Le tatouage maghrébin - article ; n°1 ; vol.31, pg 56-67

De
Communication et langages - Année 1976 - Volume 31 - Numéro 1 - Pages 56-67
Badreddine Belhassen, étudiant tunisien, travaille à une thèse de troisième cycle en linguistique, à l'université de Paris. Mais cela ne l'empêche pas de s'intéresser aussi à la communication visuelle.
A l'université de Bordeaux-III, il prépare une maîtrise dont Anne-Marie Laulan, qui le dirige, a extrait et préparé ce texte. Il s'agit de l'ébauche d'une réflexion sur la signification profonde du tatouage, à la fois sur le plan du code et sur celui du désir.
12 pages
Publié le : jeudi 1 janvier 1976
Lecture(s) : 74
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Badreddine Belhassen
Le tatouage maghrébin
In: Communication et langages. N°31, 1976. pp. 56-67.
Résumé
Badreddine Belhassen, étudiant tunisien, travaille à une thèse de troisième cycle en linguistique, à l'université de Paris. Mais cela
ne l'empêche pas de s'intéresser aussi à la communication visuelle.
A l'université de Bordeaux-III, il prépare une maîtrise dont Anne-Marie Laulan, qui le dirige, a extrait et préparé ce texte. Il s'agit
de l'ébauche d'une réflexion sur la signification profonde du tatouage, à la fois sur le plan du code et sur celui du désir.
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Belhassen Badreddine. Le tatouage maghrébin. In: Communication et langages. N°31, 1976. pp. 56-67.
doi : 10.3406/colan.1976.4321
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/colan_0336-1500_1976_num_31_1_4321Sociologie
Schémas extraits de J.
Herber : Considérat
ions sur le tatouage
(1932), et Dr Bertho-
lon : Tatouages des
de et Tatouages de main poignet indigènes du nord
d'Afrique (1941). LE TATOUAGE
MAGHRÉBIN
par Badreddine Belhassen
Badreddine Belhassen, étudiant tunisien, travaille à une thèse de troisième
cycle en linguistique, à l'université de Paris. Mais cela ne l'empêche pas
de s'intéresser aussi à la communication visuelle.
A l'université de Bordeaux-Ill, il prépare une maîtrise dont Anne-Marie
Laulan, qui le dirige, a extrait et préparé ce texte. Il s'agit de l'ébauche
d'une réflexion sur la signification profonde du tatouage, à la fois sur le
plan du code et sur celui du désir.
Tout homme vivant en société communique avec ses semb
lables. Il communique pleinement et à dessein quand i! parle,
quand il rit ou quand il pleure. Il involontairement
par tout ce qu'on peut remarquer à son sujet, sa façon de
parler, son apparence physique, sa manière de s'habiller et
son comportement social. On distingue généralement entre deux
types1 de communication :
— Pour certains, il existe une communication à dessein, et
elle réside dans ces « faits perceptibles associés à des états
» de conscience et pour que le témoin en reconnaisse la des-
» tination » (Prieto).
— Pour d'autres, il y a communication malgré soi, dans le
sens où « les faits immédiatement perceptibles nous font
» connaître quelque chose à propos d'autres (faits) qui ne le
» sont pas » (Prieto).
Le tatouage en tant que système visuel très particulier appar
tient aux deux types de communication. Le tatouage maghrébin,
dit « primitif », est moins conforme à un code traditionnel de
communication que le tatouage de « fantaisie ».
A l'origine, le tatouage est un motif idéopictographique. Ce qui
est fascinant, c'est que l'homme s'est accordé obstinément à
la vibration géométrique de signes morts : motif d'un tatouage,
d'un tapis, d'une poterie, d'un foulard dessiné. Les correspon
dances entre ces systèmes sont loin d'être clarifiées, mais la
correspondance entre le tatouage et la pictographie semble
être maintenant explicitée : « Dans un cas particulier, écrit
» Février, nous saisissons plus clairement encore, quoique sous Le tatouage maghrébin
» une forme beaucoup plus évoluée, le rapport entre le tatouage
» et les signes d'écriture. Nous faisons allusion à la mystérieuse
» écriture nsibidi. Elle était pratiquée au début de ce siècle
» par les membres d'une société secrète, dans le sud du Nigé-
» ria. Il n'est pas même certain que ce soit une écriture au vrai
» sens du mot, c'est-à-dire un moyen de noter intégralement
» la parole. C'est plutôt une collection de symboles, d'idéo-
» grammes, dont chacun a en même temps une valeur magique.
