Le diplôme original de Louis le Pieux et Lothaire (825) pour 1'abbaye de Corbie, à propos d'un document récemment mis en vente. - article ; n°2 ; vol.149, pg 405-420

De
Bibliothèque de l'école des chartes - Année 1991 - Volume 149 - Numéro 2 - Pages 405-420
16 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mardi 1 janvier 1991
Lecture(s) : 61
Nombre de pages : 17
Voir plus Voir moins

Laurent Morelle
Le diplôme original de Louis le Pieux et Lothaire (825) pour
1'abbaye de Corbie, à propos d'un document récemment mis en
vente.
In: Bibliothèque de l'école des chartes. 1991, tome 149, livraison 2. pp. 405-420.
Citer ce document / Cite this document :
Morelle Laurent. Le diplôme original de Louis le Pieux et Lothaire (825) pour 1'abbaye de Corbie, à propos d'un document
récemment mis en vente. In: Bibliothèque de l'école des chartes. 1991, tome 149, livraison 2. pp. 405-420.
doi : 10.3406/bec.1991.450621
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bec_0373-6237_1991_num_149_2_450621MELANGES
LE DIPLÔME ORIGINAL DE LOUIS LE PIEUX ET LOTHAIRE (825)
POUR L'ABBAYE DE CORBIE
À PROPOS D'UN DOCUMENT RÉCEMMENT MIS EN VENTE
par
LAURENT MORELLE
La pièce originale la plus ancienne du chartrier de Corbie, abbaye royale fondée
en 657/661, est un diplôme donné à Aix-la-Chapelle en 825, par lequel les emper
eurs Louis le Pieux et Lothaire renouvellent, à la prière du célèbre abbé Adalard,
l'immunité du monastère et reconnaissent aux moines la libre élection de leur abbé.
Encore conservé dans les archives de l'abbaye à la fin de l'Ancien Régime, le docu
ment fut distrait du fonds à une époque indéterminée pour passer avant 1836 entre
les mains d'un collectionneur picard, le banquier Jean-Baptiste Ledieu, mort en
1842 1. A la fin du siècle, le précieux parchemin appartenait à son petit-fils Maur
ice Ledieu, un banquier lui aussi, bien vite retiré des affaires2. Par le truchement
de son frère Léon, ancien banquier devenu trésorier de la Société des antiquaires
de Picardie 3, Maurice Ledieu accorda à Clovis Brunei la faculté d'examiner le
1 . Sur ce personnage fortuné, ses investissements fonciers dans la Somme, le Pas-de-Calais
et le Nord, et son rôle dans la société intellectuelle amiénoise, voir Gonzague Tierny, Les
sociétés savantes du département de la Somme de 1870 à 1914, Paris, 1987, notamment
p. 148-149 (richesse foncière et mode de vie). Jean-Baptiste Ledieu « recueillit » d'autres
documents prestigieux de l'abbaye de Corbie, notamment la bulle en papyrus de Benoît III
(855) qu'il légua à la Bibliothèque municipale d'Amiens en 1835 : voir Clovis Brunei, Bulle
sur papyrus de Benoît II J pour l'abbaye de Corbie (855), Amiens-Paris, 1912 (Société des anti
quaires de Picardie, Fondation Henri Debray), p. 3. En 1836, Ledieu communiqua le par
chemin pour expertise à Jean- Jacques Champolïon-Figeac : sur ce point et sur les mésavent
ures du document depuis 1780, voir Clovis Brunei, L'original du diplôme des empereurs
Louis le Pieux et Lothaire pour l'abbaye de Corbie (825), dans Le Moyen Age, t. 25, 1912,
p. 129-143, à la p. 130.
2. G. Tierny, op. cit., p. 149. En 1881, la quarantaine venue, Maurice Ledieu mit fin
à ses activités bancaires pour vivre de ses revenus fonciers et se livrer à de multiples activités
culturelles et sociales.
