Le christianisme de Clovis aux XVIe et XVIIe siècles. - article ; n°1 ; vol.154, pg 153-172

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Bibliothèque de l'école des chartes - Année 1996 - Volume 154 - Numéro 1 - Pages 153-172
20 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : lundi 1 janvier 1996
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Myriam Yardeni
Le christianisme de Clovis aux XVIe et XVIIe siècles.
In: Bibliothèque de l'école des chartes. 1996, tome 154, livraison 1. pp. 153-172.
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Yardeni Myriam. Le christianisme de Clovis aux XVIe et XVIIe siècles. In: Bibliothèque de l'école des chartes. 1996, tome 154,
livraison 1. pp. 153-172.
doi : 10.3406/bec.1996.450815
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bec_0373-6237_1996_num_154_1_450815LE CHRISTIANISME DE CLOVIS
AUX XVIe ET XVIIe SIÈCLES
par
Myriam YARDENI
Depuis que la France et les Français ont pris conscience de leur original
ité, Clovis tient une place de choix dans leur mémoire collective1. Bien
plus : son image et les légendes liées à son règne ont puissamment contri
bué à forger cette conscience, mieux même que la figure de Charlemagne
n'a pu le faire. Clovis incarne en effet tous les mythes d'origine et toutes
les continuités. Il est le fondateur de l'État et, en même temps, le premier
roi chrétien, conjonction qui n'est pas due au hasard 2. Car il ajoute un cha
pitre à l'Histoire sainte. C'est lui que Dieu a choisi parmi tous les roitelets
barbares pour embrasser la vraie religion chrétienne, la foi catholique et
non pas l'hérésie arienne. C'est lui et son peuple qui symbolisent désormais
l'élection et la symbiose entre la vraie religion et la nouvelle nation élue 3.
Instaurateur de la vraie religion, avec l'aide de Clotilde son épouse 4 et de
1 . Colette Beaune, Saint Clovis : histoire, religion et sentiment national en France à la
fin du Moyen Âge, dans Le métier d'historien au Moyen Âge, études réunies par Bernard
Guénée, Paris, 1977, p. 139-156; Naissance de la nation France, Paris, 1985 (Biblio
thèque des histoires). L'auteur parle d'une « polarisation initiale de l'histoire nationale sur
le règne du premier Mérovingien » (Saint Clovis..., p. 144).
2. M. Yardeni, La genèse de l'Etat et la naissance de la nation dans les Histoires de France
du XVII' siècle, dans XVII' siècle, t. 44, 1992, p. 277-293.
3. Joseph R. Strayer, The Holy Land, the chosen people and the most Christian king, dans
Action and conviction in early modern Europe, ed. by Theodore K. Rabb, Princeton, 1971,
p. 3-16. M. Yardeni, Les Français, peuple élu, chez les auteurs du XVIe au XVIII' siècle [en
hébreu] dans Chosen people, elect nation and universal mission, ed. by Shmuel Almog and
Michael Heyd, Jérusalem, 1991, p. 221-235 (trad, néerlandaise sous le titre Het uitverko-
ren volk : een notie en het France nationalisme van de zestiende tot de achtiende eeuw, dans
Nexus, t. 8, 1994, p. 80-96).
4. Le rôle joué par Clotilde dans la conversion de Clovis est souligné par presque
tous les historiens des XVIe et XVIIe siècles. Comme l'écrit Cériziers : « Nostre France seroit
ingrate à son incomparable reine Clotilde, si elle ne la reconnoissoit comme un des grands
moyens dont Dieu s'est servy pour la faire chrestienne » (René de Cériziers, Les heureux
commencement de la France chrestienne sous l'apostre de nos roys saint Remy, Reims,
1633, p. 251).
Bibliothèque de l'École des chartes, t. 154, 1996, p. 153-172. MYRIAM YARDENI 154
saint Rémi5, législateur et créateur de l'Etat, il incarne à la fois Moïse et
David, deux instruments divins, élus malgré leurs péchés et leurs défail
lances. La contribution spécifique de Clovis à ce nouveau chapitre de l'His
toire sainte consiste dans les liens éternels qu'il a forgés entre l'État des
Francs et l'Eglise catholique.
L'image de Clovis s'enrichit de siècle en siècle et les mythes liés à sa per
sonne et à son règne gagnent en sens et en épaisseur; ils s'adaptent aux
besoins de l'État et de la nation naissants, tout en exprimant les aspirations
et les dilemmes de leurs temps.
