Le souverain d'Égypte, juge de l'usage de l'eau - article ; n°1 ; vol.3, pg 69-80

De
Travaux de la Maison de l'Orient - Année 1982 - Volume 3 - Numéro 1 - Pages 69-80
12 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1982
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Danielle Bonneau
Le souverain d'Égypte, juge de l'usage de l'eau
In: L'Homme et l'eau en Méditerranée et au Proche Orient. II. Aménagements hydrauliques, État et législation.
Séminaire de recherche 1980-1981. Lyon : Maison de l'Orient et de la Méditerranée Jean Pouilloux, 1982. pp. 69-
80. (Travaux de la Maison de l'Orient)
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Bonneau Danielle. Le souverain d'Égypte, juge de l'usage de l'eau. In: L'Homme et l'eau en Méditerranée et au Proche Orient.
II. Aménagements hydrauliques, État et législation. Séminaire de recherche 1980-1981. Lyon : Maison de l'Orient et de la
Méditerranée Jean Pouilloux, 1982. pp. 69-80. (Travaux de la Maison de l'Orient)
http://www.persee.fr/web/ouvrages/home/prescript/article/mom_0766-0510_1982_sem_3_1_2019SOUVERAIN D'EGYPTE, JUGE DE L'USAGE DE L'EAU LE
Danielle BONNEAU
Dans la vallée du Nil, le droit de l'eau, quand on l'étudié à partir de la docu
mentation actuellement connue pour les époques grecque, romaine et byzantine,
est très particulier, géographiquement et historiquement parlant, et on ne peut
l'aborder avec une attitude d'esprit seulement rationnelle.
Pour l'historien, deux points de vue y sont possibles : l'un, rationnel, s'inté
resse à la puissance de l'homme sur la crue annuelle du Nil, tel l'homme d'Etat qui
organise l'irrigation, légifère sur tout ce qui concerne l'eau, juge les contrevenants,
etc. ; l'autre, irrationnel, consiste à comprendre qu'en Egypte, l'homme croit à la
puissance des dieux sur l'eau ; ce n'est pas seulement une foi en l'effet magique de
tel ou tel acte considéré comme apportant automatiquement son résultat, à savoir
de faire venir un bon volume d'eau du fleuve à une bonne date, mais c'est aussi
l'aspect irrationnel de la responsabilité du Pharaon : celui-ci est responsable à l'
égard des dieux, maîtres de l'eau, puisque c'est lui qui leur offre les honneurs et
hommages qu'ils souhaitent ; il est également responsable envers les hommes, puis
que c'est par son intermédiaire que sont obtenus l'agrément des dieux et la venue
de l'inondation. Cet enchevêtrement du rationnel avec l'irrationnel ou encore de
l'économique et du politique avec le mythique —on le sait mieux maintenant par
les recoupements possibles entre les récits mythiques et la préhistoire de la val
lée du Nil (1)— est lui-même préhistorique.
Il se prolonge à l'époque sur laquelle les documents papyrologiques nous ren
seignent. Qu'on me permette ici de renvoyer à deux articles dont l'un envisage
l'aspect sous lequel le Souverain d'Egypte est maître de l'eau par l'effet d'une loi
divine (2), et l'autre souligne la continuité de cette conception théocratique expri-
* s Les sigles des papyrus sont empruntés, à l'exception de ceux des recueils plus récents, à O. Montevec-
chi, La Papirologia, 1973, 407-436.
1. Le mythe d' Osiris, roi organisateur de l'agriculture, pourrait être illustré par les travaux des préhisto
riens nous renseignant sur la «jeunesse relative de la culture en Afrique» (voir dans M. Williams-H.
Faure, The Sahara and the Nile, 1980, p. 503-526 ; surtout p. 504 et 522 parag. 2).
2. - «Loi et coutume en matière d'irrigation, un exemple, le drymos (marais du Fayoum) », JESHO 25
(1982), sous presse. D. BONNEAU 70
mée par les représentations du dieu égyptien de l'inondation Hâpy sur les monu
ments de type égyptien, construits et financés par les rois et empereurs jusqu'au
Ilème siècle de notre ère (3). Cette notion de la puissance du Pharaon, puis du
Roi, puis de l'Empereur sur la crue, a duré jusqu'au IVème siècle, et c'est avec
l'étatisation du christianisme que, en Egypte, l'inondation annuelle est devenue le
fait de Dieu seul, tant pour les chrétiens (4) que pour les musulmans (5).
Dans la suite de notre exposé, il ne sera question que du point de vue ration
nel, dégagé des mentalités religieuses autant qu'il est possible, pour demander aux
documents papyrologiques de nous renseigner sur l'autorité du Souverain sur
l'eau, et rassembler ce que nous pouvons savoir sur la propriété de l'eau en Egypte,
la législation qui en règle la distribution et ce que nous apprennent les litiges rela
tifs à l'usage de l'eau.