3. Sur cette personnalité, voir la notice biographique par Georges Durand, dans Bulletin
de la Société des antiquaires de Picardie, t. 31, 1926-1928, p. 414-420.
Bibliothèque de l'Ecole des chartes, t. 149, 1991. LAURENT MORELLE 406
diplôme en le déposant temporairement aux Archives départementales de la Somme.
Les conclusions de cet examen furent consignées dans un article remarquable paru
en 1912 4, qui constitue l'étude fondamentale sur le document. Après cette date,
le diplôme de 825 retomba dans l'oubli et l'on pouvait craindre une disparition
définitive.
Or ce document vient de refaire surface : il a été mis en vente le 10 juin 1991,
par les soins de l'expert en livres anciens Pierre Berès5. Celui-ci, avec une par
faite courtoisie et une compréhension immédiate des intérêts de la recherche, m'a
donné le loisir d'en faire un nouvel examen attentif après restauration6. Je vou
drais simplement livrer ici les fruits de ce réexamen, me bornant à dire ce que de
meilleures conditions d'investigation7 permettent d'ajouter aux résultats obtenus
il y a quatre-vingts ans par mon illustre devancier.
Ce diplôme se présente à nous sous la forme d'un parchemin de 575 mm de
largeur sur 570 mm de hauteur; ces dimensions sont probablement inférieures à
celles de la feuille primitive; en tout cas, le haut et le bas du parchemin ont été
rognés, à l'époque moderne vraisemblablement8. Comme l'avait noté Clovis Bru
nei, le parchemin est « troué » en plusieurs endroits; il manque notamment au bas
de l'acte, à gauche de l'emplacement du sceau, une large surface qui devait porter
la ruche ; deux autres lacunes affectent notablement le texte. Deux anciennes pliures
4. Art. cit., n. 1.
5. Plaquette de présentation : Deux manuscrits des VIIIe et IX' siècles : original du diplôme
octroyé à l'abbaye de Corbie en l'an 825 et fragment inconnu d'un manuscrit de Grégoire
le Grand en écriture dite de Luxeuil, du huitième siècle. Vente aux enchères publiques à Paris
le lundi 10 juin 1991 à 15 heures, Paris, 1991, 6 p. sous forme de dépliant, illustrations.
A propos de la provenance du parchemin, cette notice précise : « ... Maurice Ledieu le transmit
ensuite à sa fille, Anne Gondalier de Tugny. Demeuré dans la maison des Tugny à Abbev
ille, rue des Saintes-Mariés, il échappa miraculeusement à l'occupation et au pillage de cette
maison durant la seconde Guerre mondiale, à l'issue de laquelle il fut recueilli par son actuel
propriétaire [le comte Geoffroy de Villoutreys-Brignac]. »
6. Je remercie chaleureusement Hartmut Atsma et Jean Vezin qui m'ont signalé le docu
ment; ma gratitude va tout spécialement à Dominique Coq, dont l'entremise efficace m'a
préparé les meilleures conditions de consultation.
7. C'est-à-dire le nettoyage et la restauration du parchemin, le décollement du papier de
protection au verso et le secours de la lampe de Wood.
8. Dans les années 1220, on porta au verso une copie du diplôme et diverses mentions
(voir ci-après) ; les premières lignes de cette copie et les mentions courent de bord à bord
et perpendiculairement au sens de l'écriture du diplôme ; on note un manque de texte d'un
centimètre environ d'un côté et d'autre; or le copiste du cartulaire Esdras (Bibl. nat., lat.
17760, fol. 3v) qui recopia ces mentions vers 1480 avait manifestement devant lui un texte
complet, indice que le support n'était pas encore rogné. MÉLANGES 407
verticales sont encore nettes, à 21 cm environ de chaque bord. Du sceau, il ne
subsiste que les incisions en croix de saint André, à 11,2 cm du bord droit et à
6,6 cm du bord inférieur, chaque incision ayant environ 2 cm de long. Il est à pen
ser que le sceau se trouvait encore plaqué sur le parchemin vers 1220 9.
