Le monastère inconnu pillé par les Normands en 845 (comment les rumeurs se propagent au IXe siècle) - article ; n°1 ; vol.70, pg 433-445

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Bibliothèque de l'école des chartes - Année 1909 - Volume 70 - Numéro 1 - Pages 433-445
13 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1909
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Ferdinand Lot
Le monastère inconnu pillé par les Normands en 845 (comment
les rumeurs se propagent au IXe siècle)
In: Bibliothèque de l'école des chartes. 1909, tome 70. pp. 433-445.
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Lot Ferdinand. Le monastère inconnu pillé par les Normands en 845 (comment les rumeurs se propagent au IXe siècle). In:
Bibliothèque de l'école des chartes. 1909, tome 70. pp. 433-445.
doi : 10.3406/bec.1909.448366
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bec_0373-6237_1909_num_70_1_448366LE
MONASTÈRE INCONNU
PILLÉ PAR LES NORMANDS
en 845.
(comment les rdmeurs se propageaient au ixe siècle.
I.
Les Annales du royaume de France occidentale, dites de
Saint-Bertin, rapportent l'arrivée au printettips de l'année 845
d'une flotte de cent vingt navires normands qui remonte la Seine
jusqu'à Paris et impose un tribut au royaume de Charles. Yers
le même moment, Horic, roi des Danois, arrive sur l'Elbe avec
six cents (!) voiles, mais son attaque est repoussée par les
Saxons. L'auteur de cette portion des Annales, l'évêque de
Troyes Prudence, revient un peu plus loin sur les païens et nous
dit ce qui suit : « Les Normands redescendant le cours de la
«.< Seine reprennent la mer, pillent, dévastent et incendient toutes
« les localités voisines du littoral. Grandement offensée de nos
« péchés, la bonté divine, en sa justice, avait accablé sous leurs
« coups les terres et royaumes chrétiens. Néanmoins, pour que
« les païens ne pussent accuser impunément plus longtemps
« d'imprévoyance et même d'impuissance le Seigneur tout puis-
« saut et très sage, comme après avoir pillé et brûlé un certain
« monastère, ils s'en retournaient à leurs vaisseaux, chargés de
« butin, ils furent par la justice divine aveuglés de ténèbres ou
« frappés de démence, tellement qu'un très petit nombre put
« s'échapper pour faire connaître aux autres la colère du Dieu
4909 28 434 LE MONASTÈRE INCONNU
« tout puissant. On rapporte à ce sujet que, très troublé, leur roi
« Horic députa auprès de Louis, roi des Germains, pour demand
e der la paix, se disant prêt à délivrer les captifs et à restituer,
« autant qu'il le pourrait, les trésors enlevés1. »
Le monastère où la colère divine s'est manifestée n'était pas
connu de Prudence. Un manuscrit de ses annales porte, il est
vrai, l'annotation marginale Sithdiu nomine. Ce manuscrit
(aujourd'hui à la bibliothèque de la ville de Saint-Omer, n° 706)
date de la fin du xe siècle. Il a été composé à Reims ou plutôt à
Saint-Bertin, le monastère jumeau de d'après un
manuscrit des Annales de Prudence, conservé à Reims et ayant
reçu certaines additions au cours du xe siècle8. La note marginale
Sithdiu nomine émane visiblement d'un moine de Saint-Bertin
(Sîthiu) désireux de glorifier l'établissement auquel il appartient.