Détermination de la propriété de l'eau.
La connaissance du droit de l'eau dans l'antiquité a progressé plus vite pour
la Mésopotamie que pour l'Egypte dans les dernières années (6) ·, mais elle a stagné
pour le droit de l'eau dans le monde romain (7).
Tout ce qui est sol, terre, eau, désert, sous-sol, en Egypte, appartient au Sou
verain. Nous en avons de multiples preuves à travers la documentation papyro-
logique pour l'exploitation des marais, pour les droits de pêche, pour l'utilisation
des carrières, etc. qui, appartenant au Souverain, sont concédés par lui. Or, cette
notion est un héritage du passé pharaonique comme le montrent divers textes de
donation. Retenons-en un datant des environs de 725 avant notre ère, où il s'agit
d'une donation à la déesse Neith de terrains prélevés «au bord du rivage consistant
en terres abandonnées par la crue» (8). Citons également un texte hiéroglyphique
d'époque ptolémaïque où le Souverain, alors un roi grec, Ptolémée V Epiphane,
dit au dieu Chnoum : «Je t'offre (des parts de terrains) en champs et déserts, en
fleuve et en tout lieu» (9). Les documents démotiques d'époque ptolémaïque
appellent le Nil mw Pr-C a , «l'eau du Pharaon» (10).
L'eau en Egypte appartient au Souverain, tant celle qui est recueillie dans les
citernes {hydreumata), celle qui jaillit des puits artésiens dans les oasis, encore visi
bles pour ceux d'époque romaine (11), celle de la nappe phréatique, que celle de
la crue annuelle. On peut noter comme témoignages indirects de ce lien entre le
3. «La divinité du Nil sous le Principat», dans Aufstieg und Niedergang der römischen Welt, tome 18,
sous presse.
4. Voir P. Turner 10, hymne grec du Ve s. récemment édité (1981), qui chante les louanges conjointes du
Christ et du Nil.
5. Voir SB 6458, 6-7 (19 mai 710) : la crue du Nil se produit «suivant l'ordre de Dieu». Cf. encore D.
Bonneau, La crue du Nu, p. 442.
6. Voir en particulier R. Van Laere, «Le droit hydraulique selon la législation néobabylonienne», Orien-
talia Lovaniensis Periodica 8 (1977), p. 63-74.
7. La thèse de Pierre Braun, L'acquisition de l'eau en droit romain, Paris, 1959, n'a pas étét publiée. Auss
i R. Van Laere ne peut-il que s'en référer (o.e. n. 6 ci-dessus) au manuel d'Orliac et de Malafosse, His
toire de droit privé. Les Biens, 1961, p. 101 sq.
8. Stèle Athènes, hiératique. Voir D. Meeks, «Stèles de donations», dans State and Temple Economy II
1979, p. 672 (24.1.8).
9. P. Barguet, La stèle de la Famine à Sébel, 1953, p. 29 ; en 187 av. n. è.
10. P. Adler dém. 7,13; 14 janvier 103 av. n. è. P. Adler dém. 16, 22-23 ; 20 août 95 av. n. è.
11. Ces puits artésiens, désormais taris, sont encore visibles, comme j'ai pu m'en rendre compte dans l'oa
sis de Khargeh, le 18 février 1979, en allant voir les fouilles françaises de Douch. •
SOUVERAIN DE L'EGYPTE 7 1 LE
pouvoir et le fleuve un papyrus qui contient des prédictions sur les événements du
règne des empereurs romains du Illème siècle de notre ère, parmi lesquelles se
trouvent les prévisions chiffrées des hauteurs de la crue (12).
