Les dates de fondation de Megara Hyblaea et de Syracuse - article ; n°1 ; vol.76, pg 289-346

De
Bulletin de correspondance hellénique - Année 1952 - Volume 76 - Numéro 1 - Pages 289-346
58 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mardi 1 janvier 1952
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François Villard
Georges Vallet
Les dates de fondation de Megara Hyblaea et de Syracuse
In: Bulletin de correspondance hellénique. Volume 76, 1952. pp. 289-346.
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Villard François, Vallet Georges. Les dates de fondation de Megara Hyblaea et de Syracuse. In: Bulletin de correspondance
hellénique. Volume 76, 1952. pp. 289-346.
doi : 10.3406/bch.1952.2458
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bch_0007-4217_1952_num_76_1_2458DATES DE FONDATION DE MEGARA HYBLAEA LES
ET DE SYRACUSE
Nos connaissances sur la colonisation grecque en Sicile reposent sur un
certain nombre de textes d'importance et de valeur très inégales. On sait
que Thucydide, au début du livre VI, indique, pour situer les unes par
rapport aux autres les différentes fondations, des intervalles de temps qui
nous permettent de tracer un tableau chronologique relatif. D'autre part,
le même Thucydide nous précise la durée de la ville de Mégara Hyblaea
dont nous connaissons par ailleurs, approximativement du moins, la date
de destruction par Gélon, tyran de Syracuse. Ce point de repère nous
permet donc d'établir — à l'intérieur du système de Thucydide — les
dates absolues des fondations grecques en Sicile.
Sur ces colonies d'autres données fragmentaires nous sont fournies
par les quelques restes des autres historiens du ve siècle, qui ont traité,
spécialement du monde grec d'Occident, tels qu'Hippys de Rhégion (1) et
Antiochos de Syracuse. Il s'agit malheureusement de passages isolés, cités,,
le plus souvent sans précision, par des historiens plus récents ou même
par des moralistes en quête d'une anecdote significative. Les historiens,
du ive et du 111e siècles ne sont pas mieux conservés : de Philistos, qui
avait consacré toute son œuvre à l'histoire de sa terre natale, la Sicile,,
il ne nous reste pratiquement rien ; des passages d'Éphore ne se?
retrouvent guère que dans la Géographie de Strabon ou dans le poème dit
du Pseudo-Scymnos. Quant à Timée de Tauroménion, son histoire de·
Sicile est malheureusement perdue et, de l'œuvre de Diodore qui s'en
(1) II ne saurait être question de discuter ici la date d'Hippys ; nous nous rangeons à l'avis;
des critiques qui refusent d'accepter la thèse de Wilamowitz, selon laquelle il faudrait placer
l'historien de Rhégion au me siècle : cf., en dernier lieu, J. Bérard, La colonisation grecque de:
V Italie méridionale et de la Sicile, .1941, p. 27, n. 5. 290 G. VALLET ET F. VILLARD
inspira, nous ne possédons plus, à l'exception de quelques fragments isolés,
les livres qui concernaient la période séparant la guerre de Troie de
l'année 480.
Enfin des chronologies d'époque tardive, comme celles du Marbre de
Paros et surtout d'Eusèbe, dont le but est de synthétiser les différents
systèmes chronologiques plus anciens, nous ont conservé un certain nombre
de dates de fondation, mais qu'il faut considérer plus comme des repères
utiles que comme des indications parfaitement sûres.
Telles sont, ramenées à leurs grandes lignes, les principales sources
littéraires. On a souvent dit que leurs données étaient, dans l'ensemble,
confirmées par celles de l'archéologie. Mais on sait les dangers de cette
méthode comparative : il n'est guère difficile, après avoir daté le matériel,
la céramique protocorinthienne notamment, à l'aide des indications
fournies par Thucydide, de trouver des correspondances entre ces dates
archéologiques et la tradition littéraire : cercle vicieux dont on ne peut
évidemment rien attendre d'autre que la vaine apparence d'une fausse
certitude (1).
