Les figurations humaines sculptées et gravées du Mas d'Azil (Ariège) - article ; n°1 ; vol.34, pg 289-301

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Gallia préhistoire - Année 1992 - Volume 34 - Numéro 1 - Pages 289-301
Au Mas d'Azil, nous avons recensé 9 figurations humaines mobilières magdaléniennes : 4 femmes, 2 hommes, 2 enfants possibles et 1 humain douteux. Avec cette série relativement importante de sujets, cette station s'inscrit tout à fait dans la tradition paléolithique où les femmes l'emportent numériquement sur les hommes, expriment un réalisme physiologique et n'entrent pas dans des scènes conflictuelles. On y retrouve également la tendance évolutive vers le schématisme des figurations qui trouvera son aboutissement dans l'Azilien de cette station.
In Mas d'Azil we found 9 magdalenian human representations : 4 females, 2 males, 2 probable children and 1 uncertain human. With this relatively important sample, this site is quite consistent with what is known in the Palaeolithic, for women are more numerous than men, their representations are more realistic and they are not included in confliclual scenes. We can see a kind of evolution up to a schematism which will end with the Azilian of this site.
13 pages
Publié le : mercredi 1 janvier 1992
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Dr Jean-Pierre Duhard
Les figurations humaines sculptées et gravées du Mas d'Azil
(Ariège)
In: Gallia préhistoire. Tome 34, 1992. pp. 289-301.
Résumé
Au Mas d'Azil, nous avons recensé 9 figurations humaines mobilières magdaléniennes : 4 femmes, 2 hommes, 2 enfants
possibles et 1 humain douteux. Avec cette série relativement importante de sujets, cette station s'inscrit tout à fait dans la
tradition paléolithique où les femmes l'emportent numériquement sur les hommes, expriment un réalisme physiologique et
n'entrent pas dans des scènes conflictuelles. On y retrouve également la tendance évolutive vers le schématisme des figurations
qui trouvera son aboutissement dans l'Azilien de cette station.
Abstract
In Mas d'Azil we found 9 magdalenian human representations : 4 females, 2 males, 2 probable children and 1 uncertain human.
With this relatively important sample, this site is quite consistent with what is known in the Palaeolithic, for women are more
numerous than men, their representations are more realistic and they are not included in confliclual scenes. We can see a kind of
evolution up to a schematism which will end with the Azilian of this site.
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Duhard Jean-Pierre. Les figurations humaines sculptées et gravées du Mas d'Azil (Ariège). In: Gallia préhistoire. Tome 34,
1992. pp. 289-301.
doi : 10.3406/galip.1992.2310
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/galip_0016-4127_1992_num_34_1_2310NOTE
LES FIGURATIONS HUMAINES SCULPTÉES ET GRAVÉES DU MAS D'AZIL
(ARIÈGE)
par Jean-Pierre DUHARD
Résumé
Au Mas d'Azil, nous avons recensé 9 figurations humaines mobilières magdaléniennes : 4 femmes,
2 hommes, 2 enfants possibles et 1 humain douteux. Avec cette série relativement importante de sujets, cette
station s'inscrit tout à fait dans la tradition paléolithique où les femmes l'emportent numériquement sur les
hommes, expriment un réalisme physiologique et n'entrent pas dans des scènes conflictuelles. On y retrouve
également la tendance évolutive vers le schématisme des figurations qui trouvera son aboutissement dans
l'Azilien de cette station.
Abstract
In Mas d'Azil we found 9 magdalenian human representations : 4 females, 2 males, 2 probable children and 1
uncertain human. With this relatively important sample, this site is quite consistent with what is known in the
Palaeolithic, for women are more numerous than men, their representations are more realistic and they are not
included in confliclual scenes. We can see a kind of evolution up to a schematism which will end with the Azilian of
this site.
Mots-clefs : Ariège, Mas d'Azil, Paléolithique supérieur, Magdalénien, figurations humaines.
Key-words : Ariège, Mas d'Azil, Upper Palaeolithic, Magdalenian, human representations.
