Le gisement à raclettes de Moha (vallée de la Méhaigne) et Observations générales sur la taille abrupte en Belgique - article ; n°4 ; vol.50, pg 249-258

De
Bulletin de la Société préhistorique française - Année 1953 - Volume 50 - Numéro 4 - Pages 249-258
10 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 1953
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J. Destexhe-Jamotte
Le gisement à raclettes de Moha (vallée de la Méhaigne) et
Observations générales sur la taille abrupte en Belgique
In: Bulletin de la Société préhistorique française. 1953, tome 50, N. 4. pp. 249-258.
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Destexhe-Jamotte J. Le gisement à raclettes de Moha (vallée de la Méhaigne) et Observations générales sur la taille abrupte en
Belgique. In: Bulletin de la Société préhistorique française. 1953, tome 50, N. 4. pp. 249-258.
doi : 10.3406/bspf.1953.3038
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bspf_0249-7638_1953_num_50_4_3038SOCIÉTÉ PRÉHISTORIQUE FRANÇAISE 249
Le gisement à raclettes de Moha (vallée de la Méhaigne)
' et
Observations générales sur la taille abrupte en Belgique.
PAR
J. DESTEXHE-JAMOTTE.
La région de Moha-Huccorgne située sur le cours inférieur de la Mé
haigne à 6 kilomètres de Huy (province de Liège) est trop connue des
préhistoriens pour nous étendre sur la description détaillée de ce site
si pittoresque. Drainant la plaine agricole de la Hesbaye, la rivière a
rencontré ici un massif imposant de calcaire carbonifère et s'y est créé
un passage très laborieux entre des falaises abruptes. De gauche et de
droite débouchent plusieurs ruisseaux torrentueux qui dévalent parmi
les roches agrestes. Le réseau hydrographique intense y a accumulé une
série impressionnante de cavernes, de grottes et d'abris sous roche qui
ont attirés les chercheurs préhistoriens depuis 1881.
Ainsi que nous nous plaisons à le dire familièrement, les quinze der
nier s kilomètres du cours de la Méhaigne constituent, toutes proportions
gardées une sorte de « Vézère belge ». Toutes les industries préhistoriques
depuis l'Acheuléen final jusqu'au Néolithique y ont été rencontrées, sauf
le Solutréen (1).
Depuis plus de quinze années, nous fréquentons ce site si intéressant,
Indépendamment des pièces exhumées dans les stations connues, nous y
avons explore un gîte mésolithique inédit et un niveau appartenant au
paléolithique moyen (2).
C'est en novembre 1949, au retour d'une fouille dans ce gisement qu'il
devait nous être donné de déceler l'industrie qui fait l'objet de la pré
sente communication. Les premiers éléments ont été trouvés dans les
éboulis des pentes par mon père qui participe habituellement à nos
explorations. Une campagne de sondages préliminaires permit de loca
liser le gisement nouveau dans une pente, en contre-bas de la falaise,
située immédiatement à l'Est de la grotte de PHermitage.
Cette falaise exposée en plein sud forme une sorte de crique naturelle
où l'on se trouve fort bien protégé des vents froids.
La couche archéologique s'étend sur une longueur de 30 mètres; elle
est large d'environ 5 mètres et se prolonge sur la pente en 2 pointes qui
s'amincissent pour disparaître à 20 mètres vers la vallée. Altitude :
120 mètres, hauteur moyenne par rapport au niveau actuel de la Mé
haigne : 25 mètres, altitude du plateau : 160 mètres. L'épaisseur moyenne
de la couche archéologique étant de 0m50, nous avons ainsi exploré et
criblé quelque 250 mètres cubes de terre et de pierraille en l'espace de
2 ans (.3).
Le gisement incomplètement fouillé se trouve sur les propriétés de
M. Collinet que nous remercions chaleureusement pour toutes les faci-
(1) Notre intention n'est pas de mentionner ici tous les travaux se
rapportant à cette région, nous nous bornons à signaler les principaux :
Baron de Loè. — Le Trou Sandron ou FAbri-sous-roche de Huccorgne
(Annales du Cercle Hutois des Sciences et des Beaux-Arts, 1883).
J. Fraipont et F. Tihon. — Exploration scientifique des cavernes de la
vallée de la Méhaigne (Ext. du t. LÍV des Mémoires couronnés et autres
Mémoires publiés par l'Acad. Roy. de Belgique, 1896).
