Le baptême de Clovis - article ; n°1 ; vol.67, pg 472-488

De
Bibliothèque de l'école des chartes - Année 1906 - Volume 67 - Numéro 1 - Pages 472-488
17 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : lundi 1 janvier 1906
Lecture(s) : 30
Nombre de pages : 18
Voir plus Voir moins

Léon Levillain
Le baptême de Clovis
In: Bibliothèque de l'école des chartes. 1906, tome 67. pp. 472-488.
Citer ce document / Cite this document :
Levillain Léon. Le baptême de Clovis. In: Bibliothèque de l'école des chartes. 1906, tome 67. pp. 472-488.
doi : 10.3406/bec.1906.448263
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bec_0373-6237_1906_num_67_1_448263LE
BAPTÊME DE CL0V1S
La conversion de Clovis au catholicisme est un événement
auquel, de tous temps, les historiens ont reconnu une importance
considérable; mais les érudits qui ont étudié cette question ne
sont pas tous tombés d'accord, et l'on trouvera dans les derniers
travaux de M. Kurth et de M. Krusch l'état de la controverse1.
Dans un compte-rendu de la plus récente contribution de
M. Krusch, je penchais visiblement pour la théorie de ce der
nier2. De son côté, M. d'Arbois de Jubainville, reprenant l'ex
amen de ce point d'histoire, concluait en faveur de l'opinion con
traire3. Et M. Louis de Grandmaison, signalant à la Société
archéologique de Touraine la publication de Г érudit allemand
et opposant la conclusion de M. d'Arbois de Jubainville à la
mienne, qui ne méritait pas cet honneur, déclarait sagement que
la question ne paraissait pas être définitivement tranchée et mérit
ait d'être reprise4.
En la reprenant, je n'ai pas la prétention de clore le débat; je
cède seulement au désir de présenter quelques observations sur
la communication de M. d'Arbois de Jubainville et à l'obligation
de dénoncer l'erreur que j'ai pu contribuer à répandre.
Nous avons, sur la conversion et le baptême de Clovis, un texte
contemporain de l'événement : la lettre de félicitations que l'évêque
de Vienne, saint Avit, adresse au roi à l'occasion même du bap-
1. G. Kurth, Clovis, 2» éd., 1. 1, p. 294-340, t. II, p. 277-314; Bruno Krusch,
Jonse vitse sanctorum Columbani, Vedastis, Johannis (Scriptores rerum
germanicarum in usum scholarum), p. 301-308.
2. Bibl. de l'Éc. des chartes, t. LXVII, p. 100-101.
3. Bull, de la Soc. nat. des Antiq. de France, 1906 (séance du 14 mars),
p. 171-173.
4. Bull, de la Soc. archéol. de Touraine, t. XV, 1906 (séance du 30 mai), p. 330. LE BAPTÊME DE CLOVIS. 473
tême; et deux textes du vr3 siècle : ceux de l'évêque de Trêves,
saint Nizier, et de l'évêque de Tours, Grégoire.
Voici comment saint Avit relate les faits : Glovis a été disputé
à l'orthodoxie par les sectateurs de l'hérésie arienne ; mais il s'est
converti à la vraie doctrine et il en a fait part lui-même à l'évêque
de Vienne en lui annonçant son catéchuménat. Il a été baptisé
la nuit de Noël. Avit n'a pu assister de corps à cette solennité,
qui a attiré un grand concours d'évêques. Ce sont les prélats qui
ont versé sur les membres du roi les eaux régénératrices et qui
ont oint sa chevelure et sa poitrine. Le saint évêque prédit à
Glovis que le baptême donnera plus de force à ses armes1.