La grotte du Mas d'Azil était certainement topographiques) et les recherches clandestines de
ceux qu'attiraient harpons ou galets peints contrid'une richesse archéologique considérable et les
objets qui nous sont parvenus, d'une très grande buèrent à la destruction irrémédiable de ce site où
qualité artistique, ne sont probablement qu'une M. et St.-J. Péquart, hors la Galerie des Silex décou
infime partie de la production magdalénienne. La verte par Mandement, ne trouveront plus que des
recherche de salpêtre pour la fabrication de la lambeaux intacts dans les années quarante.
poudre au début du xvne siècle, les travaux success Sur les 9 figurations humaines qu'a livrées la
ifs d'aménagement d'une route dans la seconde moit grotte du Mas d'Azil, 5 sont bien connues par dif
ié du xixe siècle, les fouilles des ouvriers de Piette férentes publications, les 4 autres plus sommaire
qui les conduisaient un peu à la manière de travaux ment (Ghollot, 1964; 1980), mais toutes méritent un
agricoles (d'où les imprécisions stratigraphiques et réexamen que nous avons fait au Musée des Anti-
Gallia Préhistoire, 1992, tome 34, p. 289-301. 290 JEAN-PIERRE DUHARD
quités Nationales à Saint-Germain-en-Laye *. Ayant
à plusieurs reprises exposé nos arguments diagnos
tiques d'humanité et de sexe des figurations
(Duhard, 1990a et c; 1991a), il ne nous semble pas
opportun d'y revenir.
r2cm
DESCRIPTION DES FIGURATIONS HUMAINES
Les humains féminins
Le «buste minuscule de femme» (fig. 1) -0
Incisive de cheval : 51 mm (MAN n° 47038) Fig. 1 — «Buste minuscule de femme» sur incisive de cheval.
Sculpté en ronde bosse «dans la racine d'une
dent incisive d'équidé» (Piette, 1888), c'est un des
rares exemples où la contrainte de la matière se
manifeste avec autant d'évidence, en particulier liers» selon le même auteur (1895), alors que nous y
dans : voyons des plis cutanéo-graisseux, analogues à ceux
• l'aplatissement du visage, dont la partie de la taille, apparaissant avec l'âge quand le tissu
gauche est traversée par le canal dentaire ; conjonctif se relâche ; nous ne les retiendrons donc
• l'absence d'épaule à gauche, et son très discret pas comme éléments de parure.
relief à droite ; C'est un des rares cas, au Paléolithique, où les
• l'étroitesse du thorax, qui s'élargit vers sa traits du visage sont bien détaillés et sans déformat
base et se poursuit sans discontinuité avec l'abd ion bestiale, ce qui vaut la peine de s'y arrêter.
omen ; Celui-ci est d'aspect masculin : «l'oreille est grande»,
• le manque d'ampleur transversale de l'abdo le nez «gros et arrondi, les lèvres épaisses» (Piette,
men. 1888). Souvenons-nous de la loi de Maranon et de la
tendance à la masculinisation des femmes ménopau- Cette petite figurine fut décrite par E. Piette en
sées avec l'âge : nous en avons ici un superbe 1888, 1894 et 1895, avec des appréciations morpholo
exemple. giques discutables. Dire que «le ventre est celui
d'une femme stéatopyge» est faire un curieux amal
game entre les différents dépôts adipeux ; de plus les «L'esquisse de statuette féminine» (fig. 2) bourrelets de la taille sont discrètement marqués et
le ventre assez plat, ne justifiant pas son classement Bois de renne : 72 mm X 17 mm (MAN n° 47084)
dans le groupe des «femmes adipeuses [...], à ventre Cet «objet indéterminé», brièvement décrit par
volumineux». M. Chollot en 1964, est en forme de «double fuseau
«Les seins sont pendants, allongés, terminés dont l'un est plus volumineux et taillé en biseau».
inférieurement par des bouts énormes, assez sem Notre examen de la pièce montre qu'elle résulte d'un
blables à des tettes», écrit-il encore. La tette est le aménagement volontaire : elle a été détachée d'un
bout de la mamelle chez la femelle des mammifères ; bois de renne par sciage ou rainurage en biseau, les
l'incision horizontale barrant ici le pôle inférieur des traces de l'action du silex restant très nettement
seins nous paraît être l'indication du contour aréo- visibles à la partie inférieure sur toute l'épaisseur de
laire, plutôt que la limite du mamelon, et l'aspect la corticale, sous forme de stries parallèles. Les zones
mammaire celui offert par les nourrices multipares corticales présentent un aspect poli, n'existant pas
âgées avec seins flasques et ptosés. dans les zones spongieuses, bien qu'elles aient été
Les «trois entailles sur le cou figurent des col- régularisées pour en arrondir les contours. La partie
supérieure semble correspondre à une courte chevil-
lure naturelle du bois originel.
