Le formulaire de Marculf et la critique moderne - article ; n°1 ; vol.84, pg 21-91

De
Bibliothèque de l'école des chartes - Année 1923 - Volume 84 - Numéro 1 - Pages 21-91
71 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : lundi 1 janvier 1923
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Léon Levillain
Le formulaire de Marculf et la critique moderne
In: Bibliothèque de l'école des chartes. 1923, tome 84. pp. 21-91.
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Levillain Léon. Le formulaire de Marculf et la critique moderne. In: Bibliothèque de l'école des chartes. 1923, tome 84. pp. 21-
91.
doi : 10.3406/bec.1923.448687
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bec_0373-6237_1923_num_84_1_448687LE
FORMULAIRE DE MARCULF
ET
LA CRITIQUE MODERNE
L'auteur du plus célèbre des formulaires francs que nous
légua le haut moyen-âge, le moine Marculf, dédia son oeuvre à
l'évêque Landri qui la lui avait commandée et près duquel il
vivait. Où et quand l'œuvre fut-elle écrite? Cette double question
a reçu quatre solutions principales.
La première en date fut la solution parisienne, donnée par
Jérôme Bignon1 : l'évêque Landri était le prélat parisien qui
avait accordé, en 654, une charte d'émancipation à l'abbaye de
Saint-Denis; Marculf était vraisemblablement un moine de la
région parisienne et composait son ouvrage vers 650. Nombreux
furent les partisans de cette opinion2, nonobstant les contradic
tions qui furent exprimées du xvne siècle à la fin du xixe.
Nombreuses furent aussi les tentatives pour enlever à la région
parisienne l'honneur d'avoir vu naître le précieux Formulaire.
Ce fut d'abord Launoy qui proposa la solution melcloise6 en
1. Bignon donna la première édition de Marculf à Paris en 1613.
2. Citons Le Cointe, Dom Mabillon au xvn" siècle; l'abbé Fleury, les auteurs
du Nouveau traité de diplomatique au xvm6 Seidenticker, Savigny,
Eichhorn, Stobbe, de Rozière, Theodor Sickel, Adolphe Tardif, Fustel de
Coulanges, Giry au xixe siècle. — Toutefois tout en pensant que Land
ri était l'évêque de Paris et que Marculf écrivait vers 650. admettait que
Marculf pouvait être un moine d'une autre région que le Parisis. Et, avant
lui, Stobbe, croyant trouver des allusions à la Bourgogne dans les formules 1
et 8 du premier livre de Marculf, en avait conclu que l'auteur était burgonde.
3. J. Launoy, Inquißüio in chartam immunitatis beati Germant. Paris,
1657, p. 26. 22 LE FORMULAIRE DE MARCULF ET LA CBITIQÜE MODERNE.
identifiant le Landri de Marculf avec un évêque de Meaux qui
aurait vécu sous Pépin le Bref et sous Charlemagne. Cette solu
tion, qui ne trouva qu'un faible écho en France1, fut reprise par
Zeumer, le dernier éditeur des Formulae, avec ces correctifs que
l'évêque Landri de Meaux vivait vers 700 et que Marculf était
un moine de l'abbaye de Rebais2. Vigoureusement combattue par
Adolphe Tardif3 et par Caro4, la thèse de Zeumer fut adoptée par
Waitz et Wattenbach.
Labbe fut le promoteur de la solution berrichonne1', son opi
nion a été reprise de nos jours, à titre d'hypothèse, par M. Paul
Gubian qui a tenté de la fonder sur l'étude du droit privé dans
le second livre des Formules de Marculf et qui propose d'identif
ier le moine Marculf avec l'abbé de ce nom qui est mentionné
dans la Vie de saint Austregisile15 .
Enfin, M. Christian Piister s'est fait l'avocat de la solution
messine que Bonvalot avait déjà exposée en partie : Landri, fils
de saint Vincent de Soignies, dont Zeumer avait fait un évêque de
1. Du Pin, Nouvelle bibliothèque des auteurs ecclésiastiques, t. VI, p. 36.
2. Zeumer, über die alteren frankischen Formelsammlungen, dans le Neues
Archiv, t. VI (1881), p. 36 et suiv. — Mon. Germ, hist., Formulae Merowin-
gici et Karolini aevi (1886), p. 32 et suiv.