Baron de Loè. — Fouilles dans le Trou du Chêna à Moha (Bull. Soc.
d'Anth. de Bruxelles, t. X, 1891-1892).
(2) J. Destexhe-Jamotte. — Le gisement Moustérien de la Carrière
Collinet à Moha. Compte rendu des fouilles effectuées avec la collabo
ration de MM. J. Docquier et R. Fréson (Bull, des Chercheurs de la
Wallonie, t. XV).
(3) Nous espérons continuer nos recherches ultérieurement. 250 SOCIÉTÉ PRÉHISTORIQUE FRANÇAISE
lités qu'il nous a si aimablement accordé; nous soulignons aussi l'aide
précieuse que nous a apporté M. Dubois, directeur des Carrières de Moha.
Notre gratitude s'adresse tout spécialement à notre excellent collègue
J. Haeck qui a pris une part active aux fouilles et qui a aidé à la classi
fication des documents lithiques et osseux.
feu Nous G. Fouarge remercions et J. aussi Docquier nos collègues qui nous MM. ont secondé R. et E. dans Bona, nos R. terrasseFréson,
ments.
Stratigraphie. — A) Humus, formé par la décomposition des débris
végétaux de la pente boisée.
B) Terre sablonneuse grise-jaunâtre renfermant de nombreux cailloux
anguleux de calcaire atteignant rarement 1.000 centimètres cubes. Cette
terre est fine, poudreuse et n'adhère pas aux cailloux; elle renferme des
fragments de couche stalagmitique, des stalactites peu volumineuses et
l'industrie décrite ci-après. Des silex, des dents et des os ont été cimentés
avec de la pierraille dans une brèche grise peu consistante; il eut été
facile de les extraire en bon état, mais nous avons préféré les conserver
dans leur état primitif. De ceci, on peut déduire que les préhistoriques
ont habité dans un abri sous-roche qui se sera complètement effondré
par la suite.
Plus tard, les eaux sauvages dévalant du plateau ont charrié la
couche constitutive et ses éléments vers la pente, en deux coulées princi
pales. Ces coulées ont comblé de multiples dépressions préexistantes
jusqu'à nivellement complet de ces dernières pour former une pente qui
atteint 40° environ. Ces phénomènes expliquent l'épaisseur très variable
de la couche archéologique et la présence des concrétions.
C) Cailloux anguleux secs, sans liant; plusieurs sondages effectués
dans cette couche nous ont donné 1 grand racloir en silex, et 9 coups-de-
poing dont 7 entiers qui s'apparentent à l'Acheuléen final de la grotte de
î'Hermitage. La découverte de 2 sphéroïdes en calcaire ne doit pas non
plus nous surprendre, ces pièces ayant pu se déplacer avec facilité dans
ce cône instable. Nous avons dû interrompre nos recherches à 2 mètres
de profondeur, sans avoir pu atteindre la base de cette formation; des
éboulements continuels se produisant.
L'industrie à retouches abruptes et la faune font totalement défaut
dans ce niveau.
Le même cône d'éboulis secs d'aspect gélif recouvre la partie supé
rieure du gisement, montrant que les mêmes conditions climatériques
ont persisté après le charriage de la couche B.
Industrie lithique. — Nous avons recueillis 2.330 silex taillés dont
1.227 pièces retouchées et souvent fortement utilisées. Il faut y ajouter
14 instruments en grès lustré. Ces chiffres sont parlants : la rareté
relative des éclats indique un habitat bien que toutes traces de foyers
soient absentes.
La matière première abondante sur le plateau comprend deux variétés
de silex : l'une de teinte grise un peu rugueuse au toucher, l'autre noire
à grains très fins. Une centaine de silex taillés dont une partie du cortex
est conservé montrent que les préhistoriques ont recherché aussi leurs
rognons dans le lit d'un ruisseau.
— L'outillage est complètement cacholonné; cette patine d'un blanc
très pur pénètre profondément les pièces pour ne laisser parfois qu'un
petit noyau au centre.
— Il y a 44 nuclei discoïdes, leur grandeur varie entre 0m040 et 0m090.
Le débitage est convergent ou parallèle; la première technique a engendré
des éclats courts et pointus, tandis que la seconde a donné des éclats
lamellaires bien venus. Trois nuclei allongés et à section plus ou moins
triangulaire ont été débités en tranches multiples. Une trentaine de
galets globuleux étaient mêlés à l'industrie, cinq au moins ont servis
de percuteurs. Deux marteaux en silex portant de nombreuses étoilures
de percussion méritent une mention spéciale.