» Ils sont souvent tatoués sur le corps. Ils ont en général un
» caractère pictographique accentué et l'origine de leur signi-
» fication a pu être établie dans de nombreux cas : si le sens
» échappe souvent au non-initié, il est fort clair pour celui à
» qui on a expliqué la représentation plus ou moins schématisée.
» C'est ainsi que le signe désignant l'argent correspond à des
» barres de cuivre ployées ; que l'opposition de témoignages1
» contradictoires se rend par deux lignes, l'une droite, l'autre
» sinueuse, enchevêtrées l'une dans l'autre ; que l'idée de
» commerce est symbolisée par un homme (un marchand) à une
» bifurcation de la route. Petites énigmes amusantes, plus que
» système cohérent d'écriture. L'intérêt en réside surtout, nous
» le répétons, dans le rapport établi entre le signe graphique
» et le tatouage '. »
LE TATOUAGE : SIGNIFICATION LINGUISTIQUE,
SIGNIFICATION SOCIALE
Voici les termes qui servent à désigner les tatouages dans
plusieurs langues :
Stigma (génitif grec : stigmatos) : mot désignant une piqûre
au fer rouge ou avec un instrument pointu, le tatouage par suite
des pratiques religieuses, et tatouage d'une façon générale
(Hérodote).
Stizo (verbe) : piquer, imprimer une marque avec un fer rouge
ou un instrument pointu, marquer un cheval, ponctuer. Plusieurs
types d'inscription sont ici désignés : une signalétique sociale
de classement (marquer un animal, une personne, un esclave),
l'inscription du tatouage, et un troisième (la ponctuation) qui
"g"S témoigne de l'impossibilité d'évacuer le système pictographique
(ponctuer) de l'espace linguistique. Il faudra reconsidérer la
eo stratégie ponctuelle dans le discours. Le mot stigmate ainsi que
c le vieux mot matacher tendent à disparaître en français, au
■^ profit de trace, marque, et évidemment écriture. Ne pas1 oublier
^ la pointe du désir dans la rhétorique lacanienne. « La fréquence
§ » du mot pointe est étonnante chez Michel Foucault », remarque
g Khatibi.
'S
g 1. D'après U. Eco: « Sémiologie des messages visuels », in Communication
g et Langages n° 15.
o O Sociologie 59
Wachma (verbe wachama) : le dictionnaire encyclopédique
(lisân 1. 'arab). Langue arabe donne les indications suivantes :
— wachama : désigne le tatouage qu'imprime la femme sur ses
bras (lequel est appelé « lignes de gazelle ») avec une aiguille
enduite de suie de graisse. C'est également un décor au henné
(tatouage provisoire) . Ce verbe est à rapprocher de wassaha
qui veut dire « décorer quelqu'un », et par conséquent le diff
érencier en lui octroyant un nouveau statut social, en l'affectant
d'un signe.
Nous rencontrons un autre verbe employé en dialecte maghréb
in : rasama, qui signifie « dessiner », « marquer ». On l'emploie
pour parler d'une fille dont les seins bourgeonnent et de la
terre lorsqu'elle laisse pousser un peu d'herbe.
Tatouage (mot polynésien) : provient de tatou ou tatahou {ta :
dessiner). Le navigateur Cook l'écrit pour la première fois
sous la forme tattow (qui est devenu en anglais tatoo) ; mot
peu utilisé en français en dehors de son sens restreint. On
l'utilise souvent pour désigner le tatouage de l'humiliation
(chez les prisonniers ou les déportés).