3. Tardif, Étude sur la date du- Formulaire de Marculf, dans la Nouvelle
Revue historique du droit français et étranger, t. VIII (1884), p. 557-565. —
Réponse de Zeumer, Der Maiordomus in Marculf, I, 25, dans le Neues
Archiv, t. X (1885), p. 383 et suiv. — Réponse de Tardif, Nouvelles observa
tions sur la date du Formulaire de Marculf, dans la Nouv. Revue hist, dti
droit fr. et étr., t. IX (1885), p. 368-375. — La controverse amenait en dernier
lieu l'érudit allemand à renoncer à Landri de Meaux et à créer un troisième
Landri, évêque d'un siège inconnu, parce que Landri de Paris continuait de
lui paraître inadmissible, en raison de l'époque tardive de la composition du
recueil de Marculf qu'il s'efforçait de justifier par de nouvelles preuves (Neue
Erörterungen über ältere fränkische Formelsammlungen, dans le Neues
Archiv, t. XI (1886), p. 314, spécialement p. 338 et suiv.).
4. La discussion fut provoquée par une simple remarque de Caro sur la pré
sence de Marculf à Rebais. G. Oaro, Die Landgüter in den fränkischen Fo
rmelsammlungen, dans Historische Vierteljahrsschrift, t. VI (1903), p. 311. —
Zeumer, note dans les Nachrichten du Neues Archiv, t. XXIX (1904), p. 539.
— G. Caro, Zur Herkunft der Formelsammlung des Marculf, dans Hist.
Vierteljahrsschrift, t. VIII (1905), p. 127 et suiv. — Zeumer, Zur Herkunft
der Markulfischen Formeln, dans Neues Archiv, t. XXX (1905), p. 716 et
suiv.
5. Labbe, Sacrosancta Concilia,, t. VI, col. 351.
6. P. Gubian, Le Formulaire de Marculf est-il lorrain? (thèse de droit de
Nancy, 1906), 122 p. LE FORMULAIRE DE MARCULF ET LA CRITIQUE MODERNE. 23
Meaux, était en réalité un évêque de Metz, prédécesseur imméd
iat de Clodulfus { ; Marculf avait composé son Formulaire en
Austrasie, à Metz, vers 650, et devait être le cellérierde ce nom
qui vivait vers 600 dans le monastère de Salicis2. La thèse mes
sine passa presque inaperçue8 jusqu'au jour où elle fut combat
tue par M. Paul G-ubian en France4 et par M. Krusch en Alle
magne, dans le mémoire dont nous allons maintenant parler5.
1. Bonvalot fait de Landri le successeur de Clodulfus et, par conséquent,
rejette la dato de la composition du Formulaire à la fin du vu" siècle.
2. Chr. Pfisler, Note sur le Formulaire de Marculf, dans la Revue histo
rique, t. L (1892), p. 43-63. — 11 nous a paru inutile, dans la suite du présent
travail, de revenir sur la question soulevée par la substitution du nom du
« papaae Glidulfo » (ou du « papa Aeglidulfo ») à celui du « pape Landerico »
dans la lettre dédicatoire de Marculf teile qu'on la trouve dans le manuscrit
latin 2123 de la Bibliothèque nationale. On ne peut faire élat de ce nouveau
nom pour déterminer le lieu et le temps de la rédaction du recueil, comme
l'ont fait l'abbé Lebeuf (voir ci-dessous, note 5) et M. Pfister. Ce dernier
identifie « Glidulfus » avec l'évéque de Metz du vne siècle Chlodulfus (Ohil-
dulfus, Clido) qui aurait, selon lui, succédé à Landri démissionnaire et à qui
Marculf aurait offert son livre. Il ne nous semble pas que la lettre dédicatoire
puisse convenir à deux destinataires différents : c'est un seul évêque qui a
commandé à Marculf son Formulaire et c'est à un sbuI évêque que Marculf
peut dire qu'ils vivent tous deux clans le même lieu. Cette substitution de
nom n'intéresse, en fait, que le Formulaire remanié contenu dans le ms.