Outillage. — II est petit et délicatement retouché; les plus longues
pièces atteignent 0m090.
Pour la description, nous suivrons l'ordre d'importance des catégories
en indiquant le pourcentage relatif. SOCIÉTÉ PRÉHISTORIQUE FRANÇAISE 251
Raclettes. — Nous groupons sous cette dénomination les outils aux
petites dimensions et généralement minces qui ont été accommodés par
des retouches abruptes ou semi-abruptes. En tout, il y en a 888 en silex
et 8 en grès lustré, soit 72,2 % de l'outillage. Dans ce nombre, il y en
a 696 qui sont des raclettes typiques (plus de 56 %). Le Dr Cheynier qui
a consacré une étude avertie aux raclettes fait judicieusement remarquer
que « les retouches qui intéressent une partie ou l'entièreté du pourtour
sont tantôt directes, inverses ou alernes » (4). Il suggère que ces outils
« paraissent avoir été destinés à racler des baguettes de bois ». C'est là
une hypothèse très probable puisque certains gisements où ils abondent
n'ont pas livré d'instrument en os ni en corne. Il est aussi vraisemblable
que les raclettes à coches et à épines ont été utilisées également pour
fabriquer des aiguilles et des pointes de dards en os là où elles existent.
Nous distinguons des raclettes sur lames (PL I, Fig. 1, 2, 3) et des
raclettes sur éclats obtenus sur les nuclei discoïdes ou sur nuclei débités
en tranches successives (PL I, Fig. 4 à 12 et 14 à 18). Ces dernières
aux dimensions diverses atteignent parfois 0m40 de long, d'autres sont
vraiment minuscules (PL I, Fig. 14 à 18) et quelques-unes affectent la
forme de triangles ou de trapèzes (PL I, Fig. 17 et 18). Les raclettes sont
parfois régulières (PL I, Fig. 1 et 3), d'autres ont des formes extrêmement
capricieuses au point où l'on se demande si les préhistoriques ne se sont
pas bornés à esquiller les bords trop fragiles des éclats sans vouloir
obtenir une forme préconçue. Beaucoup présentent des encoches et des
épines (PL I, Fig. 2, 4, 5, 8, 10 12, 20). Un seul exemplaire à 3 épines
sur le bord opposé au bulbe de percussion, l'une d'elle est partiellement
brisée (PL I, Fig. 19). Nous avons la conviction que les raclettes étaient
ravivées par retaille partielle ou totale du pourtour; beaucoup du reste
ont leur bulbe de percussion partiellement ou entièrement grignoté par
des retouches verticales. Qu'elles soient sur lamelles ou sur éclats, toutes
ces petites pièces obtenues par la technique de la taille abrupte présentent
de nombreux traits communs et traduisent un besoin impérieux à cette
époque. Elles constituent la grande caractéristique de notre industrie.
Couteaux : 11,6 %. — II y a 141 pièces en silex, 4 en grès lustré et
1 en grès jaune. Nous représentons pi. I, fig. 29 le couteau le plus grand
et le plus parfait que nous avons découvert : le dos est soigneusement
abattu par une série de courtes et fines retouches. Tous nos couteaux
relèvent de ce type, cependant la plupart des dos ont été accommodés le
plus souvent par quelques retouches sommaires. La moitié des
ont des fils non retouchés tandis que les autres ont des tranchants rendus
sinueux par une retaille appropriée. Après expérimentation, nous pen
sons que les premiers servaient à dépecer les gibiers tandis que les autres
convenaient davantage pour couper l'os, la corne et le bois (5). L'impor
tance de cette catégorie d'instruments venant directement après les
raclettes ne doit pas nous surprendre, les couteaux ayant été de tous
temps des outils de première nécessité.
Grattoirs : 4,1 %. — Ils sont au nombre de 53 dont 52 en silex et 1 en
grès lustré. Les beaux grattoirs régulièrement retouchés sur bouts de
lames sont exceptionnels. Il y a des grattoirs ovales et circulaires, des
grattoirs minuscules sur éclats, des doubles et deux grattoirs
carénés \,Fiy. 13 et 27, PL I).
Percoirs : 1,8 %. — Les 23 perçoirs recueillis sont presque tous à
pointes courtes. Souvent, la pointe est habilement dégagée et se trouve
dans l'axe de l'éclat lamellaire, mais il y a aussi des perçoirs latéraux
(Fig. 22, PL I). Les deux perçoirs doubles appartiennent à la catégorie
que M"e Saccasyn-della-Santa appelle « Perçoir en forme de limace» (6).