Clovis Brunei a souligné l'état de conservation désastreux du parchemin et sa
réputation, bien établie au XIXe siècle, d'être « totalement illisible » 10. Le parche
min était sans doute détérioré dès le XIIIe siècle11, en tout cas, son état ne fit
qu'empirer par la suite ; outre une certaine desquamation de la surface, l'encre en
était devenue fort pâle à la fin du XVIIIe siècle, au point que, pour la raviver, l'on
badigeonna les lignes d'écriture à la noix de galle; bien entendu, le remède fut
pire que le mal, ce qui découragea l'ardeur érudite pour plus d'un siècle12.
Le parchemin a été réglé de quatorze lignes rectrices fortement marquées, espa
cées de 37 mm environ (largeur assez constante) 13. Le texte couvre près de dix
lignes ; le signum de Louis occupe la douzième, celui de Lothaire la treizième ; la
souscription de chancellerie suit la dernière. Tout au bas de la feuille, la date se
trouve hors réglure.
9. Après six lignes d'écriture courant d'un bord à l'autre de la feuille, la copie dorsale
du diplôme (voir n. précédente) prend soin d'éviter l'espace de l'incision et son pourtour,
d'où une justification à gauche en retrait d'une douzaine de centimètres ; une telle précaut
ion ne se justifie que par la présence d'une galette de cire à protéger, à tout le moins empêc
hant l'utilisation commode du parchemin à cet endroit. Par ailleurs, deux copies du diplôme
(lat. 17764, fol. 20v; lat. 17758, fol. Iv), œuvres du même copiste que la transcription dor
sale (voir ci-après, texte attenant à la n. 38), sont accompagnées d'un dessin de sceau con
forme, quant à l'effigie (buste tourné vers la droite) et à la devise (type : Xpe protege...), au
modèle de Louis le Pieux. Mais l'on se gardera de conclure trop vite à partir de ces repro
ductions, qui ne sont pas l'apanage de l'acte de 825 ; dans les deux cartulaires précités,
de semblables dessins de sceaux, munis de devises de même type, ornent en effet les pré
ceptes de Charlemagne (lat. 17758, fol. I), mais encore de Clotaire III (laL 17764, fol. 19),
Pépin le Bref (lat. 17758, foL Hv) et Charles le Chauve {ibid., fol. Bv); dans ces trois der
niers cas, la devise est aberrante et oblige à voir dans ces dessins de pures fictions.
10. Léon Levillain, à qui l'on doit le premier examen (hyper)critique du diplôme, n'a pas
eu connaissance de l'original ; sa curiosité ne résista pas, semble-t-il, au jugement de Georges
Durand, archiviste de la Somme, qui lui avait déclaré le document « totalement illisible » :
cf. son Examen critique des chartes mérovingiennes et carolingiennes de l'abbaye de Corbie,
Paris, 1902 (Mémoires et documents publiés par la Société de l'Ecole des Chartes, V), p. 101,
n. 1 ; notons que L. Levillain fait de L[éon] Ledieu, et non Maurice, l'heureux propriétaire
de la relique, erreur qui ne milite pas pour une connaissance intime du dossier.
11. Il est possible qu'une des mentions dorsales du XIIIe siècle tienne compte d'une déchi
rure du parchemin (voir ci-après, Annexe II, note a). La date devait être déjà mal lisible
puisque les copies alors établies nous livrent une formule irrégulière (Data Aquisgrani...) ;
par d'autres indices, ces copies suggèrent un modèle difficile à lire (cf. C. Brunei, art. cit.,
p. 141, note k de l'édition critique).
12. C. Brunei, art. cit., p. 130-131 et 139 n. 2 (description de l'original par Dom Grenier).
13. Le chiffre de 14 ne tient pas compte de la toute première ligne limitant le haut des
lettres du premier ruban d'écriture en caractères allongés, ligne espacée de la suivante de
13 mm.