L'évêque de Trêves, Nizier, à une date probablement comp
rise entre 561 et 568, adresse à Chlodosvinda , femme du roi
lombard Alboin, petite-fille de Clovis et de Clotilde par son père
Clotaire Ier, une lettre pour l'exhorter à convertir son mari de
l'arianisme au catholicisme; il lui parle des miracles qui s'ac
complissent aux tombeaux des saints de la Gaule et qui témoignent
de la vérité du catholicisme. A ce sujet, il lui rappelle l'exemple
de sa grand' mère en ces termes : « Audisti, ava tua, domna
bone memoriœ Hrodehildis, qualiter in Francia venerit,
quomodo domnum Hlodoveum ad legem catholicam addu-
œerit; et, cum esset homo astuiissimus , noluit adquiescere,
antequam ver a adgnosceret. Cum ista, quœ supra diœi,
probata cognovit, humilis ad domni Martini limina cecidit
et baptizare se sine mora promisit; qui baptizatus quanta
in hereticos Alaricum vel Gundobadum regum fecerit,
audisti; qualia dona ipse vel fílii sui in sœculo possiderunt,
non ignoratis2. »
Enfin, Grégoire de Tours, écrivant vers l'année 576, rapporte
les vaines tentatives de Glotilde pour convertir à sa foi son mari,
le baptême et la mort de leur fils aîné Ingomer, le baptême, la
maladie et la guérison de leur second fils Chlodomir, puis la con
version de Glovis sur le champ de bataille, témoin de la victoire
remportée par les Francs sur les Alamans grâce au secours sur
naturel du Christ. Il ajoute que Clotilde fit mander secrètement
1. Aviti opera, n° 46; éd. Peiper, Mon. Germ, hist., Auctores antiquissimi,
t. VI, p. 75 et suiv. — M. Kurth en a donné une traduction heureuse et fidèle
{Clovis, t. I, p. 335-337).
2. Mon. Germ, hist., Epistolarum t. III, Merovingici et Karolini xvi t. I,
p. 122.
4906 34 47Д LE BAPTÊME DE CLOVIS.
l'évêque de Reims, saint Rémi, « deprsecans ut régi verbum insi-
nuaret », et que, ses dernières résistances vaincues, Glovis fut
baptisé avec trois mille de ses guerriers1.
Aucun de ces trois textes n'indique expressément le lieu du
baptême. Ce sont des auteurs du vu6 siècle : Jonas de Suse,
auteur de la Vita Vedasiis episcopi, composée vers 642 à
Arras2, et le pseudo-Frédégaire dans son Historia epitomata,
écrite vers 642, qui ont les premiers prononcé le nom de Reims3.
Pour une certaine école, dont M. Krusch est le coryphée et
pousse les conclusions jusqu'aux dernières limites, le texte de
Grégoire de Tours est formellement contredit par les deux textes
plus anciens et n'a aucune valeur pour l'objet spécial qui nous
occupe : on fait ressortir que saint Avit et saint Nizier ne savent
rien du rapport établi par Grégoire entre la victoire alamannique
et la conversion du roi mérovingien; que l'évêque tourangeau
tait les efforts tentés par les Ariens et signalés par Avit, pour
attribuer à Glotilde tout le mérite de la conversion et rendre vrai
semblable l'intervention de Rémi ; que le vieil historien a déme
surément grossi le rôle de saint Rémi dans la cérémonie du bap
tême puisqu'il fait baptiser le roi par le seul évêque de Reims,
tandis que saint Avit affirme qu'un grand nombre de prélats ont
pris part aux actes rituels du baptême; d'où il ressort que la con
séquence tirée du rôle capital de Rémi en cette occurrence pour
fixer à Reims la cérémonie n'est pas fondée. Saint Nizier nous
apprend que Glovis s'est converti à Saint-Martin de Tours4 et
« a permis qu'on le baptisât sans retard » . Comme Tours n'est
tombé aux mains des Francs qu'en 507 et comme le seul séiour
de Glovis à Tours qui nous soit connu par Grégoire lui-même est
celui de 508, qui donna lieu à des fêtes éclatantes dans lesquelles
la basilique de Saint-Martin tint une grande place, c'est à Tours
et en 508 qu'a eu lieu le baptême avec le concours des évêques
attirés dans la ville par ces fêtes. Toutefois, si l'on admet les con
jectures de M. Levison sur l'occupation de Tours par les Francs
1. Grégoire de Tours, Historia Francorum, II, 29-31.
2. Krusch, Jonœ vitx sanctorum, p. 50 et 295.
3. Jonas, Vita Vedasiis, с. 3, éd. Krusch, p. 311; Frédégaire, Historia epit
omata, III, 21, éd. Krusch, p. 101.