Cette ronde-bosse est tout à fait dans la tradi
1. Les dessins sont de J.-P. Duhard (fig. 1), G. Tosello tion magdalénienne des silhouettes fessières gravées (fig. 2-7, 9) et L. Pales (fig. 8). Les clichés photographiques ou sculptées que Gônnersdorf a livré en profusion, nous ont été aimablement communiqués par le MAN, que nous
mais dont les exemples sont plus rares en France : remercions. FIGURATIONS HUMAINES DU MAS D'AZIL 291
r3cm
Fig. 2 — « Esquisse de
statuette féminine » sur
bois de renne.
sibles de silhouettes humaines et fraction probable Fontalès, Gourdan (Chollot-Varagnac, 1980; Duhard,
1990b). Raser le diagnostic d'humanité et de féminité d'une quatrième le long de la fracture» (1964) et pré
sur le seul contour fessier peut sembler critiquable, cise qu'elles «se rapprochent du type de Lalinde et
mais plusieurs arguments viennent l'étayer : de Gônnersdorf» (Chollot-Varagnac, 1980). Le sup
port en est une importante pièce plate en bois de • la coexistence, sur un même support, de si
renne, probablement prélevée dans la paumure et lhouettes fessières et mammaires avec d'autres pure
brisée en deux endroits : dans la partie médiane, le ment fessières (La Roche Lalinde, Gônnersdorf) ;
fragment adjacent ayant été retrouvé et recollé en • l'existence de figures féminines sans seins
continuité, et à son extrémité la plus large où le frag(Laugerie-Rasse : «femme au renne» et «venus impu
ment fait défaut. dique ») ;
Deux faces s'offrent à l'examen : l'une «porte • la différenciation sexuelle qui veut que la
deux chevrons très inégaux», l'autre des figurations femme ait les fesses plus larges et plus saillantes que
humaines gravées. C'est bien évidemment cette dercelles de l'homme.
nière qui retiendra notre attention. Mme Chollot a Si l'on veut bien admettre la possibilité d'une raison de faire remarquer l'existence probable d'une «esquisse de statuette féminine» (Ghollot, 1964), on quatrième silhouette, dont l'essentiel a dû malheureconnaîtra sans peine (Duhard, 1990b) : reusement partir avec l'élément détaché par la frac
• un court segment céphalique ; ture.
• un tronc tronconique allongé, de contour rec- Trois sujets demeurent donc visibles, que nous
tiligne dans le plan ventral et légèrement convexe numéroterons de 1 à 3, de gauche à droite. Nous
dans le plan dorsal ; détaillerons le n° 2 en abordant les humains masc
• un massif fessier limité en haut par un sillon ulins. Les sujets 1 et 3 nous sont familiers : ce sont
lombaire ; bien des silhouettes fessières, tout à fait comparables
• un court segment cruro-pédieux dans le pro à celles livrées par le Magdalénien final à La Roche
longement du tronc. Lalinde, La Gare de Couze ou au Rond du Rarry, en
France et que Gônnersdorf en ex-R.F.A. a livré en
abondance. Ce sont les mêmes silhouettes qu'offrent
Les silhouettes fessières gravées (fig. 3) aussi les parois de grottes comme Gouy, Comarque
ou Fronsac.
Fragment de bois de renne : 19 cm X 5,5 cm La silhouette fessière n° 1 est courte, fortement
(MAN no 47527) fessue, à taille fine et thorax mince : elle pourrait ne
pas être figurée en profil strict, comme pour Le Rond M. Chollot y décrit «trois schématisations JEAN-PIERRE DUHARD 292
Fig. 3 — Deux silhouettes fes-
sières et silhouette thoracique
gravées sur un fragment de
bois de renne.
5 cm
du Barry, et le contour antérieur correspondrait l'épaule droite, l'autre de la partie moyenne du
alors à la hanche droite. Il n'y a ni sein, ni vulve. contour thoracique gauche. Morphologiquement,
La silhouette fessière n° 3 est longue, étirée, nous avons des caractères sexuels secondaires qui
sont à l'opposé de ceux de la femme et permettent peut-être pour utiliser un plus grand espace ou pour
une autre raison : le thorax est mince, allongé, mais donc de reconnaître un sujet masculin.
moins que les membres inférieurs, ce qui est caracté L'association d'humains de sexe opposé est tout
ristique d'un sujet longiligne. Comparée à la n° 1, on à fait exceptionnelle dans l'art mobilier paléoli
constate que la saillie glutéale y est modérée, et thique : nous ne connaissions jusqu'alors que
qu'elle a été représentée en profil strict. Il n'y a pas l'exemple d'Enlène, celui-ci est le deuxième et il en
non plus de seins ni de vulve. existe un troisième, que nous avons récemment
reconnu sur un bâton percé de La Vache (Duhard,
1991a et b; sous presse). Ces trois sites, du fait de
Les humains masculins leur proximité, pourraient fort bien appartenir à une
même culture régionale.
