Les groupes régionaux occidentaux du Rubané (Rhin et Bassin parisien) à travers les pratiques funéraires - article ; n°1 ; vol.37, pg 115-154

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Gallia préhistoire - Année 1995 - Volume 37 - Numéro 1 - Pages 115-154
Within the western Bandkeramik (extending from the Rhine to the Paris basin) four regional groups can be defined on the basis of ceramic styles : north-west Bandkeramik, Neckar Bandkeramik, north Alsace Bandkeramik and south-west Bandkeramik. The whole area contains two separate funerary traditions : tradition I is confined to the south-west Bandkeramik (southern Alsace and the Paris basin) ; tradition II covers the other three groups. This division is present from the early Bandkeramik stage and can be traced as far as the east of central Europe. Tradition I occurs in Bavaria and lower Austria, tradition II in the Elbe regions (central Germany). In consequence one obtains two extensive bands, orientated east-west, which broadly correspond to the two major axes of Bandkeramik colonization. It is therefore likely that the distribution of the two funerary traditions derives from an early and profound division within the Bandkeramik. Yet the two traditions have also integrated, in their own ways, traits of mesolithic origin. Reflecting recent work on lithic industries, analysis of burial practices shows in fact that acculturation processes are under way very early in the Bandkeramik, probably from the earliest stage. Their development is deeply affected by the complex web of relations created by two competing ideologies : that of the Danubian colonists and that of the indigenous component, the latter being a mixture of real hunters and groups undergoing neolithization. At the beginning of the Middle Neolithic there is a marked decline in the Danubian component ; in the Danubian neolithic funerary tradition III, which emerges with the Hinkelstein culture, an important place is given to symbols linked to hunting and the wild.
(Translated by M. Ilett)
L'analyse des styles céramiques permet de définir quatre groupes régionaux au sein du Rubané occidental (qui s'étend du Rhin au Bassin parisien) : Rubané du Nord-Ouest, Rubané du Neckar, Rubané de Basse-Alsace et Rubané du Sud-Ouest. Deux traditions funéraires bien distinctes se partagent le même espace : la tradition I est cantonnée dans l'aire d'extension du Rubané du Sud-Ouest (Haute-Alsace et Bassin parisien) ; la tradition II couvre les trois autres groupes. On peut suivre ce clivage, qui est en place dès l'étape ancienne du Rubané, en direction de l'est de l'Europe centrale. La tradition I est présente en Bavière et en Basse-Autriche, la tradition II dans les régions de l'Elbe (Allemagne centrale). On obtient par conséquent deux grandes bandes d'orientation est-ouest qui se confondent en gros avec les deux grands axes de pénétration de la colonisation rubanée. Il est donc vraisemblable que cette répartition en deux traditions funéraires repose sur un clivage ancien et profond au sein du Rubané. Mais les deux traditions ont aussi, chacune à leur manière, intégré des traits d'origine mésolithique. A l'image des travaux récents consacrés à l'industrie lithique, l'analyse des pratiques funéraires montre en effet que des processus d'acculturation sont à l'œuvre très tôt au sein du Rubané, vraisemblablement dès l'étape « la plus ancienne ». Leur évolution est marquée profondément par les relations complexes que tissent deux idéologies concurrentes : celle des colons danubiens et celle de la « composante autochtone » mélange de chasseurs vrais et de groupes en voie de néolithisation. Les débuts du Néolithique moyen sont marqués par un fort recul de la composante danubienne ; la tradition funéraire III du Néolithique danubien, qui apparaît au sein de la culture de Hinkelstein, laisse une place importante aux symboles liés à la chasse et au sauvage.
40 pages
Publié le : dimanche 1 janvier 1995
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Christian Jeunesse
Les groupes régionaux occidentaux du Rubané (Rhin et Bassin
parisien) à travers les pratiques funéraires
In: Gallia préhistoire. Tome 37, 1995. pp. 115-154.
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Jeunesse Christian. Les groupes régionaux occidentaux du Rubané (Rhin et Bassin parisien) à travers les pratiques funéraires.
In: Gallia préhistoire. Tome 37, 1995. pp. 115-154.
doi : 10.3406/galip.1995.2135
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/galip_0016-4127_1995_num_37_1_2135Abstract
Within the western Bandkeramik (extending from the Rhine to the Paris basin) four regional groups can
be defined on the basis of ceramic styles : north-west Bandkeramik, Neckar Bandkeramik, north Alsace
Bandkeramik and south-west Bandkeramik. The whole area contains two separate funerary traditions :
tradition I is confined to the south-west Bandkeramik (southern Alsace and the Paris basin) ; tradition II
covers the other three groups. This division is present from the early Bandkeramik stage and can be
traced as far as the east of central Europe. Tradition I occurs in Bavaria and lower Austria, tradition II in
the Elbe regions (central Germany). In consequence one obtains two extensive bands, orientated east-
west, which broadly correspond to the two major axes of Bandkeramik colonization. It is therefore likely
that the distribution of the two funerary traditions derives from an early and profound division within the
Bandkeramik. Yet the two traditions have also integrated, in their own ways, traits of mesolithic origin.