4. Sur l'identification des domni Martini limina, en dernier lieu, voy. Levi
son, Zur Geschichte des Frankenkonigs Chlodoweck, dans Bonner Jahrbii-
Cher, t. 103, p. 59, n. 1. LE BAPTÊME DE CLOVIS. 475
en 496, cette dernière date est préférable, puisque Nizier met
expressément le baptême avant les guerres contre les Wisigoths
(506-507) et contre les Burgondes (500-501). En dernière anal
yse, le baptême a eu lieu en 496 d et à Tours.
En face de cette école se dresse l'école dont M. Kurth est le
plus brillant représentant. On conserve alors au texte de Gré
goire toute son unité et toute sa valeur : c'est sur le champ de
bataille que Glovis se convertit, et, tout en maintenant à Clotilde
et à Rémi la principale part dans les faits qui suivirent, on adapte
au récit de l'évêque de Tours les données de l'évêque de Vienne.
Il paraît plus difficile d'accorder Grégoire avec Nizier; aussi, en
invoquant le silence de Grégoire de Tours sur des faits qu'il eût
mieux connus que tout autre s'ils s'étaient passés à Tours, et aussi
l'imprécision des termes de la lettre de Nizier, on écarte presque
complètement cette lettre, qu'on ne prend pas en sérieuse consi
dération. Bref, on place le baptême en 496 et à Reims.
C'est à cette dernière école que se rattache M. d'Arbois de
Jubainville. L'éminent membre de l'Institut place le lieu du bap
tême à Reims, et il invoque pour cela « l'unanime concert des
écrivains desvn6, vmeet ixe siècles », comme l'ont fait ses devanc
iers; il écarte Tours en donnant à la lettre de Nizier une signi
fication nouvelle qui lui procure la possibilité d'accorder « sans
difficulté » Grégoire avec Nizier ainsi : « Le pèlerinage du païen
Glovis au tombeau de saint Martin fut le résultat des pieuses
instances de la pieuse Clotilde et aboutit à une promesse, que Clo-
vis, craignant d'être désapprouvé par ses sujets, ne se hâta pas
de réaliser. Ce fut pour saint Martin une défaite, que, naturelle
ment, le successeur de Martin, Grégoire, ne raconte pas.
La victoire contre les Alamans, attribuée à la faveur du dieu des
chrétiens, triompha des hésitations de Clovis, qui, jusque-là,
comme Grégoire le rapporte, avait peur d'indisposer ses indisci
plinés sujets, et qui, après cette victoire, les trouva prêts à l'imi
ter. Trois mille Francs furent baptisés avec lui2. »
1. C'est par erreur que, dans mon compte-rendu du livre de M. Krusch, j'ai
indiqué la date de 507; j'aurais dû dire 508 et signaler la restriction faite par
M. Krusch lui-même qui permet de ramener cette date à celle de 496.
Cf. Krusch, Jonee vitae sanctorum, p. 308.
2. Voy. la communication de M. d'Arbois de Jubainville signalée plus haut,
p. 472, n. 3. 476 LE BAPTÊME DE CLOVIS.
Il faut voir si cette interprétation est fondée dans toutes ses
parties.
Nizier parle à Chlodosvinda de la conversion de Glovis qui
humilis ad domni Martini limina cecidit et baptizare se sine
mora promisit . M. d'Arbois de Jubainville observe avec raison
que baptizare se sine mora promisit donne un sens absurde
parce qu'on ne se baptise pas soi-même1. C'est la raison pour
laquelle M. Krusch a cherché une correction et changé pr o misit
en permisit en invoquant pour opérer ce changement la tradi
tion manuscrite du texte2. Baptizare se sine mora permisit
signifierait : « II permit qu'on le baptisât sans retard », ce qui ne
laisserait pas supposer un intervalle de temps nécessaire et suff
isant pour le retour de Tours à Reims, les préparatifs de la solen
nité et la convocation à Reims d'une assemblée de grands et de
prélats. Cela m'avait séduit, mais M. d'Arbois de Jubainville
repousse cette correction du texte, et son argumentation est déci
sive; le texte n'a pas besoin d'être amendé : « Baptizare est
une notation mérovingienne pour baptizari », comme le prouvent
les nombreux exemples cités par le savant français3; et le texte
n'offre plus aucune difficulté, il signifie : « II promit d'être bapt
isé sans retard4. » C'est là évidemment la plus élégante et la
plus solide solution du problème de l'établissement du texte.