Avec l'éclatement de l'unité religieuse au XVIe siècle et avec la naissance
d'un esprit plus critique, l'image de Clovis commence à se fissurer6.
Certes, le roi reste encore le fondateur de l'État, voire de la nation. Les
miracles liés à son baptême ne se heurtent pas encore à un rejet systémat
ique. Ils commencent pourtant à éveiller des doutes, même chez des éru-
dits catholiques comme Etienne Pasquier. Ces doutes s'expriment la plu
part du temps dans la suppression pure et simple du chapitre des miracles
liés au baptême. De son côté, le protestantisme n'est pas enclin à recevoir
l'image forgée dans les siècles précédents : il rejette les miracles et fait même
de ce rejet l'une de ses armes favorites dans sa lutte contre l'Église catho
lique; en outre, le calvinisme français est réticent devant la notion de
peuple élu, mettant l'accent sur la prédestination, c'est-à-dire sur l'élection
ou la condamnation individuelle7.
De ce fait, les choix religieux de Clovis et surtout sa politique vis-à-vis
de l'Église sont l'objet d'interprétations diamétralement opposées et impré
gnées de connotations brûlantes d'actualité. Car on ne peut encore renon
cer à se référer à un personnage aussi familier et glorieux que Clovis.
C'est ainsi qu'au XVIe siècle commencent à se cristalliser deux images,
deux archétypes de Clovis. D'un côté l'homme religieux, voire mystique,
pécheur mais choisi par Dieu, en bref saint Clovis. De l'autre, le précurseur
de la raison d'État et de la « Realpolitik », catholique mais aussi fondateur
de l'Église gallicane. Le Clovis des Ligueurs est un personnage, celui des
5. « C'est cet incomparable prélat qui est le défenseur de nos monarques et le père de
tous nos pères, c'est en un mot l'apôtre des Français, comme saint Denys l'est de ceux de
la vieille Gaule » : ibid., p. 396.
6. Esprit critique, ou naissance d'un certain relativisme : voir Jean Jehasse, La renais
sance de la critique : l'essor de l'humanisme érudit de 1560 à 1614, Saint-Etienne, 1976;
Philippe Desan, Naissance de la méthode, Paris, 1987; Zachary Sayre Schiffman, On the
threshold of modernity : relativism in the French Renaissance, Baltimore-Londres, 1991.
7. Même quand, au XVIIe siècle, la très stricte doctrine calviniste de la prédestination sera
révisée, puis contestée, les calvinistes français ne modifieront pas leur attitude en ce domaine. AUX XVI« ET XVIIe SIÈCLES 155 CLOVIS
Politiques en est un autre. Ces deux Clovis auront une descendance bien
au-delà du XVIIe siècle. Ces images s'enracinent dans une longue tradition
historiographique 8 et illustrent les difficultés liées à l'interprétation de la
figure. C'est sans doute un jésuite, René Cériziers, qui a exposé le plus cla
irement ces difficultés : « [Clovis] a fait tant de choses mémorables qu'ont
le mettroit au nombre des plus illustres monarques de l'univers, si l'avarice
et la cruauté ne déshonoroient sa vie. Et, à dire le vray, jamais prince ver
tueux n'a eu de plus éclatans vices, ny prince vitieux de plus grandes
vertus » 9.
La biographie de Clovis présente elle aussi des difficultés, presque insur
montables, dans la chronologie, ou gênantes comme le temps mis à accept
er le baptême 10. Dilemmes et difficultés bien mis en évidence par les dif
férentes images de Clovis.
I. Clovis fondateur de l'Église gallicane.
À propos des XVIe et XVIIe siècles, mieux vaut parler de gallicanismes plu
tôt que d'un gallicanisme n. On peut en effet relever sans peine dans le gal
licanisme de l'époque12 des éléments purement et authentiqueraient rel
igieux 13. Pourtant, pour la plupart des historiens, aussi bien de la France
que de l'Eglise de France, le gallicanisme est l'expression d'idées et de ten
dances nouvelles, surgissant avec les profonds changements qui secouent
alors l'État, la société, voire la culture. Sous cet aspect, le gallicanisme devient