Cette remarque, toutefois, ne suffirait pas à écarter son témoi
gnage s'il avait eu à sa disposition des textes l'autorisant à ident
ifier le monastère sans nom avec l'abbaye de Saint-Bertin. Mais
il est certain qu'il n'en avait aucun. On sait, en effet, par un
témoignage contemporain, la date de la première entrée des Nor-
1. Annales Bertiniani, éd. Waitz, p. 33 : « Nortmanni, alveo Sequanç
« remenso, maria repetunt, cuncta maris loca fini ti ma diripiunt, vastant atque
« incendiis concremant. Sed licet peccatis nostris divinç bonitatis çquitas
« nimium offensa taliter christianorum terras et régna attriverit, ne tamen
« etiam pagani inprovidentiç aut čerte inpotentiç Dominům omnipotentissi-
« mum ас providentissimum inpune diutius insimularent, cum a quodam
« monasterio direpto incensoque oneratis navibus repedarent, ita divino judi-
« cio vel tenebris cçcati vel insania sunt perculsi, ut vix perpauci évadèrent
« qui Dei omnipotentis iram cçteris nuntiarent. Unde, ut fertur, commotus
« animo rex eorum Oric ad Hludowicum regem Germannorum legatos pacis
« gratia destinât, captivitatem absolvere thesaurosque paratus pro viribus resti-
« tuere. » Le texte ici reproduit a été collationné sur le manuscrit 706 de
Saint-Omer (cf. note suivante).
2. Nous n'avons conservé que trois manuscrits anciens des Annales dites de
Saint-Bertin, mais l'un d'eux (bibl. de Douai, n° 753, fin du xr siècle) est
tronqué après l'année 844 et l'autre (Bibl. royale de Bruxelles, n°s 6439-6451,
xi" siècle) n'est qu'une copie du manuscrit 706 de Saint-Omer (fin du
xe siècle). Ce dernier est donc seul à nous donner le texte des années 845 et
suivantes. Deux additions concernant les archevêques de Reims Tilpinus (mort
en 789) et Odelricus (mort en 969) prouvent que le manuscrit reproduit par le
n° 706 de Saint-Omer était un manuscrit conservé à Reims. Que le moine de
Saint-Bertin, à qui est dû le n° 706, ait pris à Reims même copie du manusc
rit rémois ou qu'il se le soit fait envoyer à Sithiu (Saint-Bertin), il
importe peu. PILLÉ PAR LES NOBMÀNDS EN 845. 435
mands à Sithiu, c'est le 1er juin 860 '. Antérieurement, l'abbaye
n'a pas eu à souffrir des pirates2. L'annotation marginale du
ms. 706 de Saint-Omer est donc une fantaisie sans portée3.
1. Miracula sancti Bertini, 1. II, cap. i, éd. dans les Monumentu Germa-
niae, Scriptores, t. XV, part. I, p. 509. — Saint-Bertin ne fut point d'ailleurs
incendié. Voy. notre article sur la Grande invasion normande de 856-862,
Bibl. de l'École des chartes, t. LX1X, p. 42, note 6, et p. 45, note î,
2. C'est ce qu'a fort bien vu M. Levillain dans son Étude sur les lettres de
Loup de Ferrières {Bibl. de l'Éc. des chartes, t. LXI1I, 1902, p. 91-95). Il a
seulement tort de prétendre que Saint-Omer (et Saint-Bertin), loin d'être pris
par les Normands en 845, fut le refuge de tous les moines du Nord (de Fonte-
nelle, de Wormhoudt, etc.), fuyant devant les envahisseurs. Cette assertion
s'autorise du Chronicon de gestis Nortmannorum in Francia. L'auteur sait
bien que « cette chronique n'a pas de valeur originale, qu'elle n'est qu'un cen-
« ton de textes empruntés à des sources diverses et la plupart connues », mais
il estime qu'ici « ce passage reproduit une note provenant de Saint-Bertin... »,
« il paraît être digne de foi. Il se trouve cependant sur un point en contradic-
« tion avec Folcard et Bovo qui disent necdum locum hune aliqua castelli
« vel valli defendebat munitio; mais ce témoignage de Folcard et de Bovo est
« lui-même trop tardif pour avoir quelque valeur. » La remarque ne vaut rien,
car si ces deux hagiographes (Mabillon, Acta sanct. , sœc. ш, part. I) ont écrit
au milieu du xie siècle seulement, l'auteur du Chronicon de gestis Nortman
norum leur est postérieur de plus d'un demi-siècle : on sait aujourd'hui qu'il
a rédigé sa compilation à Sithiu précisément, au commencement du xn" siècle.