Baptizari se sine mora promisit ne soulève aucune objection
grammaticale; mais le sens n'est guère satisfaisant si l'on voit
dans cette phrase une promesse à longue échéance, réalisée seu
lement après un nouveau vœu du prince. Dans ce cas, l'idée de
futur aurait dû être exprimée, et nous devrions avoir baptiza-
tum iri se promisit. Nizier non seulement n'emploie pas l'infi
nitif futur, mais encore il renforce son infinitif présent en y ajou
tant sine mora; cette tournure paraît être voulue pour donner au
verbe promitto le sens fort qu'il a quelquefois en latin et que
traduit imparfaitement notre verbe promettre, pour imposer à la
« promissio » la valeur d'un engagement ferme, d'une pollicita-
tion tenue et réalisée à bref délai5. Que ce soit bien là le sens
1. D'Arbois de Jubainville, loc. cit., p. 172-173.
2. Krusch, Jonœ vitas sanctorum, p. 303.
3. D'Arbois de loc. cit., p. 172.
4. Ibid., p. 173.
5. Voy. Forcellini, Totius latinitatis lexicon, v" promissio et promitto. LE BAPTÊME DE CLOVIS. 477
précis de ce passage de la lettre de Nizier, cela me paraît résulter
du contexte. L'évêque de Trêves avait immédiatement aupara
vant signalé les miracles qui s'accomplissent sur les tombeaux
des saints en Gaule; et il invitait Alboin à envoyer au sépulcre
de saint Martin des gens pour reconnaître, en qualité de témoins
oculaires, la vérité du catholicisme1. Et l'exemple de Clovis lui
paraît devoir être cité, car le roi incrédule fut convaincu par les
prodiges qui s'accomplirent sous ses yeux, et c'est alors que, dans
un élan de foi, il se prosterna sur le seuil de Saint-Martin de
Tours et prit l'engagement de se faire baptiser sans retard. S'il
n'y avait là qu'une victoire éphémère de saint Martin bien vite
transformée en défaite, Nizier aurait-il pu offrir à Alboin la con
duite de Clovis comme modèle? Nizier ne connaît pas la « défaite »
de saint Martin et croit encore au triomphe décisif de l'illustre
thaumaturge. Pour moi, Clovis a été baptisé le plus tôt possible
après la promesse de Tours, et si l'on veut combiner les deux
sources, Grégoire et Nizier, ce n'est plus avant, mais après la
bataille des Alamans et des Francs qu'il faut placer le pèlerinage
à Tours ; c'est à cette place que l'on introduisait la lettre de saint
Nizier ; sur ce point, les tenants de Tours et ceux de Reims étaient
d'accord, et la chose est si rare qu'on peut bien ici remarquer
cette unanimité8.
Nous voici retombés dans l'ornière d'où M. ď Arbois de Jubain-
ville avait cru pouvoir nous tirer ; et, comme j'étais et suis encore
convaincu qu'on doit prendre la lettre de Nizier en sérieuse con
sidération, je pensai qu'il me serait facile de défendre la cause de
Tours. L'examen des documents, contre mon attente, m'a con
duit à Reims. Je dois dire comment.
La lettre de saint Nizier est un document qu'on ne peut pas
écarter du débat. L'évêque de Trêves parle du pèlerinage de Clo
vis à la basilique de Saint-Martin comme d'un fait qui est, de
son temps, connu, sinon de tout le monde3, du moins de quelques
personnes, et particulièrement des membres de la famille méro-
1. « Hic si jubet ad domnum Martinům per festivitate sua, quod undecima
dies facit november, ipsos mittat, et ibi, si audent, aliquid praesumant, ubi
csecos hodie inluminare conspicimus, ubi surdis auditům et mutis sanitatem
recipere » {Mon. Germ, hist., Epistolae, t. III, p. 121-122).
2. Voy. en particulier Levison, op. cit., p. 61, et Kurth, Clovis, t. I, p. 323.
— Cela est évident pour les partisans de Tours.