(4) A. Cheynier. — Le Magdalénien Primitif de Badegoule. Niveau
à Raclettes (Bull. Soc. Préh. Fr. t. XXXVI, n° 9, 1939).
(5) J. Hamal-Nandrin et Ch. Ophoven. — Le couteau à l'Age de la
Pierre (Ext. Bull. S. R. Belge d'Anth. et de Préh. de Bruxelles, 1947,
t. LVIII), pp. 31 et 32.
(6) E. S\ccassyn della Santa. — Perçoirs doubles du type de Cha-
leux ou Perçoirs en forme de limace (Bull. S. R. d'Anth. et de Préh. de
Bruxelles, t. LVII, 1946 pp. 162 à 173). SOCIÉTÉ PRÉHISTORIQUE FRANÇAISE 252
Les pointes séparées par une échancrure sont dégagées chacune par une
encoche latérale, cette retouche se prolonge sur une partie du bord
(f ig. 23, PI. 1). Des pièces analogues ont été trouvées dans le Proto-
Magdalénien de Badegoule et dans le Magdalénien supérieur de Chaleux
et de Goyet. Quelques perçoirs brisés en cours de fabrication ou par
l'usage ont été réaccommodés; ces pièces tiennent à la fois du perçoir
à pointe mousse et du grattoir étroit (Fig. 24, PI. I).
Illustration non autorisée à la diffusion
5 cm.
PI. I. — Moha. — Industrie à retouches abruptes. Outillage en silex. Т
SOCIÉTÉ PRÉHISTORIQUE FRANÇAISE 253
Outils à usaqes multiples : 18 %. — Nous avons cinq grattoirs-perçoirs
(Fig. 25, PL I) et dix-huit perçoirs sur raclettes (Fig. 22, PI. I). Nous
excluons ici les perçoirs et les grattoirs doubles dont il vient d'être
question.
Les pointes moustérif ormes : 0,6 % sont au nombre de 8; elles n'ont
rien du fini ni de l'élégance des belles pointes du paléolithique moyen.
Ce sont des pièces atypiques qui ont joué le rôle de racloirs doubles ou
d'alésoirs comme celle à extrémité déviée reproduite à la figure 21 de
la planche I.
Racloirs : 0,5 %. — Les racloirs typiques sont rares, il ri'y a guère
que 7 instruments qui puissent être appelés de la sorte, mais ils sont
beaux et ont des retouches longues et régulières (Fig. 28, PI. I). Il est
vrai que les raclettes devaient amplement suffire à cette besogne.
— L'outillage comprend aussi 2 petits tranchets classiques ainsi que
des éclats et des lames à coches qui se différencient bien des raclettes
par leurs retouches en biseau (Fig. 26, PI. I).
Quatre-vingt fragments de pièces complètent le lot.
Dans un milieu comme Moha où plusieurs gisements se situent sur
un espace restreint, nous n'oserions pas affirmer que l'une ou l'autre
pièce d'un autre âge n'aie pu se mêler à notre industrie, cependant
l'aspect général et la patine très homogène ne permettent aucune élimi
nation fondée.
Industrie osseuse. — Elle est pauvre : quelques esquilles pointues pa
raissent avoir été utilisées.
Il y a 4 molaires d'équus et 1 de bos coupées en biseau du côté de la
racine (PI. II, Fig. 1 et 2). Une autre dent d'équus a été coupée de la
même manière, mais ici c'est la table triturante qui a été sectionnée.
Des documents analogues ont été signalés dans le Moustérien de Ribière
et d'Engihoul (7).
Le Dr Hasse possède une dent d'équus coupée et enchâssée dans un
Illustration non autorisée à la diffusion
PL II. — Moha. -r Industrie à retouches abruptes.
1, 2. Dents ďEquus et de Bos coupées et utilisées; 3. Os perforé (sifflet?)
(7) Á. Vandebosch. — Engihoul. Un nouveau gisement paléolithique
(Bull, des Chercheurs de la Wallonie, t. XII, 1936). SOCIÉTÉ PRÉHISTORIQUE FRANÇAISE 254
bois de cerf; cet objet long de 0m160 est attribué au Maglemosien et pro
vient de Battel-Maline. Notre collègue fait remarquer que la gaine est
perforée pour y fixer un manche court. « La dent au biseau très tranchant
forme un outil de premier ordre» (8). Il ajoute que «les dent d'équus
sont plus robustes et pouvaient servir à couper, broyer, user et polir ».
