Le développement de l'intelligence et les structures paléo-biopsychologiques - article ; n°5 ; vol.59, pg 389-406

De
Bulletin de la Société préhistorique française - Année 1962 - Volume 59 - Numéro 5 - Pages 389-406
18 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : lundi 1 janvier 1962
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Marie Henriette Alimen
M. Goustard
Le développement de l'intelligence et les structures paléo-
biopsychologiques
In: Bulletin de la Société préhistorique française. 1962, tome 59, N. 5-6. pp. 389-406.
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Alimen Marie Henriette, Goustard M. Le développement de l'intelligence et les structures paléo-biopsychologiques. In: Bulletin
de la Société préhistorique française. 1962, tome 59, N. 5-6. pp. 389-406.
doi : 10.3406/bspf.1962.3836
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bspf_0249-7638_1962_num_59_5_3836Le développement de l'intelligence
et les structures Paléo-Biopsychologiques
PAR
M.-H. AL1MEN et M. GOUSTARD *
Le problème du développement de l'intelligence, depuis les stades les plus
archaïques de l'humanité, reste encore obscur. Il semble toutefois que la prise
en considération de plusieurs faits puisse lui donner un nouvel éclairage.
Les techniques, qui constituent le témoignage essentiel des comportements
qui leur ont donné naissance, peuvent être étudiées, non seulement d'un point
de vue fonctionnel, mais également d'un point de vue structural. Elles sont
produites par un être dont l'organisation psycho-physiologique et comporte
mentale présente certaines caractéristiques. A ce titre, elles manifestent un
type particulier d'organisation structurale, permettant des modalités particul
ières de l'adaptation de l'être vivant au milieu extérieur. L'évolution des
techniques au cours de la préhistoire traduit le double et complémentaire
développement des structures neurophysiologiques et intellectuelles de l'être
qui fabrique et utilise sa propre industrie.
Mais l'analyse du développement des structures paléo-biopsychologiques
requiert la confrontation de plusieurs ordres de faits.
La nécessité d'une mise en série des réalisations des techniques humaines
d'une part, et de celles de l'évolution biologique d'autre part est ressentie par
les technologues; la référence de la Biologie permet d'insérer les techniques
humaines dans les déterminismes; généraux de l'adaptation biologique, et d'éta
blir les caractères spécifiques des techniques humaines par rapport aux techni
ques utilisées par l'animal, mais aussi, du point de vue méthodologique, ce qui
n'est pas un avantage négligeable, elle permet de classer un matériel très hété
rogène.
Les phénomènes psychologiques, on le sait aujourd'hui, s'insèrent eux aussi
dans la biologie. Si l'intelligence se construit en passant par des, paliers success
ifs à l'origine, elle plonge ses racines dans l'organisation biologique. Au terme
de son développement chez l'homme, l'intelligence est un instrument privilégié
d'adaptation du sujet à son environnement, les opérations supérieures de la
pensée prolongeant et achevant l'ensemble des processus adaptatifs, créant des
adaptations à la fois illimitées et équilibrées entre elles, impossibles à réaliser
sur le plan de la vie organique.
Ainsi, du point de vue structural, le développement des techniques humaines
traduit et prolonge l'un des processus fondamentaux de l'évolution biologique :
il manifeste un développement des structures psycho-biologiques, dont nous
nous proposons d'étudier ici les lois générales de construction.
I. — LE DÉVELOPPEMENT DES STRUCTURES PSYCHO-BIOLOGIQUES ET
L'ÉVOLUTION PHYLOGÉNÉTIQUE
Deux phénomènes biologiques principaux retiennent l'attention. Le premier
concerne le processus de l'adaptation. L'évolution des organismes vivants ne
se caractérise pas par une adaptation de plus en plus perfectionnée au milieu,
mais par un affranchissement de plus en plus grand vis à vis des conditions
offertes par le milieu (Meyer 1957).
L'adaptation se marque donc par une distanciation par rapport au milieu.
Ce phénomène n'est pas un phénomène biologique simple, mais un phénomène
(*) Séance de février 1962. 390 SOCIÉTÉ PRÉHISTORIQUE FRANÇAISE
psycho-biologique. L'organisme ne peut être entièrement décrit selon les modal
ités particulières de sa structure anatomique et de son fonctionnement interne,
mais par rapport aux conditions du milieu extérieur, c'est-à-dire par l'organi
sation psycho-biologique de son champ spatio-temporel. Le système biologique
déborde ses dimensions physiologiques pour intégrer la dimension comporte
mentale : l'homéothermie est assurée par une régulation physiologique insépa
rable des déplacements dans l'espace, permettant une économie de dépenses
énergétiques. La régulation du comportement peut prendre soit la forme d'une
exploration individuelle du milieu, soit une simple stabilisation dans un milieu,
rencontré, soit celle d'un héréditaire (migrations des Poissons
ou des Oiseaux), soit, plus rarement, la forme d'une modification du milieu
lui-même. L'adaptation est ici caractérisée par un phénomène de distanciation
par rapport au milieu.