La silhouette thoracique gravée (fig. 3)
Fragment de bois de renne : 19 cm X 5,5 cm L'homme affronté à l'ours (fig. 4a et 5a)
(MAN n° 47527)
Rondelle d'omoplate (bovidé?) fragmentaire : Elle est insérée entre les deux silhouettes fes-
78 mm X 37 mm (MAN n° 48120) sières et constitue leur antithèse. Elle présente une
Cette gravure «représente un être bizarre aux tête, alors que les autres en sont dépourvues ; le pel
formes simiennes, planté presque verticalement sur vis est étroit mais le thorax large ; il n'y a pas de
ses pieds, tenant un bâton sur son épaule et semblant saillie fessière et il semble exister, de part et d'autre
danser devant un ours [...]. Il est vrai que l'on pourrdu thorax, une indication de membres supérieurs
ait prétendre qu'il lutte avec l'ours» écrivait sous forme de deux traits gravés partant l'un de FIGURATIONS HUMAINES DU MAS D'AZIL 293
E. Piette en 1902. Nous ne reviendrons pas sur son
interprétation simienne, les singes ayant disparu de
nos régions bien avant l'occupation paléolithique
supérieure et, d'ailleurs, lui-même ne retenait pas
formellement cette hypothèse, écrivant dans une
lettre du 27 août 1902 (citée par Chollot, 1964) : «j'ai
pensé que la gravure représentait un homme masqué
faisant danser un ours, un bâton à la main et dan
sant lui-même». La nature humaine du sujet n'est
actuellement ni discutée, ni discutable : la quadruple
courbure vertébrale, la disposition ventrale de la face
sur le crâne, la présence d'un pied caractérisé, la plus
grande longueur des membres pelviens et l'implanta
tion du pénis en sont des preuves suffisantes.
L'ithyphallisme est à remarquer, car il concourt
à définir l'humanité et le sexe du sujet. Si sa défini
tion est simple (érection pénienne), son diagnostic
dans les figurations humaines peut prêter à dis
cussion. Nous considérons comme pénis érects ceux
dépourvus de courbure et apparaissant en avant du
corps chez un humain vertical ; une apparente aug
mentation de diamètre ou de longueur est un carac
tère présomptif, mais non déterminant. Ici la verge
est raide, pointant en avant, avec une partie du
contour scrotal visible : l'érection ne fait pas de
doute. Nous en trouvons plusieurs autres exemples
dans l'art paléolithique, par exemple : Sous-Grand-
Lac, Saint-Cirq, Le Portel (2 sujets), Murât 5577
(sujet B), La Marche 34-1, Laugerie-Basse (homme
au poisson et homme à l'aurochs), puits de Lascaux
et Gourdan (bâton percé et plaquette de grès).
H. Delporte (1969) a insisté sur les «courtes inci
r3cm sions obliques» soulignant «la ligne de la nuque et du
cou, ainsi que celle du ventre», en se demandant si
elles représentaient une pilosité ou étaient «destinées
à souligner le relief de la figuration». Une pilosité
éventuelle (tout à fait physiologique) devrait intéres
ser également les membres et le visage, ce qui n'est
pas le cas. La seconde hypothèse d'un artifice gra
phique pour donner du relief mérite réflexion. On -0
retrouve un aspect voisin chez les femmes figurées
sur un fragment de côte à Isturitz, et les bandes de
traits gravés sur l'abdomen gravide de la «femme au Fig. 4 — Gravures sur les deux faces d'une rondelle fragrenne» de Laugerie-Basse pourraient avoir le même mentaire d'omoplate: a, humain affronté à un ours; b,
humain terrassé par un ours. sens (Duhard, 1990c).