lat. 2123, et, comme le remaniement paraît dater du règne de Pépin le Bref
(Zeumer, Formulae, p. 35), Zeumer et M. Krusch ont, à mon avis du moins,
absolument raison de croire que le « papa Aeglidulfo » est l'évéque de Stras
bourg Aylidulf (Helidulf) qui a siégé entre 760 et 778. Marculf n'est donc pour
rien dans la substitution. Quant à l'opinion de M. Gubian, qu'Aeglidulfus est
saint Ayoul (Agiulfus, Aigulfus), archevêque de Bourges, mort vers 840, elle
est à négliger.
3. En Allemagne, d'après M. Krusch, un simple compte-rendu anonyme dans
le Neues Archiv, t. XVIII, p. 710. — En France, un dans la
Revue des Questions historiques, t. LUI, p. 284, et une brève mention de
Giry, Manuel de diplomatique, p. 890, l'un et l'autre défavorables à la thèse
qui est, au contraire, adoptée en partie du moins par M. Bretagne, Le Testa
ment en Lorraine, des origines au XVIII' siècle (thèse de droit de Nancy,
1906). — H. Bresslau résume sans prendre parti les théories en présence
(Handbuch der Urkundenlehre für Deutschland und, Italien, lr" édition,
1889, t. I, p. 611-614; 2e édition, 1915, t. II, p. 232).
4. P. Gubian, ouvrage cité.
5. Nous avons laissé de côté l'opinion de Valois, qui propose de lire « Can-
dericus » au lieu de « Landericus » dans la lettre de dédicace de Marculf à
l'évéque destinataire et qui transporte ainsi le recueil à Lyon dans le second
quart du vu' siècle (Disceptalionis de basilicis defensio, 1660, p. 152). Sans
base, elle est restée sans écho. — Toussaints du Plessis, Histoire de l'église 24 LE FORMULAIRE DE MARGÜLF ET LA CRITIQUE MODERNE.
suri' Origine et le texte du Formulaire de Avec ce mémoire
Marculf1, nous revenons à la solution meldoise, mais à une
solution meldoise amendée et précisée. En voici l'économie.
L'existence de l'évêque Landri de Meaux est assurée par les
Gesta episcoporum Cameracensium, II, 46, qui mentionnent
que le fondateur du monastère de Soignies, saint Vincent, y est
enterré avec son fils Landri, évêque de Meaux, « cum filio suo
Landerico Melden si episcopo ». L'âge tardif de la source (vers
1043) n'enlève aucune autorité au témoignage, nous dit
M. Krusch, parce qu'il n'y a là qu'une simple « déclaration d'une
connaissance purement locale d'un lieu de sépulture ». Un cata
logue, celui de Democharès (Antoine de Mouchy , -j- 1574), nomme
Landri, sous la forme, il est vrai, de Lendicus, comme vingt-
quatrième évêque de Meaux, après Burgundofaro, Hilde vertus,
Hellingus, Pathasius et Ebrigisilus, dont l'un, Hellingus, n'est
autre que l'évêque Herlingus qui siégeait en 683 : d'après cette
tradition tardive, Landri serait plutôt du commencement du
vnie siècle que de la fin du vne.
C'est à cet évêque que Marculf a dédié son recueil de formules.
En effet, c'est dans le monastère de Rehais, voisin de Meaux,
que Marculf a trouvé le diplôme de Dagobert Ier et la charte
d'émancipation de l'évêque de Meaux, Burgundofaro, qui lui ont
servi de modèles pour ses formules I, 1 , et I, 2, et « qu'il ne pou
vait trouver ensemble que dans les archives de ce monastère ».