La modification du milieu possède un caractère particulier chez les Insectes
sociaux (Termites et surtout Abeilles) ; elle est corrélative d'un développement
psychique et d'une organisation anatomo-physiologique hautement différenciée.
Chez les Insectes sociaux, le milieu social joue un rôle considérable comme fac
teur biologique : le phénomène d'association crée pour les individus un nouveau
biotope, un «milieu tampon» entre l'organisme et le milieu.
Chez l'Homme, les techniques peuvent être considérées comme des prolon
gements, en circuit externe, d'une fonction biologique déterminée. Les milieux
tampons créés par le vêtement, l'habitat, etc.. ont les mêmes effets que tout
autre fait de régulation biologique. Non seulement, ils contribuent à maintenir
une constante thermique déterminée, mais encore ils libèrent l'organisme lui-
même d'une partie de la dépense énergétique nécessaire à la régulation physio
logique : cette portion de la dépense énergétique est rejetée sur un système
extérieur à l'organisme, mais cependant intégré dans le circuit biologique.
La vie sociale, là où elle est réalisée chez les animaux, chez les Insectes
sociaux par exemple, joue un rôle essentiel : le champ spatio-temporel qui
entoure l'individu résulte de l'interférence organisée des activités et des com
portements d'un grand nombre d'individus. L'organisation sociale permet un
développement des techniques qui soustrait presque complètement l'organisme
individuel au contact du milieu physique et réalise autour de lui un milieu
tampon avec lequel il entre seul en relation. Le milieu social réalise la même
dimension biologique que toute autre structure biologique. La société, chez
l'Homme, comme chez les organismes biologiques, et notamment les Insectes
sociaux, crée non seulement un nouveau biotope, mais aussi un nouveau psy-
chotope. Chez l'Homme, ce nouveau psychotope réagit sur le comportement, et
donc sur le développement de l'intelligence.
L'organisation sociale présente donc une dimension biologique plus exact
ement psycho-biologique.
Ainsi, l'une des caractéristiques de l'évolution, aux échelons supérieurs des
deux Phyla des Invertébrés et des Vertébrés, est de créer en quelque sorte une
distanciation (Viatte), un certain milieu-tampon, un affranchissement relatif
(Meyer) par rapport au milieu extérieur. Ce processus est corrélatif d'un
développement des capacités psychiques hautement différencié, dans l'un et
l'autre Phylum. Le «langage» des Abeilles est le meilleur exemple de cette
activité symbolique que l'on croyait, jusqu'à une époque récente, caractéris
tique unique de l'Homme.
En outre, les techniques humaines et animales s'insèrent dans la biologie,
comme tout autre phénomène psycho-biologique. Dès lors, il est possible d'étu
dier le développement de l'intelligence, du point de vue de l'insertion des struc
tures psychologiques dans l'organisation biologique, et ainsi d'établir un pont
entre la technologie préhistorique et les processus biologiques fondamentaux.
Enfin, loin de constituer un fait premier, l'intelligence apparaît comme se
construisant progressivement, en relation avec le milieu extérieur, et avec les
structures, celles-ci et celui-là s'élaborant progressivement, par suite d'un pro
cessus circulaire, ou plus précisément, relationnel. Le développement de
l'intelligence se caractérise par une action de plus en plus adaptée à l'égard
du milieu, et par un développement, corrélatif, de ses propres structures.
C'est donc au terme d'un long processus de développement et de construction
structurale que se constitue l'intelligence proprement humaine, et qu'apparais
sent les opérations supérieures dont elle devient capable.
Il y a donc tout à la fois une unité fonctionnelle et une différenciation struc
turale entre l'intelligence et l'organisation biologique : l'intelligence rationnelle
réalise des adaptations illimitées, mobiles et réversibles, impossibles à obtenir
sur le plan de la vie animale. SOCIÉTÉ PRÉHISTORIQUE FRANÇAISE 391
II. — PROBLÈMES PSYCHO-BIOLOGIQUES POSÉS
PAR L'APPARITION DE L'OUTIL
Le phénomène de comportement qu'est l'outil pose un problème d'ordre bio
logique fondamental, et soulève des questions intéressant tout autant la biolo
gie que la psycho-physiologie.
A) La signification de l'outil.
1) Les outils, assez répandus dans le monde animal, envisagés du
point de vue fonctionnel, sont des extensions du corps (A. Te.try, 1957). Ou
pourrait alors différencier les outils « naturels » et les outils fabriqués, carac
térisés par l'intentionnalité. Cette dichotomie entre naturels et outils
fabriqués correspond sans doute à un phénomène fondamental, mais ne résout
pas le problème posé par l'outil naturel lui-même. En effet, l'outil de l'animal
dépend bien de certaines modalités fonctionnelles et structurales, qui expli
quent non seulement son utilisation, mais son « invention » même par l'ani
mal. Autrement dit, l'outil naturel est un phénomène psycho-biologique.
