Le « Prince aux lis » de Knosos reconsidéré - article ; n°1 ; vol.103, pg 29-50

De
Bulletin de correspondance hellénique - Année 1979 - Volume 103 - Numéro 1 - Pages 29-50
22 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : lundi 1 janvier 1979
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Jean Coulomb
Le « Prince aux lis » de Knosos reconsidéré
In: Bulletin de correspondance hellénique. Volume 103, livraison 1, 1979. pp. 29-50.
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Coulomb Jean. Le « Prince aux lis » de Knosos reconsidéré. In: Bulletin de correspondance hellénique. Volume 103, livraison 1,
1979. pp. 29-50.
doi : 10.3406/bch.1979.1976
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bch_0007-4217_1979_num_103_1_1976οβ
LE « PRINCE AUX LIS »
DE KNOSOS RECONSIDÉRÉ
La reconstitution du « Priest-king» de Knosos, au Musée archéologique d'Héra-
cléion, est l'une des pièces les plus impressionnantes de l'art plastique minoen.
Pourtant, cette reconstitution, réalisée en 1926 par M. Gilliéron fils, à partir d'un
certain nombre de fragments de stuc peint trouvés par Sir Arthur Evans en 1901
dans une des salles de l'aile Sud du palais de Knosos1, suscite depuis longtemps
des réserves de la part de quelques spécialistes de l'art crétois. Le profane lui-même
voit aisément qu'une grande partie du personnage est faite de peinture destinée à
compléter, de manière très hypothétique, les véritables fragments.
Depuis quelques années, plusieurs fresques de Knosos ont été enrichies ou modif
iées, en particulier grâce aux recherches de N. Platon et de M. Cameron. Nous allons
essayer de montrer que la reconstitution du relief du « Prince à la couronne de lis »
devrait, elle aussi, être entièrement repensée.
Il nous semble bon et utile, tout d'abord, de rappeler les circonstances de la
découverte des fragments, puis l'argumentation d'A. Evans en faveur de la recons
titution. Nous exposerons ensuite nos arguments qui montrent, croyons-nous, les
erreurs d'interprétation commises par A. Evans et les deux peintres qui travaillaient
sous sa direction, MM. Gilliéron, père et fils2.
[Note de la Rédaction : L'auteur de cet article n'est pas archéologue de profession : il est docteur en
médecine. C'est en anatomiste qu'il étudie la plastique minoenne, à laquelle il a déjà consacré plusieurs articles
dans des revues et des communications à des congrès.]
L'ouvrage de Sir Arthur Evans, The Palace of Minos al Knos$os, est cité : Palace.
(1) J. Raison, Le grand palais de Knossos, répertoire photographique et bibliographie (1969), photo CXLVII
(et plan L). La salle (ou corridor) de la photographie est une des « reconstructions » qu'A. Evans crut utile
d'effectuer à Knosos ; l'effigie du « Prince » appliquée sur son mur Est est une réplique du relief du musée.
Les fragments furent trouvés dans la pièce taillée dans le flanc de la colline et située sous le plancher de la
salle reconstituée. Voir également : J. Boardman, The Date oflhe Knossos Tablets {in : On the Knossos Tablets
[1963]), p. 10, flg. 1-16 et L. R. Palmer, A New Guide to the Palace of Knossos (1969), plan I, 74.
(2) Je remercie bien vivement M. Jacques Raison et le Prof. Paul Faure qui m'ont communiqué les
documents bibliographiques indispensables à la préparation de cette étude ; leurs précieux conseils ont été
nécessaires pour sa rédaction. 30 JEAN COULOMB [BCH 103
I
L'histoire de la découverte des fragments du relief nous est contée par A. Evans
et par D. Mackenzie. La relation de cette découverte, de la main des inventeurs,
mérite d'être scrutée très attentivement.