De cette appartenance de l'eau au Roi d'Egypte, découlent deux conséquenc
es du point de vue juridique : l'une est que l'eau n'est pas, même sous la dominat
ion romaine de la vallée du Nil, ce qu'on appelle en droit romain res nullius (13) ;
d'autre part, l'eau n'est jamais appropriée en Egypte, et il n'y a pas dans ce pays
d'eau vénale (14) : ce qui y est rémunéré, ce sont les transports d'eau dont nous
avons de multiples témoignages en démotique (15) et en grec. L'eau n'est pas con
cédée. De plus l'eau est pour ainsi dire attachée juridiquement à la terre dont la
propriété eminente est au roi ; il n'y a pas de cession de l'eau séparée de la terre ;
toute terre cédée a droit à sa «part d'eau y afférente», ύδατα επιβάλλοντα (16). Il
découle encore de cette situation qu'il n'y a pas vol d'eau (17), mais il peut y
avoir détournement. Le lien entre l'usage de l'eau et le produit du sol est si étroit
que le roi est lésé dans ses revenus par la fraude en matière d'eau ; le détournement
de l'eau n'est pas un vol, mais une forme de fraude. On peut résumer le cycle
agricole de la vallée du Nil par la formule : «tant d'eau, tant de blé» (18), d'où qui
prend l'eau, prend le blé. Le Souverain d'Egypte est maître de l'eau ; il est re
sponsable (19) du bon usage de l'eau, comme chef suprême de l'administration du
pays ; il y a un lien étroit entre la notion de puissance royale et celle de bien
commun, et, à l'époque qu'éclaire la documentation papyrologique, les textes
nous offrent le rappel, à propos de l'irrigation, que l'intérêt collectif doit susciter
la participation de chacun au bien du pays. D'un côté l'effort du peuple, de l'autre
la responsabilité du Roi déléguée aux fonctionnaires, voilà les éléments de ce que
j'ai appelé le «dialogue» (20) entre le Souverain et le paysan.
Voici deux textes pour illustrer ce qui vient d'être dit ; l'un est connu depuis
longtemps, il émane du dioecète en 278 de notre ère et concerne les travaux du
réseau hydraulique qu'il faut exécuter «en ayant présent à l'esprit l'intérêt public
12. P. Oxy. 2554 i 17-18; iii 12-13.
13. Il y aurait une petite étude à faire sur l'interprétation stoïcienne des problèmes du Nil au 1er s. de n.è.
D'une part l'eau du Nil est-elle pour les stoïciens res communis ? et sous ce jour il faudrait examiner
l'explication stoïcienne de l'origine de la crue (D. Bonneau, «L'origine égyptienne de l'explication
stoïcienne de la crue du Nil», Actes du Vile Congrès de l'Association Guillaume Budé, 1964, p. 260-
262). D'autre part, l'interprétation politique stoïcienne du pouvoir politique romain en Egypte au 1er
siècle (voir par ex. G. Chalon, L'édit de Tibenus Julius Alexander, 1964, p. 97-99) et ses relations avec
le voyage de Sénèque en Egypte où son oncle était préfet d'Egypte, et avec le ton des documents admin
istratifs de l'époque en relation avec la crue.
14. Voir D. 34, 1, 14, 3 (cité par P. Braun, o.e. ci-dessus, n.7) sur l'eau vénale... forte in Aegypte. L'adver
be forte, «peut-être», «par hasard», demanderait à être explicité, mais il exclut que l'eau soit vendue
en Egypte, autrement qu'à titre exceptionnel.
15. Voir par ex. E. Bresciani, «Ostraka demotici da Ossirinco», dans Egitto e vicino Oriente 3 (1980) p.
147-160, No 1,2,7,8.
16. „, Par ex. P. Tebt. 24-, en 117 av. n. è. Sur la servitude de l'eau dans la vallée du Nil, D. Bonneau, «Servi-
tus aquae hauriendae», dans Scntti in onore di A. Guarino, Naples, sous presse.
17. Cette opinion rejoint celle de P. Naster, «Les articles du code Babylonien traitant de l'irrigation (CH
53-56)», Le Muse on 68 (1955) p. 137-144, pour la Mésopotamie.
18. Cf. D. Bonneau, «La haute administration des eaux en Egypte», Proceedings of the XVI Congress of
Papyrology, Chicago 1981, p. 323.
19. ' Sur le rôle religieux du pharaon dans la venue de la crue, G. Posener, La divinité du Pharaon, 1960, p.
61.
20. D. Bonneau, Le Fisc et le Nil, 1971, p. 209-213. D. BONNEAU 72
pour tous et privé pour chacun» (21), et l'autre, récemment édité, vient aussi sans
doute de la même source administrative, le dioecète, au Illème siècle de notre
ère : «L'irrigation efficace apporte la plus grande partie, sinon tout, dans l'abon
dance des récoltes» (22). Ces propos sont tenus aux lieu et place du Souverain par
le dioecète et s'adressent aux fonctionnaires qui président à l'exécution et au con
trôle des travaux d'entretien aux digues. Le fonctionnaire, dans le domaine de l'i
rrigation tout particulièrement, participe de la puissance du roi auquel il a juré obé
issance ; il a prêté serment de défendre les intérêts du roi «par écrit, au nom des
rois» (23). C'est à ce titre qu'il est juge de l'usage de l'eau par délégation, comme
nous le verrons plus loin.
La grande masse des documents papyrologiques sur l'irrigation concerne la
matérialité des travaux préparant la bonne utilisation de l'eau de la crue ; nous lai
sserons de côté cette part de l'autorité du roi d'Egypte pour examiner seulement ce
qui n'a pas été étudié, à savoir l'aspect législatif de l'usage de l'eau, dans les sour
ces dont nous disposons.