Mais la comparaison de la formule I, 1, avec la charte de Bur
gundofaro, établit clairement que Marculf ne travaillait pas « dans
le sens et pour les intérêts de la congrégation monastique » de
Rebais, parce qu'il introduit dans sa formule telles modifications
de Meaux, t. I (1731), p. 67 (cf. p. 692, noie 33), voyait dans l'évêque Landri
un « choré vêque » -tie saint Firmin et créait pour lui l'évêché de Metleshem
(aujourd'hui Meldesheim) que, de nos jours, Dom Morin [Bévue bénédictine,
t. XXIX (1912), p. 262 et suiv.) a transformé en évêché de Melsbroeck (cf.
W. Levison, Neues Archiv, t. XXXVIII, p. 351). Vers le même temps, l'abbé
Lebeuf [Dissertation contre MM. de Valois et Sauvai, dans ses Dissertations
sur l'histoire ecclésiastique et civile de Paris, t. II, p. lviii-lxxiii) soutenait
également, par des arguments infirmes, que Landri était un évêque région-
naire, que;Marculf vivait à la fin du vu" siècle et qu'il avait présenté son
ouvrage à la fois à Landri et à Glidulfus qui, comme Landri, était un choré-
vêque, le célèbre Hidulfe retiré à Moyenmoutier et mort entre 700 et 710.
1. Bruno Krusch, Ursprung und Text von Marculfs Formelsammlung (aus
den Nachrichten von der K. Gesellschaft der Wissenschaften zu Göttingen.
Philologisch-historische Klasse, 1916, p. 231-274). LE FORMULAIRE DE MARCULF ET LA CRITIQUE MODERNE. 25
qui devaient permettre à l'évêque Landri de revenir sur les con
cessions consenties par son lointain prédécesseur ; un moine de
Rebais se serait difficilement prêté à la combinaison. Aussi, selon
le vieil adage « Is fecit cui prodest », il faut chercher Marculf
dans l'entourage de l'évêque de Meaux. Du reste, Marculf lui-
même ne dit-il pas, en parlant de la coutume du lieu où il réside,
qu'il vit dans le même lieu que l'évêque, « consuetudinem lbci,
quo degimus »? C'était, sans doute, un moine du monastère de
Sainte-Croix, que Burgundofaro avait fondé, qui prit plus tard le
nom de ce prélat (Saint-Faron) dont la sépulture était là, et qui
était administré, selon toute vraisemblance, par l'évêque meldois
comme abbé.
L'observation de M. Pfister, que certaines formules de Marculf
ne pouvaient concerner que l'Austrasie, introduit dans la discus
sion un élément nouveau « qui donne le coup de grâce au Pari
sien Landri » : la collection n'est pas née en Neustrie, mais en
Austrasie. En effet, la formule I, 40, est l'acte royal adressé au
comte pour qu'il convoque les habitants du « pagus » à venir prê
ter au roi et à son fils, qui vient de recevoir un royaume, le se
rment de fidélité et d'hommage entre les mains du missus sur les
tombeaux des saints ou sur les reliques confiées à cet envoyé.
Cet acte ne peut se rapporter qu'à l'avènement au trône, en 634,
de Sigebert III, que son père Dagobert Ier donnait comme roi aux
Austrasiens. Marculf ne pouvait trouver un tel document que
dans les bureaux d'un comte austrasien, du comte de Meaux.
Meaux n'a pas cessé durant l'époque mérovingienne de faire
partie du royaume d' Austrasie, sauf de 623 à 626.
C'est encore à Meaux, dans les archives du « domesticus » de
Meaux, que Marculf dut trouver les deux modèles de ses formules
I, 39, et II, 52, qui étaient : le premier, le mandement original
de Dagobert Ier adressé au « domesticus » (non au « comes »,
comme le portent les manuscrits) à l'occasion de la naissance de
Sigebert III, né d'une servante, Ragnetrude, « von einer Magde
Ragnetrude geboren », pour que, dans chacune des « villae »
administrées par ce fonctionnaire, trois serfs des deux sexes
fussent affranchis ; le second, la minute de la lettre d'affranchi
ssement expédiée par le « domesticus » au serf affranchi.
Ainsi, Marculf vivait en Austrasie, à Meaux, dans l'entourage
de l'évêque Landri qui siégeait au début du vmc siècle. C'est à
cette même époque que conduit l'étude du texte même de Marculf. 26 LE FORMULAIRE DE MARCULF ET LA CRITIQUE MODERNE.