Lack a montré que les Pinsons des Iles Galapagos sont issus d'une même
souche continentale, mais forment aujourd'hui quatre genres distincts et plu
sieurs espèces, soit herbivores, soit insectivores, soit omnivores. Or, toutes ont
modifié leur bec selon leur mode d'alimentation. Mais le type «pic», à la
place d'une modification morphologique, a développé un comportement parti
culier : il utilise une épine de cactus pour chasser les Insectes au fond des
fentes. Cet exemple fait apparaître que l'outil naturel est bien « inventé », en
fonction de certaines conditions du milieu. D'ans l'outil naturel, comme dans
l'outil fabriqué, entre une anticipation du résultat de l'action. Ce caractère
d'anticipation est du reste un phénomène psycho-biologique tout à fait fonda
mental : les « hypothèses » décelées par Krechevskt chez les Rats, et bien
d'autres faits, montrent que l'anticipation caractérise les conduites animales;
l'être vivant possède non seulement un pôle d'accommodation au milieu, non
seulement une modalité uniquement réactionnelle, mais, également, une orga
nisation d'origine endogène qui permet une action sur le milieu.
Ceci nous conduit à établir une différenciation entre outils naturels et outils
fabriqués, à partir de critères d'ordre structural. Car, même dans l'outil natur
el, il entre une part d'intelligence dans l'invention comme dans l'anticipa
tion du résultat sur l'action.
Or ce qui différencie l'Homme de l'ensemble des animaux, ce n'est pas
un dispositif biologique quelconque, mais trois traits (main libre, phonation
articulée, grand cerveau) simultanément en relation (P. Grapin, 1957). Ces
trois traits, dont la relation activante constitue une essentielle originalité de
la différenciation humaine, sont des traits relationnels, c'est-à-dire qu'ils
rendent l'être particulièrement apte à une vie de relations, avec le milieu
physique et social. Cette aptitude relationnelle est corrélativement biologique
et psychologique.
Ainsi, c'est par l'action de ses propres sructures, et par l'interaction constante
de ces structures avec le milieu physique et social, que se développe et s'af
firme le caractère relationnel de l'Homme.
Dès lors, l'outil traduit le développement de l'intelligence en rapport avec
les structures anatomo-physioloyiques, avec les structures psycho-biologiques
et avec le milieu. Les diverses étapes de l'outil retracent donc à la fois le déve
loppement progressif des structures, les unes et les autres se constituant par
suite d'une action et réaction circulaires.
B) Le problème de la causalité dans la fabrication de l'outil.
La fabrication de l'outil est-elle née du jeu de la rencontre fortuite de deux
séries causales indépendantes? Il semble possible de répondre négativement à
la question à la suite de l'analyse précédente.
D'un point de vue tout extérieur, il y a un rapport évident entre le tran
chant du caillou naturel et le tranchant intentionnel de l'outil. Mais le méca
nisme de l'association pose le problème essentiel.
Les analyses effectuées sur le plan de la Neuro-physiologie et de l'Ethologie,
montrent que le système nerveux de l'Homme, comme d'ailleurs celui des ani
maux, possède des mécanismes multiples, notamment celui d'établir des liai
sons conditionnées. Néanmoins, les mécanismes sur lesquels s'appuie le condi
tionnement de type pavlovien ne sont pas autonomes, mais dépendent 392 SOCIÉTÉ PRÉHISTORIQUE FRANÇAISE
des structures endogènes, des « réflexes innés », ou inconditionnels. Le
réflexe conditionné ne s'applique que par une assimilation de certains signaux
spécifiques aux schemes réflexes. Autrement dit, comme de très nombreux faits,
analysés par l'Ethologie le montrent, le réflexe conditionné ne représente
qu'une partie de la séquence complète du comportement, et doit être rat
taché aux structures qui le déterminent quatitativement et qualitativement
(Tinbergen, 1952). Ainsi, l'être vivant possède, outre un pôle réactionnel, ou
d'accommodation au milieu, un pôle d'activité, ou d'action sur le milieu.
On a pu démontrer, que, même en une situation purement aléatoire, l'ap
prentissage, chez l'Homme comme chez l'animal, manifeste une régularité,
une schématisation dans les modes de coordination des actions du sujet, et
suppose l'utilisation de schemes innés, donc l'intervention des structures
auxquelles est lié le déterminisme même du conditionnement.
La fabrication de l'outil peut être induite par la reproduction du tranchant
du caillou naturel. Mais la constitution de. ce scheme suppose que dès le
début, le sujet établisse une liaison entre le résultat perçu et l'activité. C'est
cette liaison, et non l'activité, qui définit la causalité. Cette liaison suppose
évidemment une situation expérimentale, mais ne résulte pas de l'expérience
seule : elle implique l'activité de relier, donc, un scheme anticipateur par
lequel soit transféré l'utilisation du tranchant à la fabrication de celui-ci
Nous sommes ramenés aux structures et non uniquement à l'action du mi
lieu seul.
Le problème de la fabrication de l'outil est donc lié aux conditions du
milieu, mais aussi à l'action des structures.
III. — LES AUSTRALOPITHECIDES ET LA PREMIERE PHASE DE LA
CONSTITUTION D'UN ENVIRONNEMENT PSYCHO-RIOLOGIQUE TENDANT
A L'HUMANISATION.