Reflecting recent work on lithic industries, analysis of burial practices shows in fact that acculturation
processes are under way very early in the Bandkeramik, probably from the "earliest" stage. Their
development is deeply affected by the complex web of relations created by two competing ideologies :
that of the Danubian colonists and that of the "indigenous component", the latter being a mixture of real
hunters and groups undergoing neolithization. At the beginning of the Middle Neolithic there is a marked
decline in the Danubian component ; in the Danubian neolithic funerary tradition III, which emerges with
the Hinkelstein culture, an important place is given to symbols linked to hunting and the wild.
(Translated by M. Ilett)
Résumé
L'analyse des styles céramiques permet de définir quatre groupes régionaux au sein du Rubané
occidental (qui s'étend du Rhin au Bassin parisien) : Rubané du Nord-Ouest, Rubané du Neckar,
Rubané de Basse-Alsace et Rubané du Sud-Ouest. Deux traditions funéraires bien distinctes se
partagent le même espace : la tradition I est cantonnée dans l'aire d'extension du Rubané du Sud-
Ouest (Haute-Alsace et Bassin parisien) ; la tradition II couvre les trois autres groupes. On peut suivre
ce clivage, qui est en place dès l'étape ancienne du Rubané, en direction de l'est de l'Europe centrale.
La tradition I est présente en Bavière et en Basse-Autriche, la tradition II dans les régions de l'Elbe
(Allemagne centrale). On obtient par conséquent deux grandes bandes d'orientation est-ouest qui se
confondent en gros avec les deux grands axes de pénétration de la colonisation rubanée. Il est donc
vraisemblable que cette répartition en deux traditions funéraires repose sur un clivage ancien et profond
au sein du Rubané. Mais les deux traditions ont aussi, chacune à leur manière, intégré des traits
d'origine mésolithique. A l'image des travaux récents consacrés à l'industrie lithique, l'analyse des
pratiques funéraires montre en effet que des processus d'acculturation sont à l'œuvre très tôt au sein du
Rubané, vraisemblablement dès l'étape « la plus ancienne ». Leur évolution est marquée profondément
par les relations complexes que tissent deux idéologies concurrentes : celle des colons danubiens et
celle de la « composante autochtone » mélange de chasseurs vrais et de groupes en voie de
néolithisation. Les débuts du Néolithique moyen sont marqués par un fort recul de la composante
danubienne ; la tradition funéraire III du Néolithique danubien, qui apparaît au sein de la culture de
Hinkelstein, laisse une place importante aux symboles liés à la chasse et au sauvage.Les groupes régionaux
occidentaux du rubané
(Rhin et Bassin parisien)
à travers les pratiques funéraires
Christian JEUNESSE*
Mots-clés. Néolithique ancien, Rubané, funéraire, nécropoles, différenciation, société, acculturation, Mésolithique récent, parure.
Résumé. L'analyse des styles céramiques permet de définir quatre groupes régionaux au sein du Rubané occidental (qui s'étend du Rhin
au Bassin parisien) : Rubané du Nord-Ouest, Rubané du Neckar, Rubané de Basse-Alsace et Rubané du Sud-Ouest. Deux traditions
funéraires bien distinctes se partagent le même espace : la tradition I est cantonnée dans l'aire d'extension du Rubané du Sud-Ouest
(Haute-Alsace et Bassin parisien) ; la tradition II couvre les trois autres groupes. On peut suivre ce clivage, qui est en place dès l'étape
ancienne du Rubané, en direction de l'est de l'Europe centrale. La tradition I est présente en Bavière et en Basse-Autriche, la tradition II
dans les régions de l'Elbe (Allemagne centrale). On obtient par conséquent deux grandes bandes d'orientation est-ouest qui se confondent en
gros avec les deux grands axes de pénétration de la colonisation rubanée. Il est donc vraisemblable que cette répartition en deux
traditions funéraires repose sur un clivage ancien et profond au sein du Rubané. Mais les deux traditions ont aussi, chacune à leur
manière, intégré des traits d'origine mésolithique. A l'image des travaux récents consacrés à l'industrie lithique, l'analyse des pratiques
funéraires montre en effet que des processus d'acculturation sont à l'œuvre très tôt au sein du Rubané, vraisemblablement dès l'étape « la
plus ancienne ». Leur évolution est marquée profondément par les relations complexes que tissent deux idéologies concurrentes : celle des
colons danubiens et celle de la « composante autochtone » mélange de chasseurs vrais et de groupes en voie de néolithisation. Les débuts du
Néolithique moyen sont marqués par un fort recul de la composante danubienne ; la tradition funéraire III du Néolithique danubien, qui
apparaît au sein de la culture de Hinkelstein, laisse une place importante aux symboles liés à la chasse et au sauvage.