A. — A. Evans écrit3 : « Au-dessus du niveau du plancher de cette salle, près de son
mur Est, à environ 1 m au-dessous de la surface, ont été découverts une série de fragments
de bas-reliefs en gesso-duro représentant des personnages masculins (noter le pluriel). Gomme le
relief du taureau découvert en 1900, ces fragments de plâtre étaient peints. La première
pièce importante ramenée à la lumière représentait la partie postérieure et l'oreille d'une
tête masculine portant une couronne, la partie supérieure de celle-ci consistant en une rangée
de fleurs-de-lys (en français dans le texte) avec l'une d'elles plus haute au centre... Le motif
de la fleur-de-lys (id.) se retrouve dans les anneaux d'un collier autour du cou d'un torse
masculin trouvé près du relief de la couronne... Il est probable qu'une partie d'un relief d'un
manteau bleu avec des plis recourbés et rayé de fines lignes ondulées et incisées, qui a été
trouvée à côté, appartenait au même personnage. Le torse masculin avec le collier aux lis
appartient à un autre personnage (sic). Il est aussi exécuté en bas-relief et, en dépit de cer
taines particularités conventionnelles telles que la taille étroite et le pouce allongé, il montre
une technique de modelage extraordinaire. Les muscles pectoral, deltoïde, biceps et ceux de
l'avant-bras sont rendus de façon très précise. En plus d'autres menus fragments, la cuisse
et la plus grande partie de la jambe d'un autre personnage (sic) ont aussi été trouvées près du
torse. La fesse est légèrement proéminente mais une grande attention a été portée au dévelop
pement musculaire. Les reliefs sont tous à l'échelle % et la peau était à l'origine colorée en
rouge brun comme pour les hommes des fresques, quoique ici ce coloris soit plus atténué.
Dans le cas du torse masculin, les lis du collier semblent avoir été fixés en pièces séparées et
colorées comme s'il s'agissait de représenter un ornement métallique. Cette décoration se
détache vivement par sa couleur vermeille de la couleur fanée de la surface du torse. » Et
A. Evans de conclure son chapitre en écrivant : « L'attitude et le poing fermé peuvent suggérer
un boxeur ».
Que retenir de cette description ? Deux choses capitales :
1) A. Evans, lors de la publication de sa découverte des fragments, envisage
que ceux-ci appartiennent à deux sinon trois personnages.
2) II écrit que le torse évoque celui d'un boxeur.
Dans le résumé adressé à R. G. Bosanquet pour sa chronique du JHS de 19014, A. Evans
écrit : « ...mais d'un plus grand intérêt encore pour l'histoire de l'art antique sont les parties
de personnages humains (noter le pluriel) en relief de stuc peint, ramenées à la lumière pour
la première fois. Le modelage des membres et des muscles montre un naturalisme s'attachant
au moindre détail, tel que le dessin des veines, ce qui paraît plus dans l'esprit de la Renaissance
(3) A. J. Evans, « The palace of Knossos. Provisional Report of the Excavation for the Year 1901 »,
BSA, 7 (1900-1901), chapitre 5 : The Southern wing and its painted Reliefs, p. 15-16, fîg. 6.
(4) R. G. Bosanquet, JHS, 21 (1901), p. 334-336. LE (( PRINCE AUX LIS )) DE KNOSOS 31 1979]
italienne que dans celui de l'antiquité classique. La face n'a cependant pas été trouvée mais
la partie arrière d'une tête masculine présente un intérêt exceptionnel. Elle est surmontée
d'une couronne, dans le même relief en stuc, représentant une série de fleurs de lis inclinées
et dont celle du centre est plus haute que les autres. Un fragment de corps, n'appartenant
probablement pas au même personnage, a aussi été conservé; il porte une sorte de collier
honorifique, avec le même motif de lis, autour du cou. »
II apparaît donc que, comme dans la publication du BSA, A. Evans écrit que
les fragments découverts appartiennent à des personnages différents.
B. — Le récit de la découverte des fragments par D. Mackenzie est très instructif5.
Ceux-ci ont été exhumés pendant la semaine du 11 au 18 mai 1901.
— Samedi 11 mai : « Ici, tard dans la journée, dans le deuxième espace au Nord de la
salle au « clay signet», adjacent à un mur Nord-Sud, face Ouest de ce mur, ont été trouvés à
une profondeur de seulement 30 cm de grands fragments d'une fresque en relief représentant
une jambe masculine ? grandeur nature avec d'autres fragments ayant une draperie en relief. »
— Lundi 13 mai : « Dans l'espace au Nord de la salle au « clay signet », où ont été trouvés
samedi d'importants fragments d'une fresque en relief représentant la jambe d'un personnage
masculin ?, des fragments de fresque ont continué à apparaître pendant toute la journée,
parmi lesquels des morceaux de draperie en relief très comparables à ceux trouvés samedi
soir. »
— Mardi 14 mai : « La région située au Sud de la cour E6, entre celle-ci et le front Sud,
avec la pièce aux « clay-seals » et la pièce au « clay-signet » comme limite Sud, a été fouillée
aujourd'hui. Le centre d'intérêt ici est la pièce 1 (du plan 14/1)7 et le long de la face Ouest de
son mur Est. Ici, d'importants fragments de fresque en relief ont été trouvés sous forme de
parties d'un personnage masculin grandeur nature. A l'endroit marqué de deux croix (sur le
même plan), a été trouvée ce matin une partie d'un bras avec une main droite. Celle-ci se
raccorde et fournit une explication au fragment d'épaule trouvé samedi8.