La tête «n'a rien d'humain» (Gapitan, Breuil,
Peyrony, 1924) avec son «véritable museau» (Piette,
1902) qui «s'en projette en avant comme celui d'un
double contour du visage, comme chez le sujet du carnassier, Ours ou Loup» (Gapitan, ibid.), ce qui a
galet de La Madeleine (MAN n° 76950), aussi l'hypofait dire qu'il pouvait s'agir d'un masque (Gapitan,
thèse d'un masque est difficile à soutenir. S'il s'agisibid.', Delporte, 1969; Marshack, 1972). C'est cepen
sait d'un humain vivant, on décrirait un front court, dant l'une des têtes les moins inhumaines qu'offre
un nez fort, un prognathisme facial et un menton l'art mobilier paléolithique. On n'y voit pas de 294 JEAN-PIERRE DUHARD
a b
Fig. 5 — Reconstitutions de l'humain affronté à un ours (a) ; de l'humain terrassé par un ours (b).
fuyant et si l'on voulait le représenter graphique dissant deux objets linéaires, de 8 sujets gravés sur la
ment en un minimum de traits, on ne manquerait côte de l'abri du Château des Eyzies les portant sur
pas de mettre l'accent sur ces caractères physiques, l'épaule, du sujet de Laugerie-Basse couché derrière
en les exagérant quelque peu, comme dans une cari l'aurochs, du sujet du Roc-de-Sers fuyant devant un
cature. bovine et, probablement, d'un sujet de Gourdan.
La posture du corps est assez complexe, mais de L'action, comparable à celle du «chasseur à
lecture aisée. Selon nous (Duhard, 1991a), cet l'aurochs» de Laugerie-Basse, est moins vraisembla
humain est en position debout, le débord postérieur blement celle d'un homme dansant (Piette, 1902) ou
de l'objet tenu sur l'épaule empêchant de le disposer gambadant (Capitan, ibid.) que celle d'un harcèle
sur le dos, et doit être lu selon une orientation un peu ment (Marshack, 1972) ou d'une lutte, offensive
différente de celle habituellement donnée (fig. 5). Le (chasse) ou défensive. Ce thème de l'humain opposé à
pied gauche, en flexion sur la jambe, définit l'appui, l'ours dans une confrontation dramatique se retrou
alors que le membre inférieur droit se trouve en ve sur une plaquette du Péchialet, l'un des humains
arrière avec le pied en extension. Le corps penché en semblant en mauvaise posture. Ici, en raison du
avant, l'homme oppose des deux mains un objet pénis érect, du mouvement des membres inférieurs
linéaire à un ours qui pourrait être tombé au sol. vers l'animal et de la présence de l'arme, nous
Les proportions du corps ne sont pas tout à fait sommes tentés d'opter pour l'homme gagnant, ce
respectées : le tronc est long, avec un centre du corps qu,e nous ne ferions pas pour l'autre humain, gravé
qui tomberait nettement au-dessus de la région au verso. Enfin, l'objet passant à droite de sa tête,
nous conclurons qu'il est droitier comme le «chasseur pubienne; «les bras, probablement par suite d'une
à l'aurochs» de Laugerie-Basse ou les humains de erreur de dessin, sont très courts ; les avant-bras très
l'abri du Château des Eyzies. longs» (Piette, 1902).
L'objet inscrit au-dessus de l'épaule droite,
défini par deux traits parallèles, et semblant Les humains indéterminés sexuels
rejoindre l'extrémité du membre supérieur gauche a
été décrit comme un «bâton» (Piette, 1902; Chollot- Le sujet b (fig. 4b et 5b)
Varagnac, 1980), un «épieu» (Gapitan, Breuil, Pey-
Rondelle d'omoplate (bovidé?) fragmentaire : rony, 1924), une «lance» (Delporte, 1969) ou une
78 mm X 37 mm (MAN n° 48120) «perche» (Marshack, 1972). D'autres humains
portent de semblables objets, et ce ne sont jamais Sur l'autre face de cette rondelle déjà citée, un
des femmes avérées. C'est le cas du sujet n° 1 en bas second humain est également aux prises avec un
relief du bâton en bois de renne de La Vache, ours. Le personnage est gravé tête-bêche par rapport HUMAINES DU MAS D'AZIL 295 FIGURATIONS
au premier et représenté en vue longitudinale et non puis, après un rétrécissement cervical, un corps
de profil comme c'est généralement le cas. Nous allongé à contours ventral et dorsal parallèles, avec
une lordose assez haute, et une cuisse et une jambe croyons erronée la lecture de L. Gapitan, H. Breuil
et D. Peyrony (1924) : le bas du corps n'est pas de fléchies à 90°, dans la tradition magdalénienne des
humains féminins de profil ; mais le ventre est plat et profil et l'on ne voit ni ensellure lombaire, ni ligne
le massif fessier peu saillant. L'ébauche de bras ventrale ; les quatre membres sont écartés du corps,
la patte de l'ours cachant l'un des inférieurs. Compar signalée par L. Capitan, H. Breuil et D. Peyrony
(1924) est discutable. Quatre traits obliques barrent ées à celles des pattes d'ours, les dimensions du
le corps, et l'on en retrouve de semblables en périsujet sont plus petites que celles de l'homme au
recto, tête exceptée. E. Piette (1902) voyait ce sujet phérie de la zone décortiquée.