Il est vraisemblable que la fabrication d'un outil a dû être précédée par l'ut
ilisation de cailloux possédant un tranchant naturel. On conçoit qu'il est à
peu près impossible d'apporter des témoignages matériels de l'existence de
cette première phase. Nous en accepterons cependant l'hypothétique existence.
Quant à la fabrication des outils contemporains du groupe des Australopi
thécidés, elle semble présenter une complexité progressive.
1) les galets sont d'abord simplement fendus;
2) les aménagés par des enlèvements pratiqués sur un seul côté
parfois un seul enlèvement ou deux, rarement trois. C'est de la juxtaposi
tion de deux facettes que naîtra la notion de la pointe.
3) les enlèvements sont effectués alternativement sur une face et sur l'autre.
Il en résulte un tranchant sinueux, substitué au bord naturel du galet, mais
toujours limité à une portion du galet;
4) les galets aménagés peuvent atteindre un plus grand degré de complexité,
par une disposition spéciale des enlèvements, donnant des sortes de grattoirs
concaves (hollow-scrapers), des pièces à pointe intentionnelle, des pièces à
double usage (tranchant-pointe, doublé-tranchant, etc.);
5) la retouche s'étend progressivement sur la surface du galet, la pointe
est mieux dégagée. On voit apparaître les prototypes des bifaces. Des boules
façonnées s'ajoutent à cet ensemble.
La transition de l'outillage naturel à l'outillage fabriqué est un fait import
ant, qui a dû se produire au début de l'existence des Australopithécidés.
L'outil apparaît ici, du point de vue fonctionnel, comme instrument de
réduction du besoin, et de suppression partielle de la distance de fuite
(Hediger 1958), puisqu'aucun indice ne permet d'établir l'existence d'un ha
bitat stable chez les Australopithécidés.
Au point de vue structural, l'outil utilisé et fabriqué par les Australopithéc
idés, manifeste deux aspects complémentaires. Du point de vue des structures
neuro-physiologiques, caractérisées par un rapport donné, mais progressiv
ement variable, entre les structures instinctives et celles de l'intelligence,
c'est-à-dire entre les centres sous-corticaux et le télencéphale, cet outil est
essentiellement lié aux instinctives. Celles-ci en effet, sont caracté
risées par leur relative permanence et rigidité (Tinbergen) ; corrélativement,
il faut noter l'extrême lenteur de l'évolution des techniques des Australopi
thécidés, qui, paraît bien couvrir la durée des deux premiers Pluviaux et des
deux Arides correspondants. Du point de vue des structures psycho-biologiques, SOCIÉTÉ PRÉHISTORIQUE FRANÇAISE 393
c'est-à-dire de l'intelligence, cet outil traduit une structure caractérisée à
peu près exclusivement par le développement de schemes sensori-moteurs
élémentaires. C'est ainsi que le système des mouvements qui intervient dans
la conduite de fabrication de l'outil a beau être coordonné en une sorte de
« groupe » expérimental, il n'y a de relation qu'entre mouvements success
ifs et non pas représentation de l'ensemble d'un système. C'est ce que sug
gère la série de galets aménagés, caractérisés par la juxtaposition de simples
enlèvements, peu nombreux, sur le pourtour des galets Cette intelligence sen-
sori-motrice trouve sa satisfaction dans la réussite, la réduction des be
soins, et non pas dans l'explication; c'est une intelligence purement vécue,
et non pensée. Son domaine étant limité par l'emploi des instruments per
ceptifs et moteurs, elle ne travaille que sur les réalités elles-mêmes, leurs
indices perceptifs et signaux moteurs, et non pas sur les signes, les symboles
représentatifs.
Avec la représentation de l'outil très simple qu'est le galet aménagé, l'i
ntelligence s'intériorise cependant sous forme d'anticipations, permettant une
fabrication de l'outil. Mais les Australopithécidés n'accèdent pas à la notion
d'outil permanent, existant hors du champ perceptif actuel, et impliquant
le symbolisme, mais demeurent au stade de l'outil dépendant de la situa
tion actuelle, entre l'utilisation de l'outil telle qu'elle est réalisée par les
Anthropoïdes (objet utilisé mais non façonné), et celle de l'outil lié au symb
ole, à l'intelligence représentative.
L'outil des Australopithécidés peut être considéré comme un premier pro
longement, en circuit externe, de la fonction biologique de nutrition; de fait,
corrélativement à l'utilisation de l'outil, la morphologie de l'individu présente
d'importantes modifications. Il n'est pas interdit de penser que la libération
d'une partie de la dépense énergétique nécessaire à la régulation physiolo
gique contribue à l'acquisition de caractéristiques morphologiques nouvelles,
IV. _ LE GROUPE DES PITHECANTHROPIENS
ET LA CONSTITUTION PROGRESSIVE DE L'UNIVERS PRATIQUE
L'évolution de la Pebble-Culture avait annoncé le biface chelléen. Le stade
chelléo-acheulén fait apparaître la recherche d'une forme régulière, et l'au
gmentation, sur le même outil, de la partie utile.