Voy. Leopold Delisle, Notices sur les manuscrits du « Liber Floridus », com
posé en 1120 par Lambert, chanoine de Saint-Omer (dans les Notices et
extraits des manuscrits, t. XXXVIII, 2" partie, 1906, p. 697, n° 241).— Et, de
plus, Folcard et Bovo ont raison de nous dire que Sithiu n'était entouré d'au
cune fortification. Nous savons par les Miracula sancli Bertini, du ix" siècle,
que l'enceinte, commencée sous l'abbé Foulque (878-882), demeura inachevée.
Lors de l'attaque des Normands en 891, il apparaît que Saint-Omer, sur une
eminence, était seul fortifié et que cette fortification était récente (voy. Mon.
Germ., Script., t. XV, î, p. 512-514). Saint-Bertin, dans le bas, ne fut entouré
d'un rempart que sous Baudouin le Chauve (900-918), au témoignage deFolcuin
(éd. Guérard, p. 139-140). — La Vita sancli Winnoci ne saurait appuyer l'a
ssertion du Chronicon, comme le dit M. Levillain. Si elle rapporte, en effet,
que le corps de haint Winnoc, de Wormhoudt, menacé par les pirates, trouva
refuge à Saint-Omer, ce texte, de basse époque (xie siècle), ne donne aucune
date, et l'attaque dont il parle est vraisemblablement celle de 891. Enfin, ce
qu'on sait de l'histoire de l'abbaye de Fontenelle rend inadmissible l'assertion
du Chronicon qui y fait transporter en 846 (845) les reliques des saints Wan-
drille, Ansbert et Vulfrand. Il n'y a, en vérité, aucun compte à tenir de ce pas
sage du Chronicon de gestis Nortmannorum.
3. Elle a été acceptée, cependant, par des érudits de valeur, tels que Diimm-
ler (Gesch. des ostfrankischen Reiches, t. I, p. 284), Steenstrup (Norman-
nerne, t. ï, p. 97 et suiv.; t. II, p. 155). Plus avisé, Walther Vogel (Die Nor- LE MONASTÈRE INCONNU 436
On a tenté d'en faire état, mais en la modifiant1. Au lieu de
Sithdiu nomine, il faudrait lire Sci Iudoci nomine. Il s'agi
rait de Saint- Josse-sur-Mer, près de « Quentowic », aujourd'hui
Etaples2. C'était un petit monastère, une « celle », dépendant
de la grande abbaye de Ferrières en Gâtinais. Il en est maintes
fois question dans la correspondance de l'abbé Loup3. Dans une
de ses lettres, celle qui porte le n° 43, celui-ci se plaint à l'archi-
chancelier Louis que, à Saint- Josse, « rien n'est demeuré que le
sol »4. Cette lettre appartient aux premières années du règne de
Charles le Chauve5. La destruction de Saint-Josse est en rapport
avec les renseignements fournis par Prudence, qui, nous venons
de le voir, nous apprend que, en 845, le littoral de la Manche a
été ravagé par les Normands. Le monastère détruit parles païens,
c'est Saint- Josse-sur-Mer.
Mais la tradition manuscrite semble s'opposer à cette hypothèse.
On va s'efforcer d'écarter les objections qu'elle soulève : « Les
« mots Sithdiu nomine peuvent n'être pas une annotation ori-
« ginale, mais avoir été copiés ou mal lus sur une note marginale
« du manuscrit type... Paléographiquement, on conçoit sans
« peine qu'un graphisme rapide du nom de Saint-Josse, ainsi
« abrégé Sci Iudoci, ait pu être lu Sithdiu, surtout si, pour une
« raison quelconque, la note marginale était mal lisible. La vrai-
« semblance plaide en faveur de cette substitution. S'il semble
« peu croyable que les réformateurs de Prudence de Troyes aient
« ignoré le nom du célèbre monastère de Sithiu ou l'aient oublié,
« ils pouvaient au contraire fort bien ne pas connaître la modeste
« cella sancti Iudoci..., et à moins d'admettre que Prudence de
« Troyes ait lui-même annoté son texte, il faut admettre qu'à
« Reims on avait eu connaissance de la destruction de la celle
« Saint-Josse. Or, nous sommes certains qu'Hincmar ne l'igno-
mannen und das frunkische Reich bis zur Grttndung Normandie, p. 111) se
refuse d'identifier le monastère dont parle Prudence.