Il est vrai, cependant, qu'il est possible, nous semble-t-il, de dater la
céramique protocorinthienne qui. comme on le sait, constitue l'essentiel
des trouvailles pour la période la plus ancienne de la colonisation grecque,
en utilisant d'autres repères que les dates fournies par la tradition litté
raire (2). De plus, un examen minutieux du matériel le plus ancien
provenant de deux cités différentes doit permettre, si les fouilles ont été
assez étendues ou les trouvailles suffisamment nombreuses, de situer, dans
le temps, ces deux villes l'une par rapport à l'autre. Une telle confrontation
paraît maintenant possible entre les deux colonies siciliennes de Syracuse
et de Mégara Hyblaea depuis les fouilles récentes effectuées sur le site de
cette dernière ville. Le problème de l'antériorité de Syracuse par rapport à
Mégara, antériorité qui est fondée sur la tradition de Thucydide et qui
est admise par l'ensemble des historiens modernes (3), se trouve à nouveau
posé.
(1) Cf. à ce sujet les justes observations de J. Bérard, ibid., p. 289.
(2) F. Villard, M.Ê.F.R., LX, 1948, p. 7-34.
(3) C'est l'avis de J. Bérard, op. cit.. notamment, p. 127 et 137, en dépit de quelques réserves,
et de T. J. Dunbabin, The Western Greeks, 1948, p. 18-19 et surtout p. 45-46, 444 et 455. DE FONDATION DE MEGARA HYBLAEA ET DE SYRACUSE 291 DATES
I. — DONNÉES LITTÉRAIRES
Date de la fondation de Syracuse
Une triple tradition nous est fournie par les textes au sujet de la date de
fondation de Syracuse. Le système chronologique de Thucydide permet,
par un calcul assez simple, de placer la fondation de Syracuse vers 733,
date qui se retrouve, à quelques années près, dans la chronologie
d'Eusèbe (1). Au contraire, d'après certains auteurs, Archias serait venu
fonder Syracuse au moment même où Myscellos installait une colonie
achéenne à Crotone. Or la fondation de Crotone est placée par Eusèbe en
708, date voisine de celle de 710 donnée par Denys d'Halicarnasse (2).
Enfin le départ d'Archias pour Syracuse est mentionné sur le Marbre de
Paros. La date, il est vrai, manque ; seule subsiste une indication d'après
laquelle l'événement aurait eu lieu dans la vingt et unième année de
l'archontat d'Aeschylos. Cette mention correspond, dans la chronologie
des archontes athéniens, à l'année 757/6, date à laquelle on a voulu parfois
préférer celle de 790 environ qui semble, a priori, beaucoup trop haute et
cadre mal avec l'ensemble des données relatives à l'histoire de la colonisation
grecque en Occident (3).
757, 733, 708. Telles sont les trois dates que nous suggèrent les
historiens modernes reproduisant ou interprétant la tradition antique.
Il nous faut maintenant examiner sur quelles données est fondée chacune
de ces dates et nous demander dans quelle mesure l'examen de ces diffé
rentes traditions peut, à lui seul, nous permettre de déterminer s'il convient
d'accorder à l'une plus de créance qu'aux deux autres.
(1) Version arménienne, éd. Helm, p. 182, éd. Schône, p. 82; St. Jérôme, éd. Helm, p. 89,
éd. Schône, p. 83.
(2) Dion. Hal., R. Α., II, 59, 3 (710) ; Eusèbe, version arménienne, éd. Helm, p. 183, éd.
Schône, p. 84 (708/7), St. Jérôme, éd. Helm, p. 91, éd. Schône, p. 85 (708/8).