Tous les fragments trouvés ensemble sont, comme il est de règle, gardés ensemble et il
arrive ainsi parfois que certains fragments non identifiés sur le moment peuvent, après coup,
trouver leur place. Au même endroit où à 1,50 m de profondeur furent trouvés ces fragments,
un autre grand fragment a été découvert à midi juste, la face en dessous. Afin de l'exhumer,
l'aide du restaurateur fut requise. Dans l'après-midi, on appliqua du plâtre sur la pièce.
Quand le fragment fut sorti, on se trouva en présence d'une couronne de fleurs de lis blanches
et bleues sur fond rouge, en relief. L'oreille de la tête à laquelle appartenait la couronne était
conservée mais le visage lui-même avait disparu. Étant donné l'épaisseur du dépôt restant,
il est possible que le visage et d'autres importants fragments puissent encore être découverts.
Les murs Nord et Est de la pièce sont intacts jusqu'à une profondeur considérable à partir
de la surface... ».
(5) D. Mackenzie, Journal manuscrit des fouilles de Knossos, 1901-11, 11 mai sqq. (Microfilm de
l'Ashmolean Muséum d'Oxford, aimablement communiqué par M. J. Raison.) La traduction que nous en
donnons est volontairement littérale et respecte le caractère improvisé des notes de l'auteur. Voir aussi :
J. Boardman, op. cit., p. 12 ; L. R. Palmer, op. cit., p. 153.
(6) Devenue la Cour centrale du palais.
(7) Cette pièce est celle indiquée dans la note 1, sous le plancher de la salle reconstituée.
(8) On notera que D. Mackenzie ne parle pas de cette épaule dans ses notes du samedi. 32 JEAN COULOMB [BCH 103
— Jeudi 16 mai : « La fouille de la salle 1 du plan 14/1 a été étendue à l'Ouest et au Sud.
Déjà une profondeur de 2,20 m a été atteinte, mais aucun sol encore. Aujourd'hui de petits
morceaux de la fresque en relief ont été exhumés, mais rien qui soit de l'importance des
fragments trouvés lundi et mardi... ».
— Vendredi 17 mai : « Fouilles en direction du sol dans la pièce 14/1.1., où furent trouvés
les importants fragments de la fresque en relief d'un personnage masculin. La fouille a été
poussée jusqu'à une profondeur de 3 m dans la partie Nord de la pièce et, quoique aucun
sol n'ait été atteint, il semble déjà apparent que de nouveaux fragments de la fresque ne
seront plus trouvés dans cette partie de la pièce. La partie Sud de la pièce est fouillée jusqu'au
même niveau. Ici, à une profondeur de 1,80 m du stuc recommence à apparaître..., rouge,
et sans aucun dessin. »
— Samedi 18 mai : « Reprise des fouilles dans la salle 14/1.1., au-dessous du niveau du
dépôt de la fresque. Le dépôt avec la poterie néolithique est le signe qu'on ne trouvera plus de
fragments de la fresque en relief9. »
G. — Certaines discordances apparaissent donc entre l'article d'A. Evans du
BSA et le journal manuscrit de D. Mackenzie. Pour Evans, les fragments sont à
l'échelle 1/2 tandis que pour Mackenzie, ils sont grandeur nature. La profondeur à
laquelle les fragments ont été découverts n'est pas du tout la même pour A. .Evans
et pour son assistant10. Pour Evans, la première pièce importante ramenée à la lumière
est la couronne de lis alors que celle-ci n'apparut pour Mackenzie que le 14 mai.