1. Voy. le mémoire de M. Levillain cité à la note précédente, p. 95-96.
2. Étaples, Pas-de-Calais, arr. de Montreuil.
3. Voy. les lettres portant les n" 11, 13, 14, 42, 43, 50, 60, 61, 62, 71, 83, dans
l'édition Dummler {Monumenta Germaniae, Epistolae, t. VI> Berlin, 1902,
in-4% p. 21, 22, 23, 49, 50, 51, 55, 61, 62, 68, 75).
4. « Cellam nostram in qua praeter solum nihil pene aliud jam relictum est »
(Dummler, loc. cit., p. 51).
5. Voy. Levillain, loc. cit., p. 89. PAR LES NORMANDS EN 845. 437
« rait pas ; en cette même année 845, Loup lui écrivit au moins
« deux lettres pour que l'archevêque de Reims intervînt auprès
« du roi et fît rendre la celle aux moines de Ferrières. Hincmar,
« en s'occupant de cette affaire, dut nécessairement apprendre,
« sinon de Loup lui-même, du moins du chancelier Louis, desti-
« nataire de la lettre 43, qui nous occupe ici, la ruine de Saint-
« Josse. Il put donc bien écrire la note S ci Iudoci nomine sur
« le manuscrit original des Annales dont il reçut le dépôt ; on
« sait, sans qu'il soit besoin d'y insister ici, que l'archevêque
« annaliste ne s'est pas gêné pour remanier le texte de Prudence;
« rien d'impossible à ce qu'il l'ait complété. Et le manuscrit de
« Saint-Omer, écrit à Reims, pourrait très bien avoir été copié
« ou collationné sur l'original1 ».
Ce système, on le voit, se fonde sur une suite de conjectures
dont chacune est en soi peu vraisemblable. Paléographiquement,
la lecture de Sithiu, au lieu de Sciludoci, est des moins admiss
ibles2. S'il est vrai qu'Hincmar a eu entre les mains un manusc
rit des Annales de Prudence et s'il a remanié le texte de son
prédécesseur, c'est sur des points de doctrine tels que le problème
de la prédestination. Hincmar avait-il le moyen d'identifier le
monastère inconnu? Oui, selon M. Levillain, il pouvait savoir
qu'il s'agissait de la « celle » Saint-Josse. Admettons. Mais, en
ce cas, on ne voit pas bien l'archevêque de Reims, préoccupé des
plus graves affaires, s'intéresser à seize ans d'intervalle (c'est
seulement en 861 qu'il poursuivit les Annales de Prudence) à
signaler rétrospectivement par une note marginale que le monast
ère demeuré inconnu à son prédécesseur était Saint-Josse-sur-
Mer; très importante pour les moines de Ferrières, parce qu'elle
leur fournissait cire, poisson, fromage, etc., cette « celle » était
de nul intérêt pour l'archevêque de Reims. Enfin, comment le
scribe du ms. 706, trouvant une note marginale dans le manusc
rit qu'il copiait, n'a-t-il pas l'idée de la faire passer dans le
texte? Ce qui tranche la question et prouve que la note margi-
1. Levillain, loc. cit., p. 94, note 1.
2. Je néglige l'assertion ; « la forme Sithdiu ne se rencontre jamais pour dési
gner Saint-Bertin à l'époque franque : on trouve tantôt Sithiu, tantôt Sitdiu ».
La contamination des deux graphies était inévitable. On la rencontre dans le
ms. de Boulogne des Miracula sancti Bertini (Mon. Germ., Script., t. XV,
p. 512, var. p.). 438 LE MONASTÈRE INCONNU
nale du ras. 706 ne remonte pas au manuscrit original du
ixe siècle des Annales retouché par Hincmar, c'est qu'elle
manque dans la copie de ces Annales si heureusement retrouvée
par M. Poupardin1. Nous pouvons dire maintenant qu'il saute
aux yeux que la note Sithdiu nomine n'est pas antérieure à la
fin du xe siècle et émane d'un moine de Saint-Bertin.