BIBL. ÉC. CHARTES. 1991. 2 27 408 LAURENT MORELLE
Clovis Brunei a eu l'insigne mérite d'entreprendre avec succès la lecture d'un
monument réputé indéchiffrable; les mots qu'il put lire le convainquirent bien
vite qu'il ne s'agissait pas d'un faux du Xe siècle, comme avait curieusement
conclu L. Levillain, mais d'un original sincère, d'une écriture diplomatique « du
IXe siècle » 14. C. Brunei ne s'en tint pas là mais apporta des réponses satisfa
isantes aux critiques de L. Levillain, lequel avait relevé plusieurs irrégularités de
formulaire, ou prétendues telles15.
Le nouvel examen du parchemin confirme la sentence de Clovis Brunei et per
met d'étendre de façon non négligeable la part du texte déchiffrable 16, grâce
notamment à la lampe de Wood ; la comparaison de l'original avec les lectures et
propositions de Brunei donne d'ailleurs l'occasion de souligner l'excellence de son
édition. Sur deux points de critique textuelle alors soulevés, on peut à présent four
nir une réponse moins conjecturale. Apportant de l'eau au moulin de L. Levillain,
C. Brunei avait signalé l'incongruité de la formule de dévotion, divina adjuvante
providentia, que donnent les copies au lieu de divina ordinante providentia ; mais
la leçon fautive ne devait être à ses yeux qu'une mauvaise lecture des caractères
allongés de la première ligne de l'original, totalement illisible selon Brunei. Par
chance, deux mots de cette première ligne sont encore déchiffrables et devant pro
videntia qu'on lit assez aisément, c'est ordinante qu'on croit bien deviner17. La
conjecture de Brunei semble la bonne.
Une autre expression insolite trouve place dans la disposition relative à l'élection
de l'abbé. Voici la phrase en cause, où sont soulignées les lettres lues par Brunei
et mises en gras celles que j'ai pu déchiffrer :
Vplumus quoque ut predicti monasterii monachi licenüam habeant, secoadnm regn-
laris vite institutionem, eligendi sibi abbatem, qnamdin regalis celsitudo viguerit...
L. Levillain avait dénoncé l'expression regalis celsitudo, donnée par les copies,
comme n'étant « pas assurément d'un diplôme de Louis le Pieux et de Lothaire » ;
et d'ajouter : « le mot regalis [...] paraît être une faute » 18. C. Brunei reconn
aissait que la phrase ne suivait pas le formulaire en usage pour la concession
14. Pour L. Levillain (op. cit., p. 100-104), il s'agissait d'un faux destiné à transformer
la gratia eligendi en licentia eligendi. Le grand érudit révisa son jugement après avoir lu
en manuscrit l'étude de C. Brunei, dont il épousa alors les conclusions : cf. C. Brunei,
art. cit., p. 137 n. 5. Sur l'écriture du diplôme, voir l'annexe I, texte introductif.
15. C. Brunei, art. cit., p. 132-136; une solution apportée par Brunei est cependant à
réfuter (voir ci-après).
16. Je publie en annexe I le texte du diplôme en suivant l'édition de C. Brunei pour les
parties illisibles sur l'original.
17. A cet égard, il convient de rectifier la plaquette de présentation citée n. 5 (p. 2 du
dépliant) qui, par suite d'un fâcheux malentendu, me fait dire et approuver une conclusion
exactement opposée à celle que je défends ici.