3. Kurth, Clovis, t. I, p. 323. LE BAPTÊME DE CLOVIS. 478
vingienne. La bonne foi de l'auteur n'est pas discutable : Nizier
n'a aucun intérêt à travestir la vérité sur ce point ; il ne peut se
tromper ni tromper sa correspondante, puisque Chlodosvinda sait
elle-même ce qui va lui être dit. La venue de Clo vis à Tours est
un fait hors de contestation. C'est également un fait de notoriété
certaine, d'après Nizier, que le baptême de Glovis a eu lieu avant
la guerre de Burgondie, qui est de 500-501 , et contre ce témoi
gnage on n'est pas autorisé à arguer du silence de Grégoire de
Tours sur un séjour de Glovis à Tours avant celui de 508, comme
le faisaient MM. Vogel et Krusch1. Mais on n'est pas plus auto
risé à invoquer le silence du chroniqueur pour enlever à la lettre
de Nizier sa haute valeur documentaire, comme le fait M. Kurth8.
U argumentům ex silentio est, dans la plupart des cas, dan
gereux, et, par sa nature même, il ne conduit qu'à des hypo
thèses qui ont besoin d'être étayées et qui ne prévaudront jamais
contre un fait. Le silence de Grégoire prouve seulement que cet
historien, quelque diligence qu'il ait mise à se renseigner, n'a pas
trouvé, ni dans les documents écrits dont il disposait, ni dans les
témoignages oraux dont il s'entourait, la trace de cet événement ;
l'engagement arraché à Clovis par la vue des miracles accomplis
au tombeau de saint Martin n'a pas été pris envers le clergé
tourangeau, car, si saint Nizier ne dit pas à qui fut faite la pro
messe de baptême, il est vraisemblable de penser qu'elle le fut à
ceux-là qui avaient catéchisé le roi, et, d'autre part, Tours n'étant
pas encore sous la domination franque, il est vraisemblable aussi
que Clovis, qui vivait alors en mauvaise intelligence avec son
voisin Alaric II3, a dû prendre des précautions, dont la plus él
émentaire était l'incognito ; il avait même un autre intérêt à ce que
le but de sa visite ne fût point dévoilé puisqu'il vient pour s'as
surer de la réalité des miracles de saint Martin. Il est donc pos
sible qu'à Tours même on n'ait pas eu connaissance de la venue
du prince et que ce roi, étranger et païen, n'ayant pas été lui-
1. Krusch, Jonx viix sanctorum, p. 308.
2. Kurth, Clovis, t. I, p. 324.
3. Il y avait en 496 des hostilités entre Francs et Wisigoths qui se poursui
virent au moins jusqu'en 498 (cf. Levison, op. cit., p. 62 et suiv.). M. Kurth
me paraît heureusement inspiré lorsqu'il indique combien les Wisigoths éta
blis à Tours devaient se montrer défiants et veiller avec une inquiète sollic
itude; l'histoire des évoques Volusianus et Veranus est significative (Clovis,
t. II, p. 50-51). LE BAPTÊME DE CLOVIS. 479
même dans la basilique l'objet d'un miracle, n'ait pas attiré l'at
tention. Qu'on explique ainsi ou de toute autre façon le silence
de Grégoire1, ce silence ne me paraît en aucune atténuer
la valeur du témoignage de Nizier. Mais il en irait tout autrement
si Clovis avait été baptisé à Tours. Saint Avit nous dit que de
nombreux évêques avaient, « dans l'ardeur de leur saint minist
ère, versé sur les membres royaux les eaux de la résurrec
tion2 » ; l'évêque de Tours aurait joué un rôle important dans la
cérémonie, peut-être le premier3, et, dès lors, on s'étonnerait
légitimement que Grégoire n'eût pas trouvé dans son église un
souvenir écrit ou oral de l'événement. L'argument puisé dans le
silence même de Grégoire est alors très fort et a paru à beaucoup
d'érudits décisif4 : il nous amène à l'hypothèse que Clovis ne fut
pas baptisé à Tours.
Pour étayer cette conjecture très vraisemblable, il fallait prou
ver que le baptême avait eu lieu à Reims, et l'on a eu recours
encore à un argument ex silentio ; le fait que Grégoire de Tours
tait le nom de la ville où fut célébrée la cérémonie crée « une
présomption en faveur de la tradition rémoise, car le rôle attri
bué à saint Rémi implique celui de sa ville épiscopale. S'il en
avait été autrement, l'historien n'eût pu se dispenser de nommer
la ville préférée à la cité champenoise, à moins d'induire gratui
tement la postérité en erreur5. » Et, à l'appui de cet argument,
on fait intervenir l'unanimité des auteurs, Jonas, Frédégaire et
Hincmar, qui désignent Reims comme le lieu du baptême. Mais
c'est là que réside l'une des plus grandes difficultés du problème.