(3) Marmor Parium, 1. 47-48 ; F. Jacoby, Das Marmor Parium, 1904, p. 11, n° 31 et com
mentaire p. 158-162, préfère une date plus haute que 757/6 en se fondant sur l'intervalle entre
Archias et Phidon qui est en réalité plus grand que celui impliqué par l'inscription. Mais c'est
bouleverser inutilement la tradition des listes d'archontes décennaux et à vie : cf. De Sanctis,
Άτθίς, 1912, p. 107-108 ; les données du Marbre de Paros ne sont pas nécessairement toutes
cohérentes entre elles. Rappelons, pour ne pas y revenir, que L. Pareti, Studi sicelioti ed ilalioti,
1914, p. 310-330, a toujours voulu placer, pour des raisons de vraisemblance, la fondation des
premières colonies grecques en Sicile — celles des Chalcidiens — vers le début du vme siècle :
mais cela revient à rejeter en bloc toute la tradition littéraire. 292 G. VALLET ET F. VILLARD
a) La tradition de Thucydide: la date de 733
Pour la clarté de l'exposé, nous nous permettons de reproduire ici les
passages bien connus du livre VI, 3-5, de Thucydide relatifs aux fondations
des colonies grecques de Sicile.
3. « Ελλήνων δέ πρώτοι Χαλκιδής εξ Ευβοίας πλεύσαντες μετά Θουκλέους
οίκιστου Νάξον ώκισαν και 'Απόλλωνος Άρχηγέτου βωμόν, δστις νυν έξω της
εφ' φ, δταν εκ Σικελίας θεωροί πλέωσι, πρώτον θύουσιν. πόλεως έστιν, ίδρύσαντο,
Συρακούσας δέ του έχομένου έτους Άρχίας τών 'Ηρακλείδων έκ Κορίνθου φκισε,
Σικελούς έξελάσας πρώτον έκ της νήσου...
« Θουκλής δέ και οί Χαλκιδής έκ Νάξου όρμηθέντες έτει πέμπτω μετά Συρα
κούσας οίκισθείσας Λεοντίνους τε, πολέμω τους Σικελούς έξελάσαντες, οίκίζουσι
και μετ 'αυτούς Κατάνην " οίκιστήν δέ αυτοί Καταναΐοι έποιήσαντο Εΰαρχον.
4. « Κατά δέ τον αυτόν χρόνον και » Λάμις εκ Μεγάρων άποικίαν άγων ες
Σικελίαν άφίκετο, και υπέρ Παντακύου τε ποταμού Τρώτιλόν τι δνομα χωρίον
οεκίσας και ύστερον αύτόθεν τοις Χαλκιδευσιν ές Λεοντίνους ολίγον χρόνον
ξυμπολιτεύσας και υπό αυτών έκπεσών και Θάψον οΐκίσας αυτός μέν αποθνήσκει,
οί δ' άλλοι έκ της Θάψου άναστάντες, "Υβλωνος βασιλέως Σικελού παραδόντος
την χώραν και καθηγησαμένου, Μεγαρέας ώκισαν τους Ύβλαίους κληθέντας '
και έτη οίκήσαντες πέντε και τεσσαράκοντα και διακόσια υπό Γέλωνος τυράννου
Συρακοσίων άνέστησαν έκ της πόλεως και χώρας. Πριν δέ άναστηναι, έτεσιν
ύστερον εκατόν ή αυτούς ο'ικίσαι, Πάμιλλον πέμψαντες Σελινούντα κτίζουσι, και έκ
Μεγάρων της μητροπόλεως οΰσης αύτοΐς έπελθών ξυγκατωκισεν.
« Γέλαν δέ Άντίφημος έκ 'Ρόδου και "Εντιμος έκ Κρήτης εποίκους άγαγόντες
κοινή έκτισαν έτει πέμπτω και τεσσαρακοστά) μετά Συρακουσών οίκισιν...
« έτεσι δέ εγγύτατα οκτώ και εκατόν μετά την σφετέραν οΐκισιν Γελώοι
'Ακράγαντα φκισαν...