Avec l'apparition du groupe des Pithécanthropiens, deux faits d'une impor
tance capitale se manifestent :
1) le nucleus joue un rôle de plus en plus marqué, utilisé avec des stra
tégies sans cesse plus élaborées. Au début, le bloc rocheux est jeté sur une
enclume, de façon quelconque. L'éclat qui s'en détache d'emblée tranchant,
est utilisé tel quel (technique clactonienne). Puis le nucleus subit une pré
paration (nucleus acheuléen), d'abord simple, puis de plus en plus sagace.
Aux stades évolués de VAcheuléen, la préparation de la face supérieure du
nucleus a pour effet de préformer l'éclat, qui sera détaché par un choc judi
cieusement frappé sur la face latérale du nucleus. Ces éclats, diversifiés
donc dans leur forme initiale, le sont, en outre, par des retouches intentionn
elles. Quant aux bifaces, ils sont de mieux en mieux retouchés, jusqu'à
revêtir, à l'Acheuléen final, des formes géométriques remarquables.
2) apparition du feu. Celui-ci est non seulement utilisé, mais conservé,
fait en relation avec la stabilité relative désormais acquise par l'habitat
(grotte de Chou-Kou-Tien et foyers du Sinanthrope).
Cette évolution est longue, couvrant encore en Afrique deux phases Plu
viales; leur durée totale doit cependant être moindre que celle des Pluviaux
de la Pebble-Culture. Ajoutons que les techniques clacto-chelléo-acheuléennes
paraissent avoir une grande uniformité à travers l'Ancien Monde.
La fabrication du nucleus marque une phase capitale du développement
de l'intelligence qui, à la fois, s'intériorise et s'extériorise. La prévision
manifeste un début de décentration par rapport à l'immédiat, par là même
une meilleure adaptation de l'outillage, une plus grande diversification, et
donc, une extension de l'intelligence par aux conditions de l'enviro
nnement (accroissement de l'extériorisation) ; de fait, la conservation du feu
va de pair avec la fabrication du nucleus; il résulte de ces deux facteurs nou
veaux, une meilleure accommodation du milieu.
Au point de vue du développement de l'intelligence, la préparation du nu
cleus manifeste une nouvelle étape dans la construction de l'outil, et par 394 SOCIÉTÉ PRÉHISTORIQUE FRANÇAISE
suite une nouvelle étape dans le développement de la causalité, de l'espace
et du temps. L'espace s'organise, et l'accroissement du temps qui sépare la
conception de l'exécution caractérise une phase importante de développement
de l'intelligence, une mise en relation nouvelle et plus étroite entre un uni
vers toujours plus extérieur et une activité de l'intelligence progressant en
intériorité.
Au point de vue des structures psycho-physiologiques, l'uniformité
des industries semble démontrer que le rapport des structures instinctives
et intellectuelles n'a pas encore subi une inversion de sens. Le monde pithé-
canthropien est donc encore au stade de la prépondérance des structures ins
tinctives, caractérisées, comme nous l'avons indiqué, par leur permanence et
leur rigidité.
La maîtrise du feu se traduit par un nouveau prolongement en circuit
externe de la fonction biologique de nutrition, la pré-digestion par cuisson
entraînant une diminution de la dépense intra-organique.
V. — LE GROUPE DES NEANDERTHALIENS
Avec le groupe des Néanderthaliens s'affirme la stabilité de l'habitat (vie
sous des abris ou dans des grottes). L'industrie, qui ne comporte plus que
sporadiquement des bifaces, est presque totalement faite sur éclats. Ceux-ci
sont travaillés (pointes et racloirs finement retouchés). L'os est utilisé, mais
non encore façonné. Les outils diminuent de taille, et sont souvent fabriqués
avec des roches de grain plus fin que celles qu'utilisaient les Hommes acheu-
léens. Les Néanderthaliens recherchent donc certaines qualités dans la mat
ière première. Cependant, sur le plan de l'industrie, leur groupe n'apportî
pas d'innovations radicales par rapport aux Pithécanthropiens Peut-être seu
lement, peut-on penser que les opérations nécessaires à la fabrication d'un
outil sont désormais effectuées dans un ordre plus rigoureux. Mais par ail
leurs, on ne saurait trop souligner le fait nouveau qu'est l'existence de sépul
tures intentionnelles, dans l'habitat néanderthalien.