Peut-être est-ce l'absence de caractères sexuels en posture assise et dans la publication conjointe
avec L. Capitan et D. Peyrony (1924), H. Breuil et la flexion des membres inférieurs qui firent dire
aux auteurs précités, notamment à Breuil, qu'il poul'orientait à la verticale sur son relevé, et décrivait
un visage, en l'imaginant donc vu de face, alors que vait s'agir d'un enfant. Dans le sens où il est asexué,
c'est une hypothèse plausible, mais cela reste une H. Delporte (1969) et M. Chollot-Varagnac (1980)
pensaient plutôt à une vue de dos. Les deux der hypothèse. L'orientation du sujet peut aussi bien
être la verticale, en posture ployée, que l'horizontale, nières hypothèses peuvent se discuter : dans la pre
dans l'hypothèse d'un bébé posé sur le dos. mière on verrait sur le visage une bouche, un nez et
un œil, mais avec des cheveux implantés très bas;
dans la seconde, outre une tête baissée montrant
l'occiput couvert de cheveux courts et la nuque, Les humains douteux
existerait à la partie inférieure du tronc un contour
Le «coco des roseaux» (fig. 8) fessier assez caractérisé. Nous pensons que le sujet
est en vue dorsale et aplati sur le sol ou culbuté par Fragment d'omoplate (bovidé?) : 86 mm X 28 mm le coup de patte d'un ours ; c'est donc couché, ou à (MAN n° 77571) l'envers, à la différence du premier, qu'il doit être lu
«C'est sous cette appellation familière [...] que (fig. 5). Quelle que soit l'orientation donnée, on ne
Marthe et Saint-Just Péquart désignaient entre eux» peut y reconnaître de caractères sexuels de certitude.
ce sujet (Pales, 1970) dont ils donnaient la descripNous observons qu'il n'a ni arme, ni parure, et qu'il
tion suivante : «il s'agit vraisemblablement d'un est de petite stature, malgré une grosse tête, et pro
homme accroupi au milieu des roseaux, dans une posons d'y voir un enfant en mauvaise posture avec
attitude de guet, à l'affût probablement d'un gibier un ours.
dont on ne distingue que la croupe poilue» (Péquart,
1960). Comme l'a souligné L. Pales, le relevé publié
par E. Saccasyn délia Santa (1947) et reproduit par «l'enfant» (fig. 6 et 7)
L.-R. Nougier et R. Robert (1968) n'a que de loin
Fragment de bâton percé en bois de renne : taines ressemblances avec l'original (fig. 9).
130 mm X 40 mm (MAN n» 47181) Il s'agit d'un de ces fragments d'omoplates que
« La figure, petite, évoque un peu la pensée d'un la grotte a livré en abondance (une soixantaine, dont
enfant en bas-âge, entièrement nu ; la tête est globu la moitié illustrée de gravures figuratives ou non),
leuse avec un léger avancement de la face, un œil et portant une gravure facile à lire sinon à interpréter.
une oreille marqués ; le bras est réduit à un moignon, De gauche à droite, s'inscrivent une croupe de che
il manquait du reste la place pour le figurer ; le corps val, une petite figuration où l'on a cru voir un
est allongé et un peu ensellé, sans saillie des fesses ni anthropomorphe, et des «hampes lancéolées plus ou
d'aucun relief; la jambe, assez courte, se ploie moins parallèles et verticales» où l'on a vu des
comme chez les enfants posés sur le dos ; le pied est «herbes» ou «roseaux» (Péquart, 1960), voire des
grand, avec le petit orteil distinct» (Capitan, Breuil, «fourches» ou «crochets» (Pales, 1970). Un «tracé
ovalaire, avec prolongement bifide inférieur» gravé Peyrony, 1924).