5. «... "Ακραι δε και Κασμέναι υπό Συρακοσίων φκίσθησαν, "Ακραι μέν
έβδομήκοντα έτεσι μετά Συρακούσας, Κασμέναι δ' εγγύς είκοσι μετά "Ακρας *
και Καμάρινα τό πρώτον υπό Συρακοσίων φκίσθη, έτεσιν εγγύτατα πέντε και
τριάκοντα και εκατόν μετά Συρακουσών κτίσιν ».
3. « Les premiers Grecs en Sicile furent des Chalcidiens venant de
l'Eubée qui, sous la conduite de l'œciste Thouklès, fondèrent Naxos et
construisirent l'autel d'Apollon Archégétès, qui maintenant se trouve
en dehors de la ville ; c'est sur cet autel que les théores, au moment de
quitter la Sicile, offrent les premiers sacrifices. Puis Syracuse fut fondée, DATES DE FONDATION DE MEGARA HYBLAEA ET DE SYRACUSE 293
l'année suivante, par Archias, un des Héraclides, venant de Corinthe, qui
dut d'abord chasser les Sicules de l'île...
« Cinq ans après la fondation de Syracuse, Thouklès et les Chalcidiens,
partis de Naxos, fondèrent Léontinoi après avoir chassé les Sicules par la
force ; ils fondèrent ensuite Catane dont les habitants choisirent parmi eux
leur œciste Evarchos.
4. « Vers le même moment arriva en Sicile Lamis à la tête d'une colonie
venant de Mégare ; il s'installa au-dessus du fleuve Pantakyas, dans un
lieu appelé Trotilon ; par la suite, il quitta cet endroit pour Léontinoi où
il fît, pendant quelque temps, cité commune avec les Chalcidiens. Mais,
chassé par eux, il s'installa à Thapsos où il mourut. Les autres Mégariens,
forcés de quitter Thapsos, acceptèrent l'offre du roi sicule Hyblon qui leur
concéda le territoire où ils installèrent Mégara Hyblaea. C'est après avoir
occupé la ville pendant deux cent quarante-cinq ans qu'ils furent chassés
par Gélon, tyran de Syracuse, de la ville et de son territoire. Mais avant
d'en être chassés, cent ans après leur installation, ils envoyèrent Pamillos
pour fonder Sélinunte ; un autre œciste venu de Mégare, leur métropole,
collabora à cette fondation (1).
« Quant à Gela, ce furent Antiphémos et Entimos qui amenèrent des
colons, l'un de Rhodes, l'autre de Crète, quarante cinq ans après la fonda
tion de Syracuse...
«Cent huit ans après la fondation de leur ville, des Géloens fondèrent
Agrigente...
5. «Akrai et Casménai furent fondés par les Syracusains, Akrai,
soixante-dix ans après Syracuse, Casménai environ vingt ans après Akrai.
Quant à Camarine elle fut fondée une première fois par des Syracusains
environ cent trente-cinq ans après la fondation de Syracuse... ».