Abstract. Within the western Bandkeramik (extending from the Rhine to the Paris basin) four regional groups can be defined on the basis
of ceramic styles : north-west Bandkeramik, Neckar Bandkeramik, north Alsace Bandkeramik and south-west Bandkeramik. The whole area
contains two separate funerary traditions : tradition I is confined to the south-west (southern Alsace and the Paris basin) ;
tradition II covers the other three groups. This division is present from the early Bandkeramik stage and can be traced as far as the east of
central Europe. Tradition I occurs in Bavaria and lower Austria, tradition II in the Elbe regions (central Germany). In consequence one
obtains two extensive bands, orientated east-west, which broadly correspond to the two major axes of Bandkeramik colonization. It is
therefore likely that the distribution of the two funerary traditions derives from an early and profound division within the Bandkeramik.
Yet the two traditions have also integrated, in their own ways, traits of mesolithic origin. Reflecting recent work on lithic industries,
analysis of burial practices shows in fact that acculturation processes are under way very early in the Bandkeramik, probably from the
"earliest" stage. Their development is deeply affected by the complex web of relations created by two competing ideologies : that of the
Danubian colonists and that of the "indigenous component", the latter being a mixture of real hunters and groups undergoing
neolithization. At the beginning of the Middle Neolithic there is a marked decline in the Danubian component ; in the Danubian neolithic
funerary tradition III, which emerges with the Hinkelstein culture, an important place is given to symbols linked to hunting and the wild.
(Translated by M. Ilett)
* UMR 9946 du CNRS, 9 rue du Général Rapp, 67000 Strasbourg.
Gallia Préhistoire, 37-1995, p. 115-154, © CNRS Éditions, Paris 1996 116 Christian JEUNESSE
Dans l'histoire de la recherche sur les pratiques funéraires lame d'herminette, d'un spondyle fendu et d'une perle
du Rubané, la publication, en 1972, de la nécropole sl tubulaire en spondyle (Pavuk, 1972). Dans la structure
ovaque de Nitra est à marquer d'une pierre blanche. Pour 145 de Cuiry-lès-Chaudardes, une sépulture d'enfant en
la première fois, un cimetière ou une partie significative bas âge saupoudrée d'ocre a livré deux valves biforées de
d'un cimetière (73 tombes en l'occurrence) fouillé dans gros lamellibranches, une valve de gros lamellibranche à
de bonnes conditions était livré à la curiosité des spécial évidement central et quelques dizaines de perles sur petits
istes (Pavuk, 1972). Deux décennies plus tard, après la coquillages marins contemporains (Labriffe, 1985). Ces
publication de plusieurs nécropoles d'importance. deux sépultures sont attribuées au Rubané récent dans la
variable1 et la fouille de plusieurs cimetières de plus de littérature, mais on oublie en général de préciser que les
200 tombes dont les monographies sont attendues avec systèmes chronologiques sur lesquels s'appuient les dia
l'impatience qu'on devine2, la nécropole de Nitra reste gnostics sont différents. En réalité, si l'on se fie à la classi
dans de nombreuses publications la référence principale fication employée couramment aujourd'hui dans la partie
des aperçus de synthèses consacrés aux pratiques funé occidentale (Rhin et Bassin parisien), la première doit
raires du Rubané. L'idée générale est celle d'une grande être attribuée au Rubané ancien (étape II) et la seconde
au Rubané final (étape V). C'est également de la fin du homogénéité de ces pratiques ; quoi de plus naturel, dès
lors, de faire appel à la seule nécropole connue pour la Rubané (étape IV ou V) que date l'exemple suivant, celui
zone d'origine du Rubané pour en rendre compte ? Il faut de la sépulture 93 de la nécropole allemande de
certes admettre que les arguments ne manquent pas pour Niedermerz (Rhénanie) . Là, une tombe d'adulte a livré 2
étayer cette image unitaire du Rubané : à l'intérieur du armatures de flèches, 4 lames d'herminettes, 1 nucleus, 2
lames à troncature, 3 grattoirs sur lame, 20 lames, 12 éclats domaine funéraire, avec par exemple la répartition d'une
parure comme le « spondyle fendu », présent de la et fragments de lames et un dépôt métallique (Dohrn-
Slovaquie à la vallée de la Marne, ou encore la position Ihmig, 1983).
