Le Paléolithique ancien - article ; n°8 ; vol.51, pg 9-26

De
Bulletin de la Société préhistorique française - Année 1954 - Volume 51 - Numéro 8 - Pages 9-26
18 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1954
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H. Breuil
Harper Kelley
Le Paléolithique ancien
In: Bulletin de la Société préhistorique française. 1954, tome 51, N. 8. pp. 9-26.
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Breuil H., Kelley Harper. Le Paléolithique ancien. In: Bulletin de la Société préhistorique française. 1954, tome 51, N. 8. pp. 9-
26.
doi : 10.3406/bspf.1954.12400
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bspf_0249-7638_1954_hos_51_8_12400LE PALÉOLITHIQUE ANCIEN
PAR
L'Abbé H. BREUIL
Membre de l'Institut.
Professeur honoraire au Collège de France.
ET
HARPER KEttEY
Maître de Recherches au C. N. R. S.
ABBEVILLIEN. CLACTONIEN. ACHEULÉEN. LEVALLOISIEN
Les subdivisions du Paléolithique Ancien sont principalement
fondées sur l'étude des terrasses fluviales. Nulle part cette étude
n'a été poussée plus loin et n'a permis plus de subdivisions que
dans la vallée de la Somme. Nous croyons donc utile d'en repro
duire l'exposé que M. Breuil en a donné; c'est le fruit de vingt ans
d'observations (1).
« Des dépôts, abandonnés par la Somme à divers niveaux des
versants de sa vallée et jusque sous son lit actuel, sont les témoins
de toute une série de stades de remplissage et de vidange se répar-
tissant sur toute la durée des temps quaternaires. Ces dépôts ne
sont pas tous apportés par le fleuve, beaucoup sont dus à des
apports latéraux des versants, à diverses phases de solifluxion, au
cours du début des périodes glaciaires, dont la seconde partie,
sèche, voyait s'accumuler des lœss.
Délavés en moyen, puis en bas niveau, ces matériaux forment
aussi des cailloutis à la base des bancs lœssiques. Le niveau de
la rivière a subi, au cours des âges, d'importantes variations, dues
au relèvement et à l'abaissement du niveau de base marin : en
période glaciaire, la mer descendait et le fleuve surcreusait son lit,
qu'encombrait le matériel soliflué; aux interglaciaires, la rivière
remontait, accumulant des sables et menus graviers, et délavait
les gravats accumulés au pied des versants par la solifluxion pré
cédente. Alors la basse vallée se trouvait transformée en ria, où
des vagues déferlaient et des plages sableuses se déposaient.
Ces phénomènes se répètent dans la vallée de la Somme au cours
des trois grands cycles de remplissage et d'évidement, dont les
traces s'échelonnent sur une quarantaine de mètres d'altitude,
entre les hauts niveaux (environ 30 m. sur la Somme actuelle à
Amiens) et le fond du lit surcreusé, actuellement enfoui à Amiens
(1) Extrait de l'Annuaire du Collège de France, 1938 : Nouvel essai sur
un système de la vallée de la Somme. — — 10
sous 12 metres de dépôts modernes, et plongeant au Hourdel,
dans l'estuaire, à 35 mètres sous la mer. L'étude de ces trois cycles
donne les résultats suivants :
î" cycle. — Ses dépôts, généralement très altérés à leur sommet,
sont situés à + 40 mètres sur le lit enfoui de la Somme. Mieux
conservés à la Porte du Bois (Abbeville), ils y ont donné, de bas
en haut :
1° Coombe-rock cra>eux et caillouteux de base (Solifluxion 1 très
ancienne, et peut-être du Gunz) ;
2° Dépôts horizontaux de sable et menus graviers, chapes d'un
niveau marneux (Faune à Elephas meridionalis, antiquus (forme
ancienne), Rhinoceros etruscus, Machaerodus, etc.; industrie à
bifaces grossiers, abbevillienne, et ensuite à éclats, clac Ionienne I.) ;
3° Dépôts de solifluxion 2 (Pré-Mindel?), ravinant profondément
la Marne, délavés par 4°;
4" Sables et menus graviers à Elephas antiquus et Rhinoceros
Mercki, industrie de l'Acheuléen ancien I. La rivière n'est plus
revenue depuis sur la terrasse de 40 mètres; les dépôts ultérieurs,
subaériens, conservés y sont trop perturbés pour que leur étude
en soit aisée; ceux qui subsistent sont de même nature qu'à la
terrasse suivante.