Au point de vue des structures de l'intelligence, se manifeste un dévelop
pement important, par rapport au groupe précédent. Jusqu'aux Néanderthal
iens, l'outil est l'instrument qui permet la satisfaction d'un besoin; mais
rien ne permet d'affirmer que l'outil existe en tant qu'objet substantiel en
dehors du champ perceptif actuel de l'individu; c'est-à-dire, en tant qu'objet
permanent, c'est-à-dire en tant qu'objet réel, relié d'une manière intelligible
à l'ensemble d'un système spatio-temporel et causal. Avant l'invention du
nucleus (Australopithécidés), l'outil est lié à l'espace et au temps proches;
avec le nucleus (Pithécanthropiens), l'anticipation qui caractérise sa fabri
cation, implique une dilatation du champ spatio-temporel. Mais la perma
nence n'est effective que lorsque l'objet, l'outil, existe en tant qu'outil dans
un univers spatio-temporel intelligible. C'est alors seulement que l'objet se
constitue en tant qu'objet, par le fait qu'il se détache de l'activité propre et
qu'il peut être considéré comme réalité substantielle par l'être qui en est
l'auteur. Or nous n'avons aucune preuve qu'il en soit ainsi avant les Néan
derthaliens; bien au contraire, l'outil est lié aux besoins immédiats: il pro
longe dans le circuit externe, dans le milieu extérieur, une fonction biolo
gique déterminée. Avec les Néanderthaliens, la preuve existe que l'outil peut
être regardé comme une réalité substantielle, et qu'il n'est plus lié aux
besoins immédiats, et cette preuve réside dans les sépultures.
Corrélativement à la constitution de l'outil en tant qu'objet subsistant,
notons que se construit la notion de sujet. La même notion de sujet trouve
son affirmation dans la pratique de l'inhumation des morts. Les soins donnés
aux morts dans les sépultures démontrent le dévelopement de la notion
d'une survie, d'un moi subtantiel, lié à la notion de sujet, avec ce qu'elle
implique sur le plan des sentiments normatifs, éthiques et esthétiques.
En ce gui concerne ïes rapports entre structures instinctives et intellec
tuelles, l'Homme de Neanderthal est caractérisé par un balancement entre
ces deux types de structures. Il forme une charnière entre les formes pré
cédentes : l'intelligence des Néanderthaliens est une intelligence pratique,
présentant cependant l'ébauche de l'intelligence représentative; elle demeure
liée aux structures instinctives, par le fait que l'industrie plus diversifiée
qu'aux stades précédents, reste cependant assez uniforme. C'est seulement
avec VHOMO SAPIENS que les structures instinctives entreront sous le
contrôle du système de l'intelligence. C'est alors que, corrélativement à l'ap- SOCIÉTÉ PRÉHISTORIQUE FRANÇAISE 395
parition de nouvelles structures intellectuelles permettant un nouveau type
de relation par rapport à l'environnement, apparaîtra également un nouveau
type de relation à l'intérieur même de l'individu.
Bien que liée encore aux structures instinctives, l'intelligence des Néan-
derthaliens présente une ébauche de l'intelligence représentative. Cette intel
ligence, en effet, n'est plus orientée exclusivement par l'utilisation imméd
iate des choses; elle manifeste une mise en rapport entre un univers plus
extérieur au moi, et une activité intellectuelle progressant en intériorité.
Néanmoins, l'intelligence de l'Homme de Neanderthal n'est pas encore une
intelligence conceptuelle, abstraite. Il semble, selon Halstead (1956) que les
lobes frontaux permettent l'inhibition des besoins, des instincts, et une con
duite exploratrice désintéressée. Cet argument étayerait à l'aide des consta
tations de l'anatomie comparée, la thèse selon laquelle les Néanderthaliens,
à lobes frontaux encore réduits, possèdent une intelligence de structure inter
médiaire entre celles des Pré-Néanderthaliens et celle de VHomo sapiens.
VI. — CONCLUSION RELATIVE AUX GROUPES ANTERIEURS
A CELUI DE VHOMO SAPIENS
Du point de vue de son insertion dans les mécanismes évolutifs de la
biologie, le développement simultané de l'intelligence et de la technologie,
traduit une tendance fondamentale de l'évolution selon laquelle le système
biologique décharge progressivement la physiologie des tâches de régula
risation et d'autonomie en intégrant le milieu lui-même dans le circuit bio
logique, par l'intermédiaire de la structuration technologique. Il s'ensuit
donc une dépendance accrue de l'organisme, par rapport au milieu; mais celle-
ci est largement compensée par les capacités de régulation ou comportementales
et techniques qui s'accroissent progressivement par le développement des
structures de l'intelligence.
A travers le Paléolithique inférieur et moyen, nous assistons à une
lente élaboration de l'intelligence, qui se traduit de façon multiple.
1) D'abord, par une lente et progressive modification du rapport entre les
structures instinctives, caractérisées par une stabilité relative, de la rigidité,
par opposition aux structures de l'intelligence, plastiques, réversibles. La
modification du rapport est également marquée dans la morphologie (télen-
céphalisation, accroissement progressif des lobes antérieurs, réduction de l'o
ssature de la mandibule, etc.). Durant le Paléolihique inférieur et moyen,
le rôle prédominant des structures instinctives se marque par l'uniformité
des industries (uniformité tendant cependant, surtout, avec les Néanderthaliens
à la diversification, à l'émancipation par rapport à un type commun), par la
prépondérance des besoins biologiques non encore entièrement intégrés dans le
système de l'intelligence, en raison des structures neuro-physiologiques par
ticulières, qui ne permettent pas l'intégration de l'instinct dans le système
de l'intelligence (lobes frontaux à développement réduit).