le meilleur allié de la tolérance, de l'irénisme, ou encore de la raison
d'État 14. Parmi ses porte-parole les plus éminents, on compte des person-
8. Georges Tessier, Le baptême de Clovis, Paris, 1964 {Trente journées qui ont fait la France).
C. Beaune, Naissance..., p. 55-64.
9. René de Cériziers, Le Tacite françois, Paris, 1648, t. I, p. 21.
10. Suivant plusieurs auteurs, Clovis promet à Clotilde de se faire chrétien quand il solli
cite sa main. Ainsi, entre autres exemples, Charles Sorel {Histoire de la monarchie françoise,
Paris, 1632, p. 99-100) : « Cette difficulté fut ostée par la promesse que Clovis faisoit à Clo
tilde de se faire chrestien pour l'amour d'elle (...). Mais Clovis l'ayant épousée différoit sa
conversion de jour en jour et, se tenant toujours parmy les armes, il ne pouvoit s'adonner
aux actions de piété ».
1 1 . Jonathan Powis, Gallican liberties and the politics of later sixteenth century France,
dans The historical journal, t. 26, 1983, p. 515-530.
12. Parmi les grands classiques : Victor Martin, Le gallicanisme et la réforme catholique,
Paris, 1919 (réimpr. Genève, 1975) ; Georges- Aimé Martimort, Le gallicanisme de Bossuet, 1953. Voir aussi V. Martin, Les origines du gallicanisme, Paris, 1939, 2 vol.
13. William J. Bouwsma, Gallicanism and the nature of Christendom, dans Renaissance
studies in honour of Hans Baron, ed. by A. Molho and J. A. Tedeschi, Florence, 1971,
p. 809-830.
14. Etienne Thuau, Raison d'Etat et pensée politique à l'époque de Richelieu, Paris, 1966. MYRIAM YARDENI 156
nalités comme Michel de FHospital et Jacques-Auguste de Thou. Le gallic
anisme peut surmonter sans peine les différences qui séparent catholiques
et protestants 15 ; il est aussi l'un des fondements les plus authentiques du
sentiment national16. Mais c'est surtout le gallicanisme politique et ecclé
siastique qui s'approprie la figure de Clovis durant ces deux siècles.
Le gallicanisme protestant. — Pour le gallicanisme protestant, il est pr
imordial de montrer que c'est Clovis qui établit définitivement le modèle des
rapports entre l'Église et la royauté ou, si l'on veut, l'État. Charles Dumoul
in précise ainsi :
« Or ce n'est chose nouvelle que les rois de France ayent faits loix, statuts
et édits des choses ecclésiastiques, principalement pour réfréner les abus et
les excès des gens d'Eglise, voire des évesques et papes. Car dès auparavant
mil quarante ans, Clovis, roy des Françoys, commanda de célébrer le pre
mier concile de l'Eglise gallicane à Orléans, où convindrent trente-trois
évesques et furent fais trente-trois canons ecclésiastiques, lesquels Gratian
a quasi tous insérez en son grand Décret » 17.
L'autorité de Clovis, l'ancienneté de ses gestes et le succès de sa politique
importent particulièrement dans un contexte où les papes, depuis plus d'un
siècle, usurpent la justice et la juridiction royales, soustraient les sujets du
roi à son obédience judiciaire et abolissent « les mémoires, faicts et gestes
des anciens et prédécesseurs roys », pour persuader au roi « que n'aviez
à cause de vostre couronne puissance, auctorité ne jurisdiction de statuer
ou ordonner aucunement de Testât ecclésiastique » 18. Le rôle de Clovis est
15. Comme l'ont écrit Hubert Bost et Didier Poton (Le rapport des réformés au pouvoir
au XVIIe siècle : Elie Merlat ou la fin du monde, dans Genèse et enjeux de la laïcité, christi
anisme et laïcité, actes du colloque de Montpellier, 2-3 mars 1990, Genève, 1990, p. 49) :
« L'alliance objective du protestantisme français avec les catholiques gallicans est un fait trop
connu pour qu'il soit besoin d'insister (...). La lutte pour les 'libertés de l'Église gallicane'
s'appuie sur une critique du ministère pontifical tel que Rome souhaite l'exercer. Or cette
critique ne peut que réjouir les antipapistes que sont les réformés français. Mais la conver
gence de vue entre Merlat et Bossuet, par-delà toutes les différences de formes que l'on
a dites, montre à quel point un consensus transconfessionnel se dégage à propos de la con
ception théologique du pouvoir royal ».