2e cycle. — Si son sommet atteint 30 mètres au-dessus du fond
de la vallée enfouie, sa base, là où elle est conservée à son bord
interne, descend jusqu'à 22 et même 17 mètres sur le même
niveau, soit 10 mètres au moins sur la Somme actuelle. On y const
ate, de bas en haut :
1° Gravât crayeux et caillouteux de la 3e solifluxion (Mindel I),
ayant charrié et concassé toutes les industries antérieures, y comp
ris l'Acheuléen I. Des éclats clactoniens intacts de la surface
paraissent indiquer une seconde phase de cette industrie, bientôt
suivie d'un très bel Acheuléen H;
2° Sables et graviers stratifiés fluviatiles, à faune de Y Elephas
jantiquus, donnant à son sommet, et peut-être plus bas, l'Acheu
léen II;
3° Une solifluxion 4 (Mindel II) interrompt ce dépôt, généra
lement délavée par la rivière au début du stade fluviatile suivant.
A sa surface se trouve un premier niveau d'Acheuléen III;
4° Sables et menus graviers stratifiés fluviatiles à Elephas anti
quus, ayant à son sommet un second niveau de l'Acheuléen III,
avec quelques éclats préludant au Levalloisien; il est à penser que
des dépôts détruits du début de cette dernière industrie ont existé
à la partie supérieure de ce niveau;
5° Une forte solifluxion 5 (Riss I) non délavée, crayeuse et
caillouteuse, se place ici, que nous retrouverons en plus bas niveau;
6° Des sables fins, lœssoïdes et coquilliers (espèces chaudes) sil
iceux, près d'Amiens, très épais et à stratification horizontale
— 2 — — — 11
d'estuaire à Bourdon et en aval, contiennent de l'Eléphant antique,
et à leur surface, de l'Acheuléen IV, où les types lancéolés prédo
minent sur les types ovales (limandes) ;
7° L'altération subaérienne de 6 a donné des sables roux, où
l'Acheuléen IV se poursuit;
8° Une 6e solilluxion non délavée s'est étalée sur 7; c'est le
cailloutis de l'ancien lœss (Riss II). A sa surface, se trouve un
premier niveau d'Acheuléen V, à bifaces lancéolés. Cette solifluxion
qui descend sur la basse terrasse, paraît avoir détruit des couches
contenant le Levalloisien II;
9° Le lœss ancien, à faune du Mammouth et du Rhinoceros
fichorhinus, se place ici; il contient un 2e niveau d'Acheuléen V
à son sommet. Il ne descend pas sur les basses terrasses;
10° Une 7e solifluxion (Pré-Wurm?) peu intense a eu lieu à ce
niveau, qui a détruit le plus souvent de petites couches tourbeuses
et lacustres, à faune tempérée (coquilles) et emporté le Levai-
lois III en bas niveau;
11° Argile rouge fendillée à Acheuléen VI à la base, et VII au
sommet conservé. Il descend un peu sur la basse terrasse supé
rieure. A son sommet a dû exister le Levallois IV, arasé et soliflué
en bas niveau par l'épisode suivant. Il est le dernier épisode
chaud de cette terrasse;
12° Solifluxion 8 (Wiirm I), ayant produit le cailloutis de base
du jeune lœss, qui supporte l'industrie du Levalloisien V, à larges
éclats minces et bifaces cordif ormes de tradition acheuléenne;
13° Lœss récent inférieur, à faune du Mammouth;
14° Solifluxion 9 (2e stade du Wiirm), ayant à la surface le Leval
loisien VI à petits bifaces, éclats triangulaires et lames;
15° Lœss récent moyen; même faune;
16° Solifluxion 10 (3e stade de Wiirm); à sa surface gît le Leval
loisien VII, où les lames et les éclats triangulaires dominent;
17° Lœss récent supérieur; même faune;
18° Solifluxion il (4e stade du Wurrn), altérée et représentée
par les cailloux à la base du 19;
19° Terre à brique d'altération et ruissellement du lœss récent,
aux temps postglaciaires; on y trouve du Levallois VI et du Paléo
lithique supérieur remaniés, et, plus haut, du Mésolithique et du
Néolithique. Au-dessus, la terre végétale.