Evans croit d'emblée à l'existence de plusieurs personnages masculins (on se demande
sur quels critères il se base pour décréter que la « partie arrière de la tête » est mascul
ine) ; Mackenzie n'en nomme jamais qu'un seul et n'affirme le sexe masculin qu'à
partir des découvertes du 14 mai.
Ces discordances sont sans doute regrettables et seraient évitées à l'heure actuelle.
Mais en 1901, à Knosos, la science des fouilles archéologiques n'était pas ce qu'elle
est aujourd'hui. Il nous faut donc nous contenter des documents fournis par les
protagonistes de l'époque. Ils nous paraissent suffisants pour battre en brèche la
célèbre « reconstitution » élaborée à partir des fragments exhumés11.
II
A. Evans écrit en 1928 que le schéma final de la «restauration» date de 1926
et qu'il est l'œuvre de M. Gilliéron fils. C'est dire que plusieurs tentatives de mise
en place des fragments et de dessin des parties manquantes l'ont précédé. K. Millier,
en 1915, signale une « neue rekonstruction » du « jungling mit der Federkrone »12.
(9) En marge du manuscrit de D. Mackenzie, se trouvent les annotations suivantes : de l'écriture,
d'A. Evans, on lit, par deux fois, la mention ι « Lord Relief » ; de l'écriture de D. Mackenzie, on lit la mention :
« Fresco relief Man with Lily Crown ». Il serait téméraire d'essayer de dater ces annotations.
(10) D. Mackenzie situe les fragments entre 30 cm (11 mai) et plus d'1,50 m (16 mai) de profondeur.
A. Evans les localise, de façon imprécise, à « 1 m environ » de la surface.
(11) Dans le Carnet manuscrit d'A. Evans de 1901 (Microfilm de l'Ashmolean Muséum d'Oxford), on
ne trouve curieusement aucune mention de la découverte des fragments.
(12) K. Muller, Jdl .30 (1915), p. 775 sqq. (texte écrit en 1913). 1979] LE « PRINCE AUX LIS » DE KNOSOS 33
Fig. 1. 34 JEAN COULOMB [BCH ,103
M. Gilliéron père effectua une reconstitution demeurée longtemps célèbre : le visage,
surmonté de la couronne empanachée13, était dessiné selon un modèle figurant sur un
sceau MM II14 et Γ avant-bras gauche, replié, tenait un objet ressemblant à un sceptre15.
Ce qui nous intéresse ici, c'est la «restauration» définitive (fig. 1) et l'arg
umentation qu'A. Evans développe pour la justifier dans le chapitre 65 de Palace of
Minos II16.
L'auteur abandonne le pluriel que nous avons souligné dans ses publications de
1901. Après avoir rappelé le lieu de la découverte, il écrit : « Ici furent trouvés les
restes du remarquable relief peint du personnage portant une couronne de plumes de
lis et un collier, dans lequel nous avons de bonnes raisons de reconnaître un des
prêtres-rois de Knossos. »
A. Evans,, dès 1901, en voyant la couronne, a immédiatement pensé qu'il se
trouvait en présence d'un vestige royal. Dans la publication du BSA 1900-1901,
il indique qu'il y a « une réelle présomption » pour que la tête couronnée appartienne
à un roi, alors considéré comme mycénien.
Mais en 1901, le torse porteur du collier appartenait à un deuxième personnage.
Quelques années plus tard, tête couronnée et torse sont réunis pour ne faire qu'un
seul « Prêtre-roi. »
A, Evans justifie l'existence de ce personnage unique et prestigieux par la
nature du lieu de la découverte : un puits de lumière situé, dit-il, en face du mur où
se trouvait le relief, projette un éclairage adéquat; il lui paraît évident que seul un
« Prêtre-roi» mérite une telle attention architecturale : « un caractère sacré s'attache
à ce personnage qui marche devant nous et qui doit être considéré comme possédant
autre chose qu'une souveraineté terrestre. Nous avons, ici, certainement, le repré
sentant sur terre de la Déesse-mère minoenne — son fils adoptif — , un prêtre-roi
de l'Ordre de Minos. En d'autres termes, nous reconnaissons ici Minos lui-même
dans une de ses mortelles incarnations. »
L'absence du visage ne pose pas un grand problème à A. Evans. Ne l'ayant pas
retrouvé, il explique que cela n'est pas surprenant, car il n'a sans doute jamais
existé en relief et avait dû être dessiné à plat. «Cela doit être considéré comme la
conséquence de la difficulté qu'avaient les artistes minoens de modeler les traits
du visage humain, en opposition avec leur maîtrise dans le traitement des parties
musculaires du corps. L'oreille, cependant; dont la partie supérieure est conservée,
est rendue en relief. »
Cette appréciation appelle plusieurs remarques.