18. L. Levillain, op. cit., p. 105. MÉLANGES 409
du privilège de libre élection mais, quant au fond, ne voyait pas matière à
reproche19; quant à la « faute » regalis celsitudo, il en « débarrassait » aisément
le texte : la bonne forme du premier mot, regalis, ne pouvait être sur l'original que
regularis — comme l'aurait indirectement suggéré un chroniqueur corbéien du
XVIe siècle20 — ; « celle du second [celsitudo] [était] évidemment consuetudo pris
dane le sens de règle monastique qui lui est fréquent »21. Par son élégance, son
évidence même, la correction regularis consuetudo emportait la conviction... Or, et
l'on peut être formel, l'original porte bien regalis celsitudo et non la correction
avancée. Doit-on pour autant jeter derechef la suspicion sur le diplôme ? Non, assu
rément. Faut-il alors tenir la leçon pour une étourderie de scribe, ou l'admettre
in sensu ? Laissons aux éditeurs des actes de Louis le Pieux le soin d'apporter une
réponse autorisée.
Clovis Brunei affirmait qu' « aucune lettre de la date et des souscriptions de Lothaire
et du chancelier [n'était] identifiable » 22. On ne partagera pas ce pessimisme. Deux
n otarius a d vicem Fri du
Fig. n° 1
Traits discernables de la souscription de chancellerie (décalque d'après photocopie)
mots de la date sont lisibles (imperii, indictione), sans le secours de la lampe de
Wood du reste; de même, il est possible d'élucider à l'œil nu les traces subsis
tantes de la souscription de chancellerie23. On lit en effet avec relativement
d'aisance les mots ad vicem et derrière eux se révèlent les deux premières syllabes
19. C. Brunei, art. cit., p. 134-136; pour cet auteur, l'emploi de la formule de reprise
Volumus quoque ut introduisant la clause relative à la liberté d'élection trahirait une adjonct
ion à la minute primitive, ce qui expliquerait l'abandon à cet endroit du formulaire clas
sique (ibid., p. 136).
20. Il s'agit de Caulaincourt, auteur d'un Chronicon Corbeiense rédigé vers 1530 (Bibl.
nat., lat. 17757), qui analyse (fol. 9) le diplôme en ces termes empruntés au précepte royal :
monachi licentiam habeant secundum regularis vite institutionem eligendi sibi abbatem quam-
dium regularis celsitudo viguerat.
21. C. Brunei, art. cit., p. 135.
22. C. art. cit., p. 132 n. 1.
23. Voir fig. n° 1, décalque de la souscription à partir d'une photocopie. LAURENT MORELLE 410
du nom de l'archichancelier, Fridugisi ; la surface portant les syllabes -gisi et la fin
de la souscription sont toutefois irrémédiablement détruites. En amont de ad vicem,
se dévoile le mot notarius, dont émergent le t et la ligature complexe -rius. Dès lors,
il ne semble pas impossible de percer l'identité du recognoscens dont le nom, devant
notarius, paraît indéchiffrable. Autour de 825 en effet, on ne connaît que deux
recognoscentes actifs s'intitulant « notaires » : Hirminmaris et Meginarius 24 ; l'un
d'eux a dû souscrire l'acte pour Corbie et probablement s'agit-il d'Hirminmaris,
dont l'allure générale de l'écriture et certaines de ses particularités, notamment la
manière de former le fr de Fridu\gisi], paraissent les plus proches de notre sous
cription25. De fait, rien n'interdit de restituer Hirminmaris dans les caractères tra
cés devant notarius.
L'intérêt de la redécouverte du diplôme original de 825 dépasse ces lectures nou
velles; le verso de l'acte réserve lui aussi quelque surprise. Grâce au décollement
du papier de protection qui, depuis la fin du XVIIIe siècle au moins, recouvrait ce
côté du parchemin, on peut désormais examiner dans des conditions satisfaisantes
les très abondantes mentions dorsales, jusqu'ici pour la plupart occultées et visibles
uniquement par transparence 26.