3e cycle. — A. Basse terrasse supérieure, 10 mètres sur la Somme
actuelle et 22 mètres sur le lit enfoui à Amiens. — Avant le dépôt
des basses terrasses, la vallée avait été déjà creusée plus profon
dément qu'aujourd'hui. Les dépôts de cette terrasse reposent tantôt
sur la craie, et tantôt sur des lambeaux conservés de la terrasse
précédente. Sur cette base, on observe, de bas en haut :
— 3 — — — 12
1° Une puissante solifluxion de base, incomplètement délavée,
formée d'un coombe-rock crayeux inférieur, que surmontent de
gros gravats; ceux-ci sont constitués par les apports, délavés et
remaniés l'un dans l'autre, des solifluxions 5 et 6 de la terrasse de
30 mètres. C'est là qu'on trouve les Levalloisiens I et II soliflués
et concassés, mais à patine et usure différentes, également carac
térisés par de larges éclats à plan de frappe préparé à facettes sur
nucleus discoide; ils sont plus lourds et à éclats plus mouvementés
dans le plus ancien. Faune du Mammouth et du Renne;
2° Une solifluxion plus faible surmonte directement la précé
dente, attribuable à la 7e de la précédente terrasse, et contenant,
légèrement concassé, un Levalloisien III, à éclats triangulaires et
lames assez régulières et même faune, dans un menu gravât non
stratifié;
3° C'est au-dessus de ce gravât que se retrouve, du côté du
bord externe, l'argile rouge fendillée signalée dans la terrasse de
30 mètres, à éclats de faciès Acheuléen VI et VII;
4° En se rapprochant un peu de la rivière, on trouve, de plus
en plus épais, des sables, menus graviers et petits niveaux argileux
et tourbeux, stratifiés, avec la dernière faune chaude à coquilles,
Elephas ctntiqiius et Hippopotamus; c'est la place de l'industrie du
Levallois IV, souvent interstratifiée d'Acheuléen VI et VII, et très
riche en jolies lames régulières. Au même moment se déposait
à Abbeville la plage de Menchecourt-Mautort, à coquilles tempérées,
marines, d'eau douce et terrestres;
5° Vers le haut du 4, se place un limon plus froid, stratifié, à
Succinées, qui prend un aspect lœssique, et où le Mammouth se
rencontre;
6° La solifluxion wurmienne étale à la base du jeune lœss son
cailloutis, témoignant du retrait de la rivière au plus creux de
son lit actuellement enfoui. Elle est suivie, sur la terrasse de
10 mètres sur la rivière actuelle à Amiens (22 m. sur la Somme
d'alors), de la même série qui figure dans celle de 30 mètres
(2e cycle), sous les numéros 12 à 19, avec les mêmes industries.
Cette terrasse est séparée de la suivante par un gradin visible.
B. Basse terrasse inférieure à Amiens, de 5 à 2 mètres sur la
Somme actuelle, et de 17 à 14 mètres sur le lit enfoui, mais plon
geant en aval sous les dépôts tourbeux. Ce n'est que le bord
interne de la précédente, dont elle se distingue pourtant, pour
autant qu'elle soit accessible, par le plus grand développement des
dernières couches fluviatiles 4 et 5, par l'exagération en gravats
plus ou moins délavés de ses cailloutis soliflués, qui prennent
l'aspect du trail anglais, ou menus gravats non stratifiés se rattra
pant l'un l'autre en détruisant partiellement les niveaux lœssiques
intercalés. Mais on trouve sur cette basse terrasse inférieure deux
niveaux qui n'existaient pas dans le gradin précédent : a. au-dessus
du cailloutis de solifluxion 11, la terre à brique laisse la place,
en bordure du marais, à un limon jaune argileux et assez grossie- — — 13
rement Iœssique, contenant une industrie paléolithique supérieure
d'aspect aurignacien, puis du Mésolithique et du Campignien vers
le haut; ce lœss ultime non stratifié ne s'est conservé que sous
une terre b. grise puis noire, de marais, remontant au Néolithique
final et à l'âge du Bronze, époque où la tourbe avait déjà envahi
et colmaté le lit profond, actuellement enfoui, de la Somme. »
Les pages suivantes, où le point de vue archéologique est le plus
développé, sont le fruit d'une étroite collaboration entre M. Breuil
et M. Kelley, dans laquelle M. Breuil a fourni un certain nombre
de notes mises au propre par M. Kelley (2), auxquelles celui-ci a
ajouté le résultat de ses propres observations.