16. M. Yardeni, La conscience nationale en France pendant les guerres de Religion
(1559-1598), Paris-Louvain, 1971 (Publications de la Faculté des lettres et sciences humain
es de Paris-Sorbonne, Recherches, 59), passim.
17. Charles Dumoulin, Abus des petites dates, réservations, préventions, annales et autres
usurpations et exactions de la Cour de Rome, Lyon, 1564, p. 8. Sur le gallicanisme de Dumoul
in, voir Donald R. Kelley, « Fides historiae » : Charles Dumoulin and the gallican view of
history, dans Traditio, t. 22, 1966, p. 347-402, plus particulièrement p. 386-393.
18. C. Dumoulin, op. cit. (adresse « Au roi Henri II »). AUX XVI« ET XVII« SIÈCLES 157 CLOVIS
donc central. Le « gallicanisme » naît avec lui et Dumoulin rejette avec véhé
mence toute interprétation qui voudrait que l'Eglise gallicane « naisse » avant
Clovis 19.
Ces vues pourtant ne font pas l'unanimité au sein du gallicanisme protest
ant. Ce qui importe, pour la plupart des gallicans protestants, c'est la sou
mission de l'Église et des ecclésiastiques aux autorités civiles, empereurs
et rois20. Ce qui ne veut pas dire que le concile d'Orléans tenu sous Clo
vis n'ait eu une importance primordiale. C'est là en effet qu'on a fixé tout
ce qui a trait aux dîmes, voire aux finances ecclésiastiques 21 : telle est bien
l'une des libertés de l'Eglise gallicane. Celle-ci se distingue par sa liberté,
« à la différence de plusieurs autres Églises de la chrestienté, qui ont par
leur foiblaisse ou lascheté de leurs roys plié sous le joug de pape et sont
devenus serfs contre la deffence de l'apostre ». Clovis a donc choisi la voie
du courage en convoquant « un concile à Orléans, non pas par la bulle de
l'évesque de Rome, mais par ses lettres patentes, esquelles il qualifie ses
évesques 'papes apostoliques' ; aussi se monstrèrent-ils tels par leur epistre
qu'ils envoyèrent au pape Anastase second, auquel ils firent savoir qu'il ne
luy appartenoit pas de rien controller en France, ny quant à la doctrine,
ny au regard de la discipline », comme l'explique Jean Bédé, sieur de la
Grimaudière 22. Il est vrai que l'autorité religieuse de l'Église gallicane
dépasse de loin celle de l'Église de Rome, car les saints Denis, Rustique
et Éleuthère, ses fondateurs, « receurent leur mission non pas de Rome,
qui n'estoit pas encore chrestienne, mais de Jérusalem » 23.
19. « Aussi auparavant la conversion et baptesme de Clovis (...) les églises chrestiennes
es Gaulles n'avoyent eu moyen et liberté de faire assemblée publique ne concile ou synode
général pour les grandes oppressions et persécutions qu'elles avoyent souffertes soubz les
empereurs romains et leurs gouverneurs » (ibid., p. 9). Par conséquent, le concile d'Orléans
est le premier concile de l'Eglise gallicane : « ce n'estoyent pas les canons des papes de
Rome, ne leurs epistres décrétâtes (elles n'estoyent pas encore nées), mais c'estoyent les
canons conciliaires de l'Eglise gallicane congrégés au concile d'Orléans par le commandem
ent de Clovis » qui donnèrent au roi le pouvoir de « déchasser de son office » tout ecclé
siastique ayant commis un crime capital (ibid., p. 586).
20. François Grimaudet, De la puissance royalle et sacerdotale, opuscule politique, s. 1.,
1579, p. 40. bien que n'ayant jamais adopté officiellement la religion protes
tante, passe pour un membre de la communauté huguenote; il fait à ce titre l'objet d'une
entrée dans Eugène et Emile Haag, La France protestante, ou vie des protestants français qui
se sont fait un nom dans l'histoire, t. V (réimpr. Genève, 1966), p. 367-368.
21. F. Grimaudet, De la paraphrase du droict des dixmes ecclésiastiques et inféodées, dans
id., Œuvres, Paris, 1613, p. 445 et suiv.
22. Jean Bédé, sieur de la Grimaudière, De la liberté de l'Église gallicane, Saumur, 1646,
p. 7 et 11. Sur Bédé, qui était le doyen des anciens des consistoires de Paris au moment
de l'octroi de l'édit de Nantes, voir Jacques Pannier, L'Eglise réformée de Paris sous Henri IV,
Paris, 1911 (réimpr. Genève, 1977), p. 163-164.