24. Cf. la liste donnée dans Johann-Friedrich Böhmer et Engelbert Mühlbacher, Regesta
imperii, die Regesten des Kaiserreichs unter den Karolingern (751-918), I, p. XCVI; autre liste,
donnée récemment par Otto Dickau, Studien zu Kanzlei und zum, Urkundenwesen Kaiser
Ludwigs des Frommen, ein Beitrag zur Geschichte der Karolingischen Königsurkunde
im 9. Jahrhundert, dans Archiv für Diplomatik, t. 34, 1988, p. 3-156 [I], et t. 35, 1989,
p. 1-170 [II], aux p. 103-106 de [I]. Hirminmaris, actif en 816 puis de 821 à 839, se dit
diaconus à partir de 821, puis notarius dès 823 (0. Dickau, op. cit. [II], p. 39-57, notam
ment p. 40 n. 651); la série des actes « reconnus » par Meginarius (qui se pare toujours
du titre de notarius) commence en juillet 826 (ibid., p. 73). Notons que le diplôme pour
Corbie, donné à Aix-la-Chapelle en 825 ou 826 (suivant l'année du règne de Louis et Lothaire),
date probablement d'août 825 (L. Levillain, op. cit., p. 102-103) et qu'il est assuré
ment antérieur à janvier 826 ; Adalhard mourut en effet à Corbie le 2 janvier 826 ou
autour de cette date ; il était tombé gravement malade peu de jours avant la Noël précédente
(Brigitte Kasten, Adalhard von Corbie, die Biographie eines karolingischen Politikers und
Klostervorstehers, Düsseldorf, 1985, p. 168-169).
25. La comparaison des écritures est aisée grâce aux Diplomata Karolinorum, recueil
de reproductions en fac-similé des actes originaux des souverains carolingiens conservés dans
les archives et bibliothèques de France, publié sous la direction de Ferdinand Lot et Philippe
Lauer avec la collaboration de Georges Tessier, fasc. II : Louis le Pieux, Paris-Toulouse,
1946, II1 : actes conservés à Paris; II : actes conservés en province. Cf. notamment BM2 804
(Arch, nat., K 8, n° 122) [823-825], II1, pi. XXII, dont la souscription est malheureu
sement mutilée dans sa partie inférieure. Sur le caractère autographe des souscriptions de
chancellerie sous Louis le Pieux, voir G. Tessier, Diplomatique royale française, Paris,
1962, p. 96.
26. Certaines annotations étaient néanmoins visibles directement depuis que Champollion-
Figeac avait décollé un morceau du papier lors de son expertise de 1836-1837 : cf. C. Brun
ei, art. cit., p. 129 n. 3 et p. 142 n. 1. Sur ce papier de protection, on ht l'analyse 411 MÉLANGES
Toutes ces mentions, répétons-le, sont écrites perpendiculairement aux lignes d'écri
ture du recto, de sorte que les incisions du sceau apparaissent, au lecteur consult
ant le verso, dans la partie supérieure gauche de la feuille. Ces mentions se répar
tissent en trois strates chronologiques :
1° La plus ancienne couche est représentée par une mention très effacée, dont
l'existence n'avait donc pu être détectée par Clovis Brunei à travers le papier de
protection. Inscrite d'une encre orangé-brun clair, elle court vers le milieu du par-
PH n lü iflimuif MWnu
Quelques mots de la mention dorsale Fig. du n° IXe 2 s. (décalque d'après photocopie)
chemin, à 18 cm du bas de la feuille. L'écriture est une cursive de gros module
(un peu plus de 4 mm), aux hastes élancées, qui semble contemporaine du
diplôme27. On peut lire les mots suivants, étirés sur une trentaine de centimètres :
... et privilegiuma... domni nostri Hludowicus et Hlotharius fieri iusserunt
impe...6 a[.]c d
a. entre ce mot et domni, espace de 6 cm dont on ne peut dire s'il était écrit. — b. entre
impe et a, espace de 5 mm. — c. Peut-être l'amorce d'un d après l'a. — d. Lecture dou
teuse, mais les hastes parallèles sont bien visibles; entre a et a[bb], espace de 4 mm.