Ces passages de Thucydide permettent de tracer le tableau suivant pour
les dates de fondation des principales colonies siciliennes :
(1) A propos de ce passage, nous nous permettons de faire les trois remarques de détail
suivantes : a) le passage « Λεοντίνους... Κατάνην » indique clairement que c'est pour s'installer
à Léontinoi que les Chalcidiens durent chasser les Sicules ; b) il n'est pas nécessaire de donner à
l'article, dans l'expression την χώραν, une valeur possessive, comme on le fait parfois (cf. Sitzler,
Thucydides, VI, Kommentar, 1901, p. 13). L'article se justifie simplement par la détermination
contenue dans la suite de la phrase. Indiquons aussi que c'est volontairement que nous n'avons
pas toujours traduit οίκίζειν par fonder ; c'est là une question sur laquelle nous avons l'inten
tion de revenir ; c) nous ne croyons pas que le sujet de ξυγκατφκισε soit Pamillos, l'emploi du
verbe ξυγκατοικίζειν oblige, semble-t-il, à considérer qu'il y eut deux œcistes ; le sujet de
ξυγκατφκισε est alors l'expression « έκ Μεγάρων... έπελθών »; il faut comprendre, croyons-nous,
ce participe, comme s'il y avait έπελθών τις (à moins que le nom de l'œciste venant de Mégare
n'ait disparu ?). ;
294 G. VALLET ET F. VILLARD
INTERVALLES PAR RAPPORT A DATES COLONIES ABSOLUES Syracuse MÉGARA GELA
734 Naxos + 1
733 Syracuse
5 728 Léontinoi
— 6 728/7 Mégara
(environ)
— 45 Gela 688
Akrai. — 70 663
— 90 Casmenai 643
— 100 Sélinunte 628/7
— 135 Camarine 598
— 108 580 Agrigente
Nous avons placé dans la première colonne les fondations des colonies
dans Tordre que l'on peut déduire du texte de Thucydide ; la seconde
colonne comporte les intervalles entre les fondations calculés, comme le
fait Thucydide, à partir de Syracuse ; la troisième et la quatrième, ceux
donnés par Thucydide à partir de Mégara et de Gela. Enfin la dernière
colonne reproduit les dates absolues que l'on obtient en partant de la
date de fondation de Mégara, qui se calcule en ajoutant 245 ans à la date
de sa destruction par Gélon.
Ce tableau appelle un certain nombre de remarques. Il est clair, d'abord,
que les dates relatives de fondation sont presque toutes établies à partir
de Syracuse. Seules les fondations de Sélinunte, colonie de Mégara, et
d 'Agrigente, colonie de Gela, sont situées par rapport à celles de leurs
mères-patries ; ce qui est déjà une indication précieuse. Mais, comme nous
le savons, les dates absolues que l'on peut tirer de Thucydide reposent
essentiellement sur la date de destruction de Mégara. Or Hérodote nous
apprend seulement que cette se situe entre la prise de Syracuse DATES DE FONDATION DE MEGARA HYBLAEA ET DE SYRACUSE 295
par Gélon et la bataille d'Himère, c'est-à-dire entre 484 et 480 (1). Quoi
qu'il en soit, notons que la date obtenue en ajoutant les 245 ans de la durée
de Mégara à l'année de sa destruction ne peut être que celle de la fondation
proprement dite de la ville et non pas celle de l'arrivée des Mégariens en
Sicile (2). En effet, le texte de Thucydide ne laisse aucun doute à ce sujet,
puisqu'il dit que c'est après avoir habité (οΐκήσαντες) leur ville pendant
245 ans que les Mégariens furent chassés par Gélon (3).
Quelle valeur peut-on, d'autre part, reconnaître aux nombres dont
Thucydide se sert pour mesurer les intervalles qui séparent les fondations
des différentes colonies ? Il est évident, comme on l'a souvent remarqué,
que les 245 ans de Mégara représentent sept générations de 35 ans. De la
même façon, les 70 ans qui séparent Akrai de Syracuse peuvent corre
spondre à deux générations. A côté de ces intervalles qui semblent donnés
par un calcul fondé sur les générations, figurent un certain nombre de
chiffres ronds (100 ans entre Mégara et Sélinunte), ou probablement arrondis
comme 20 ans entre Akrai et Casménai, 135 entre Syracuse et Camarine,
45 entre Syracuse et Gela.
A ces approximations dues à la manière dont calcule Thucydide (ou sa
source), vient s'ajouter un autre élément d'incertitude. En effet, Thucydide
place l'arrivée des Mégariens en Sicile vers la même époque (κατά δέ τόν αυτόν
χρόνον) que la fondation de Léontinoi, elle-même située avec précision par
rapport à Syracuse. Mais rien dans le texte de Thucydide ne nous permet
de préciser l'intervalle exact qui sépare la fondation de Mégara de celle de
Léontinoi. On voit donc quelles sont, dès l'origine, les incertitudes de la
chronologie absolue, qui suppose que Mégara — point de départ de tout
le système — a été fondée environ un an après Léontinoi.