Sifflet en os? Nous possédons un fragment d'os long, creux, à section
ovalaire, scié et poli aux 2 extrémités. Diamètre extérieur maximum :
0in031, diamètre minimum intérieur 0"'010, longueur totale 0m052. A 0m005
du bord supérieur s'ouvre un trou ovalaire d'un diamètre de
0'"009 à la surface externe de l'os. Cette perforation est conique et va en
s'élargissant vers l'intérieur pour rejoindre le canal central. Cet instru
ment est à rapprocher de l'os d'oiseau dans lequel est taillée une ouver
ture en demi-lune provenant du 2e niveau de Goyet. Peut-être s'agit-il là
de sifflets primitifs? (PI. II, Fig. 3).
Faune. — La faune très belle et dans un état de conservation parfait
comprend un millier d'ossements sans compter les menus fragments et
588 dents.
Presque toutes les esquilles osseuses appartiennent à des os longs qui
ont été cassés pour en extraire la moelle; beaucoup sont rongés aux extré
mités par l'hyène. Il y a quelques os d'oiseaux. Les fragments de boîtes
crâniennes, les côtes et les vertèbres sont très rares. Notons encore une
vertèbre d'équus et 1 de poisson.
Voici les espèces identifiées avec le pourcentage par ordre d'impor
tance (9) :
Equus Caballus : 46,3 %
272 dents soit : 4 canines
45 incisives
223 molaires
9 dents appartiennent à des poulains en bas âge.
Hyéna crocata : 19,4 % soit 5 fragments de mâchoires avec des dents
implantées plus 94 dents isolées dont 20 canines.
Cervus élaphus : 4,7 %, 28 dents.
Canis vulpes : 4,4 %, 26 canines.
Rhinocéros tichorhinus : 3,2 %, 19 molaires.
Canis lupus : 0,5 %, 4
Elephas primigenius : 0,5 %, une dent entière appartenant à un sujet
non adulte, la moitié d'une dent adulte et 4 lamelles d'ivoire.
Rnngifer tarandus : 2 dents.
Ursus arctos : 2 canines.
Spermophgle : 2 dents.
Bos, herbivores indéterminés, dents brisées etc.. 95.
Date. — Pour dater ce gisement, nous envisagerons successivement la
situation géologique, la faune et la typologie.
L'industrie à retouches abruptes a été recueillie, on le sait, dans une
terre pulvérulente grise-jaunâtre contenant de nombreux cailloux angu
leux. Immédiatement sous cette strate était un cône d'éboulis renfermant
quelques pièces de l'Acheuléen final. La succession de ces deux niveaux
industriels fort éloignés dans le temps s'explique par le charriage évi
dent de la couche « В » la pente. La constitution du niveau à ra
clettes, son aspect gélif et sa position actuelle nous permet de le consi
dérer comme postérieur aux éboulis moustériens qui en Belgique sont
généralement emballés dans de l'argile grise ou noire (10).
La faune comprend surtout des chevaux, des hyènes, des cerfs et des
renards soit ensemble 74 % des éléments recueillis, le mammouth, le
(8) Dr Hasse. — Utilisation des dents d'équus au paléolithique et au
mésolithique en Belgique (Bull. S. R. Bel. d'Anih. et de Préh. de Bruxell
es, t. LVIII, 1947).
(9) Nous remercions vivement M. Arthur Vandebosch, président des
Chercheurs de la Wallonie qui avec sa gentillesse habituelle et sa haute
compétence nous a aidé à l'identification de la faune.
(10) J. de Heinzei.in de Braucourt. — Présentation des gisements
Paléolithiques de la Belgique dans le cadre des régions naturelles (Bull.
Inst. R. des Sciences Naturelles de Belgique, t. XXV, n° 17). SOCIÉTÉ PRÉHISTORIQUE FRANÇAISE 255
rhinocéros et le renne sont faiblement représentés; ensemble moins de
4 %. L'ours des cavernes si fréquent dans les gisements du paléolithique
moyen de la région est absent et remplacé par l'ursus arctos. De cet
examen, on doit surtout retenir que le cheval représente à lui seul près
de la moitié des espèces alors que le renne est encore très rare (2 dents
seulement).
Typologiquement, notre industrie se caractérise par le nombre considé
rable de raclettes, les grattoirs, les perçoirs parfois doubles, les couteaux,
les outils à usages multiples et l'absence de burins.
