux avec un mantra
pour chaque direction. Il commence par l'est, puis se tourne vers le sud
(pradaksinâ), etc. La signification de ces mantra indique qu'il s'agit
plutôt d'une sorte d'invocation : le fidèle, en disant mentalement chaque
manlra, a pour but de se mettre en harmonie — ou d'entrer en rapport —
avec les êtres qui résident dans les quatre directions de l'espace ; à
l'est, les deva (les dieux), au sud, les guru (les parents, les professeurs
et les maîtres spirituels) à l'ouest les rsi (les sages), au nord les pitarah
ou pitr (les « pères », les mânes des ancêtres).
6. Le fidèle pratiquera parfois le prânâyâma (exercice de rétention
et d'étirement du souffle pendant la récitation muette d'un mantra)
assis rituellement face au soleil.
7. Les dvija répéteront le mantra de leur initiation (gâyatrï)*.
8. Puis on lit — ou récite — un texte religieux approprié à la caste,
à la famille, à la lignée.
9. Enfin, le fidèle est prêt à prendre le bain (snâna). Il entre dans
l'eau jusqu'au nombril, jusqu'à l'estomac, ou jusqu'au cœur. Tourné,
en principe, vers la source, ou plutôt vers l'amont, afin d'accueillir le
courant (ou, en règle générale, vers l'est), il garde un instant les mains
jointes devant le front (plus exactement, entre le cœur et les yeux),
puis il va, en prononçant un mantra, plier ses genoux, conservant la
colonne vertébrale bien droite, et s'enfoncer dans l'eau jusqu'à ce que
le sommet de sa tête soit entièrement couvert. Il se redressera, reprendra
son souffle et accomplira trois fois le même rite en prononçant trois
mantra différents. Tous les textes et toutes les observations concordent
sur un point : il y a une triple immersion. Le rite du bain proprement
dit pourra se prolonger longtemps, comporter de nombreux mantra6
(1) Ou bien les lèvres, les narines, les oreilles, les yeux, le nombril, les mains, le cœur,
la tête, le coude.
(2) Les brahmanes prononcent généralement Rg Veda, I, 22, 17 (idarji visnur...).
(3) Une pratique courante consiste à répéter le geste douze fois en prononçant successiv
ement un des douze noms du soleil (Mitra, Ravi, Surya, etc.) servant de centre au mantra
(от Milrâya namah, etc.).
(4) Qg Veda, III, 62, 10 : < Puissions-nous posséder cet éclat désirable du dieu Savitr,
de sorte qu'il incite nos pensées 1 » (trad. L. Renou, L'Inde Classique, 1, p. 566).
(5) Par exemple : « dpo asmdn... » (fíg Veda, X, 17, 10), « má nas toké tánaye... » (Rg V., I,
114,8), *imam me Varuna... r (Va jasaneya Samhitâ, 21,1-4). PIERRE AMADO 202
plusieurs fois répétés, des récitations de textes sacrés1, le fidèle pourra
boire rituellement plusieurs gorgées (âcamana), accomplir diverses
lustrations (márjana), s'immerger encore — portant le nombre des
immersions à cinq ou à sept — et accomplir encore trois immersions
pour lui-même et trois autres pour chacun de ceux en lieu et place de
qui il désire se baigner aussi ; il n'en demeure pas moins que l'efficacité
du bain, le résultat auquel on aspire, s'obtient par la triple immersion.
Lors des grands pèlerinages aux tïrtha du Gange (par exemple à la
dernière Kumbh Mela de Prayag, où, le 21 janvier 1966, sept millions
de pèlerins se sont baignés entre 2 heures du matin et midi au confluent
sacré du Gange et de la Yamouna), il n'est pas laissé à chacun le temps
d'accomplir des rites longs et compliqués : en fait, on se contente de la
triple immersion, accompagnée ou non de mantra. La proportion de
dvija n'y est certes pas supérieure aux 25 % que ceux-ci représentent
dans la population hindoue. La grande majorité des pèlerins est constituée
par des paysans qui ne connaissent pas les traités de dharma ou les
manuels de culte (paddhati). Gaňgá est pour ce paysan le fleuve fécon
dant, qui répand la fertilité sur la terre où il peine ; elle est dispensatrice
de prospérité (sukha-dâ), elle est la mère (Gaňgá-mátá), la déesse mère
(děví), mais, en même temps, elle confère la délivrance (moksa-dâ).