D'abord, il faut constater que Marculf n'était pas le « maître
consommé in arte dictandi » qu'Adolphe Tardif reconnaissait
en lui ; il n'était qu'un pauvre petit maître d'école peu versé dans
la connaissance du style diplomatique et dans la pratique des
affaires . La comparaison de ses formules avec les diplômes méro
vingiens permet de se rendre compte de la façon de travailler
que pratiquait le vieux moine de Meaux. Ainsi, pour composer
ses formules I, 1, et I, 2, Marculf fait passer dans la première
des éléments empruntés au modèle de la seconde qui est le diplôme
de Dagobert Ier pour Rebais, et, dans la seconde, des emprunts
à la charte de Burgundofaro qui est le modèle de la première. Au
contraire, un seul diplôme, la donation de la « villa » du fisc,
Barisis-au-Bois, à l'évêque Amand par Childéric II et sa tante
Ghimnechildis, lui a servi pour composer les formules I, 14, et
I, 15, avec des compléments qui lui appartiennent en propre,
« ex sensu proprio cogitavi », comme il le fait savoir dans sa
lettre de dédicace. De même, les formules I, 3, et I, 4, sur l'i
mmunité et la confirmation d'immunité, ont été composées sur des
modèles de d'immunité seulement, et, pour minuter
la première (I, 3), Marculf, qui ne trouvait pas à Rebais un
diplôme de concession parce que la concession de
l'immunité avait été faite à ce monastère par Dagobert Ier dans
le diplôme d'exemption générale que Burgundofaro avait con
firmé, Marculf, dis-je, laissa manifestement agir son propre don
d'invention. Mais c'est surtout dans la confection des formules
d'actes laïques, dont les archives monastiques ne pouvaient lui
fournir de modèles authentiques, que se révèle l'insuffisance et
l'ignorance du petit maître d'école; la formule I, 11, de la Trac-
turia ligatariorum vel minima facienda istius instar, en four
nit la preuve amusante : par le menu abondant et varié qu'elle
impose à deux ambassadeurs royaux chaque jour, elle crée « un
problème gastronomique » difficile à résoudre.
En possession de ces données sur la méthode de travail de l'au
teur, on peut alors retrouver les sources auxquelles il a puisé.
Et la connaissance des sources fournit le moyen de préciser
l'époque où Marculf écrivait son Formulaire. La formule de con
firmation d'immunité (I, 4) a été composée à l'aide de diplômes
empruntés aux archives de Saint-Bertin , de Saint-Denis, de
Saint-Serge d'Angers, et compris entre les dates de 683 et 716.
C'est sur le diplôme de 716 de Ghilpéric II pour Corbie que Mar- LE FORMULAIRE DE MARCULF ET LA CRITIQUE MODERNE. 27
culf a rédigé sa formule pour une ambassade royale (I, 11). Les
archives de Saint-Denis lui ont fourni des jugements de 692 à
716 qui ont mis à sa disposition des éléments pour les formules
I, 29 ; I, 37 ; I, 38. Celles de Saint-Bertin lui ont livré des modèles
dont le plus ancien est de 663 et le plus récent du 10 novembre
721 et sur lesquels il a rédigé les deux formules de donation
royale (I, 14, et I, 15), la formule de confirmation de
(I, 16) et une formule de charte privée (II, 6). Enfin, « Marculf
a eu aussi en Bourgogne, à Bèze ou dans le voisinage, un bon
ami qui l'a pourvu de matériaux pour son œuvre » ; et il a mis
ainsi les archives de Bèze à contribution pour les formules I, 21 ;
I, 33, et I, 35.
Or, non loin de Bèze, à Flavigny, dans le diocèse d'Autun,
l'abbé Widerad utilisait le Formulaire de Marculf pour son te
stament le 18 janvier 722 : c'est dans ce même monastère de Fla
vigny que, plus tard, on remania et amplifia l'œuvre du moine de
Meaux. Marculf a donc achevé son œuvre entre novembre 721
et janvier 722.