A titre comparatif, nous avons voulu revoir les industries dont le
faciès se rapproche de la nôtre. A notre connaissance, il n'y a en Belgique
que deux grottes qui ont livré des niveaux intéressants à cet égard.
1. Engihoul (Province de Liège). — Ce riche et important gisement
paléolithique de la vallée de la Meuse a été complètement exploré de
1931 à 1938 par les Chercheurs de la Wallonie : quatre niveaux indust
riels y étaient superposés (11). Le 2*" niveau qui nous intéresse au cours
de cet exposé contenait plus de 750 raclettes, des grattoirs sur lames
épaisses, des couteaux, des racloirs et des pointes moustériennes aty
piques (12). La faune comprend les mêmes espèces qu'à Moha avec de
nombreux chevaux, mais l'ours des cavernes y abonde. Cette industrie
qui possède des caractères moustériformes atténués surmontait le Mous-
térien typique et était elle-même recouverte par une industrie lamellaire
peu abondante et non charriée de l'Aurignacien final. Ce dernier niveau
contenait des nuclei, des lames à bords abattus, des burins busqués, des
grattoirs carénés et pointes de la gravette. Il y avait également un
os appointé, un galet incisé, un os perforé et l'extrémité supérieure d'une
pointe de sagaie. La faune comprenait des rennes et des chevaux en
égale abondance. En raison de sa position dans le gisement et à défaut
de dénomination plus précise alors, l'industrie à raclettes d'Engihoul a
été classée dans le Moustérien supérieur par ses inventeurs.
2. Goyet (Province de Namur). — Les grottes de Goyet situées dans la
vallée du Samson ont été explorées par E. Dupont en 1869. Le 2e niveau
ossifère renfermait également de nombreuses raclettes, des grattoirs,
des racloirs et des burins. Cet outillage était associé à des aiguilles en
os, des pointes de sagaie et à un bâton à un trou. Cette pièce taillée
dans un bois de renne est d'un type assez particulier : la tige se termine
par un anneau dégagé par deux profondes encoches. Les gravures qui
l'orne représentent des poissons (13) (14). Le niveau à raclettes surmont
ait plusieurs faciès de l'Aurignacien (3e niveau ossifère de Dupont) et
était elle-même recouverte par une industrie du Magdalénien supérieur
(1er niveau ossifère).
Après Dupont, plusieurs préhistoriens effectuèrent des recherches à
Goyet soit dans les parties inexplorées par leurs prédécesseurs, soit dans
les déblais. Nous citerons particulièrement : feu l'avocat Le Grand-Metz.
MM. Eloy et Angelroth de Namur qui comme le Pr Twiesselmann de
Bruxelles nous ont permi d'étudier leurs belles collections avec une
réelle gentillesse (15) (16). Si l'on totalise les pièces extraites par ces
(11) A. Vandebosch. — Bulletin des Chercheurs de la Wallonie, t. XI,
XII, XIII, XIV.
(12) .1. Dkstexhe-Jamotte. — Les Raclettes d'Engihoul (Bull, des Cher
cheurs de la Wallonie, t. XV).
(13) E. Dupont. — L'Homme pendant les Ages de la Pierre dans les
environs de Dinant-sur-Meuse (Bruxelles, С Muquart éd. 1873, 2 éd.).
découverts* Idem. — Sur dans 2 fragments les cavernes d'objets de Goyet appelés (Province « Bâtons de de Namur) Commandement (Bull. Ac. »
Roy. des Sciences, Lettres et Beaux-Arts. Belg. t. XXVII, 1869).
(14) F. TvvIesselmann. — La représentation de l'homme et des an
imaux quaternaires découverts en Belgique (Bull. S. R. B. Anth. et de
Prêh. de Bruxelles, t. LX et LXI, 1949-1950.
(15) K. Angei.roth. — Les Grottes Préhistoriques de Goyet (Ed. Revue
Voix Wallonnes).
Idem. — Le Magdalénien en Belgique (Ext. Namurcum, 1949). — Petits Racloirs-Grattoirs Magdaléniens provenant des cavernes
de Goyet. (Ext. An. Féd. Arch. et Hist, de Belgique, 1947, Congrès d'An
vers.) (16) L. Eloy. — Pointe du type de la Font-Robert provenant des
Grottes de Goyet (Province de Namur, Belgique (Ext. Bull. S. P. P.,
n» 7-8-9, 1943). 256 SOCIÉTÉ PRÉHISTORIQUE FRANÇAISE
archéologues à Goyet, on atteint un ensemble de plus de 2.500 petits
instruments à retouches abruptes.