Au surplus, si nous nous reportons à la lettre 43, nous consta
tons qu'il n'y est pas question des Normands. Dans cette lettre,
comme dans une série d'autres2, l'abbé de Ferrières se plaint que
le roi ait donné la celle Saint-Josse au comte Odulfus, et il sup
plie son correspondant de l'aider à recouvrer ce domaine. Il suffit
de lire ce texte pour se rendre compte que, si à Saint-Josse « rien
n'a été laissé, ou à peu près que le sol », la faute en revient non
aux pirates3, mais à l'usurpateur laïque et à ses gens.
L'hypothèse « Saint-Josse » est donc inexistante. Hincmar,
aussi bien que Prudence, ignorait le nom du monastère où des
faits miraculeux s'étaient passés en 845. Peut-être, à mille ans
d'intervalle, serons-nous plus heureux que ces deux annalistes.
П.
On a dit qu'en 845, au mois de mars, une flotte de pirates
danois avait remonté la Seine jusqu'à Paris. Si Saint-Denis fut
protégé par la présence du roi Charles, les autres grandes
abbayes des environs de Paris, Sainte-Geneviève et Saint-Ger-
main-des-Prés, furent envahies parles barbares4. Ils pénétrèrent
en ce dernier monastère, ainsi que dans la Cité de Paris, au matin
du jour de Pâques (29 mars). L'abbaye, comme la Cité, était
déserte : tout avait fui devant les païens. Les pirates eurent
l'idée de couper les poutres de l'église de Saint-Germain, voulant
sans doute les utiliser pour leurs navires. Trois d'entre eux tom
bèrent et se brisèrent devant l'autel de saint Etienne. On vit
1. Bibl. de l'Éc. des chartes, t. LXVI, 1905, p. 396.
2. Voy. plus haut, p. 436, note 3.
3. Je me rencontre sur ce point avec M. Walter Vogel, Die Normannen und
das frunkische Reich bis zur Griindung der Normandie (Heidelberg, 1906),
p. 111, note 3.
4. Translatio sancti Germani, с 8 et 12 (dans les Analecta Bollandiana,
t. II, p. 75-78). — Miracula sanctae Genovefae (Acta sanct. Bolland., nouv.
éd., janv., t. I, p. 149). PAR LES NORMANDS EN 845. 439 PILLÉ
naturellement dans cet accident un effet de la vengeance du saint
protecteur Germain. Bien qu'absent corporellement, — on avait
pris la précaution de mettre ses reliques en sûreté, — Germain
était présent en esprit ; un païen, qui s'était acharné à frapper de
treize coups d'épée une colonne de marbre placée au pied du
tombeau du saint et à droite, vit le pommeau se coller à sa paume
et sa main « sécher »*. Une dysenterie qui décima les envahiss
eurs, alors que les prisonniers chrétiens qu'ils avaient faits
demeuraient indemnes, fut encore attribuée à saint Germain2. Le
départ des païens ne suffit pas à apaiser le courroux du saint, et
sa vertu miraculeuse se manifesta au delà des mers. Chargé de
butin, le chef des pirates de la Seine, Ragnar {Raginerius duce),
avait regagné son pays. Il se présenta, plein d'orgueil, devant
son roi, Horic, et vanta ses exploits : il montra l'or et l'argent
enlevés à la terre des chrétiens, raconta qu'il avait pris la cité
de Paris, était entré dans le monastère de Saint-Germain, le plus
magnifique de cette contrée, et avait soumis en entier le royaume
de Charles. Horic demeurait incrédule. Ragnar lui présenta alors
comme preuve de sa véracité la poutre enlevée à l'église de
Saint-Germain et les ferrures de la porte de Paris.