Alors, s'il est surprenant, dans le cas où Marculf aurait écrit
vers 650, que les rédacteurs de chartes et spécialement les
notaires royaux n'aient pas connu pendant si longtemps un livre
qui leur eût été d'une si grande utilité, il est tout naturel, au con
traire, que le Formulaire marculfien écrit à la fin de 721 ne soit
devenu un formulaire usuel et même officiel qu'au vine siècle.
Et une hypothèse vient maintenant à l'esprit : le « vir inluster » ,
Amalsindo (donc, un grand fonctionnaire), qui a scellé le test
ament de Widerad du sceau royal était peut-être un référendaire,
comme l'avait déjà supposé Bresslau. Marculf, une fois son œuvre
achevée, aurait sans retard envoyé son recueil au chef de la chanc
ellerie royale, et c'est par Amalsindo que Widerad en aurait eu
connaissance. Ainsi, selon l'expression de M. Krusch, «un pont
serait jeté entre la calme cellule du moine de Meaux et la chanc
ellerie royale » .
Enfin, si Marculf terminait son œuvre en 721, il écrivait sous
le gouvernement de Charles-Martel ; et l'on comprend mieux alors
l'importance donnée au maire du palais dans le recueil marculf
ien et aussi le titre de « princeps » que le moine austrasien
applique à ce fonctionnaire1.
1. Dans un appendice, M. Krusch propose quelques collections au texte de
Marculf publié par Zeumer. 28 LE FORMULAIRE DE MARCULF ET LA CRITIQUE MODERNE.
-Bref, Marculf est un moine austrasien de Meaux qui a dédié
son œuvre à son diocésain Landri et qui l'a écrite en 721 .
La thèse laisse, de prime abord, au lecteur l'impression d'une
démonstration scientifique. Mais elle ne résiste pas à l'examen.
La formule I, 40, vise le cas d'un roi qui attribue, de son
vivant, un royaume à son fils et qui exige pour lui-même et pour
le jeune prince le serment de fidélité et d'hommage. Comme le
dit excellemment M. Krusch, d'accord sur ce point avec Valois,
Waitz et Roth, elle ne convient à aucun avènement royal mieux
qu'à celui de Sigebert III en Austrasie en 634 l. L'original de
l'acte, envoyé à tous les comtes austrasiens qui devaient en assu
rer l'exécution, ne pouvait se trouver que dans le royaume d'Aust
rasie de Sigebert III, tel que ce royaume fut constitué en 634 et
demeura sous le règne de Dagobert Ier. Quel était donc ce
royaume?
Frédégaire nous dit qu'en la onzième année du règne de Dagob
ert, les Wendes avaient ravagé la Thuringe et envahi le reste
du paj^s ; que Dagobert vint alors à Metz ; que, sur le conseil des
éveques 'et des grands, il avait élevé son fils Sigebert à la royauté
en Austrasie, lui avait assigné Metz comme résidence et avait
institué comme régents Chunibert, évêque de Cologne, et le duc
Adalgisèle2. L'année suivante, après la naissance de son fils Clo-
1. Krusch, ouvrage cité, p. 240-241. et p. 246. — Elle pourrait aussi conve
nir à l'avènement de Dagobert I°r en Austrasie en 622-623 (Frédégaire, IV,
47) ; mais ce que nous allons dire pour 634 s'appliquerait aussi à cet événe
ment. On a songé encore à la délégation confiée par Ghildebert II à son fils
Theudebert II quand les grands de Soissons et de Meaux demandèrent au roi
d'Austrasie, dans l'entrevue de Strasbourg en 589, un de ses fils pour assurer
la défense des frontières (Grégoire de Tours, Historia Francorum, IX, 37). En
cette circonstance, Grégoire de Tours donne à Theudebert le titre de roi. Roth
appelle Theudebert roi de Soissons; mais Waitz ne le considère que comme
un vice-roi ou un lieutenant de son père (cf. Krusch, ouvrage cité, p. 247,
note 7), et Pfister, de son côté, déclare qu'il n'est pas possible alors de parler
d'un royaume de Meaux et de Soissons {Noie sur le Formulaire de Marculf,
p. 47). Grégoire de Tours a peut-être donné au fils du roi la qualification de
roi, comme on donnait alors aux filles de la famille royale le titre de reines.