CODES ET TECHNIQUES
Les tatouages, qui rappellent par leurs formes les motifs des
tapis maghrébins, intriguent aussi bien les étrangers que les
jeunes Maghrébins1 qui ne connaissent que la signification du
« tatouage du milieu ».
A partir de schémas de tatouage inspirés pour la plupart des
documents de J. Herber et du docteur Bertholon, je vais essayer
d'esquisser une analyse sémiologique du tatouage maghrébin2.
DESCRIPTION D'UN TATOUE
Le corps musulman tatoué obéit à des règles particulières de
déploiement et d'espacement. Les Maghrébins se tatouent sur
les mains, les avant-bras et les bras. Ils font aussi des tatouages
sur la partie postéro-externe de la jambe. Les femmes portent
en outre des tatouages à la face, au front, au nez, à la joue
et au menton. En plus, presque toutes les bédouines ont un
tatouage entre les seins. Les tatouages varient selon les
diverses régions du Maghreb, tout en conservant un air de
famille, un style commun. Ces variations correspondent à des
variations parallèles d'ornementation de la poterie locale.
Figures de base
—Voici le les point stoicheïa (ou une (p. série 60) de : points), un tatouage pouvant se
réduire à un point ;
2. A. Khatibi : la Blessure du nom propre (Paris, Denoël, 1974). Le tatouage maghrébin
la ligne droite et les décors qui en dérivent ;
les décors cruciformes ;
les en étoile ;
les décors en V ;
le chevron ;
les losanges ;
la circonférence.
o
+ x
# figure Tatouage, de base
La production d'un tissu (l'ensemble des dessins décorant le
corps) se forme selon deux mouvements :
— un idiolecte3 social, quelques signes suffisant à produire
un système sémiotique local (tribal par exemple) ;
— un idiolecte personnel, qui est le style du tatoueur ou de la
tatoueuse.
Un tel répertoire de signes, souvent vides de signification,
semble ne suivre aucune règle pour marquer chaque partie
du corps. C'est l'idiolecte qui décide.
A quelle économique graphique obéit le premier corps constitué
(fig. 1) ? Le choix des signes est aléatoire en ce sens que nous
les prélevons et les dessinons selon les moments fugitifs
de notre plaisir : « Plaisir proféré cependant par une décision
» de défiguration, à savoir la subversion sur le corps musulman
» des interdits qui le nouent. »
| TECHNIQUE DU TATOUAGE
§, II existe plusieurs techniques. Nous ne décrivons ici que la
§) plus répandue. Au Maghreb, ce sont les vieilles femmes qui
-2 tatouent.
g Tatouage définitif
"■= La tatoueuse trace le motif sur la peau à l'aide de bleu de
■| blanchisseuse réduit probablement en poudre fine ; elle y appli-
g 3. Idiolecte : ensemble des habitudes verbales propres à un individu dans un
g groupe restreint.
o O Sociologie 61
Fig. 1
Le corps
subverti :
tatouage
que du bleu ergoté puis, à l'aide d'une aiguille, elle pique
légèrement la peau en suivant les lignes déjà dessinées par la
poudre, à laquelle elle a ajouté des feuilles de volubilis sèches
et pulvérisées. L'exécution des tatouages fait partie des pra
tiques de l'initiation qui marquent l'entrée dans la vie adulte.
C'est dans la période péripubertaire, entre dix et seixe ans,
que la plupart des filles sont tatouées. Par cet acte, la famille
informe la communauté que la fillette sera bientôt disponible
pour le mariage. La Maghrébine se fait tatouer vers la fin de
la première enfance, à la puberté et après le mariage. Le tatouage maghrébin
Tatouage provisoire
Le harqûs (tatouage provisoire en couleurs) se joue sur une
gamme plus vaste. Il se fabrique par prélèvement à partir d'un
certain nombre d'ingrédients :
encre de Chine, galle pilée, suie, laurier-rose carbonisé,
cendre de bois, épices, goudron, sève de ceps de vigne flam
bés, feuilles de noyer, noir de fumée, huile, alun, souak, khul,
jâwi (encens).