Il décrivit la terre qu'il avait soumise. Nulle part il n'en avait
vu une aussi fertile, aussi pleine de ressources. Nulle part, non
plus, la population n'était aussi lâche. Chez ces chrétiens, les
morts avaient plus de force que les vivants. La seule résistance
qu'il eût rencontrée venait d'un vieillard nommé Germain. A son
1. Translatio sancti Germani, c. 14 et 15 (loc. cit., p. 80-81). Ce texte,
retrouvé et publié en 1883 par les Bollandistes, est la source d'Aimoin, qui
fut chargé, sous l'abbatiat de Josselin, du vivant de Charles le Chauve, — donc
entre 867 et 877, — de le récrire en meilleur style (Mabillon, Acta sanct. ord.
S. Bened., sœc. ш, part. II, p. 105 et suiv. ; Migne, Patrol, lat., t. CXXVI,
col. 1027). L'auteur anonyme de la Translatio a rédigé son travail après le
retour du corps de Saint-Germain, donc après le 25 juillet 846 (c. 27), plus de
quatre ans après l'invasion Scandinave (c. 17; cf. p. 441, note 1), donc pos
térieurement à mars-avril 849; d'autre part, il écrit à l'instigation de l'abbé
Evrouin, donc avant 854-856, date approximative du décès de ce personnage
(voy. le Moyen-Age, 1903, p. 256, note 1); il est donc un contemporain. —
L'édition des Bollandistes a été faite d'après le ms. 53 de la bibliothèque
de Namur, qui est du xn" siècle. Il leur a échappé que ce ms. dérive, selon
toute apparence, du ms. lat. 5568 (fol. 119 v-144 v°) de la Bibliothèque natio
nale, lequel remonte au x" siècle et provient de l'abbaye de Saint-Amand en
Tournaisis.
2. Translatio, c. 19 et 20 {loc. cit., p. 84-85). LE MONASTÈRE INCONNU 440
approche, le corps avait été exhumé du sépulcre, où il gisait depuis
trois cents ans et davantage. Au moment où il prononçait ces
paroles, Ragnar tomba à terre. Effrayé, tremblant d'effroi, il se
mit à crier que Germain lui apparaissait et le frappait cruellement
de son bâton, à la grande terreur du roi et des « princes » qui
assistaient à cette scène. Ragnar fut porté à son domicile. Après
trois jours de tortures, il fit faire une statue d'or1, promettant
- s'il échappait au mal par l'entremise du saint de se faire chré
tien, et il confia cette statue à l'ambassadeur de Louis le German
ique, qui avait été au nombre des témoins du châtiment du
« blasphémateur ». Mais, comme il n'appartenait point au trou
peau du Christ et n'était pas prédestiné à la vie, sa prière ne fut
pas exaucée. Il enfla, perdit l'usage de tousles sens et creva « par
le milieu » . L'envoi de la statue d'or n'avait plus raison d'être ;
les païens la redemandèrent à l'ambassade du roi Louis.
Cependant les compagnons de Ragnar partageaient le sort
misérable de leur chef et mouraient de dysenterie. Et qui plus
est, quiconque les touchait prenait la maladie et succombait aus
sitôt. Terrifié, craignant pour sa vie et pour celle des siens, le
roi des Normands fit décapiter tous ceux qui avaient pris part à
l'expédition contre Paris et envoya leurs têtes aux chrétiens :
d'une telle multitude d'envahisseurs pas un ne survécut, sauf
quatre, qui s'enfuirent et sans doute périrent par la suite. Le roi
des Normands fit, en outre, rechercher dans son royaume tous
les captifs chrétiens et les renvoya avec honneur et révérence
dans leurs pays respectifs. Le peuple franc, par ses péchés, avait
été rendu incapable de repousser les païens. A lui seul, saint
Germain de Paris obtint, grâce à Dieu, la victoire2.
Ces prodiges, les moines de Saint-Germain-des-Près ne les
apprirent pas immédiatement. Ils n'étaient pas dans l'abbaye au
moment de l'arrivée des païens. Les uns, avec le corps du saint,
se tenaient à Combs-la-Ville3, les autres, avec le trésor et les
archives, à Esmans4, et ils ne regagnèrent pas le monastère avant
8465. Ils n'apprirent ces faits miraculeux que quatre années après
qu'ils s'étaient produits. En 849, un grand personnage de Ger-
1. Cf. plus loin, p. 444, note 1.
2. Translatio, с 30 et 31 (loc. cit., p. 91-93).
3. Seine-et-Marne, arr. Melun, cant. Brie-Comte-Robert.
4.arr. Fontainebleau, cant. Montereau.