C'est à ses eaux que, depuis des temps immémoriaux ont été remises
les cendres de ses ancêtres, afin qu'ils soient à jamais délivrés. Pour lui,
Gangâ descend des cieux, sortant du pied de Visnu, et Šiva a bien
voulu la recevoir sur sa tête pour l'offrir aux hommes. Elle est la grâce
divine qui coule sur terre sous une forme tangible. La seule invocation
qu'il proférera sera un cri du cœur, exprimant toute sa dévotion et sa
foi ancestrales : «jay a Gaňgá mâïkï,jaya ь « gloire à notre mère Gangâ 1 ь ;
et il s'immergera trois fois dans le fleuve en pliant les genoux et accomp
lira autant de triples immersions qu'il le voudra, en lieu et place de
ceux dont il prononcera mentalement le nom. Tous s'accordent à
reconnaître que son bain est aussi efficace que celui du plus ritualiste
des pandit. Pourquoi ?
Symbolisme des Eaux
Le fait que la littérature védique, puis épique et puranique, considère,
nous l'avons vu, les Eaux comme purificatrices et régénératrices, n'est
pas spécifique de la tradition indienne. Il semble bien que les symboles
dont sont chargées les Eaux (l'eau est le seul d'entre les quatre — ou
cinq — éléments que l'on mette au pluriel) soient « archétypaux et
universels »2. « Principe de l'indifïérentiel et du rituel, fondement de
toute manifestation cosmique, réceptacle de tous les germes, les Eaux
symbolisent la substance primordiale dont naissent toutes les formes
(1) En particulier les 2 premiers versets de l'Hymne Aghamarsana (R_g V., X, 190)
(cf. L. Renou, Hymnes spéculatifs du Veda, Paris 1956, p. 137).
(2) Eliade (M.), Traité d'Histoire des Religions, Paris 1949, p. 175. BAIN DANS LE GANGE — SA SIGNIFICATION 203 LE
et dans lesquelles elles reviennent par régression ou par cataclysme *\
Or ce symbolisme est encore très vivant — ou plutôt c'est encore une
réalité vécue — dans l'Inde d'aujourd'hui. Par exemple, dans la célé
bration du culte (pujâ) si l'on ne dispose pas de l'une des offrandes à
présenter à la divinité, on peut la remplacer par de l'eau, et, de proche
en proche et à la limite, l'eau peut toutes les offrandes2.
C'est que les Eaux symbolisent la totalité des virtualités. Les représen
tations de la cosmogonie aquatique sont encore très fréquentes dans
l'Inde d'aujourd'hui. Nombreuses sont les images représentant Náráyana-
Visnu, qui repose dans les replis du serpent8 Ananta (« non-déterminé »)
lequel flotte sur l'océan originel4 ; dans l'indifférentiation de la nuit
cosmique, il rêve les cycles à venir ; de son nombril sort un lotus — la
fleur qui naît dans l'eau, abja — au cœur duquel naît Brahma,
appelé lui-même également abja ou parfois abjaja, né du lotus.
Et Brahma, le Créateur, va manifester l'univers. Dans la plupart des
versions6 d'un autre mythe, c'est par le barattage de l'océan de la
non-existence appelé mer de lait — car les Eaux sont mères de toutes
choses6 — , que sera manifestée enfin la liqueur d'immortalité (amrta),
quintessence de l'eau7. Une autre représentation encore bien vivante,
elle aussi, montre la troisième incarnation (avatar) de Visnu, Varâha,
immense sanglier, qui va chercher la Terre (bhû) au fond des eaux du
déluge, afin que commence un cycle cosmique nouveau. Car les Eaux
ne sont pas seulement à l'origine de la création ; étant elles-mêmes sans
forme, elles dissolvent toutes les formes, elles les désintègrent. Et, de
ce fait, ce qui sort à nouveau des Eaux, prend une nouvelle forme, est
recréé, régénéré.
Ainsi l'immersion dans l'eau est l'abolition de toute forme, l'abolition
de l'« histoire », l'abolition de la manifestation, la régression dans le
préformel, de même que chaque âge (kalpa) se termine par la disso
lution, l'anéantissement (pralaya) cosmique dans l'eau, matrice
universelle.
Complètement plongé dans l'eau, l'homme devient eau, il est un
avec le Brahman sans forme des philosophes vedantin. C'EST EN CE
SENS QU'IL Y A PURIFICATION ET RÉGÉNÉRATION.
Or, dans la tradition hindoue, Gaňgá est la plus sacrée des rivières.
Elle est la première citée dans la fameuse Nadïsiuli, l'hymne aux rivières
{1) Ibid., p. 168.