repliée, qui reste dans le centre du Bassin parisien iden Une mise en perspective permettra plus loin de repla
tique à ce qu'elle fut dans des contextes plus anciens en cer chacune de ces découvertes dans leur contexte régio
Tchécoslovaquie ou dans la vallée du Rhin ; mais aussi à nal. La simple enumeration des mobiliers nous suffira pré
l'extérieur, avec les nombreuses analyses insistant sur sentement pour illustrer la forte variabilité qui caractérise
l'uniformité de l'architecture. Mais cette focalisation sur la pratique funéraire du Néolithique ancien danubien.
les régularités, aussi nécessaire qu'elle ait été au moment Comme on l'a suggéré, cette variabilité est d'abord chro
où l'urgence était de bâtir un cadre général pour rendre nologique : du Rubané ancien au Rubané récent, on assiste
compte des grandes -tendances à l'œuvre dans le à une dérive aussi bien qualitative que quantitative ; de
Néolithique européen, a eu pour effet secondaire de di nouveaux types apparaissent et, si l'on prend les tombes
les plus riches3 comme référence, les mobiliers sont devenus ssimuler les disparités. Or celles-ci existent bel et bien, et,
comme je vais tenter de le démontrer ici, leur analyse nettement plus abondants. Mais elle est aussi régionale :
n'est pas moins importante pour la compréhension glo dans le Rubané récent de Rhénanie, la richesse est, entre
bale du Rubané que ne le fut celle des ressemblances. autres, exprimée par la quantité de pièces en silex et de
Commençons par quelques exemples. La tombe 2 de lames d'herminettes, alors que dans les tombes contemp
Nitra, qui figure parmi les plus riches et les plus représent oraines du Bassin parisien les riches sont celles qui
atives de cette nécropole, contenait un adulte donné livrent une abondante parure de coquillage, le lithique
jouant un rôle tout à fait secondaire. comme masculin accompagné d'un vase décoré, d'une
3. La notion de « richesse » est employée ici dans son sens le plus trivial. 1. Elsloo (Modderman, 1970), Niedermerz (Dohrn-Ihmig, 1983),
Une tombe dont le mobilier se compose de trois perles tubulaires est Mulhouse-Est (Schweitzer R. et J., 1977), Ensisheim (Gallay, Mathieu,
« plus riche » qu'une sépulture qui n'en a livré qu'une seule ; une tombe 1988 ; Jeunesse, 1993b ; Lambach, 1993 ; Mathieu, 1993 ; Mauvilly, 1993)
est « riche » quand son mobilier est notablement plus important que le et Essenbach-Ammerbreite (Brink-Kloke, 1990).
2. C'est le cas pour Schwetzingen dans la région de Heidelberg mobilier moyen des tombes de la même nécropole. Une évaluation plus
nuancée de la notion de richesse, indispensable dans une réflexion cen(Behrends, 1990), de Wandersleben-Gotha dans l'est de l'Allemagne
(Modderman, 1988), de Stuttgart-Mûlhausen dans la vallée du Neckar trée sur l'organisation sociale, n'est pas nécessaire dans cet article axé
(Nieszery, 1992) et de Aiterhofen-Ôdmûhle en Bavière (Osterhaus, 1980). sur la variabilité régionale.
Gallia Préhistoire, 37-1995, p. 115-154, © CNRS Éditions, Paris 1996 Groupes régionaux occidentaux du Rubané 117
L'aspect quantitatif, qui se traduit par un spectacul Pour cela, on dispose aujourd'hui, pour ne parler que
aire élargissement de l'éventail des richesses et pose la des tombes publiées, d'un corpus d'environ 560 sépul
tures qui se répartissent de la manière suivante entre les question d'un accroissement parallèle du degré de
grandes unités géographiques : différenciation sociale, sera traité dans une autre contri
bution (Jeunesse, à paraître c). Ici, c'est avant tout le • pour le Bassin parisien, on compte une quarantaine de
tombes5 qui se décomposent en tombes isolées ou petits problème de la régionalisation qui retiendra notre
attention. groupes de tombes toujours étroitement associés à l'habi
Le phénomène de régionalisation des styles céra tat ;
• Alsace et Pays de Bade (sud de la plaine du Rhin supémiques qui affecte la céramique linéaire à partir de
l'étape moyenne est aujourd'hui bien connu, et cela rieur) : 207 tombes dont 192 en Alsace ;
• reste de la vallée du Rhin : environ 210 sépultures dont même si on ne dispose pour l'instant d'aucune syn
l'essentiel provient des deux grandes nécropoles de thèse complète sur ce sujet, l'accent ayant toujours été
donné, dans les orientations de recherche, sur les pro Flomborn (85 tombes) et Niedermerz (115 tombes) ; ces
blématiques qui privilégient le caractère unitaire du deux cimetières présentent l'avantage d'être parfait
Rubané. Plusieurs découpages ont été proposés ; je ement complémentaires puisque le centre de gravité chro
ferai le point ici sur la région qui nous concerne direc nologique se situe au Rubané ancien pour le premier et
tement, celle qui couvre le Bassin du Rhin et les zones au Rubané récent pour le second ;
• pour la Meuse enfin, le corpus se réduit pratiquement d'implantations plus occidentales. La régionalisation
n'a, par contre, jamais été abordée sérieusement sous aux 113 tombes de la grande nécropole d'Elsloo.