Cette gravure proviendrait du Magdalénien entre l'arrière-train du cheval et la tête du sujet
IV. Près du trou, assez mal restauré, une partie de la pourrait être un œil de grand herbivore avec son lar
corticale a été enlevée et, sur la surface mise à nue, mier (Pales, ibid.).
une silhouette humaine en profil droit gravée en La «croupe poilue», gravée légèrement, paraît
léger champlevé. Ce sujet présente à décrire une tête bien appartenir à un cheval ; c'est la seule interpréta
ronde où l'œil et l'oreille pourraient être indiqués tion offrant quelque certitude, pour le reste « tout est 296 JEAN-PIERRE DUHARD
Fig. 6 — «L'enfant» sur fragment de bâton percé en bois de renne.
hypothèse» (Pales, ibid.). Bien que l'on connaisse
l'existence d'images gravées ou sculptées de végé
taux, il est difficile d'affirmer qu'il s'agisse de cela,
d'autant qu'aucun élément n'est identique à l'autre
et, outre des grandes herbes ou des roseaux, on pourr
ait y voir, des arbres, des barrières de battue, «a
palissade of lances» (Sieveking, 1987), ou des symb
oles ou marques. L. Pales (1970) et M. Chollot-
Varagnac (1980) évoquaient même des «humains sty
lisés», mais qui seraient de sens inverse au cheval et
à la figuration gravée en arrière de lui ; nous ne par
tageons pas son sentiment. Fig. 7 — Détail de «l'enfant»
La nature humaine de la petite figuration en sur fragment de bâton percé en
bois de renne. profil gauche ne va pas de soi : FIGURATIONS HUMAINES DU MAS D'AZIL 297
2cm
Fig. 9 — Le «coco des roseaux»
d'après Saccasyn délia Santa. Fig. 8 — Le «coco des roseaux» d'après Pales.
a) la disproportion entre la tête et le corps n'est COMMENTAIRES
pas humaine ;
b) la disposition horizontale du tronc est celle Les humains du Mas d'Azil
d'un animal quadrupède; dans le corpus paléolithique
c) ce qui ressemble à un membre antérieur (ou
supérieur) gauche ne présente aucun articulé Les figurations humaines mobilières sont rar
humain, et cette rectitude apparente du membre ement abondantes dans une même station. Elles sont
évoquerait davantage un animal, plus précisément parfois exclusivement masculines, plus souvent fémi
un herbivore, comme le «larmier» placé en avant de nines, mais peuvent associer des humains des deux
sa tête. L'ensemble n'est pas sans évoquer le sujet sexes.
n° 67 du Gabillou où H. Breuil voyait un anthropo Les stations mobilières à humains masculins
morphe et P. David une tortue (Gaussen, 1964), mais exclusifs sont rares : il n'en existe pas au Gravettien ;
où finalement rien n'est certain. on en compte une seule au Solutréen (Le Roc-de-
Sers), et deux au Magdalénien (l'abri du Château des Parler alors de «scène de chasse» (Péquart, 1960)
Eyzies et Raymonden). ou «d'affût» (Nougier, Robert, 1968) est peut-être
Les stations mobilières à humains féminins aller un peu loin dans l'interprétation quand, des
exclusifs sont plus fréquentes, excepté au Solutréen deux sujets, un seul est identifié avec certitude. Nous
où il n'y en a pas ; au Gravettien, hors Brassempouy ne pouvons retenir cette figuration dans le corpus des
et Laussel, les huit autres stations n'offrent que des figurations humaines paléolithiques, et encore moins
femmes; au Magdalénien des sites comme Courbet, des humains masculins.
Enval, La Roche Lalinde, La Gare de Couze, Fonta- Nous citerons, sans nous étendre, une curieuse
lès, Le Rond du Barry, Le Saut-du-Perron sont à lecture de H. Breuil (1937) au sujet d'une gravure
figurations féminines exclusives. sur fragment de grès de 11,5 cm X 8,7 cm (MAN
n° 48055), où il proposait de voir une figuration d'an Dans les stations à humains des deux sexes, les
tilope saïga ou d'humain grotesque, alors qu'il femmes l'emportent généralement sur les hommes,
que ce soit au Gravettien (Brassempouy : 2 hommes ; semble s'agir d'un profil de mammouth (fig. 10).

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