Le niveau à raclettes de Goyet a été rapporté par les préhistoriens
belges soit à l'Aurignacien supérieur soit au Vieux Magdalénien. Avec
feu le Grand Metz, nous remarquerons que les raclettes font défaut dans
les autres gisements aurignaciens pourtant bien représentés chez
nous (17). Cette réflexion ajoute encore à la probabilité que tous ces
petits instruments proviennent bien d'un niveau particulier.
En France, le Dr Cheynier qui a étudié ces industries, avec une mé
thode très rigoureuse, fait observer que les niveaux à Raclettes s'appa
rentent plus ou moins à FAurignacien, mais qu'ils possèdent néan
moins une originalité propre caractérisée par les raclettes dont il fait
un fossile directeur. Il considère d'autre part que les objets typiques du
Magdalénien n'ont pas encore fait leur apparition dans ces niveaux
qu'il propose de dénommer « Proto-Magdaléniens (18) ».
En France, partout où elles se rencontrent en stratigraphie, ces indust
ries surmontent toujours l'Aurignacien supérieur ou le Solutréen. C'est
là un emplacement chronologique certain qui justifie pleinement le
titre de Proto-Magdalénien créé par notre savant collègue français.
C'est à cet horizon industriel que nous rapportons le 2e niveau ossifère
de Goyet.
En comparant les 3 niveaux belges à raclettes, nous trouvons des
éléments communs montrant clairement qu'ils appartiennent à une même
technique industrielle. On remarque cependant une évolution dans l'ou
tillage, ainsi que des positions stratigraphiques différentes.
1. Engihoul situé sous l'Aurignacien supérieur avec ses raclettes plu
tôt épaisses, ses formes moustériennes et l'absence de burins représente
la phase la plus archaïque de tout le cycle et appartient selon nous à
une époque de transition.
2. Goyet situé au-dessus de l'Aurignacien avec son outillage plus
lamellaire, ses burins et son industrie osseuse appartient au « Proto-
Magdalénien •».
3. Quant à Moha, il nous apparaît logique de le placer typologique-
ment entre ces deux extrêmes. Chronologiquement, nous croyons qu'il
chevauche sur l'Aurignacien ou tout au moins qu'il est contemporain
du début de ce dernier. Cette opinion est partagée par le Baron de Ra-
dritsky, vice-président des Chercheurs de la Wallonie. L'Industrie de
Moha a en effet perdu l'aspect lourd de l'outillage d'Engihoul et évolue
i nettement vers les pièces lamellaires de Goyet. On assiste également
ici à la mise en oeuvre et à l'utilisation de l'os. Remarquons que les
pièces moustériformes assez nombreuses à Engihoul persistent à Moha
comme à Goyet et partout en France.
Considérations Générales. — L'aire de dispersion des industries à
retouches abruptes est vaste. C'est en Belgique que sont situés les 3 gis
ements les plus septentrionaux connus à l'heure actuelle : Goyet, Moha
et Engihoul respectivement distant entr'eux de 17 et 16 kilomètres à
vol d'oiseau. Tous trois sont situés dans le bassin de la Meuse, sur des
rivières tributaires du fleuve et à peu de distance des embouchures.
En France, on les rencontre dans le Périgord, la Charente, la Seine-
et-Marne et la Seine-et-Oise; ils n'existeraient pas au Sud de la Garonne
ni dans le midi.
Etudiant les origines de la taille abrupte en France M. D. Peyrony
e&time que c'est le Périgordien des vallées de l'Erve et du Loing qui
a engendré ce faciès; cette opinion est étayée par des comparaisons
techniques et artistiques (19).
De son côté, le Dr Cheynier voit dans l'allure de l'outillage, un lien
de parentée entre cette industrie et l'Aurignacien proprement dit « Celui
d'Aurignac et de Cro-Magnon ».
M. Goury lui est porté à croire que l'Autriche et la Pologne seraient
(17) J. Le Grand-Metz. — Un Outillage microlithique quaternaire
(Ext. An. Fed. Arch, et Hist, de Belgique. Congrès de Naraur 1930).
(18) Dr Cheynier. — Op. cit.