l'angle des pratiques funéraires. Comme on le verra, Parmi les ensembles en attente de publication, on ment
deux grandes traditions se partagent notre zone d'étu ionnera les nécropoles fouillées récemment dans la vallée
de, que je tenterai de caractériser et dont j'essaierai de du Neckar (plus de 300 tombes) et les 177 tombes de la
préciser les limites tant géographiques que chronol nécropole de Schwetzingen. Si l'on complète ce tour d'ho
ogiques. rizon avec quelques sépultures isolées ou petits ensembles,
La notion de « groupes régionaux occidentaux » on parvient assez facilement à un bon millier pour notre
qui est employée ici n'a rien à voir avec celle de domaine d'étude (fig. 1).
« Rubané occidental ». Cette dernière fait référence à
l'un des deux grands faciès stylistiques du Rubané,
l'autre étant le Rubané oriental (Lichardus-Itten, LES GROUPES REGIONAUX
Lichardus, 1985). Elle n'est d'ailleurs pas dépourvue OCCIDENTAUX À TRAVERS
d'ambiguïté, puisque les manifestations les plus orien L'ANALYSE DES STYLES CÉRAMIQUES
ET DE L'OUTILLAGE LITHIQUE tales géographiquement, celles de ce Rubané de
Moldavie, relèvent sur le plan stylistique du « Rubané
occidental ». Mes « groupes occidentaux » correspon
dent en fait à un découpage horizontal à l'intérieur du REPARTITION
« Rubané occidental », les domaines géographiques
concernés étant, comme je viens de l'esquisser, le La réflexion sur la répartition des groupes stylistiques n'a
Bassin du Rhin, le cours moyen de la Meuse et le suscité que peu de littérature. Il s'agit là d'un phénoparisien au sens large, incluant à l'est la vallée mène dont personne n'a jamais nié l'existence, mais qui
de la Marne4. a toujours été considéré comme secondaire et anecdo-
5. L'imprécision du chiffre tient d'une part à la rareté des tombes avec
4. Au sein du Bassin du Rhin, la vallée du Neckar n'a pu être traitée par céramique et, d'autre part, au fait que la tradition funéraire du Rubané
manque de documentation publiée ; on attend en effet la publication du Sud-Ouest survit dans le Bassin parisien à la fin du Rubané. Les
monographique des 110 tombes fouillées à Fellbach-Oeffingen découvertes de ces dernières années ont en effet montré que les tombes
« Oberen Taubenâckern » en 1986-1987 (Schmitt, 1990) et des 200 de la culture de V.S.G., qui livrent par exemple des perles tubulaires en
sépultures exhumées récemment à Stuttgart-Mûlhausen « Viesenhâuser spondyle, étaient souvent difficiles à différencier des tombes rubanées
Hof » (Nieszery, 1992). (Jeunesse, à paraître b).
Galha Préhistoire, 37-1995, p. 115-154, © CNRS Éditions, Paris 1996 Christian JEUNESSE 118
□ >200m
a nécropoles mésolithiques
■ rubanées il
• tombes isolées
ou petits groupes
de tombes mésolithiques
Fig. 1 — Répartition des principales nécropoles du Rubané et du Mésolithique récent ainsi que des tombes isolées mésolithiques évoquées dans le
texte : trait gras, extension maximale du Rubané ; 1, Cabeço de Arruda ; 2, Moita do Sebastiao ; 3, Cabeço de Armoreira ; 4, Téviec ; 5, Hoëdic ;
6, Montclus ; 7, Elsloo ; 8, Niedermerz ; 9, Flomborn ; 10, Schwetzingen ; 11, Souffelweyersheim ; 12, Quatzenheim ; 13, Entzheim ;
14, Ensisheim « Les Octrois » ; 15, Mulhouse-Est ; 16, Stuttgart-Mùlhausen ; 17, Sondershausen ; 18, Wandersleben ; 19, Unseburg ;
20, Bottendorf ; 21, Bad-Dûrrenberg ; 22, Essenbach-Ammerbreite ; 23, Aiterhofen-Odmûhle ; 24, Vedbaek (Bogebakken) ; 25, Skateholm I ;
26, Skateholm II ; 27, Schôpsdorf ; 28, Niederkaina ; 29, Nitra ; 30, Janislawice ; 31, Zvejniecki ; 32, Fellbach-Oeffingen.