L'ABBEVILLIEN
Le site éponyme se trouve à Abbeville, où l'on constate cette
industrie in situ dans le gisement de la Porte-du-Bois, qui com
prend le Moulin-Quignon, lieu des découvertes initiales de Boucher
de Perthes. Il se trouve dans les graviers et autres dépôts super
posés du cycle fluviatile le plus ancien de la haute terrasse de la
Somme dans son cours inférieur. Son altitude est à plus 28 mètres
au-dessus du niveau de la Somme actuelle, c'est-à-dire à 45
sur le fond de la vallée enfouie, qui est à moins 17 mètres à Abbev
ille. C'est seulement dans les dépôts des hautes terrasses qu'il
est possible de trouver l'Abbçvillien en place.
On rencontre à la Porte-du-Bois deux niveaux de cet âge. Le
premier est dans un gravier soliflué à gros éléments, qui contient
de rares outils bifaces, très grossiers et concassés par la solifluxion.
Au-dessus se trouve un deuxième niveau plus évolué, découvert en
place par d'Ault du Mesnil, avec une faune abondante : Elephaa
meridionalis et antiquus archaïque, Rhinoceros etruscus, Hippo
potamus major, Machaerodus, Trogontherium, bœufs, cerfs, che
vaux, ours, etc. Cette faune se trouve accumulée dans un dépôt
granuleux d'algues calcaires superposé à un niveau archéologique
à la surface des graviers inférieurs. C'est là le principal niveau
de l'Abbevillien, qui est déjà évolué, et qui se place dans le premier
stade interglaciaire.
Le dépôt marneux y a protégé la faune et le niveau archéolo
gique des solifluxions ultérieures et a permis l'étude d'un des rares
niveaux abbevilliens in situ.
Tout cet ensemble est sous-jacent à un second cycle fluviatile
contenant de l'Acheuléen ancien I, associé a une faune moins
archaïque : Elephas antiquus et Rhinoceros Mercki.
Les pièces caractéristiques de l'industrie abbevillienne sont les
bifaces taillés pierre contre pierre, soit en frappant sur une
enclume, soit au moyen d'un percuteur manuel. Ce procédé a
comme résultat l'enlèvement d'éclats assez courts et remontants,
à gros bulbe, qui laissent sur la pièce un conchoïde de percussion
profond.
(2) Avec la collaboration de MUe Doize, Attachée de Recherches au
С N. R. S.
— 5 — — r- 14
Dans le Nord de la France, la plupart des bifaees abbevilliens
ont été fabriqués directement sur des rognons de silex, et les
formes primitives de la matière ont souvent influencé la forme
définitive de la pièce. On trouve des bifaees grossièrement pointus,
destinés, semble-t-il, à être utilsés par la pointe, d'autre à bout
large, parfois carrés, ayant pu servir de hachettes ou de ciseaux,
d'autres présentent un tranchant latéral ayant pu être utilisé
comme percuteur tranchant (chopper). La majorité des bifaees
abbevilliens présente le cortex du rognon primitif conservé sur
une large surface, soit à la base, soit sur un côté, et probablement
destinée à faciliter la préhension de l'instrument. Les éclats dérivés
de la taille de ces bifaees, que l'on a retrouvés, sont peu nombreux
et petits, assez amorphes et ont été utilisés de diverses façons
peu systématiques.