Tout d'abord, il est* surprenant qu'un artiste qui a su modeler une oreille n'ait
pas été capable d'en faire autant pour un nez ou pour un menton. Ensuite, il est
aussi surprenant que des gens assez habiles pour réaliser en un relief de stuc la tête
(13) Par deux annotations en marge de son Journal manuscrit des 11 et 13 mai 1901, D. Mackenzie
paraît indiquer que les plumes, baptisées « draperie » lors de leur découverte, furent attribuées à la couronne
en août 1918 (« Drapery in relief ? thèse were really feathers in relief belonging to the crown worn by the figure.
Aug. 1918»).
(14) Palace, I (1921), p. 8, fig. 2a et p. 272, flg. 201 A.
(15) G. Glotz, La civilisation égéenne (1923), p. 364, fig. 57. Voir également : H. R. Hall, The Civilization
of Greece in the Bronze âge, réimpression de 1970 (première édition 1928), p. 185, flg. 240.
(16) Palace, II, 2 (1928), p. 775 sqq. LE « PRINCE AUX LIS » DE KNOSOS 35 1979]
du taureau chargeant de l'entrée Nord du palais de Knosos17, avec toutes les difficultés
techniques que cela représente, n'aient pas été à même de réaliser en relief un visage
humain. Enfin, si beaucoup de représentations humaines minoennes prouvent un
certain manque d'intérêt pour le traitement du visage, on ne peut généraliser : qui
a vu la finesse du modelé des traits des deux visages féminins n° 16516 et n° 16575
du Musée archéologique d'Héracléion, en provenance du Kofînas, retiendra que l'art
plastique minoen sait aussi fournir des traitements privilégiés du visage humain.
Si de pauvres porteurs d'offrandes d'argile ont hissé au haut du Kofînas de tels chefs-
d'œuvre, on comprend mal qu'à Knosos, au « Palais du Roi Minos », la fine fleur
des artistes crétois ne se soit pas évertuée à traiter aussi dignement le visage d'un
« Lord » que le mufle d'un taureau.
Evans décrit ensuite l'attitude du corps de son personnage (elle est trop connue
pour que nous y insistions et l'on se reportera à la figure 1) et estime que le gabarit
du torse est « d'un caractère curieusement resserré » et que, comparé au libre trait
ement des hauts-reliefs18, il « reflète un certain maniérisme. »
L'auteur poursuit sa description par des considérations anatomiques. Il s'agit,
dit-il, « d'une étude proche de la nature quoique la main, comme d'habitude, soit
malhabilement traitée et que le poignet manque de précision. » Pour la description
anatomique proprement dite, A. Evans s'appuie sur l'appréciation de Sir William
Richmond. Ce dernier nous dit que « l'avant-bras montre des muscles moins nets
que sur les exemplaires fournis par le dépôt des hauts-reliefs19, mais qu'il prouve
cependant des connaissances anatomiques, quoique moins artistiquement exprimées.
Le bras, spécialement dans le traitement du deltoïde et du pectoral au-dessus du
biceps, est non seulement exact mais admirablement vu. Les deux insertions visibles
du deltoïde sont contractées20. Le muscle trapèze est modelé d'une façon exquise21. »
Le professeur A. Thomson, professeur d'anatomie humaine à l'Université
d'Oxford, qui a aussi soigneusement examiné la pièce pour A. Evans, écrit : « Les
plus grandes masses du bras droit sont bien conçues, montrant une juste appréciation
du modelage des structures des plis antérieurs de l'aisselle et de la disposition du
deltoïde. Le groupement des muscles sur le dos de l'avant-bras est bien suggéré, quoi
que manquant de précision, surtout dans la région du poignet. »
A. Evans indique ensuite que « la taille est anormalement pincée dans la ceinture,
selon la mode habituelle minoenne, mais la cuisse musculeuse et la jambe sont finement
rendues22. »
(17) A. J. Evans, « Knossos, Summary Report of the Excavations in 1900 », BSA, 6 (1899-1900), p. 52
et flg. 10.