23. J. Bédé, op. cit., p. 9. Calvin aussi déplore cette usurpation de Rome sur Jérusalem : 158 MYRIAM YARDENI
Le gallicanisme protestant s'intéresse peu aux élans religieux de Clovis,
peu à sa conversion en tant que miracle voulu par Dieu24. Bien plus, les
gallicans protestants ne mentionnent même pas les miracles survenus à l'occa
sion de son baptême. Au nom de la critique historique naissante, Nicolas
Vignier les rejette explicitement et en bloc : « Ce qu'Aimonius a escrit du
miracle de la saincte ampoulle ou du chresme qui luy fut envoyé du Ciel,
Grégoire de Tours n'en faict aucune mention, n'ayant pas accoustumé de
mettre en oubli les miracles. Je ne parleray point aussi davantage des armoiries
des fleurs de lys » 25.
En bref, les protestants dessinent la figure d'un Clovis, certes chrétien,
mais entièrement privé de son aura de sainteté ; roi autoritaire et inflexible
quant aux intérêts de son État; d'un État plus anciennement chrétien que
Rome.
Le cas Etienne Pasquier. — Le gallicanisme, si ce n'est le nationalisme,
d'Etienne Pasquier n'est plus à démontrer 26. Pasquier est l'un des enne
mis les plus acharnés des jésuites dans la France du XVIe siècle 27. Au cha
pitre VIII du livre III de ses Recherches de la : des libériez de l'Église
gallicane devant et sous la première lignée de nos roys, on trouve même des
expressions qui rappellent non seulement Dumoulin, mais encore Calvin 28.
Le Clovis de Pasquier n'a pourtant rien à voir avec le Clovis fondateur
et promoteur de l'Église gallicane. Il s'inspire beaucoup plus du prince de
M. Yardeni, Autour de quelques textes de Calvin sur Jérusalem, dans Le mythe de Jérusalem
du Moyen Age à la Renaissance, études réunies par Evelyne Berriot-Salvadore, Saint-Etienne,
1995, p. 181-186, à la p. 184. Sur saint Denis, Rustique et Éleuthère : C. Beaune,
Naissance..., p. 85.
24. Le traitement qu'en fait Nicolas Vignier (Recueil de l'histoire de l'Eglise depuis le bap-
tesme de nostre seigneur Jésus Christ jusques à ce temps, Leyde, 1601, p. 128) est typique :
« Clovis, roy des François, après avoir vincu (sic) les Allemans, se vint à son retour de ceste
guerre faire baptiser, selon le vœu qu'il avoit faict le jour de la bataille et victoire qu'il avoit
eue contre lesdicts Allemans ».
25. N. Vignier, Sommaire de l'histoire des François, extraicts de la « Bibliothèque histo-
riale», Paris, 1579, p. 32.
26. Robert Butler, Nationales und universales Denken im Werke Etienne Pasquiers, Bale,
1948 ; Ariette Jouanna, Mythes d'origine et ordre social dans les « Recherches de la France »,
dans Etienne Pasquier et ses « Recherches de la France », Paris, 1991 (Cahiers Victor-Lucien
Saulnier, 8), p. 105-119.
27. Voir surtout l'introduction de Claude Sutto à son édition critique : Etienne Pasquier,
Le catéchisme des jésuites, Sherbrooke, 1982.
28. « II ne faut faire nul doute que les papes n'ayent tousjours eu le premier siège de
l'Eglise chrestienne, et pour tels recogneus de toute l'ancienneté » : Recherches de la France,
1. Ill, chap. VIII (éd. Amsterdam, 1723, p. 189). AUX XVIe ET XVII' SIÈCLES 159 CLOVIS
Machiavel que de saint Clovis 29. La conversion au christianisme lui sert de
prétexte pour attaquer les autres princes des Gaules :
« II falloit que nostre Clovis, auquel les mains démangeoient, eust des pré
textes coulourez pour attaquer les princes de ces nations. Ces prétextes luy
manquoient, hormis contre ceux qui estoient les moindres en puissance, je
veux dire les princes issus de Clodion. Nos anciens évesques, abbez et rel
igieux qui prindrent la charge de nostre histoire nous représentent Clovis pour
un prince accomply de toutes les pièces qu'on pouvoit désirer en un grand
guerrier : chose très vraye. Ils y adjoustent une grande dévotion, dont je dou-
terois, n'estoit que je ferois conscience de desmentir la vénérable ancien
neté. Bien diray-je (...) que dedans sa religion il y avoit beaucoup du sage
mondain et de l'homme d'Estat, comme ses effects nous en portent
tesmoignage » 30.