Pour les juristes, toute parole du Souverain, roi ou empereur, peut être «loi».
Les historiens de la période hellénistique connaissent bien la théorie de la royauté
grecque où le roi est la «loi incarnée», νόμος έμψυχος (24), depuis l'élève d'Aris-
tote que fut Alexandre le Grand, jusqu'à l'empereur romain Auguste qui fut
reconnu en Egypte comme «dieu»; #eoç, dans l'année même où il la conquit (25).
Mais quels documents avons-nous qui illustrent ces notions ? et dans quel
sens allait la législation ?
Les Grecs, avant la conquête d'Alexandre, ne semblent pas avoir été intéres
sés par le rôle du pharaon comme maître de l'irrigation. Au milieu du Vème siècle
avant notre ère, Hérodote (26), parlant vers 440 des premiers aménagements vou
lus par le pharaon pour l'usage de l'eau, ne signale que ceux qui eurent pour but
de fournir de l'eau potable aux agglomérations éloignées du fleuve, sous Sésostris
(I) (27). Dans la documentation postérieure, nous trouvons peu de papyrus qui
évoquent le besoin d'eau potable, πότψον ύδωρ (28) ou eiç meïp (29).
Pour l'utilisation future de l'eau dans un but agricole, les papyrus montrent
la sollicitude royale exprimée par une forme de loi, le prostagma de Ptolomée II
Philadelphe concernant les matériaux à fournir pour la consolidation des digues
(30). A l'époque romaine, c'est le kyriakos logos, «compte du Seigneur», c'est-à-
dire de l'empereur, qui en règle les détails administratifs (31), à l'intérieur de
21. P. Oxy. 1409 : πρό[ς rù δ]τ?[μοσιρ. π] νάσιν και ιδία έκάστψ συμφέρον.
22. P. Yale inv. 447, Chr. Eg. 98 (1974) p. 338-341 (G. Parassoglou).
23. P. Pans 63 (UPZ 110); en 164 av. n. è.
24. Voir Ο. Préaux, Le monde hellénistique, 1978, p. 271.
25. P. Oxy. 1453, 11.
26. II 108.
27. Voir sur le mauvais été sanitaire de l'Egypte sous Sésostris I, Vandier et Drioton, L'Egypte 2, 1946, p.
248; Barbara Bell, «The First Dark Age in Egypt», dans The Dark Ages in Ancient History, 1971, p. 1-
26.
28. CPH 96, 1 3 ; IHe s. P. Wise. 32, 19 ; en 305.
29. P. Fouad 29, 5 ; en 224.
30. C. Ord. Ptol. 53, 198-199; en 121-118 av.n.è.
31. P. Oxy. 2847. Voir D. Bonneau, «Recherches sur le kyriakos logos» (commentaire d'un fragment de
glossaire administratif, P. Oxy. 2847), /JP 19, sous presse depuis 1974. .
LE SOUVERAIN DE L'EGYPTE 7 3
Vidios logos (32). Quant aux textes réglant la distribution de l'eau ou plus larg
ement l'usage de l'eau, le hasard de la survivance des documents fait que nous n'a
vons aucune ordonnance royale ou impériale directement exprimée. Mais les règles
existaient, et l'on peut se fonder sur l'emploi des mots nomos, «loi», et ethos,
«coutume», pour essayer de dégager les aspects de cette législation de l'eau.
Législation de, l'eau.
Un jour ou l'autre, un papyrus peut révéler une ou des lois concernant l'usa
ge de l'eau pour l'agriculture, et nous en faire connaître explicitement l'origine
égyptienne, comme ce fut le cas récemment pour la législation urbanistique. On
était tenté de penser que la réglementation des eaux dans les agglomérations
égyptiennes ne pouvait être que copiée sur celle des Grecs, jusqu'à ce que la tr
aduction grecque d'un code démotique parvienne à nous, prouvant l'existence de
règles d'urbanisme antérieures à la conquête grecque, qui interdisaient la nuisance
par écoulement d'eau (33). Jusqu'à présent, dans l'ignorance où nous sommes de
textes réglementant l'usage que chacun peut faire de l'eau dans son champ, c'est
par recoupements que nous pouvons connaître et le principe et la pratique de la
souveraineté directe du roi sur l'eau. L'accès à l'eau, une fois mise à la disposition
du cultivateur par la volonté de l'État, était libre, sous réserve des règles de temps
de distribution, et gratuite. Les travaux d'aménagements du réseau d'irrigation
étaient à la charge du Souverain, financièrement (34), tant pour le «grand fleuve»,
le Nil, μέγας ποταμός, que pour chaque branche du Nil désignée comme «fleuve»,
ποταμός, c'est-à-dire, outre les bras du Nil dans le Delta dont nous savons encore
peu de chose (35), le Bahr Youssouf et ses deux branches qui enserrent le nome
Arsinoïste, ainsi que le genre de canal appelé diôryx et l'amenée d'eau hydra-
gôgos. Cet ensemble était soumis aux impératifs commandés, au nom du Souver
ain, par les hauts fonctionnaires : l'économe et au-dessus de lui le dioecète à
l'époque ptolémaïque ; le dioecète et le bureau de Vidios logos à l'époque romain
e. La situation administrative devient plus complexe à partir de Dioclétien, du
point de vue qui nous occupe ici.