(18) A. J. Evans, BSA, 7 (1900-1901), chapitre 28 : Area of the spiral fresco and high reliefs, p. 87.
(19) A. J. loc. cit., p. 88 et fig. 29 (high relief in painted gesso-duro : arm holding pointed vase).
Dans Palace III (1930), p. 504, flg. 147 et 350 A, A. Evans a changé d'opinion : le vase pointu accolé à l'avant-
bras est devenu une corne de taureau.
(20) II s'agit des faisceaux antérieur et moyen de ce muscle, seuls visibles sur une vue de face du thorax.
(21) Nous ne comprenons pas. A notre connaissance, trapezius (mot utilisé par Sir William Richmond)
se traduit en français par trapèze. Or ce muscle est un muscle du dos qui ne saurait apparaître sur un torse vu
de face. W. Richmond est un critique d'art « particularly distinguished for his technical knowledge, and whose
works cover the domain both of painting and sculpture », Palace, III, p. 497, n. 1).
(22) JPalace, II, fig. 511 et 510. 36 JEAN COULOMB [BCH 103
Fig. 2.
Fig. 3. LE « PRINCE AUX LIS » DE KNOSOS 37 1979]
L'auteur termine sa description en écrivant que le bras gauche est probablement
dirigé vers le bas (probably down-ward action of arm) : « Des faibles indications
musculaires fournies par la petite partie conservée du bras gauche, celui-ci semble
avoir été engagé dans une action vers le bas. Lorsque cette conclusion est mise en
rapport avec le caractère sacré du personnage que nous avons devant nous, ainsi
que le montre la couronne emplumée qu'il porte, on peut conclure que cette main
gauche, comme l'indique la restauration de la planche XIV, tient une sorte de corde
ou de courroie au moyen de laquelle, selon le schéma bien connu, il était figuré
conduisant un animal sacré. Il s'agissait sans doute d'un. griffon, comme on peut
le voir sur des intailles minoennes ou mycéniennes où l'animal est tenu en laisse
par des divinités ou des prêtres. — Was the Priest-king leading a sacred Grifïin ?
Une bonne illustration de cette image est fournie par une gemme de la tombe de
Vaphio83, où Ton voit un prêtre en robe longue tenir en laisse un griffon par une corde
attachée au cou du monstre. »
III
Telle est l'argumentation de Sir Arthur Evans.
La reconstitution qu'on peut voir au Musée d'Héracléion est superbe, mais,
pour nous, entièrement inexacte. Notre démonstration repose entièrement sur l'obser
vation anatomique du torse. La figure 2 représente ce torse, tel qu'il apparut pour
la première fois aux lecteurs du BSA 1900-1 901 24.
Le moulage dont la photographie est publiée dans Palace of Minos25 est enjolivé
par le dessin de la mèche de cheveux descendant sur le thorax, par l'apport d'un motif
supplémentaire au collier à gauche, par le dessin du bracelet, par la restauration de
la limite du thorax à droite, entre l'aisselle et l'avant-bras droit et par celle de la
partie inférieure de l'avant-bras droit. Mais l'éclairage des deux versions est le même
et met en relief les masses musculaires; il met en valeur d'excellente façon les deux
muscles pectoraux de l'individu.
Que voyons-nous ? C'est ici qu'est le nœud du problème.
1) Nous voyons le pectoral droit, contracté, avec son insertion humérale (c'est-à-
dire au niveau du bras droit) à un niveau à peine supérieur à celui de la masse du
muscle sur la poitrine. Ceci est anatomiquement exact, étant donné la position du bras.
La figure 3 est une planche anatomique montrant la structure du muscle avec son
insertion humérale : celle-ci est plus haute que sur le torse minoen, car le bras est plus
écarté du corps.
Les artistes minoens des grands centres culturels de la Crète connaissaient parfa
itement l'anatomie du corps humain. Nous avons montré26 que le joueur de sistre
(23) Palace, II, p. 785, fig. 512.
(24) La photographie est reproduite ici avec l'aimable autorisation du Managing Committee of the
British School at Athens.
(25) Palace, II, fig. 508. On en trouve une fidèle reproduction dans : S. Hood, The Minoans (1971),
fig. 32.
(26) J. Coulomb, « A propos de l'art plastique minoen ; données anatomiques et iconométriques », RA,
1978, p. 205-210.

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