Pasquier ne met pas en cause que la sincérité de la conversion de Clovis.
Il émet aussi des doutes sérieux sur son catholicisme. On sait que c'est sa
femme Clo tilde qui le pousse « d'espouser la religion chrestienne », pour
le salut de son âme. Or Qotilde vient d'un milieu infecté par l'hérésie arienne.
Mais, comme le dit Pasquier, « soit qu'il fust à ce poussé par la volonté
expresse de Dieu, comme il nous est plus séant d'ainsi le croire, ou par
un trait de prudence humaine, n'estant pas un petit secret aux princes nou
veaux conquéreurs ou qui projettent de conquérir, de symboliser en rel
igion avec leurs sujets. Tant y a que sur ce pied de la religion catholique,
il seroit malaisé de dire combien il se donna d'avantage »31.
Une conversion probablement simulée, suivie d'actes de cruauté et de
meurtres 32 : tel est le christianisme de Clovis aux yeux de Pasquier. Ce qui
ne veut pas dire que Clovis ne soit pas en même temps un grand roi guerr
ier. Il y a mieux : Pasquier ne met pas en cause explicitement les miracles
liés au règne et plus particulièrement au baptême de Clovis. Car Dieu inter
vient dans le cours de l'histoire, comme il le fit pour Saül et Vespasien 33.
Mais si Dieu est intervenu par des miracles dans cette phase cruciale de
29. « Plus grand et sage conseil ne pouvoit estre par luy pris selon le monde, pour la
conservation de son Estât que cestuy, si vous en parlez à Machiavel et ses escholiers » : ibid.,
1. V, chap. I (éd. cit., p. 436).
30. Ibid., p. 434-435.
31.p. 435.
32. « La fureur des meurtres esteinte par la mort de Clovis » : ibid., p. 436.
33. Dorothy Thickett, Estienne Pasquier (1529-1615) : the versatile barrister of sixteenth
century France, Londres, 1979, p. 166-167; Z. Sayre Schiffman, Estienne Pasquier and the
problem of historical relativism, dans The sixteenth century journal, t. 18, 1987, p. 505-517,
à la p. 512. 160 MYRIAM YARDENI
l'histoire de France, ce ne fut pas à cause de la « sainteté » de Clovis, ce
fut à cause de l'élection du royaume de France : « Dieu souvent exerce ses
miracles, non en considération des roys, ains du royaume qu'il favorise (...).
Et n'est pas hors de propos de croire que Dieu fît le semblable en celle
dont nous avons cy-dessus parlé, Dieu voulant par son caractère de bap-
tesme exalter les roys de France en grandeur » 34.
Dans la pièce de bravoure qu'est le premier chapitre du livre V, Pasquier
réussit à réconcilier son esprit critique avec son catholicisme et avec son
nationalisme ardent et sincère. Il est vrai que Clovis en sort bien amoindri
en sainteté, mais en même temps renforcé dans son rôle de grand guerrier,
de tacticien et de prince machiavélique, voire de roi sage et bâtisseur d'Etat.
Les autres gallicanismes. — Deux grandes tendances se dessinent chez les
autres gallicans du XVIe siècle. Les uns suivent la voie ouverte par les
protestants, c'est-à-dire qu'ils passent sous silence les miracles survenus à
l'occasion du baptême de Clovis et préfèrent mettre l'accent sur l'apport
institutionnel du concile d'Orléans35. Les autres acceptent une partie des
miracles avec beaucoup de circonspection, tout en restant convaincus de
la sincérité de la conversion de Clovis.
Guy Coquille est un bon représentant de la première tendance. Ce qui
l'intéresse, c'est l'établissement et l'institutionnalisation des rapports entre
la royauté et l'Eglise. Le concile d'Orléans lui sert d'occasion pour préciser
le caractère de ces rapports : « Le concile d'Orléans, premier national pour
les Gaules celtique, belgique et aquitaine, fut assemblé par le mandement
de Clovis, roy de France, lequel envoya les articles sur lesquels devoit estre
délibéré et les pères y assemblez disent qu'ils désirent que les décrets par
eux faits soient approuvez par luy » 36.