tique. Les titres les plus connus dans ce domaine concer tiellement les dénominations, puisque le Rubané Rhin-
nent d'ailleurs des problèmes internes à l'un des groupes Meuse devient le « Rubané du Nord-Ouest » et le Rubané
régionaux qui seront définis plus loin, le Rubané du du Neckar se transforme en « Rubané du Wurtemberg »
(Van Berg, 1990). Les sites de la Plaine d'Alsace et ceux Nord-Ouest (Meier-Arendt, 1972 ; Dohrn-Ihmig, 1973).
du sud du pays de Bade sont réunis dans un « Rubané Les grandes masses que l'on distingue traditionnellement
d'Alsace ». Pourtant, les travaux menés dans cette région sont la région Rhin-Meuse, la vallée du Neckar, l'Alsace et
le Bassin parisien. Une répartition proposée récemment avaient souligné il y a une quinzaine d'années déjà l'exis
par P. L. van Berg reprend ces divisions en modifiant tence, dans le sud de la Plaine du Rhin supérieur, de
Gallia Préhistoire, 37-1995, p. 115-154, © CNRS Éditions, Paris 1996 Groupes régionaux occidentaux du Rubané 119
sien sont réunis dans un groupe unique. Les grandes
lignes de cette organisation spatiale sont rassemblées sur
la figure 2. On y distingue :
• un Rubané du Nord-Ouest, qui correspond au vieux
Rubané Rhin-Meuse et s'étend depuis la confluence
Rhin-Neckar jusqu'au Hainaut occidental belge ;
• un Rubané du Sud-Ouest, qui englobe la Haute-Alsace
et le Bassin parisien ; les entités appelées traditionne
llement « Rubané de Haute-Alsace » et « R.R.B.P. » sont
considérées ici comme deux faciès locaux de ce groupe
régional ;
• un Rubané du Neckar, dénomination géographique qui
me paraît plus appropriée que Rubané du Wurtemberg
puisque l'aire de répartition de ce groupe s'étend jus
qu'au Bas-Neckar, dans la région du Kraichgau, et en
globe de ce fait une partie du pays de Bade ;
• un Rubané de Basse-Alsace enfin, qui comprend les
gisements de la région de Strasbourg ainsi que quelques
sites de la rive droite du Rhin.
La tentative, qui figure également sur cette carte, de
regrouper ces deux dernières entités dans un « Rubané
Fig. 2 — Groupes et sous-groupes régionaux dans le Bassin du Rhin du Centre » doit rester pour l'instant à l'état de proposit
et le Bassin parisien : 1, Bassin parisien ; 2, Haute-Alsace ; ion. A la rareté des documents publiés, pour le Neckar, 3, Hegau ; 4, Basse-Alsace ; 5, Wurtemberg. dans le domaine des pratiques funéraires répond en effet
l'absence d'études récentes consacrées à la définition du
style céramique régional, la thèse de H.-Ch. Strien étant
deux faciès distincts (Bonnet et alii, 1980 ; Schweitzer, malheureusement restée inaccessible6.
La répartition des groupes régionaux, et je pense là en 1980 ; Thévenin et alii, 1980 ; Wolf, 1980). L'Alsace est
particulier aux groupes du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, aussi traitée globalement par H.-Ch. Strien, qui a pro
posé de surcroît de regrouper les concentrations du Rhin rend caduque la vieille idée, reprise encore récemment
supérieur, du Neckar et du Hegau pour former une « sûd- par J. Lûning (1988), d'une organisation spatiale « verti
cale » suivant la répartition des grands bassins fluviaux westliche Linearbandkeramik » qui s'opposerait, pour
avec, pour notre domaine d'étude, le Rhin et la Meuse n'évoquer que l'aire géographique qui nous concerne ici,
au Rubané du Nord-Ouest et au Rubané du Bassin pari moyenne d'un côté et la Seine de l'autre. Comme le
sien (Strien, 1989, 1993). montre l'extension de ces deux groupes, c'est plutôt à
de grandes masses est-ouest qu'on a affaire, avec des J'ai tenté de démontrer, dans un travail récent
axes longitudinaux qui évoquent les grands axes du (Jeunesse, 1993a), que cette dernière proposition était
complètement arbitraire. S'il y a bien, comme on le verra mouvement de colonisation danubienne.