(19) D. Peybony. — Origine du Magdalénien 1 à «éclats» de silex à
retouches abruptes» (B. S. P. F., t. XLI n° 7-8-9, 1944). SOCIÉTÉ PRÉHISTORIQUE FRANÇAISE 257
les points de départ des tribus du très vieux Magdalénien emigrant vers
nos régions (20).
Ces divergences de vue montrent les difficultés rencontrées pour établir
la naissance de cette technique de taille particulière.
Le gisement d'Engihoul prouve qu'en Belgique la taille abrupte est
beaucoup plus ancienne puisque nous l'identifions au seuil de l'Auri-
gnacien. De plus l'abondance des raclettes dans ce gisement indique que
ce n'est pas à une industrie à ses débuts que nous avons à faire mais à
une technique qui a déjà atteint une belle maturité.
Il convenait dès lors de rechercher les racines de cette culture dans le
fermait quelques petits instruments qui offraient une réelle similitude
avec les pièces d'Engihoul. Avec son amabilité coutumière, Mlle Dan-
thine nous convia à étudier les riches collections attachées à son labora
toire et pass? avec nous de longues heures à nous documenter, nous lui
exprimons ici notre vive reconnaissance.
Les séries que nous avons passé en revue proviennent des fouilles que
l'Université de Liège fit effectuer de 1931 à 1933 dans la terrasse des
deux grottes de Fond-de-Forêt (15 kilomètres de Liège) (21).
Deux industries y étaient superposées, l'une lamellaire appartenant
au «Magdalénien?» selon les inventeurs, l'autre attribuée au paléoli
thique moyen. Cette dernière a donné 273 instruments : pointes, racloirs,
disques, petits bifaces, etc.. 398 silex utilisés et 8.187 déchets de la
taille. L'ensemble de l'outillage est pareil qu'au Moustérien classique
mais on y voit cependant de nombreuses et grandes pièces aux retouches
très courtes dont il est difficile de préciser l'emploi. Une trentaine de
petites pièces aux retouches abruptes sont absolument semblables à celles
que nous décrivons ici sous le nom de raclettes.
L'absence d'immatriculation précise de quelques-unes d'entr'elles pourr
ait donner lieu à un certain doute quant à leur origine stratigraphique.
Cependant leur morphologie est suffisamment différente des pièces « mag
daléniennes? » pour que nous les considérions toutes comme faisant
partie du niveau inférieur.
Le fait essentiel est que cette industrie de Fond-de-Forêt contient des
raclettes à retouches abruptes. S'il est permis d'établir un pourcentage
sur une fouille partielle, nous dirons que ces raclettes représentent seu
lement 5 % de l'outillage. L'examen de cette industrie qui renferme
beaucoup de pièces à retouches courtes et parfois abruptes permet de
saisir la naissance d'une technique nouvelle et explique en même temps
les survivances moustériformes dans les époques postérieures.
Après cette constation, quelques questions auxquelles nous sommes
actuellement impuissants à répondre viennent à l'esprit :
1° Existe-t-il d'autres industries rangées dans le bloc du paléoli
thique moyen qui ont donné des instruments à retouches abruptes?
2° Au contraire, Fond-de-Forêt constitue-t-il un cas isolé?
3° Ne s'agit-il pas là d'une immigration? et dans ce cas quelle serait
la date d'arrivée de ces populations en Wallonie?
11 nous paraît ici nécessaire et opportun de revoir les autres gisements
du paléolithique moyen explorés autrefois, avant que les travaux de
nos collègues français n'aient attirés l'attention sur les « raclettes » peu
nombreuses et peu parlantes à cette époque. Peut-être alors saisirait-on
davantage le faciès culturel d'où est issue la taille abrupte? C'est là un
gros travail compliqué par le fait que la majorité des matériaux sont
dispersés dans différentes collections tant officielles que privées mais il
vaut d'être entrepris si l'on veut progresser dans ce domaine.
Conclusions. — Nous pouvons donc conclure que la Belgique a cons
titué un foyer et un noyau important de la taille abrupte. Cette culture
dont les racines apparaissent dans le paléolithique moyen de Fond-de-
(20) G. Goury. — Origine et Evolution de l'Homme, t. I, Ep. Paléoli
thique (Ed. A. et J. Picard et Cie, 1948, 2e éd.).
(21) J. Hamal-Nandrin, J. Servais et M. Louis. — Fouilles dans la
terrasse des deux Grottes de Fond-de-Forêt. Géologie par P. Fournarier,
Paléontologie par C. Fraipont et S. Leclercq (Ext. Bull. S. P. F., n° 11,
1934).

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