Voilà un texte qui ne s'apparente guère à une analyse archivistique et les termes
fieri jusserunt évoquent le vocabulaire de ces mentions de chancellerie, hors teneur
et en notes tironiennes, qui nous disent qui a donné la jussio de l'acte, qui a « ordonné
qu'il soit fait » 28. On peut alors se demander si la fin de la formule ne doit pas
être restituée impe[trante] A[dalardo] abb[ate], puisque aussi bien le verbe impe-
et la cote du document donnée par Lemoine entre 1778 et 1781 (cf. C. Brunei, art. cit.,
p. 143).
27. Voir fig. n° 2, reproduction par calque, à partir d'une photocopie, de quelques mots
lisibles à l'œil nu. On notera les o en forme de boucle et en ligature postérieure, le c à aigrette
très allongée de Hludowicus, les e à barre horizontale surmontée d'une petite tête, la liga
ture ar de Hlotharius, l'initiale de Nri et son tilde bouclé. Les lettres nt de jusserunt sont
en ligature : )\J.
28. Sur ces questions, voir la synthèse récente de Robert-Henri Bautier; La chancellerie
et les actes royaux dans les royaumes carolingiens, dans Bibliothèque de l'Ecole des chartes,
t. 142, 1984, p. 30-40 (« II. Le mécanisme de la chancellerie »), réimpr. dans Chartes,
sceaux et chancelleries, Paris, 1990 (Mémoires et documents de l'Ecole des chartes, 34),
t. II, p. 486-496 ; les mentions de chancellerie en notes tironiennes ont été répertoriées par
Maurice Jusselin, Mentions tironiennes des diplômes carolingiens utiles à la diplomatique,
dans Bulletin philologique et historique, 1951-1952, p. 11-29. Ces auteurs ne citent pas
d'exemple de mention de chancellerie portée au dos de l'acte. 412 LAURENT MORELLE
trare appartient au vocabulaire technique de la chancellerie carolingienne et ren
voie à celui qui a obtenu l'ordre d'expédition29. Serait-il alors excessif de lier l'exi
stence de cette mention incongrue au fait que le « privilège » de libre élection n'appart
enait pas, suivant C. Brunei, à la minute primitive30 ? Ne pourrait-elle indiquer
que la clause établissant ce « privilège » avait été ajoutée sur l'ordre exprès des
empereurs à la demande et au profit de l'impétrant ? Cela dit, le caractère lacu
naire du texte et les incertitudes de lecture peuvent susciter d'autres solutions
moins hasardeuses31.
2° Les textes les plus amples inscrits au verso datent des années 1220 32 et sont
l'œuvre d'un seul et même copiste. Celui-ci a d'abord recopié le diplôme sur dix-
sept lignes à partir de la tête de la feuille, sans marge à droite ni à gauche durant
six lignes, puis selon une justification à gauche en retrait d'une douzaine de centi
mètres de façon à éviter les incisions du sceau 33 ; enfin, après avoir passé une ligne
(sans raison apparente), le copiste a achevé son texte sur quatre lignes dont on ne
peut préciser la justification à gauche, en raison des lacunes du parchemin.
Dans la partie inférieure, le copiste a inscrit une sorte de « notice explicative »,
verbeuse et maladroite, énumérant les principaux privilèges ecclésiastiques confé
rés à l'abbaye depuis le diplôme de fondation; j'en dirai quelques mots bientôt.
Cette notice s'étend sur dix lignes serrées M ; elle est précédée d'une analyse som
maire du précepte qui n'a pas été publiée par C. Brunei, au contraire de la
notice35. L'édition de C. Brunei présente quelques déficits de texte dus à l'eff
acement de l'encre près des bords et à la rognure du parchemin36; la lampe de
Wood permet de combler la plupart des lacunes et l'on viendra à bout des plus
rétives à l'aide du cartulaire Esdras (Bibl. nat., lat. 17760, fol. 3v), puisque le car-
29. Voir G. Tessier, op. cit., p. 108. Selon R.-H. Bautier, art. cit., p. 33, l'expression
N. impetravit ou impétrante signalerait l'intervention de tiers en l'absence des bénéficiaires,
ce qui, en l'hypothèse, ne serait pas le cas ici.