A Saint-Acheul, on retrouve le même niveau dans la terrasse de
45 m., sur le gravier de fond, mais ce niveau est sans faune.
La haute terrasse à Montières a fourni beaucoup de pièces abbe-
villiennes, mais, comme les dépôts de cette terrasse ont subi
l'action de toutes les solifluxions successives, toutes les pièces
abbevilliennes y sont charriées.
A Chelles (Seine-et-Marne), niveau très bas, l'outillage abbe-
villien n'est pas in situ, on ne le trouve que transporté par les
solifluxions venant des plus hautes terrasses. Ce fait montre que
ce gisement ne saurait aucunement être pris comme gisement type
de la plus ancienne division du Paléolithique. Du reste, tout l'ou
tillage Acheuléen y est également soliflué jusqu'à III. C'est la raison
qui a amené M. Breuil à renoncer au terme Chelléen, qui avait été
établi pour toutes sortes de bifaees, à l'époque où l'on ne pouvait
encore soupçonner l'énorme durée (du premier au troisième inter
glaciaire et même au dernier glaciaire) des industries à bifaees.
Les graviers des terrasses de 80 m. et de 60 m. de la Garonne
contiennent les pièces abbevilliennes faites de galets de quartzite.
Les dépôts de la Charente ont également fourni des pièces soli-
fluées.
En Angleterre, le gisement de Caversham, près Reading, en aval
d'Oxford, en très haut niveau, a donné un grand nombre de pièces
abbevilliennes, mais elles sont plus ou moins solifluées. Ailleurs,
on les rencontre fréquemment, mais généralement charriées et très
concassées par les solifluxions successives qui les ont amenées,
à diverses époques, des hauts niveaux dans les niveaux moyens et
inférieurs de la vallée.
Un tel outillage in situ est très rarement observable. Mais on
peut lui rapporter le niveau (stone bed) à grands éclats non
retouchés du foreshore de la base du Cromer forest bed; M. Breuil
croit même pouvoir l'interpréter comme un atelier de débitage à
très gros éclats, où l'homme abbevillien travaillait des gros blocs
de silex de la plage ancienne, trop volumineux pour être emportés
ou façonnés directement en outils. Ce travail de débitage avait
lieu à marée basse et l'homme emportait ailleurs les meilleurs
éclats pour les retailler; ils ne sont du reste pas clactoniens.
Il va de soi que, dans les régions sans silex, mais à quartzite
— 6 — — — 15
ou autres roches dures grenues en gros blocs ou galets, il a fallu
que l'homme débite d'abord cette matière en grands éclats, sur
enclume; généralement les éclats ainsi obtenus, souvent de tech
nique clactonienne, ont servi à confectionner des outils plus ou
moins retaillés sur les deux faces, ou sur une seule.
Au Portugal, la plage de 90 m. a fourni quelques rares bifaces
d'aspect abbevillien, mais surtout de nombreux petits galets taillés,
équivalent vraisemblable des « pebbles cultures » qui* précèdent
PAbbevillien dans certaines régions africaines.
En Afrique, des stades abbevilliens définis ont été observés dans
la vallée du Nil, en Algérie, au Maroc, au Congo belge et en Afrique
orientale et méridionale.
Bien qu'on ne l'ait pas trouvé in situ jusqu'ici, il y a de l'Abbe-
villien dans le Proche-Orient, surtout à Beqa'a-Rephaïm, près de
Jérusalem. Il y en a aussi des indices aux Indes.
LE CLACTONIEN
La taille sur enclume a fourni, en de nombreux lieux, des éclats
volumineux caractérisés par un grand plan de frappe lisse de
première taille, à angle très ouvert avec le plan d'éclatement;
celui-ci présente un bulbe en forme de téton ou pétoncle, souvent
dégagé en cône très grand et parfois multiple; que cela se soit
produit dès l'Abbevillien est certain, mais alors le but était d'obte
nir des éclats susceptibles, par retaille secondaire, de donner des
bifaces.