(2) V. Bhagavad-Gïlâ, IX, 26. V. infra, p. 206, note 4.
(3) Le serpent (nâga) est lui-même symbole de l'eau.
(4) On trouvait déjà dans le Veda: «Au commencement, les Eaux, l'Océan existaient
seuls » (Satapatha-Brâhmana XI, 1, 6, 1 ; trad. J. Varenne : Mythes et légendes extraits des
Brâhmana, Paris 1967, p. 21).
(5) P. ex. Visnu Purâna, 1,9; Matsya Purâna, CCXLIX, 13-38, Bhâgavata Purâna,
Harivarnéa, etc. la version transcrite dans le Mahâbhârata, I, 17 sqq. se prête plus difficilement
à cette interprétation.
(6) Dès le Veda, les fleuves sont assimilés à la mère et au lait nourricier ; par exemple :
« De tous les liens, un à un, ô roi, délivre-nous ici, ô Varuna, parce que nous avons dit : les
eaux sont les vaches » (Atharva Veda, 7, 83, 2). V. aussi Rg Veda V, 85, 4 ; lig Veda III,
33, 1, 3, 12.
(7) L'amrta est contenu dans un vase (kumbha) que Ton retrouvera dans le thème
du grand pèlerinage du Gange, Kumbha Melu.
14 204 PIERRE AMADO
du $g Veda1. Dans la Bhagavad Gïtâ, Krsna déclare : « parmi les
rivières, je suis Jâhnavï (Gaňgu)% ». Descendue du ciel où résident les
Eaux, jaillie du gros orteil de Visnu-Náráyana (et, d'après une etymol
ogie traditionnelle significative, les Eaux — nàrà — ont été son premier
véhicule — ayana — ), elle a apporté la vie et la fécondité à la terre
desséchée ; ainsi est-elle, comme le dit un mantra, Sá hi dharmah dravah
svayam, la norme universelle cosmique qui coule. Le fait que
l'eau soit la substance primordiale est lié à « la notion qu'elle est,
dispensée par la régularité de la norme, la condition de la vie »8. Déjà
le Veda disait : * les Eaux, c'est la loi ; c'est pourquoi, quand les Eaux
viennent dans ce monde, tout est en accord avec la loi »*. Prendre un
bain dans le Gange, c'est aussi se mettre en accord, en harmonie, avec
la norme cosmique.
De plus, si Gaňgá jaillit du pied de Visnu, c'est Šiva qui accepta
de la recevoir dans ses cheveux6 pour amortir la violence de sa chute
sur la terre, et l'adoration que l'on porte à Gaňgá est partagée par les
Visnouites et les Çivaites de l'Inde entière. Le fleuve sacré mène à la
demeure de Šiva, comme à celle de Visnu. Gaňgá est arupa, sans forme,
et, en présence de Gaňgá, il n'y a plus de particularismes ni de sectes ;
les castes se côtoient et l'intouchabilité n'a pas cours. Gangâ purifie
tous ceux qui se baignent en elle. Descendant du ciel où elle est non-
manifestée et non-déterminée, se jetant dans l'océan où elle est et le contact avec sa substance dissout les
formes et transmute la nature de celui qui a foi en elle. .
S'il ne semble pas difficile de comprendre (sinon de vivre) comment
l'immersion dans le Gange, en suggérant l'identification avec la substance
primordiale sans forme, purifie et régénère, il reste à voir quel est le
sens du rituel, en tant que scheme directeur.
Le sens du rituel
1. — La triple immersion.
Le fidèle qui ne s'embarrasse pas de rites compliqués se plonge
trois fois dans le Gange comme ont toujours fait ses ancêtres. Cela lui
(1) Rg Veda, X, 75, 5. C'est la seule fois pourtant que Gangâ est citée dans le Rg Veda,
alors que Sindhu et Sarasvati y sont fréquemment invoquées.
(2) Bhag.-Gïtâ, X, 31.
(3) Filliozat (J.), Article Dharma in Encgcl. Universalit, tome V, Paris 1969, p. 521,
col. 3.
(4) Satapatha-Brâhmana, XI, 1,6,24, trad. L. Renou, Anthologie Sanskrite, p. 44.
Il est significatif que Tannée, marquant le retour régulier de la mousson, puisse être appelée
abda, celle qui donne l'eau. De même uarça signifie « pluie » et « année ». Il existe une liaison
évidente entre pluie, mousson, crue du fleuve et luxuriance de la végétation.