30. Voir la n. 19. Le terme privilegium ne saurait désigner l'acte écrit lui-même, ordinai
rement rendu par preceptum.
31. Pour une solution plus « classique », la lecture [t]empore Ad abbatis conviendrait
mieux, mais le i initial du groupe impe me semble non douteux et l'abréviation tmpe, insolite
pour l'époque, réclamerait en outre un tilde invisible.
32. Le terminus a quo est livré : 1° par l'évocation du privilège d'Honorius III donné en
1217 (réf. en n. 68); 2° par le fait que la transcription du diplôme au dos de l'original a
été établie sur la copie du lat. 17758 (voir n. 40 et texte attenant), laquelle appartient à
un groupe de transcriptions ajoutées entre 1221 et (probablement) 1229; cf. Laurent Morelle,
Les chartes de l'abbaye de Corbie (988-1196), présentation et édition critique, 1988 (thèse
dactylographiée, Université de Paris IV), Paris, t. I, p. *80.
33. Voir n. 9.
34. Entre la 6e et la 7e ligne, le copiste a cependant élargi l'espace interlinéaire, peut-être
à cause d'une pliure qui court d'un bord à l'autre.
35. Art. cit., p. 142-143. Une photographie en couleur de cette notice dorsale illustre
la couverture de la plaquette citée n. 5.
36. Voir n. 8. 413 MELANGES
tulariste de la fin du XVe siècle a eu la bonne idée de transcrire cette notice à la
suite du diplôme (lui-même copié d'après la transcription dorsale).
Copie du diplôme et « notice explicative » sont l'œuvre d'un scribe bien connu,
à qui l'on doit de nombreux ajouts à la partie primitive du « fragment de car-
tulaire » relié à présent en tête du Cartulaire noir (Bibl. nat., lat. 17758,
fol. B-I) 37, et qui élabora dans sa forme actuelle le recueil appelé cartulaire Mer-
I
Fig. n° 3
Quelques mots des lignes 7 et 8 de l'original (décalque d'après copie)
cator (Bibl. nat., lat. 17764) en réunissant diverses bribes de cartulaires plus
anciens 38. Dans l'un et l'autre manuscrits, il transcrivit le diplôme de 825, et ces
copies sont quasiment identiques à celle du verso de l'original39. De très rares
variantes permettent toutefois d'établir un stemma : la copie inscrite au dos de l'ori
ginal n'a pas été prise sur le texte au recto, mais sur la copie du « fragment de
cartulaire », et celle-ci sur la transcription du lat. 17764 40.
Par ses interventions multiples dans le chartrier, notre copiste-archiviste-cartulariste
avait acquis une solide connaissance du fonds d'archives corbéien; il est donc pos-
37. La partie primitive du « fragment de cartulaire » s'étend des fol. B à E; les adjonct
ions couvrent les feuillets suivants et les marges des fol. C-v, D, E-v. S'il est difficile de
différencier strictement les mains, il semble bien toutefois que le scribe intervenu sur le diplôme
de 825 a copié les fol. Fv-G (Hugues Capet), Hv (Pépin le Bref), I (Charlemagne, 769) et
Iv (Louis le Pieux et Lothaire, 825).
38. On lui doit notamment les folios 19-22, 25v-26, 27 et 52 qui font le lien entre les
trois composantes plus anciennes du manuscrit. Sur ces interventions, voir L. Morelle,
op. cit., t. I, p. *51-*54.
39. Lat. 17758, fol. Iv; lat. 17764, fol. 20v.
40. Une nouvelle collation des copies n'a pu que confirmer cette filiation déjà proposée
par C. Brunei, art. cit., p. 138-139.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.