L'abbé Jonas, dans sa Vita Vedastis episcopi, rapporte la
campagne de Clovis contre les Alamans et le vœu par lequel le
1. D'après M. Levison, le séjour de Clovis à Tours serait tombé dans l'oubli
après les journées éclatantes de 508, parce que Tours n'aurait joué en 496
qu'un rôle insignifiant (op. cit.., p. 60).
2. Aviti opera, n° 46 : « ... Cum adunatorum numerosa pontificum manus
sancti ambitione servitii membra regia undis vitalibus confoveret...; » éd. Pei-
per, p. 75; trad, par Kurth, Clovis, t. I, p. 336.
3. Les canons des conciles le donnent à penser lorsqu'ils décrètent qu'un
évoque ne doit pas empiéter sur les autres diocèses {Concilia, éd. Maassen,
p. 78). L'argument dont je me sers dans cette note est de M. Krusch, Jonx
vitx sanctorum, p. 303.
4. Voy. entre autres Levison, op. cit., p. 60, et L. Demaison, le Lieu du bap
tême de Clovis, dans Kurth, Clovis, t. II, p. 289-290.
5. Kurth, Clovis, t. I, p. 324. 80 LE BAPTÊME DE CLOVIS. 4
roi s'engage à se faire chrétien si le dieu de Clotilde lui donne la
victoire. Ce récit est incontestablement en connexion étroite avec
celui de Grégoire de Tours. Après avoir noté que Clo vis rentre
dans ses États (Victor... ad patria festinus rediens), Jonas
nous montre le roi venant de Toul, où il a rencontré Vast, et
gagnant avec ce dernier Voncq, Vieux-Pont et Rilly-aux-Oies
(département des Ardennes), puis Reims, où se trouvait saint
Rémi ; à cet endroit, il mentionne le baptême en termes qui ne
laissent de nouveau aucun doute sur la parenté de son texte avec
celui de Grégoire. Le récit se termine par la phrase : « lndeque
progressus, victor ad patriam rediens, iam dictum Veda-
stem beato Remegio commendamti. » II ne me paraît pas dou
teux que Jonas emprunte ici à deux sources ; la relation du voyage
de Clovis et de Vast a évidemment pour but d'expliquer comment
saint Vast est venu se fixer à Reims auprès de saint Rémi ; mais
la source locale d'où elle dérive ne contenait pas la mention
du baptême, puisque Jonas intercale ici une phrase qu'il emprunte
à peu près littéralement à l'autre source8. Si cette source est
YHistoria Francorum de Grégoire, comme on l'admet généra
lement, l'indication de Reims peut bien provenir d'une conjecture
de Jonas et le témoignage de la Vita Vedastis ne peut guère être
invoqué. Et si l'on est tenu, d'après la lettre de saint Nizier, d'in
tercaler entre le retour de Clovis à Reims et le baptême un voyage
à Tours, l'argument qu'on serait tenté de tirer de l'itinéraire du
roi, après sa victoire en Alsace, tombe à plat.
La Chronique dite de Frédégaire met également à Reims le
baptême de Clovis; mais YHistoria epitomata, qui contient ce
renseignement, est un abrégé de Grégoire de Tours et la mention
du lieu peut résulter d'une interprétation du texte de ce dernier
par l'écrivain burgonde3.
1. Jonas, Vita Vedastis episcopi, с. 2 et 3, éd. Krusch, p. 310-311.
2. M. L. Demaison invoque, en faveur de la mention de Reiras, comme lieu
de baptême, dans la Vita Vedastis, la conjecture que la Vita paraît s'appuyer
en certains points sur d'antiques traditions locales (le Lieu du baptême de
Clovis, toc. cit., p. 290-291). Mais ces traditions locales ne paraissent pas
avoir parlé à Jonas du baptême à Reims.
3. C'est également par conjecture que cet acteur du vu" siècle attribuait à
la cérémonie du baptême la date de Pâques, alors que saint Avit, contempor
ain de Clovis, témoigne que Clovis fut baptisé le jour de Noël. Cf. Levison,
op. cit., p. 58; Krusch, Jonx vitx sanctorum, p. 305.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.