Or, il existe deci-delà, dans les régions à silex du Sud de l'An
gleterre, du Nord de la France, et même ailleurs jusqu'en Afrique,
des groupes industriels qui ont façonné de tels éclats pour eux-
mêmes. En Angleterre, le gisement éponyme de Clacton-on-Sea
et celui tout voisin de Lion's Point, ont été le point de départ de
la connaissance de cette nouvelle industrie, grâce aux recherches
de M. Hazzledine Warren.
Le nucleus clactonien, souvent volumineux, était d'abord un bloc
dégrossi plus ou moins tout autour, sans autre but, que celui
d'obtenir des plans de frappe, sur lesquels d'autres coups enlevaient
directement les éclats.
Dans les niveaux plus évolués, le nucleus est mieux façonné et
bien plus épais, parfois sphérique, il arrive même à ressembler
aux nuclei discoïdaux du Levalloisien ancien, mais sans plan de
frappe à facettes. Le nucleus clactonien est parfois réutilisé comme
une sorte de percuteur tranchant (chopper) ou de bola, mais l'outil
biface. intentionnellement fait, manque dans cette industrie. Ceci
n'empêche pa^ des rognons d'avoir été utilisés sommairement
mais sans présenter de type défini.
Les éclats clactoniens donnent un outillage qui est typologique-
ment assez amorphe. Ils sont grossiers et asymétriques et ont gardé
fréquemment une partie de leur cortex. Les retouches secondaires
en sont souvent sommaires; on observe des éclats à bord coupant
et plus ou moins abattu, d'autres retouchés en grattoir grossier,
parfois en pointe.
— 7 — — — 16
Comme le débitage clactonien ressemble souvent au débitage
abbevillien et même parfois acheuléen, c'est uniquement par sa
position stratigraphique qu'on peut séparer le Clactonien des
autres industries du Paléolithique ancien. La stratigraphie du
Clactonien s'observe moins bien en France qu'en Angleterre, dans
un autre gisement célèbre de la base de la terrasse de 30 m. de
la Tamise, à Barnflefd Pit (Swanscombe). Son niveau est très supé
rieur à ďacton, et donc d'un âge partiellement plus ancien. Dans
ce dernier (Swanscombe), les gravats de base de solifluxion délavée
contiennent une immense quantité d'éclats se rapportant au Clac
tonien; beaucoup sont antérieurs à la solifluxion mindélienne,
qui les a concassés et striés; les autres sont intacts et représentent
un second stade du Clactonien, contemporain de la faune chaude
de cette partie de la terrasse, durant laquelle la Tamise a remanié
le matériel de solifluxion. Cela s'est passé à un moment où la
Tamise était en train d'abaisser son niveau provisoirement, et
c'est alors que s'est développé, à Clacton, un troisième stade qui
est intact, encore associé à une faune et flore chaudes, et que la
Tamise y a mêlé des échantillons dérivés des deux premiers
stades. Il s'est alors produit à Swanscombe une nouvelle et légère
remontée de la Tamise, y déposant un limon coquillier, fluviatile
à sa base, subaérien à son sommet à traces de végétation. Là, se
sont trouvées quelques pièces acheuléennes du type limande, suivi
par un retour considérable et prolongé de la Tamise, toujours à
faune chaude, contenant du Clactonien et de l'Acheuléen de divers
stades, usés par le charriage et préludant à un troisième épisode
fluvial, qui a donné le crâne célèbre, mais qui ne contient plus
in situ que de l'Acheuléen prémicoquien, le tout de divers moments
successifs du Mindel-Riss. Un autre épisode, Clactonien par sa
technique, mais à très belle retouche au percuteur, se trouve à
High-Lodge, à l'Est de Londres, qui représente un stade ultérieur
de technique clactonienne, intercalé entre deux grandes phases
glaciaires. Au-dessus du niveau clactonien se sont seulement trou
vés quelques bifaces évolués. Il est à remarquer qu'une notable
ressemblance existe entre le matériel de High-Lodge et celui des
niveaux inférieurs des gisements de Combe-Capelle que M. Breuil
a attribués à un faciès du Tayacien. Tel est, en Angleterre l'aspect
du problème clactonien.