plus loin, quelques raisons de rapprocher le Neckar et la
Basse-Alsace, il n'y en a aucune d'opposer aussi abrupte- GENÈSE
ment le Rubané de Haute-Alsace et celui du Bassin pari
sien : en réalité, le style de la région de Mulhouse pré C'est le plus souvent, et cela de manière plus ou moins
sente bien plus d'affinités avec celui de la vallée de l'Aisne implicite, à des facteurs internes que l'on attribue la fo
qu'avec celui de la région de Strasbourg. J'ai donc pro rmation de ces groupes régionaux. Les causes générale-
posé, pour des raisons qu'il serait trop long d'expliciter
ici en ce qui concerne l'analyse stylistique mais dont l'a 6. La thèse (Strien, 1990) n'étant pas publiée, on est contraint de se
spect funéraire sera développé plus loin, une nouvelle rabattre sur deux petits articles qui distillent parcimonieusement
répartition dans laquelle la Haute-Alsace et le Bassin quelques-unes des conclusions de ce travail (Strien, 1989, 1993).
Gallia Préhistoire, 37-1995, p. 115-154, © CNRS Éditions, Paris 1996 120 Christian JEUNESSE
Fig. 3 — Extension maximale de l'étape I du Rubané (trame), localisation des gisements de silex de Rijkholt (R) et des habitats du Rubané I
d'où proviennent des armatures triangulaires asymétriques à retouche plate inverse de la base : 1, Friedberg-Bruchenbrucken ; 2, Goddelau
(d'après Gronenborn, 1990a).
ment, invoquées sont l'éloignement, la colonisation di dans les groupes de l'est de l'Europe centrale. Dès lors, le
rapprochement avec le Cardial s'imposait et W. Meier- scontinue propre au Rubané laissant souvent de vastes
zones non occupées entre les nouvelles zones d'implant Arendt fut ainsi le premier à avancer qu'une partie au
ation et celles dont sont originaires leurs fondateurs, et moins des particularités des groupes occidentaux du
la nécessité de s'adapter à des milieux différents qui Rubané pourrait s'expliquer par des contacts précoces
auraient eu à la longue une répercussion sur les options entre la sphère danubienne et le Néolithique ancien de
stylistiques. Cette manière de privilégier « l'évolution sur la Méditerranée occidentale.
place » a été renforcée à partir de la fin des années Il a fallu deux décennies pour que les spécialistes du
soixante par la diffusion sur le continent des idées de la Rubané s'attaquent à nouveau sérieusement à cette ques
« New Archaeology » anglo-saxonne. Elle est responsable du tion des influences méridionales dans la formation des
peu de crédit qu'a rencontré la première hypothèse styles céramiques du Rubané récent. Le Bassin parisien,
« externe », celle qu'a présentée W. Meier-Arendt dans sa en tant que zone d'implantation la plus proche de l'aire
thèse sur le Rubané du Main inférieur (Meier-Arendt, cardiale, s'est tout naturellement retrouvé au centre de ce
1966). Constatant l'énorme succès dans cette région, et débat. Dans une contribution écrite il y a une dizaine
de manière générale dans l'ensemble du Rubané Rhin- d'années, M. Lichardus-Itten reprend les arguments de
Meuse, de l'impression au peigne pivotant, cet auteur W. Meier-Arendt concernant l'impression pivotante et les
s'est demandé s'il ne fallait pas chercher en dehors du complète en avançant l'idée que le décor le plus repré
Rubané l'origine d'une technique totalement absente senté dans le Rubané de la vallée de l'Aisne, autrement
Gallia Préhistoire, 37-1995, p. 115-154, © CNRS Éditions, Paris 1996 Groupes régionaux occidentaux du Rubané 121
les techniques des sociétés mésolithiques autochtones
(Newell, 1970). Cette situation de mixité aurait caractér
isé, selon le même auteur, surtout l'étape ancienne du
Rubané, l'étape récente étant marquée par un net recul
de la composante autochtone, avec une disparition des
microlithes et une nette régression des grattoirs circu
laires et de l'outillage macro lithique. Suivi en cela par
J. K. Kozlowski (1980), il souligne le caractère particulier
de la situation limbourgienne, les deux auteurs insistant
sur le fait que cette région est la seule où l'impact des tra
ditions autochtones a été réellement déterminant. Cette
thèse a ensuite été combattue par M. E. T. de Grooth, qui
refuse de voir des différences significatives entre le
Limbourg et les autres zones d'implantation du Rubané,
concluant une comparaison avec la Bavière, la Pologne et
la Hongrie par la constatation que : « toutes ces industries
sont fondamentalement similaires »7.