Telle paraît, schématisée, la hiérarchie des voies d'eau et la hiérarchie admin
istrative qui en est responsable. C'est au point de rencontre de ces deux hiérar
chies, l'une matérielle et l'autre administrative au service d'une politique, que se
situe l'intervention essentielle de la loi.
L'innondation annuelle permet un rendement optimum à condition d'être
utilisée à partir d'une heureuse coïncidence de volume et de date. Aussi était-ce
à ce moment-là qu'une réglementation rigoureuse devait décider de la date d'ou-
32. Cet aspect de l'administration, éclairé par des papyrus récemment publiés, n'apparaît pas dans P. Swar-
ney, The Idios Logos, 1970.
33. P. Oxy. 3285, 32-37 : «Si quelqu'un élève une plainte contre un autre en déclarant que la gouttière de
la maison de son adversaire éclabousse sa propre maison avec l'eau qui en coule, dans de tels cas, les
juges font une expérience en versant de l'eau dans la gouttière. Si elle éclabousse la maison du plai
gnant, ils coupent des sections de la gouttière jusqu'à ce qu'elle n'éclabousse plus».
34. Par ex. l'aménagement d'une des dôréai d'Apollonios le dioecète, celle de Philadelphie, P. Laie 1 (P. L.
Bat. 20, supplément A, p. 253-265); novembre-décembre 259 av. n. è.
35. Sur la branche orientale, voir le beau travail de M. Bietak, Tell el Dab'a II, 1975, particulièrement p.
7 1-74 ; 99- 1 1 2 ; 140-148 et les cartes correspondantes. 74 D. BONNEAU
verture des digues et des vannes (36). Soulignons que la puissance du Souverain
était essentiellement dépendante des possibilités techniques, et non pas l'inverse.
Cette décision d'ouverture se dit en grec aphesis, αφβσις, mot de sens à la
fois concret et abstrait, désignant aussi bien l'opération matérielle que l'acte admin
istratif (37). Au Illème siècle avant notre ère, plusieurs papyrus donnent des
précisions sur cette ouverture, ce «lâcher des eaux», tant techniques qu'administ
ratives : largeur d'écartement des portes à entr Ouvrir, présence du stratège lors
de cette opération, etc.. A partir de cette aphésis,. pour laquelle nous sommes
bien renseignés surtout pour le Fayoum, mais pas exclusivement, se produisaient
diverses ouvertures en chaîne (38). Un papyrus de ce même Illème siècle (39)
montre que la hausse favorable à cette opération était en Moyenne Egypte de 12
coudées mesurées au nilomètre de Memphis, selon l'estimation de l'économe et de
l'ingénieur en chef. Ce qui était apparemment d'après ce papyrus une appréciation
technique, mais sans doute déjà officielle (40), est l'objet d'une disposition impér
iale formulée le 22 septembre 409 par Honorius et Théodose (II) à l'intention du
préfet du prétoire (41) : «Dorénavant celui qui, en Egypte, aura détourné quelque
eau courante de son utilisation propre et ancienne avant que le Nil ait atteint 12
coudées, sera brûlé à l'endroit même où il aura porté atteinte au respect du passé
et presque à la sécurité de l'empire lui-même». Retenons, à défaut de pouvoir
expliquer longuement cette loi, la référence au passé et l'importance de l'acte,
considéré comme un crime de lèse-majesté ; ce dernier point apparaît comme la
conséquence logique de ce qui a été exposé plus haut sur la nature de la propriété
de l'eau en Egypte. Notons aussi que cette disposition de 409 demeure dans le
Code Justinien du Vlème siècle ; la souveraineté du maître de l'Egypte sur l'eau
d'inondation du Nil n'a pas changé au cours des siècles. Ni la gravité de la sanc
tion.