En Belgique, la grosse solifluxion de base du gisement de Mesvin
(Hainaut), appartenant certainement au Riss et sans aucun biface,
contient une quantité immense d'éclats clactoniens fortement con
cassés, mais qui ne sont associés à aucun biface. A Mesvin, on le
retrouve in situ à la base des limons des plateaux voisins de Mons.
A l'époque subséquente, les protolevalloisiens ont exploité les
gravats de base et y ont introduit les déchets intacts de leur in
dustrie. Au-dessus, se sont développés divers niveaux contenant
aussi des bifaces acheuléens évolués, plus ou moins micoquiens
et levalloisiens, qui sortent de notre présent sujet.
L'affaire est beaucoup moins claire dans le Nord de la France.
Commont, à Saint-Acheul, avait attiré l'attention sur la présence,
dans les graviers de la plus haute terrasse, de nombreux éclats
— 8 — -- — 17
diversement retouchés, peu ou pas accompagnés de bifaces abbe-
Mme villiens. Bowler-Kelley Dans les fouilles et M. Aufrère de la Porte-du-Bois, ont trouvé, à Abbeville, la base des M. niveaux Breuil,
de graviers du deuxième cycle du lieu, assez d'éclats clactoniens.
Le gisement de la plage de Sainte-Adresse, au Havre, en a
d'autre part, fourni une immense quantité à M. Duteurtre; leur
position littorale est analogue à celle de Clacton déjà cité. Si
nous nous déplaçons dans le Sud-Est de la France, nous y trouvons
d'autres gisements purs, à éclats de taille en calcaire dur : à Cur-
zon (Drôme), une petite sablière creusée dans la terrasse de 60 m.
a livré seulement des pièces clactoniennes. D'après la situation de
ce gisement, il semble possible de l'attribuer au Mindel-Riss.
D'autre part, la grotte de l'Observatoire de Monaco (ait. 90 m.)
a donné à sa base un remarquable complexe, également taillé en
calcaire compact, se superposant, à plusieurs mètres d'intervalle,
à un biface abbevillien; là se trouve un puissant niveau clactonien,
au-dessus duquel ont été trouvés deux bifaces acheuléens. Il est
donc certain que les épisodes clactoniens ont existé dans cette
région. D'autre part, bien que les éclats de technique clactonienne
abondent dans toutes les régions à quartzite : Garonne, Espagne et
toute l'Afrique, il ne semble pas qu'on puisse ici les considérer
comme autre chose que le débitage préalable et concomittant à
la fabrication des bifaces de même matière, et cela tout particu
lièrement au gisement d'âge sicilien de la plage d'Abd-er-Rahman.
Il se peut cependant, qu'il y en ait, ici et là (Congo, Somaliland),
mais en général, il est exact que des bifaces de quartzite ou laves
diverses, sont presque constamment associés aux techniques clac
toniennes dans la vaste région qui va de la Garonne au Cap et
même aux Indes.
Comme la technique de débitage des nuclei sur enclume (intro
duite par les Clactoniens) était, pour le débitage de gros blocs,
la meilleure possible, elle a duré autant que l'âge de la pierre.
Il semble, du reste, que des épi-clactoniens aient pu se produire
à divers moments, et les épisodes tayaciens en sont un excellent
exemple, où seules la réduction de dimension et l'association avec
une petite quantité de produits de la technique levalloisienne
viennent montrer qu'il ne s'agit pas de vrai Clactonien original.
L'ACHEULÉEN
Au début, on n'a parlé que des industries de Saint-Acheul,
ensuite, M. Gabriel de Mortillet les ayant fondues, avec celles de
Chelles, en Chelléen, l'industrie acheuléenne a dû être réintro
duite, sur les réclamations de d'Acy et d'Ault du Mesnil, pour
désigner les industries des lœss anciens, superposées, à Saint-
Acheul, etc., à celles du gravier à plus anciens bifaces.
Cette industrie est caractérisée surtout par les bifaces, de formes
diverses, souvent appelés «coups-de-poing»; mais ceux-ci sont
forcément associés à des éclats, et souvent à des éclats transformés,
par des retouches, en outils bien définis. L'Acheuléen occupe la
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