Ce n'est que récemment qu'a resurgi cette idée d'une
influence mésolithique dans la formation des industries
Fig. 4 — Les armatures de flèches de l'habitat Rubané I deFriedberg- lithiques des groupes occidentaux du Rubané. Dans ses
Bruchenbrù'cken (vers 5500 av.J.-C.) : travaux sur l'outillage lithique du Rubané « le plus
1-4, flèches tranchantes typiques du Rubané ancien d'Europe centrale ancien » (étape I), D. Gronenborn commence par (d'après Lùning, 1988) ; 5, flèche perçante asymétrique (d'après
constater que la matière première la plus utilisée en Gronenborn, 1990a).
Hesse à cette époque est un silex originaire des assises
crayeuses de la vallée de la Meuse. Or cette région se trouve
à ce moment (vers le milieu du VIe millénaire en datation
dit le fameux décor en « T », pourrait lui aussi devoir sa calibrée) environ 200 km en avant du front de colonisa
popularité aux influences méridionales (Lichardus-Itten, tion rubané (fig. 3). L'acquisition de cette matière pre
mière implique donc, sinon des contacts avec les groupes 1986).
mésolithiques, au moins une fréquentation des régions Mais l'originalité des groupes occidentaux ne se limite
qu'ils contrôlent (Gronenborn, 1990a et b). Le même pas au style céramique. Il concerne en effet aussi l'ou
tillage lithique, un domaine pour lequel il y a eu égal auteur observe ensuite de fortes analogies dans les tech
ement confrontation entre partisans de l'évolution sur niques de débitage des lames ainsi que l'emprunt par les
Rubanés d'un nouveau type d'armature de flèche place et tenants des influences extérieures. Le partenaire
asymétrique dérivée du trapèze : la fameuse « pointe externe n'est en l'occurrence plus le Midi néolithique,
danubienne » des mésolithiciens du Bassin parisien (e/L mais le Mésolithique de l'Europe du Nord-Ouest et de
l'Ouest. Le parallélisme s'étend d'ailleurs à l'historique en particulier Rozoy, 1978), un objet qu'on a tendance
aujourd'hui à rattacher plutôt au fonds mésolithique, les des recherches : pour le lithique aussi, tout a commencé
par un premier travail favorisant la seconde hypothèse armatures typiques du Rubané de l'est de l'Europe cen
qui fut suivi d'une assez longue phase où les contribut trale étant des flèches tranchantes (fig. 4). Ces constata
tions amènent D. Gronenborn à avancer l'idée que des ions privilégiant les dynamiques internes ont régné en
phénomènes d'acculturation seraient intervenus très tôt maîtresses, avant que des travaux récents ne reprennent
entre les deux composantes culturelles du domaine rhéen l'enrichissant la vieille idée des influences mésoli
nan. Il va même jusqu'à se demander si « la population de thiques. À l'origine de ce cycle se trouvent les travaux de
l'aire de répartition occidentale du Rubané n'est pas R. R. Newell, à l'arrivée ceux de D. Gronenborn.
Pour R. R. Newell, l'industrie lithique du Rubané du
Limbourg néerlandais est le produit d'une fusion entre
7. " All of these industries are basically very similar " (Grooth, 1987). les techniques importées par les immigrants rubanés et
Gallia Préhistoire, 37-1995, p. 115-154, © CNRS Éditions, Paris 1996 122 Christian JEUNESSE
Fig. 5 — Aires de répartition de la céramique du Limbourg et de la céramique de La Hoguette. Les zones de plus fortes densités sont circonscrites.
On voit clairement deux blocs se dessiner, l'un rhénan (Hoguette), Vautre « séquano-mosan » (Limbourg).
issue pour une part significative des groupes mésoli- Dans son esprit, ces groupes mésolithiques se confon-
thiques locaux »8. dent avec les porteurs de la céramique de La Hoguette.
Comme l'ont montré les dernières recherches (Jeunesse
et alii, 1991 ; Jeunesse, à paraître a), il apparaît en effet de
8. « Es erhebt skh dabd die Frage ob nicht die Bevôlkerung des westlichen plus en plus vraisemblable que cette céramique a été
Verbreitungsgebietes der bandkeramischen Kultur zu einem sehr bedeutsamen Teil . . , .,, ,. , . , produite par les SOCietes mésolithiques autochtones. Sa ans lokalen spâtmesolithischen Gruppen hervargegangen ist » (Gronenborn,
1990a). présence dans les fosses rubanées, et cela dès l'étape I,
Gallia Préhistoire, 37-1995, p. 115-154, © CNRS Éditions, Paris 1996

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