Mais le système de Thucydide, s'il conduit à des approximations
difficilement évitables pour des dates aussi reculées, se présente pourtant
sous une forme très cohérente. En effet, nous avons vu que, selon Thucyd
ide, Camarine fut fondée 135 ans après Syracuse. Or la date de fondation
de nous est connue par d'autres sources concordantes et qui ont
(1) Hér., VII, 156-157. La date exacte de la destruction de Mégara était évidemment connue
de Thucydide et de sa source. Disons tout de suite que nous pouvons la déterminer parce que
nous connaissons, d'une manière indépendante, les dates de fondation de Camarine et de Gela.
Elle se situe aux alentours de 482, avec une approximation d'un an en plus ou en moins.
(2) La tradition laisse, on le verra, un intervalle de temps plus ou moins long entre l'arrivée
des Mégariens en Sicile et leur installation définitive à Mégara.
(3) L'interprétation de Dunbabin, op. cit., p. 45-46, qui suppose que la date donnée par
Thucydide pour la fondation de Mégara puisse être, en fait, celle de la première arrivée des
Mégariens en Sicile est insoutenable, puisqu'en contradiction formelle avec le texte de Thucydide. 296 G. VALLET ET F. VILLARD
des chances de nous donner une indication exacte, puisqu'il s'agit d'une
époque où les données chronologiques sont plus dignes de confiance ; elles se
réfèrent, en effet, à un système de datation général pour le monde grec,
celui qui procède par Olympiades. C'est ainsi que deux scholies de Pindare
placent la fondation de Camarine dans la 45e Olympiade, c'est-à-dire entre
600 et 596 (1) et nous indiquent que la destruction de la cité eut lieu dans
la 57e Olympiade, donc entre 552 et 548; or nous savons par le Pseudo-
Scymnos que Camarine fut détruite après 46 ans d'existence (2), ce qui
permet de placer, de façon précise, la fondation de Camarine entre 598 et
596 (3). Nous obtenons donc, en ajoutant à ce chiffre les 135 ans qui
séparent Camarine de Syracuse, la date de 733 à 731 pour la fondation de
Syracuse.
Agrigente, de son côté, se trouve, (Taprès Thucydide, séparée de
Syracuse par un intervalle de 153 ans (108 ans entre Agrigente et Gela.
45 entre Gela et Syracuse). Or la date de la fondation d'Agrigente est
également bien connue. Une allusion de Pindare, à propos de la victoire
olympique de Théron en 476, nous laisse entendre que la ville avait alors
une centaine d'années d'existence ; cette donnée est précisée par le scholiaste
qui place la fondation d'Agrigente dans la 50e Olympiade (580-576) et, plus
précisément, 104 ans exactement avant la victoire célébrée par Pindare (4),
c'est-à-dire en 580. La fondation de Gela daterait alors de 688 et celle de
Syracuse de 733.
Le système de Thucydide est donc cohérent ; mais on est en droit
de se demander si cette cohérence parle nécessairement en faveur des dates
qu'adopte Thucydide : partant de deux dates connues avec certitude
(Camarine et Agrigente) et ayant choisi pour la fondation de Syracuse une
année déterminée, Thucydide, ou plutôt l'auteur qu'il utilise, n'a-t-ilpas
pu, en procédant purement et simplement par soustraction, obtenir les
différences qu'il nous indique entre les fondations des colonies ? Un chiffre
pourtant, le seul qui ne soit pas un chiffre rond, doit retenir notre
(1) Schol. ad Pind., Olgmp., V, 16 et 19.
(2) Ps.-Scymn., v. 294-296.