Mais entre la disposition impériale du Code Théodosien et le papyrus du
Illème siècle avant notre ère qui mentionnait déjà la hauteur réglementaire de 12
coudées pour permettre l'usage de l'eau, nous n'avons à l'heure actuelle aucune loi
écrite touchant à la distribution de l'eau en Egypte. Les textes juridiques les plus
anciens connus de nous ne traitent pas de l'usage de l'eau : le texte de Gaïus du
Ilème siècle de notre ère (42) concerne la propriété des îles déformées et refor
mées dans un fleuve-, un passage d'Ulpien (43), mort en 223 (44), interdit l'arr
achage des arbres plantés sur les digues sous peine de mort.
36. En cas d'abondance des eaux, la liberté devient totale. Par ex. P. Ryl. 81; 11 juillet 107 de n. è.
37. Voir cette précision dans J. Berlandini-Keller, Rev. Eg. 31 (1979) p. 14 η. 64.
38. Pour les ouvertures en chaîne, il n'y avait pas besoin, à mon avis, de faire une demande par écrit, com
me semble le croire l'éd. de P. Oxy. 3167. Des documents tels que P. Wise. 31 et P. Oxy. 3167 sont
motivés par des circonstances exceptionnelles.
39. PS/488, 17;en257av.n.è.
40. Voir D. Bonneau (o.e. ci-dessus n. 20) p. 64.
41. C. Th. 9, 32, 1 ; C.J. 9, 38, 1. Théodose II a régné de 408 à 450.
42. Institutes II 71.
43. Voir D. Bonneau, «Ulpien et l'irrigation en Egypte», RHD 1969, p. 5-28.
44. Voir J. Modrzejewski - T. Zawadski, «La date de la mort d'Ulpien», RHD 1967, p. 565-611. LE SOUVERAIN DE L'EGYPTE 75
Mais les papyrus offrent l'indication de l'existence de règlements à propos de
la distribution de l'eau, suggérée par l'emploi des mots nomos, et la preuve d'un
droit coutumier, par le mot ethos (45). Nomos ne se trouve pas directement appli
qué à un règlement ayant rapport avec l'eau (46). L'étude attentive de la paléo
graphie d'un document officiel du Illème siècle de notre ère (47) paraît prouver
que les règlements coutumiers évoqués ne sont alors pas encore passés au rang de
loi ; en effet, l'allusion à la coutume concernant l'ordre de ramassage du blé desti
né à l'impôt en liaison avec les progrès de la crue y a été exprimée d'abord par une
forme du verbe nomothêtein, «établir une loi», puis après correction du scribe,
par une forme de nomizein, «avoir l'habitude de». Mais au IVème siècle, certains
règlements concernant le réseau hydraulique ont le nom de «loi divine», c'est-à-
dire à cette époque, «loi impériale», #eîoç ΐ>όμος. En l'occurence, il s'agit d'une
loi qui interdit la construction d'un certain genre de digues, la digue transversale,
emblèma
emblèma, destinée à la réservation d'un volume d'eau calculé en fonction d'un
certain nombre d'aroures à irriguer (48).
Il y a lieu de remarquer que c'est au IVème siècle de notre ère également que
les lois concernant l'eau apparaissent plus nombreuses dans les codes et à partir de
330 pour la distribution d'eau urbaine (49). Dans la loi de 409 dont nous avons
parlé plus haut, la référence au passé renvoie aux nombreux règlements évoqués
dans les papyrus par ethos, qui sont dits exister «depuis le commencement», è%
αρχής. Le premier témoignage papyrologique de ce genre que nous ayons, date de
la fin du Illème siècle avant notre ère (50). Ce papyrus contient les instructions
du dioecète à un subordonné, l'économe, sur la surveillance que celui-ci devra
exercer dans le domaine administratif ; le but de ces instructions, est-il dit expres
sément, est le revenu royal, et, à la fin de ce long document de 280 lignes, se
trouvent les conseils de conduite que devra suivre l'économe pour «être pris pour
digne d'avancement». Un passage, très technique, intéresse la surveillance du
réseau d'irrigation (1. 29^4-0) et contient une allusion à la coutume dans une
phrase concernant les conduits d'amenée d'eau, diôryx et hydragôgos, «par
lesquels les cultivateurs ont coutume d'amener l'eau» {eidj$aaiv, verbe ë#w).
D'autres papyrus postérieurs doivent être rapprochés de celui-là. Dans une plainte
du Ilème siècle avant notre ère (51), le plaignant, cultivateur de terre royale,
allègue le droit coutumier, remontant à fort loin, d'irriguer sa terre à partir d'un
45. * Sur 'έΰος , voir H.D. Schmitz, To ethos... in den Papyri, 1970, p. 5-9 et passim.
46.. r II faut laisser de côté P. Gurob 1, 12, abîmé, où eni πόταμου νόμος concerne probablement une loi
sacrée; Hle s. av. n. è.