5. Translatio, с 25-27 {loc. cit., p. 88-90). PILLÉ PAR LES NORMANDS EX 845. 44 \
manie, le duc Kobbo, désireux de faire un pèlerinage à Saint-
Martin de Tours, peut-être aussi chargé d'une mission de Louis
le Germanique, son souverain, passa par la région parisienne. Il
alla prier au tombeau de saint Germain. Après de dévotes orai
sons, il s'entretint avec les religieux et leur révéla les miracles
opérés par le saint. Kobbo, à la cour d'Horic, roi des Normands,
avait connu le païen dont la main avait séché pour avoir frappé
la colonne de saint Germain. C'est de sa bouche que Kobbo tenait
le récit des événements merveilleux survenus dans l'église, et
c'est d'après sa description que Kobbo et les assistants émerveill
és identifièrent la colonne qu'il avait frappée et y retrouvèrent
la trace de treize coups d'épée1. Et c'est évidemment2 par Kobbo
1. Id., с. 17 : « Nobis autem haec virtus postquam facta fuit per quadrien-
« nium et eo amplius mansit incognita. Et quis nostrum earn scire poterat
« praesertim cum nullus e nobis quando divinitus gesta fuit praesens esse
« potuit? Praefatus autem Cobbo, venerabilis dux virque christianissimus,
« caelesti tactus amore, causa orationis ac liberationis animae suae perrexit per
« diversa sanctorum loca, cupiens Turonis adire civitatem ibique suffragia
« sancti ac beatissimi deposcere Martini. Cum autem coeptum perageret iter,
« accidit ad nos usque nostrumque veniret monasterium. Qui tamdiu ante
« sepulcrum venerandi pontificis Germani solo recumbens jacuit ut inde made-
« factus guttulis surgeret lacrimarum. Is cum magnae humilitatis reverentia seu
« cum gemitu ac lacrimis fratribus hujus monasterii qui praesentes aderant,
« coepit referre quanta et qualia Deus in perfido Normannorum populo digna-
« tus fuisset per beatum Germanum ostendere miraculorum signa. Qui inter
S: cetera retulit illis hoc miraculum quod modo auribus vestris legitur, et qui
« ipsum hominem coram praesentia Horich, Normannorum regis, adstare vidit,
« cujus manus meritis almi Germani immobilis et arida permanebat. Ex cujus
« ore et istud et alia quae tune temporis in ipsa ecclesia facta sunt miracula
« licet sacrilego tatnen veraci relatione cognovit. Qui tamdiu nimia vexatione
« corporis cruciatus est, donee miserrimam exhalaret vitarn, descendens ple-
« nus indignationis et irae manibus daemoniorum subvectus ad tartareas sedes
« averni foetidumque lacum cocyti : « Ducite me, inquit, ad sedes beatissimi
« praesulis Germani, ubi ilia magna est fenestra, ostendamque vobis in ipsa
« columna quam nescio si unquam viderim, omnem rei veritatem quam vobis
« referens narro ». Qui confestim ad locum quo jusserat properantes, post
« completam orationem invenerunt in ipsa columna tredecim plagas incisionum
« quas homo perfidus et absque jugo Christi incidens ausus est facere. —
« Cap. 18. Tune ipse Cobbo et omnes qui viderant admirati sunt sermonibusque
« ejus veracissimis et absque aliqua fictione seu mendacio compositis, gratias
« agentes ei qui talia per beatum Germanum dignatus est agere crediderunt.
« Permanentque ipsae plagae percussionum in eadem columna fidis et infidis,
« credulis incredulisque in testimonium usque in hodiernum diem » (loc. cit.,
p. 82-83).
2. Bien que l'auteur ne le dise pas expressément.

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