2) En outre, depuis les Australopithécidés jusqu'aux Néanderthaliep4- nous
avons pu constater un développement progressif des industries, sans disconti
nuité. Corrélativement à ce développement, et par suite d'une interaction cons
tante entre le développement de la technologie et de l'intelligence, se
titue peu à peu, à partir d'une indifférenciation de la conscience et de l'e
nvironnement, un univers pratique, objectif, normatif, décentré par rapport
aux besoins immédiats, où le sujet construit un système de relations pour
comprendre l'ensemble des événements du milieu, et se comprendre par rap
port à eux. L'univers des Néanderthaliens reste un univers pratique, en rai
son même des structures de l'intelligence; c'est un constitué d'objets,
d'outils, subsistant en tant que réalités indépendantes du sujet; l'utilisation
« désintéressée » des outils, et non plus en relation avec la satisfaction de
besoins immédiats, va de pair avec la constitution d'un espace et d'un temps
relativement objectifs. La catégorie de causalité est solidaire, dans sa cons
truction, du développement de l'objet et de l'espace; or, avec les Néandert
haliens, l'objet acquiert une permanence réelle; l'espace se constitue paral
lèlement, la causalité s'objective pour s'extérioriser dans l'univers de la
perception. Dès lors, la personne d'autrui est également conçue comme un
centre d'action indépendant de l'action propre; elle devient un sujet soute
nant des rapports de dépendance avec les choses alors que jusqu'ici chaque
sujet situait son activité au centre du monde. Le Néanderthalien se consi
dère désormais comme dépendant de lois extérieures à lui ou comme subis
sant l'effet de causes indépendantes de lui. 396 SOCIÉTÉ PRÉHISTORIQUE FRANÇAISE
C'est donc un processus de mise en relation entre un univers toujours plus
extérieur au moi et une activité intellectuelle progressant en intériorité qui
explique l'évolution des catégories, c'est-à-dire des notions d'objet, d'espace;
de causalité, et de temps. Avec le progrès de la technique, et corrélativement
de l'intelligence, l'interaction s'amplifie entre le milieu et le sujet, et le pro
grès de la connaissance dans les deux directions complémentaires des choses
et du sujet permet à celui-ci de se situer parmi celles-là, comme une partie
dans un tout cohérent et permanent.
3) Nous voudrions envisager, enfin, le problème soulevé par les structures
normatives et esthétiques des Humanités du Paléolithique inférieur et moyen.
La référence à la biologie fait apparaître l'un des caractères fondamentaux
de l'esthétique. Car, certains comportements des animaux ont un aspect
esthétique, et la biologie à elle seule en fournit difficilement l'explication. Ce
pendant, la relation entre l'esthétique animale et humaine, fera saisir un d
éterminisme essentiel de l'apparition des sentiments esthétiques. Chez les
Vertébrés, l'esthétique apparaît, lorsque le milieu se trouve suffisamment in
tégré dans le circuit biologique, c'est alors qu'un surplus d'énergie est utilisé
dans des activités «, gratuites ». Ainsi, chez certains Oiseaux, dont le nid cons
titue un milieu tampon entre l'organisme et l'environnement physique, et qui
manifestent des comportements esthétiques (chants, ornements, etc.).
Chez l'homme on a noté, vers la fin de l'évolution du groupe des Pithé-
canthropiens et chez les Néanderthaliens, un outillage présentant des carac
tères presque esthétiques; mais, là aussi, les régulations biologiques sont
prolongées dans le milieu externe qui décharge ainsi l'organisme d'une partie
de la dépense énergétique nécessaire à l'acte physiologique de régulation.
Ainsi, des comportements « gratuits » s'avèrent-ils possibles avec la stabi
lisation de l'habitat.
Quant à l'Ethique, de nombreux auteurs en voient la manifestation chez
les Néanderthaliens; la latéralisation du squelette serait corrélative de l'a
pparition des sentiments normatifs. Il semble toutefois nécessaire de faire
une distinction, en raison même des analyses précédentes. Au niveau de l'i
ntelligence pratique, il n'y a pas d'élaboration conceptuelle de l'objet, et des
catégories qui y sont liées. Il n'y a rien de plus, dans la notion pratique
de l'objet, que l'idée d'une permanence des qualités, indépendamment de la
perception immédiate. Alors qu'avec l'élaboration de l'intelligence concept
uelle, se substituent aux simples schemes pratiques des systèmes de classes
et de relations réfléchies. Cette distinction paraît nécessaire pour comprendre
la différence de structure entre l'aspect normatif de des Néan
derthaliens et celle de YJIomo sapiens.
VII. — L'HOMO SAPIENS.
A) L'apparition de L'Homo sapiens.
1) Les manifestations éthologiques présentant une continuité avec celles de
l'Homme de Neanderthal.
Au point de vue des sépultures, on ne constate aucune modification radi
cale. Le corps est déposé dans une fosse ou sur le foyer, comme au temps
des Néanderthaliens. Cependant, on trouve des squelettes ornés.
Rien de radicalement neuf n'apparaît dans les techniques. Il faut noter
cependant deux modifications importantes : d'une part une diminution accrue
du poids de l'outillage et une plus grande diversification des industries, dont
une part importante utilise l'os, d'autre part une affirmation plus marquée
des traditions techniques. Cette double modification est en rapport avec un
accroissement des déplacements spatiaux, donc des échanges, et avec une adap
tation plus précise de l'outil à son utilisation.