47. P. Oxy. 2341, 9 et 15. Voir D. Bonneau, «Le préfet d'Egypte et le Nil», dans Etudes offertes à Jean
- Macqueron, 1970, p. 141-151 (p. 147-148).
48. P. Sakaon 45, 9; 45a, 7 et 11; 7 décembre 334. La restitution τυρα]ννια (1. 7) retenue par l'éd. sup
pose que la désobéissance à cet interdit est considéré comme un «acte de tyrannie»; cela peut se
soutenir à la lumière de la conception de l'autorité impériale à cène époque, autorité légitime que seul
un tyran peut vouloir renverser ; cette ligne de pensée est la même qui, trois quarts de siècle plus tard,
considérera expressément comme crime de lèse-majesté, la désobéissance à l'égard du règlement de
l'usage de l'eau en Egypte examiné ci-dessus (C. Th. 9, 32, 1).
49. Voir dans ce même volume, J. Rougé, «Législation justinienne de l'eau».
50. P. Tebt. 703, 33.
51. P. Tebt. 50, 4 et 25; en 112/111 : èv των 'έμπροσοςν χρόνων έΰισμοϋ όντος 76 D. BONNEAU
hydragôgos ; du Ilème siècle de notre ère, deux papyrus évoquent, l'un l'arrosage
coutumier (52), l'autre la quantité d'eaux coutumière fournie chaque année à une
roselière (53). Ce droit coutumier continuera à être pratiqué à l'époque byzantine
au niveau des locations de terre sous forme d'un droit attaché à la surface de la
terre, comme précédemment, mais plus souvent exprimé; ce sera le droit de
prendre l'eau aux saqiehs, ce qui donne naissance aux servitudes.
Ce droit de l'usage de l'eau fondé sur la tradition en Egypte est de même
nature pour toute l'Afrique du nord et l'on peut rapprocher de nos papyrus deux
sortes de règlements. D'abord les assertions du jurisconsulte romain Pomponius
qui vécut sous Hadrien (116-138) : au livre 32 à Sabinus il affirme que le règl
ement de la distribution d'eau à des heures déterminées ne peut être changé ; que
l'horaire de jour ou de nuit est fixé et ne peut être modifié (54); et au livre 34
adressé à ce même Sabinus, il dit : «une amenée d'eau dont l'origine se perd dans
la nuit des temps, tient lieu de droit établi» (55). L'autre sorte de règlement est la
table de Lamasba, inscrite sur la pierre (56); datant du Illème siècle (probable
ment entre juin 218 et mai 222) (57), il contient le mot «coutume» (solitae sunt)
et donne avec la plus grande précision les horaires pour la distribution de l'eau
(58) dans une ville romaine d'Algérie non loin de Timgad. Nous n'avons pour
l'Egypte, aucun document de ce genre.
Ainsi l'usage de l'eau dans la vallée du Nil apparaît-il comme régi par le droit
coutumier (59), puis par le droit romain formulé et enregistré dans les codes. Les
litiges en matière de distribution d'eau sont également une bonne source pour l'
étude de l'autorité du Souverain d'Egypte en ce domaine.
Les litiges.
Nous disposons d'une bonne quinzaine de papyrus se rattachant à des litiges
en matière d'usage agricole de l'eau. Leur rapprochement montre que la saison,
dans l'année, des procès de ce genre est nettement celle qui va de la période des
hautes eaux à la fin des semailles; en effet, sur 16 documents datables, 15 se
situent entre le début d'août et le début de décembre (60).
52. P. Oslo 136, 9; en 141/142 : èÇ Uovc ποταμών, l
53. P. Wise. 31, 3, 12; correspondance officielle d'un dossier s'étendant du 1er octobre 147 au 12 mai
149.
54. D. 43, 20, 2 : si diurnarum out noctumarum bor arum aquae ductus habeas, non possum alia ducere
quant qua jus habeam ducendi.
55. D. 43, 20, 3, 4 : ductus aquae, cujus origo memoriam excessit, jure constitui loco habetur.
56. CIL VIII Suppl. 18587 ; trad. P. Braun (ο. c. ci-dessus n. 7), p. 282-292.
57. Selon P. Braun (ο. c. ci-dessus n. 7), l'inscription peut dater de Sévère-Alexandre (mars 222-mars 235).
58. Cette inscription est considérée comme règlement d'irrigation (voir F.G. de Pachtère, «Le règlement
d'irrigation de Lamasba», Mémoires d'Archéologie et d'Histoire de l'École Française de Rome 28
(1908) p. 373-405.
59. Sur le facteur coutumier dans l'évolution juridique de l'Egypte grecque et romaine, voir J. Modrzejew-
ski, compte-rendu de H.D. Schmitz (o.e. ci-dessus n. 45), RDH 1971, p. 505.