2. Frédégaire, IV, 75 : « Anno undecimo regni Dagoberti, cum Winidi jusso
Samone forteter severint et sepius, transcesso eorum limite, regnum Franco
rum vastandum Toringia et relequos pagus ingrederint, Dagobertus Mettis
orbem veniens, cum consilio pontevecum seo et procerum, omnesque primatis
regni sui consencientebus, Sigybertum, filium suum, in Auster regem subli- FORMULAIRE DE MARCULF ET LA CRITIQUE MODERNE. 29 LE
vis, sur le conseil et les représentations des Neustriens, Dagob
ert avait procédé à un partage de ses États entre ses fils qui ne
devait avoir d'effet qu'après sa mort : GLovis II devait recevoir
la Neustrie et la Bourgogne ; Sigebert III aurait l'Austrasie « in
integritate », de façon que les deux parts fussent égales tant au
point de vue du nombre d'habitants qu'à celui de l'étendue du
territoire. Sigebert recevrait donc tout ce qui avait déjà appar
tenu autrefois au royaume austrasien, à l'exception du duché de
Dentelin qui avait été injustement enlevé à la Neustrie et qui
serait soumis à l'autorité de Glovis1. Ce n'était donc pas toute
l'Austrasie que Sigebert avait reçue en 634; et c'est seulement,
en effet, après la mort de Dagobert, en 639, que les ducs aus-
trasiens, qui jusqu'à cette date étaient restés soumis à l'autorité
de ce dernier, demandèrent unanimement à passer sous le sceptre
de Sigebert2. Or, le royaume d'Austrasie tel que le reçut Sigebert
en 634 comprenait les pays rhénans de la rive gauche du fleuve
et débordait sur la rive droite du Rhin jusqu'aux frontières de
l'empire franc, puisque nous voyons peu après le duc Radulfus,
à qui Dagobert avait confié la Thuringe, s'insurger contre le jeune
roi Sigebert3. C'est donc du côté de la Neustrie et de la Bour-
mavit, sedemque ei Mettis civitatem habere. permisit. Chunibertum Coloniae
urbis pontevecem et Àdalgyselum ducem palacium et regnum gubernandum
instetuit. »
1. Frëdégaire, IV, 76 : « Cumque anno duodecemo regni Dagoberti eidem
filius nomen Cblodoveos de Nanthilde regina natus fuissit, consilio Neustrasio-
rum eorumque admonicione per pactiones vincolum cum Sigybertum filium
suum firmasse dinuscetur, et Austrasiorum omnes primati, pontevecis citirique
leudis Sigyberti manus eorum ponentes insuper, sacramentis firmaverunt, ut
Neptreco et Burgundia soledato ordine ad regnum Cblodoviae post Dagoberti
discessum aspecerit; Aoster vero idemque ordine soledato, eo quod et de
populo et de spacium terre esset, quoaequans, ad. regnum Sigyberti idemque in
inl;egrelate deberit aspecere; et quicquid ad regnum Aostrasiorum jam olem
pertenerat, hoc Sigybertus rex suae dicione recipere et perpetuo dominandum
haberit, excepto docato Dentilini, quod ab Austrasius iniquiter abtultus fue-
rat, iterum ad Neustrasius subjungeretur et Chlodoveo regimene subgiceretur.
Sed lias pacciones Austrasiae, terrorem Dagoberti quoacti, vellint nonlint, fi
rmasse vi?i sunt. Quod postea temporebus Sigyberti et Cblodoviae regibus con-
servatum fuisse constat. »
2. Frédégaire, IV, 85 : « Cum Pippinus major domi, post Dagoberti obetum,
et citiri ducis Austrasiorum, qui usque in transito Dagoberti suae fuerant
dicione retenti, Sigybertum unanemem conspiracionem expetissint. »
3. Frédégaire, IV, 77 : « Radulfus dux, filius Chamaro, quem Dagobertus
Toringia docem instetuit, pluris vecibus cum exercito Winedorum demicans,

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