2) Les manifestations éthologiques radicalement nouvelles.
Elles sont constituées par l'art figuratif. Or cette manifestation compor
tementale caractérise la structure représentative de l'intelligence de YHomo
sapiens.
Le propre de la représentation est de dépasser l'immédiat en accroissant
les dimensions dans l'espace et le temps, du champ de l'adaptation. Autre
ment dit, la représentation débute lorsque les données sensori-motrices sont
assimilées à des éléments simplement évoqués, et non perceptibles avec Гар- SOCIÉTÉ PRÉHISTORIQUE FRANÇAISE 397
parition de la fonction symbolique, qui est essentielle à la constitution de
l'espace, du temps et de la causalité de l'objet de type représentatif. Avec
l'apparition de la symbolique apparaît une nouvelle phase du dévelop
pement de l'intelligence, qui aboutira finalement à la pensée opératoire,
réversible, par opposition à l'irréversibilité des premières phases de l'intell
igence représentative, et permettant en définitive, la relation spécifiquement
humaine par rapport au milieu, laquelle consiste tout autant en une accom
modation au milieu qu'en une possibilité de transformation du milieu, par
la techique et la science.
De nombreux et délicats problèmes sont soulevés par l'apparition de l'intel
ligence représentative, chez YHomo sapiens. Nous n'en envisagerons que quel
ques-uns.
Deux types de données requièrent une analyse particulière : les techniques
artistiques dont nous suivrons l'évolution : l'agriculture et la domestication
des animaux qui constituent une nouvelle phase de l'affranchissement relatif
de l'homme par rapport au milieu, rendu possible par l'organisation sociale.
La biologie montre chez les Invertébrés, des techniques analogues déterminées
par l'organisation du groupe (Fourmis esclavagistes, champignonistes, etc.).
B) L'ÉVOLUTION ARTISTIQUE.
1) La tradition aurignaco-périgordienne.
Les manifestations artistiques n'apparaissent pas d'emblée. Au stade au-
rignaco-périgordien ancien, il n'y a pas d'art véritable, seulement des « tracés
macaroniques ». L'évolution de l'art permet-il d'envisager une évolution de
l'intelligence? La structure d'un dessin traduit-elle celle de la représentation?
Luquet a montré que l'art débutait par une phase dite de « réalisme intel
lectuel », représenté par les « profils absolus » et la « perspective tordue »
(H. Breuil) ; mais la coexistence de techniques artistiques différentes : art
schématique (Mammouths de la Baume de Latrone, crânes de Félidés à corps
serpentiformes), art de type « réalisme visuel », coexistant avec les tech
niques dites du « réalisme intellectuel », obligent à se demander s'il ne s'agit
pas de différences dues à un niveau technique individuel, plutôt qu'à un
niveau de l'intelligence collective.
Toutefois il faut distinguer l'ensemble peinture-gravure de la sculpture.
Ces deux types de techniques, picturales et sculpturales, ont, semble-t-il,
des objets différents. La peinture et la gravure imitent des objets réels, sur
tout des animaux; leur symbolisme prête à discussion. Tandis que le symbol
isme des sculptures paraît beaucoup plus net : les Vénus aurignaciennes appar
aissent, de par leur morphologie même, comme des symboles de fécondité.
Autrement dit, la peinture et la gravure représentent essentiellement des an
imaux chassés, qui sont donc en relation avec des besoins de type alimentaire;
la sculpture est sans doute également en relation avec des besoins, mais im
pliquent un autre niveau de motivation. La sculpture et l'ensemble peinture-
gravure semblent évoluer de façon différente, ainsi que cela apparaît avec
l'art du Magdalénien.
Ajoutons que les manifestations artistiques jusqu'à ce niveau représentent,
sauf rares exceptions, des objets uniques, et ont trait non à des scènes, mais
à un objet abstrait de l'univers de l'Homme de cette époque. Cet art ne pré
sente pas une coordination de la perspective d'ensemble.
2) L'art du Solutréo-Magdalênien.
Sur le plan de la peinture, l'art du Solutréen et celui du Magdalénien manif
estent un changement radical. Sur le plan de la peinture, la grande invention
réside dans l'intégration de la troisième dimension. De plus, l'art tend à
devenir socialisé; les sujets sont parfois représentés groupés : biches allaitant
son faon au Solutréen (Parpallo) ; hauts-reliefs de chevaux, de bisons. La
représentation de scènes reste cependant exceptionnelle.
La peinture évolue, au Magdalénien supérieur, dans un sens presque cari
catural : les formes caractéristiques de l'animal sont exagérées, sans pour cela
cesser d'être esthétiques. La peinture devient plus abstraite.
La sculpture tend à se rapprocher du modèle réel (Trois Grâces d'Angle-
sur-1'Anglin) ; de même les orbites oculaires des chevaux et bisons sont serties
d'yeux en pierre, dans le but probable de donner plus de vie.

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