60. Ce sont : 2 août (P. Lond. 1967); 20 août ou 17 août (P. Tebt. 799); 23 ou 24 septembre (W. Cbrest.
11, 10); 28 septembre (P. Wise. 31, 7); nuit du 30 septembre au 1er octobre (PSI 168); entre le 28
septembre et le 27 octobre (PSI Omaggio 10); automne (semailles) (P. Tebt. 61 b, 365); 6-7 novembre
(P. Tebt. 54); 8 novembre (P. Tebt. 49); 12 novembre (P. Ryl. 13 3); entre le 24 octobre et le 22 no
vembre (P. Pétrie II 18, 1) 27 novembre (P. Mû. Vegl. II 74); après le 30 novembre (P. Wüc. 34; 35,
20); 7 décembre (P. Sakaon 45). LE SOUVERAIN DE L'EGYPTE 77
Le sujet du litige est soit un excès d'eau, soit une insuffisance d'eau. Il fau
drait, pour être complet, rattacher à cette dernière circonstance tous les litiges au
sujet des actions qui empêchent l'usage de l'eau. Cette étude nous entraînerait
trop loin et les conclusions qu'on en tire sont les mêmes sur le point qui nous
occupe ici. Naturellement, les irrégularités dans la distribution de l'eau ne sont ja
mais dans les litiges dont les papyrus nous conservent le témoignage, imputables à
une défaillance du Nil, ni à une décision du Souverain, l'une et l'autre appartenant
au domaine du sacré. Elles sont donc dues à une faute humaine ou à un accident
dont l'origine peut être imputée à un responsable.
De ces procès, les papyrus nous fournissent des données éparpillées, ne nous
donnant jamais à la fois toutes les pièces d'un même dossier. Du mécanisme de ces
procès, nous retiendrons deux points : l'autorité judiciaire concernée et les sanc
tions prévues. Nous commencerons par les cas de déversements d'eau inopinés et
défavorables; ils sont désignés par une terminologie particulière : kataklysmos,
κατακλυσμός. A l'époque ptolémaïque, un tel déversement donne lieu à une
plainte adressée au roi (61). Dans un autre cas, la plainte concerne une rupture de
digue (lysis) qui entraînera un déversement d'eau inopportun ; elle est adressée à
un très haut fonctionnaire de rôle mal connu, qui réside à Alexandrie, Vhy-
pomnèmatographe ; les déprédations très importantes puisque 24 ruptures de
digues ont eu lieu non loin de Louqsor, sont dues à une véritable guerre, où les
attaquants ont 1050 fantassins et 40 cavaliers (62). Dans ce cas, les atteintes à la
distribution de l'eau se trouvent dans un contexte général de troubles graves de
l'ordre public. Plusieurs autres plaintes dans lesquelles se trouvent impliqués des
méfaits compromettant la distribution de l'eau, sont adressées à un hipparque ;
c'est très probablement parce qu'un élément de l'armée est mêlé à l'affaire (63).
Lorsque la plainte va du comogrammate au stratège du nome au sujet de la
déprédation d'une digue, c'est encore l'ordre public et au-delà, la bonne marche
de l'économie du pays qui sont en jeu (64). Dans toutes ces plaintes, destinées à
faire naître une action judiciaire, aucun cheminement spécifique à ce qu'on
pourrait appeler un droit de l'eau.
A l'époque romaine, dans le cas d'une menace de déversement d'eau à cause
d'une digue transversale démolie, la plainte est adressée au prêtre du culte impérial
(culte de Tibère vivant) ; l'explication en est sans doute que les terres menacées ap
partiennent au domaine impérial (65). Nous avons dans un autre document adres
sé au stratège, le même cheminement qu'à l'époque ptolémaïque (66) ; le destinat
aire, en même temps exégète et pontifex maximus du culte impérial, donc un
personnage important, est sollicité par un plaignant cultivateur à Philadelphie de
61. P. Enteux, 60 ; 13 janvier 218 av.n.è.
62. W. Cbrest. 11 ; en 123 av. n. è.
63. P. Tebt. 54; en 86 av. n.è. PSI 168 ; en 118 av. n. è.
64. P. Tebt. 13 ; 26 août 114 av. n. è. Voir L. Criscuolo, «Richerche sul Komogramateus nell'Egitto tole-
maico», Aeg. 58 (1978) p. 42. Dans P. Tebt. 49 (M- Cbrest 19); 8 novembre 113 av. n. è., la plainte
est adressée au comogrammate. Voir Criscuolo, p. 84-85 et 75, et ci-dessous n. 76.
65. P. Ryl. 133; 12 novembre 33 de n. è. L'éd. propose une explication différente : le prêtre impérial
serait propriétaire de ces terres.
66. P. Merton 1 1 ; en 39/40.

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