Comme le tatouage, le harqûs est une combustion, un noir de
fumée. La différence fondamentale est que l'un est tracé sur
le corps avec une aiguille et l'autre dessiné sur l'épiderme
avec un calame ou un bout de bois fin.
Ce tatouage éphémère dure un ou deux jours : le temps d'une
fête, d'un rite, d'un rut.
LA DESIGNATION
Aucune correspondance représentative entre le dessin tatoué
et sa désignation. Le nom peut être une simple tautologie,
le dessin porte dans ce cas le même nom que le point du corps
auquel il est attribué; par exemple, sdar (poitrine), uchâm
al-lahya (barbe).
Proche du procédé tautologique, le nom du dessin désigne la
signature : taba (décor intersourcilier : poinçon, sceau), tasmîda
Lai la Fatima Zahra (décor sur le menton : consécration à Lalla
Fatima Zahra, fille du prophète). De même Khâtam slimaniya
(sceau de Salomon) dessiné sur le poignet ou la main.
Décor talisman, le tatouage ici protège, dit-on, contre le mauv
ais œil.
Un troisième procédé est l'image gestuelle : t'allâla (celle
qui regarde), intersourcilier, ou « plus proche de la
» calligraphie (une calligraphie sans langue) que de la picto-
» graphie proprement dite, puisque aucun rapport spatial n'existe
» entre le signe et son réfèrent ») .
Un autre procédé se contente d'indiquer soit la couleur, comme
Iakhal (« le noir ») sur la joue, « substitut du grain de beauté »,
soit des dessins géométriques tels que bu'arrûj (« le tortueux ») ,
la ligne brisée, sur le menton. Aucun rapport donc entre le
nom et le décor ; cela est valable pour les dessins géométri
ques, qui sont désignés parfois par une onomastique végétale.
3
S
O s o Sociologie 63
Tatouages intersoucilier de joue, de menton
Tatouages de poitrine Tatouage de jambe Le tatouage maghrébin
Voici un répertoire choisi de noms de < lécors
Répertoire qui glisse sur les différents lieux du corps, tantôt
il s'agit d'un simple repérage du lieu, tantôt la charge sym-
bolique figure dans le nom lui-même.
1. lnters"ourcilier : 5. Dos :
— Hammâqa : - hamla : « charge,
« l'affolante » ; grossesse » ;
— ghammâz : « qui donne
un clin d'œil » ; 6. Epaule :
— — taba : « poinçon, sceau » ; 'awwâma :« celle qui nage ».
7. Bras : — t'allâha : « celle qui
■ Usâda : « oreiller ». regarde en haut » ;
— dallai : « celui qui donne
8. Avant-bras : de l'ombre » ; — hniyyach : « petit serpent ». — bûja : « tatouage
intersourcilier ».
9. Poignet et main :
khalkhâl : « anneau
2. Joue : de pied » ; — Lakhal : « le noir, grain — khatam slimaniya : de beauté » ; « sceau de Salomon » ; — Ijam Sidi : « la bride Wanda : « rose ».
de mon maître ».
Ventre : 10
3. Menton : __ hammâqa : « l'affolante » ;
— Uchâm al-lahya : raffâda : « celle qui
« tatouage du menton » ; supporte » ;
— bu'arrûj : « ligne brisée, — wachma fûqu : « tatouage
le tortueux » ; sus-pubien ».
— jrida : « palmier » ;
— Siyâla : « tatouage 11 Cuisse :
du menton » ; Salsâl l-fakhdayn :
— tasmîda Lai la Fatima « chaîne des cuisses ».
— Zahra : « consécration
à Lai la Zahra, fille 12 Genou, jambe, pied :
— du prophète Mahomet ». khalkhâl l-fakhdayn :
qâta' « anneau l-wâd de : pied « traversée » ; — 4. Poitrine :
— Sdar : « poitrine ». de la rivière ».
3
S
O s o

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