(5) L'un de ses noms est Gaňgádhara « celui qui porte le Gange ». Notons au passage
qu'il est aussi appelé Candraéekhara, « celui qui a la lune dans ses cheveux ». L'ensemble
eau-lune- femme, « circuit anthropomorphique de fécondité » (Eliade, op. cit., p. 169), se trouve
également symbolisé en Gangâ. Par ailleurs, le bain dans le Gange est lié à la lune, les deux
jours les plus fastes pour le réaliser étant ceux de la nouvelle lune (âmâvâsga) et de la pleine
lune (pûrnimâ). BAIN DANS LE GANGE — SA SIGNIFICATION 205 LE
paraît tout naturel. Il est d'ailleurs habitué à considérer que « l'Univers
va par trois ». Il y a trois mondes (triloka)1 et Gaňgá s'avance sur le
triple chemin (tripathagâminï) ; nos angoisses et nos détresses provien
nent de trois sources2 et, pour les apaiser, il appelle par trois fois la paix
(sânii, šánti, éànli). Sans doute, pour lui, la triple immersion apaise
cette triple angoisse.
Le fidèle qui accomplit des rites apparemment compliqués pour celui
qui n'en connaît pas le sens, parle, par ses gestes, un langage cohérent
et, dans sa triple immersion, il vit la dissolution de son être formel :
en se plongeant la première fois, il prononcera un mantra par lequel il
tend à abandonner son corps physique (sthula sarïra); à la deuxième
immersion il dira mentalement un mantra par lequel il tend à abandonner
son corps subtil (suksma) et à la troisième immersion, il aura dans sa
conscience le son d'un bïja*t et il aura en vue l'abandon de son corps
causal (káraná). Il « expire » donc dans l'eau, s'efïorçant de « vivre sa
mort », sa réintégration dans le monde indifférencié de la pré-existence4.
En sortant du Gange, il reprendra ses « trois corps », régénéré par cette
mort qu'il aura vécue5. De son côté, le vedântin par exemple, assimilera
les trois corps aux trois états — veille, rêve, sommeil profond — et
aspirera à se trouver immergé dans le brahman sans forme. D'autres
vivront différemment cette désintégration : par des attitudes mentales
et des mantra appropriés, ils tendront à mettre successivement en
résonance les cinq éléments qui les constituent avec les cinq éléments
qui, selon eux, ont leur origine dans le Gange et qui constituent l'Univers,
se désintégrant ainsi et retournant à l'informel.
2. — Les libations.
C'est seulement après s'être immergé trois fois dans le Gange, après
le bain6, que le fidèle va pouvoir accomplir les rites des libations
(tarpana)7 aux ancêtres. Ces rites font même, en vérité, partie inté
grante (aňga) du rituel du bain8 et sont accomplis après la triple
(1) bhurloka, la terre ; bhuvarloka, l'atmosphère ; svarloka, le ciel.
(2) adhyâtma, celles qui proviennent de nous, adhibhûta, du monde extérieur, adhideva,
des divinités.
(3) Littéralement : « germe > ; syllabe ésotérique et symbolique, qui figure généralement
à l'intérieur d'un mantra, dont elle constitue en partie la force efficace, mais qui peut aussi
être employée seule ou jointe à d'autres bïja.
(4) De même, le bain dans le Gange que le novice prend à l'aube avant de recevoir la
consécration de moine a pour but de lui faire vivre sa mort < mondaine ». C'est en vertu du
même symbole que, au Bengale en particulier, l'on remet au Gange les statues des divinités
que l'on a vénérées lors de leurs fêtes annuelles. Elles avaient été modelées à cette occasion
dans de l'argile du Gange, et la présence de la divinité avait été invoquée en elles ; la divinité
avait « pris forme ». Après les fêtes, la statue, remise au Gange, s'y dissout, perd sa forme et
la divinité redevient non-manifestée.
(5) Certains, d'ailleurs, avant de sortir du fleuve, se plongent à nouveau trois fois,
prononçant les mantra dans l'ordre inverse, et reprenant ainsi successivement les trois formes
qu'ils avaient abandonnées lors de leur première triple immersion.
(6) Datyasmrti II, 9 ; Šaňkha-samihta, VIII, 2.
(7) Litt. «satisfaction, satiété».
(8) C'est ainsi, par exemple, qu'ils sont décrite dans le Snânasulra de Kâtyâyana
(3e Kandikâ) (qui figure à la fin du Paraskara-grhya-aHtra) traitant précisément du rituel
du bain (snâna).

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