(3) Ces dates concordent approximativement avec celles fournies par Eusèbe, version
arménienne, éd. Helm, p. 99, éd. Schône, p. 93 (601/600). Comme le laisse entendre justement
B. Pace, Camarina, 1927, p. 33, on retrouve exactement, entre les dates données par la version
arménienne d'Eusèbe et St. Jérôme pour Syracuse et Camarine, le même intervalle de 135 ans
qui les sépare chez Thucydide : il n'est pas douteux que la chronologie d'Eusèbe s'inspire sur
ce point de Thucydide ; il en est de même sans doute pour la date de fondation de Naxos,
placée par la version arménienne en 736, par St. Jérôme en 741.
(4) Pind. et Schol. ad Olymp., II, 166 e. DE FONDATION DE MEGARA HYBLAEA ET DE SYRACUSE 297 DATES
attention : c'est l'espace de 108 années qui sépare Gela d'Agrigente. Certes
la précision de ce chiffre peut être due, elle aussi, à la méthode des sous
tractions. En effet, si l'on voulait situer relativement Syracuse, Gela et
Agrigente par l'indication de deux intervalles dont la somme formât le
nombre 153, il fallait bien que l'un des deux nombres ne fût pas un chiffre
rond.
Cependant il n'est pas sans intérêt de constater que ce chiffre précis se
rapporte à la fondation de Gela : en effet, Gela est la seule ville grecque
d'Occident pour laquelle il soit permis d'envisager, avec quelque vrai
semblance, la possibilité d'une référence à un système chronologique
indépendant des computations, que l'on peut supposer pour les cités de
la Sicile et de la Grande-Grèce, fondées sans doute sur l'ère de la ville (1).
La présence dans le sanctuaire d'Athéna Lindaia, à Lindos, mère-patrie
de Gela, d'une longue liste d'offrandes connue sous le nom de Chronique de
Lindos, mentionnant l'existence de nombreuses « chroniques » locales,
permet de penser que, pour les colonies lindiennes, le souvenir de leur
fondation et des faits saillants de leur histoire y était fidèlement
rapporté (2). C'est ainsi que la Chronique Lindienne enregistre plusieurs
offrandes de Gela et d'Agrigente, vouées à la déesse par les colons pour
commémorer une victoire, par exemple celle que remportèrent les Géloens
sur la bourgade sicule d'Ariaiton (3). Or ce fait remonte certainement au
vne siècle (4). De la même façon un ex-voto aurait été dédié par un
compagnon d'Antiphamos, l'un des deux œcistes de Gela, magistrat lindien
et ancêtre lointain de la dynastie des Deinoménides (5). Il est donc logique
de penser que la date de fondation de Gela a pu être conservée à Lindos,
sa mère-patrie.
(1) Sur la chronologie ab urbe condita des cités grecques d'Occident, voir B. Schweitzer,
Die Griindungszeit der griechischen Kolonien in Sicilien und ihre Bedeutung fur die Vasenchronolo-
gie, Ath. MM., XLIII, 1918, p. 29 ; J. Bérard, op. cit., p. 102. Cependant il n'est pas possible
de penser que des listes annuelles aient pu être établies dès l'origine. Un certain intervalle de
temps a dû être nécessaire pour que les colons aient l'idée de conserver un souvenir précis de l'his
toire de leur cité. Pour les deux ou trois premières générations, le souvenir de la fondation de la
ville était encore vivant, mais le nombre d'années qui s'étaient écoulées ne pouvait être fixé que
de façon approximative. D'où une certaine imprécision au départ qui se répercutait sur tous les
chiffres. Ainsi s'expliquent aussi bien le calcul par générations que les chiffres arrondis à quelques
années près.
(2) C. Blinkenberg, La chronique du Temple Lindien, 1912 ; Lindos, II, I, 1941, col. 149-200.
(3) Chron. Lind., XXV.
(4) Dunbabin, op. cil., p. 113.
(5) Chron. Lind., XXVIII ; Blinkenberg, op. cil., p. 332, 350 et 375-376. Le caractère même
de l'offrande (Gorgone en cyprès avec visage de pierre) prouve bien qu'elle remonte au vu* siècle.

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