Il y a eu d'autres conciles avant le concile d'Orléans, mais l'accent est
mis sur le fait que celui-ci fut le premier concile national37, caractère qui
34. É. Pasquier, Recherches..., p. 438.
35. Tout au plus les met-on dans la bouche de l'ennemi, ainsi dans le Dialogue sur les
causes des misères de la France entre un catholique ancien, un catholique zélé et un palatin
de Guy Coquille, imprimé dans ses Œuvres postumes, excellens et curieux (Paris, 1650). C'est
le catholique ancien qui représente les opinions de Coquille, tandis que le catholique zélé
est le porte-parole de la Ligue.
36. G. Coquille, Mémoires pour la réformation de l'estat ecclésiastique, dans Œuvres
postumes..., p. 26.
37. « Plusieurs loix sont utiles et peut-estre nécessaires à une nation, qui seroient dom
mageables à l'autre. Es conciles généraux œcuméniques, une nation ne peut pas sçavoir
ce qui est convenable ou incomode à l'autre (...) et, hors les Conciles généraux, les papes,
demeurans à Rome, ne peuvent pas estre advertis ny sçavoir au vray les affaires de chacune
nation » : ibid., p. 126. AUX XVI« ET XVII' SIÈCLES 161 CLOVIS
donne toute son importance : « L'Eglise de France peut reconnoistre sa liberté,
pour estre déclarée au premier concile national » 38. Car les libertés de
l'Eglise gallicane sont adaptées aux besoins spécifiques de la France.
On peut considérer Claude Fauchet comme un authentique représentant
de l'autre tendance gallicane39. Il donne une vue équilibrée de Clovis. Il
croit dans la sincérité de sa conversion w ; mais il reste sceptique en ce qui
concerne les grands miracles qu'il attribue, d'une manière à peine dégui
sée, à la persuasion des évêques41. Dans le même temps, Fauchet sou
ligne aussi le caractère catholique du royaume de France, conséquence directe
du catholicisme de Clovis :
« Les grandes victoires par nos roys obtenues sur les infidèles, leur rel
igion invariable et toujours réglée sur la catholique, le prompt secours que
les papes ont trouvé en ceux de la maison de France, leur ont continué le
nom de Très-Chrestien, à eux donné mesme du temps de sainct Remy, qui
en son testament appelle ainsi le roy Clovis, premier de ce nom » 42.
Le catholicisme de Clovis est un catholicisme gallican et c'est lui qui fixe
les règles du jeu. Pour Fauchet et pour tous les autres gallicans, c'est l'ense
ignement suprême du concile d'Orléans : « Ce qui monstre que les évesques
de ce temps-là estimèrent le roy assisté de son Conseil d'Estat estre après
Dieu chef terrien de l'Eglise de son royaume, et non pas le pape » 43.
Conversion feinte ou sincère, Clovis pieux ou assassin : les questions ne
sont pas au cœur des intérêts des gallicans. À vrai dire, ils se soucient peu
de juger de la religion intérieure de Clovis. Ce qui les intéresse, c'est que
la suprématie de l'État sur l'Eglise en France date de son règne : un point
capital dans la période mouvementée des guerres de Religion et dans les
luttes idéologiques acharnées entre protestants et catholiques, entre Ligueurs
et Politiques44.
38. Ibid., P. 68.
39. Sur Claude Fauchet : Jane G. Espiner-Scott, Claude Fauchet, sa vie, son œuvre, Paris,
1938.
40. Par exemple, à Tolbiac : « Lors levant les yeux au ciel, touché jusques au vif d'une
grande crainte, il s'écria : 'Jesus Christ' » ; et encore : « Clovis hors du danger n'oubliast
le secours divin » (Œuvres, Paris, 1610, fol. 56).
41. « Et comme un miracle donne place à un autre, l'on adjouste qu'un ange aporta l'escu
d'azur semé de fleurs de lis » (ibid., fol. 57v). « Je ne veux encores nier qu'en ceste onction
royalle nos évesques n'ayent voulu suivre l'ancienne façon des Juifs, aisément persuadans
à nos roys que c'estoit une saincte cérémonie » (ibid., fol. 473v).
42. Ibid., fol. 476.
43.fol. 476v.
44. Sur ce milieu de « bons Français, à mi-chemin entre Rome et Genève » : Marc Fuma-
BIBL. ÉC. CHARTES. 1996. 1 11

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