Les harpons néolithiques d'Europe occidentale - article ; n°4 ; vol.85, pg 115-122

De
Bulletin de la Société préhistorique française - Année 1988 - Volume 85 - Numéro 4 - Pages 115-122
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Publié le : vendredi 1 janvier 1988
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Denis Ramseyer
Les harpons néolithiques d'Europe occidentale
In: Bulletin de la Société préhistorique française. 1988, tome 85, N. 4. pp. 115-122.
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Ramseyer Denis. Les harpons néolithiques d'Europe occidentale. In: Bulletin de la Société préhistorique française. 1988, tome
85, N. 4. pp. 115-122.
doi : 10.3406/bspf.1988.9330
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bspf_0249-7638_1988_num_85_4_9330Bulletin at la SOCIÉTÉ PRÉHISTORIQUE FRANÇAISE
1988 /ТОМЕ 85/4
Les harpons néolithiques
ďEurope occidentale
par Denis Ramseyer
Les harpons magdaléniens ont suscité depuis long zago-Brabbia, lac de Varèse, Lombardie (Munro,
temps un vif intérêt de la part des préhistoriens et les 1908, p. 197) ;
études qui y sont consacrées sont nombreuses. On se — un fragment dans le Sud de l'Allemagne : référera pour la circonstance à l'ouvrage de M. Julien Griessen, Waldshut dans le Haut-Rhin (Gersbach, (1982). 1958, p. 266) ;
Les harpons aziliens et mésolithiques ont égale Une recherche plus systématique des collections ment fait l'objet de plusieurs études ; on citera les entreposées en Suisse a permis de recenser en 1986
travaux de J.-G. Rozoy (1978) et R. Wyss (1966). environ 200 exemplaires. Ainsi, force est de constat
er que le harpon est connu, à l'époque néolithique, Les harpons néolithiques d'Europe occidentale
essentiellement dans les sites lacustres et palustres sont, en revanche, fort mal connus. Depuis l'exem
helvétiques. C'est donc tout naturellement dans cette plaire découvert au siècle passé à Moosseedorf dans
zone géographique qu'une recherche plus approfondle canton de Berne, publié par F. Keller (Keller,
ie a été entreprise. 1858), on retrouve épisodiquement une illustration
isolée dans les publications consacrées aux découv
ertes palafittiques de la Suisse. Excepté l'inventaire
des harpons provenant de gisements néolithiques du
canton de Fribourg (Schwab, 1970) et deux courts
articles consacrés au problème de l'évolution du DEFINITION
harpon du Mésolithique au Néolithique (Wyss,
1966 ; Bandi, 1980), aucune étude exhaustive n'a,
semble-t-il, été réalisée jusqu'à ce jour. II convient de distinguer le véritable harpon, au
sens ethnographique, du harpon défini par les préhisUne première approche bibliographique montre la
toriens. Dans le premier cas, on rappellera que « ce pauvreté des références dans ce domaine. Sont
qui distingue catégoriquement le harpon, c'est sa tête mentionnés :
détachable, qui reste prise dans le corps de l'animal
— une cinquantaine d'exemplaires sur le Plateau alors que la hampe de l'arme se libère » (Leroi-
suisse ; Gourhan, 1973, p. 54). Dans le second cas, le terme
de harpon est réservé aux instruments barbelés fixés — un exemplaire dans l'Est de la France : Clair-
à l'extrémité d'une hampe. L'élément déterminant vaux-les-Lacs/La Motte aux Magnins, Jura (Pétre-
n'est plus, par conséquent, la mobilité de la tête (la quin, 1978, p. 374) ; hampe et le flotteur n'étant jamais conservés), mais
— trois fragments dans le Midi : Châteauneuf-lès- la présence de la barbelure (une barbe au minimum).
Martigues/Abri de la Font-des-Pigeons, Bouches-du- On distingue parmi les armatures barbelées, les Rhône et Fontanès-de-Sault/Abri du Roc de harpons simples (à branche unique), les foënes Dourgne, Aude (Gasco, 1983, p. 51) ; (branches multiples) et les pointes barbelées (petits
— un exemplaire dans le Nord de l'Italie : Caz- harpons à section cylindrique). 116
ÉVOLUTION TYPO LOGIQUE RÉPARTITION GÉOGRAPHIQUE, CHRONO
LOGIQUE ET CULTURELLE (fig. 1)
Les quelques rares cas de harpons plats trouvés Le harpon azilien est caractérisé par une barbelure
unilatérale, une section arrondie et une embase dans un contexte du Néolithique ancien (4 fragments
allongée munie d'une perforation ovalaire. publiés au total) sont précisément les rares exemp
laires ne provenant pas d'habitats en bords de lacs :
Le harpon mésolithique est caractérisé par une 3 fragments trouvés en grotte dans le Sud de la
barbelure bilatérale, une section aplatie et une em France et un fragment trouvé dans une fosse du Sud
base élargie non perforée, munie de deux encoches de l'Allemagne, en contexte rubané (fig. 2).
latérales formant un épaulement.
Les harpons connaissent un nouvel essor lorsque
se développent les stations palustres et lacustres, soit Les quelques rares harpons du Néolithique ancien
à partir du Néolithique moyen. Si on considère connus ont conservé une forte tradition mésolithi
3 grands ensembles géographiques, à savoir la région que. A partir du Néolithique moyen, on distingue
des 3 lacs du pied du Jura en Suisse occidentale, les deux catégories :
petits lacs et marais de Suisse centrale et la zone
— les grands harpons larges et plats, à barbelures nord-orientale du Plateau suisse, avec notamment le
unies ou bilatérales, de section plate, à embase lac de Zurich, on constate les faits suivants.
élargie présentant un épaulement bien marqué en
forme de palette quadrangulaire ou une embase
élargie perforée (perforation circulaire centrale ou
Néo. final - 2 500 latérale) ;
— les harpons plus petits et plus effilés, entièr
ement polis, munis d'une ou plusieurs barbes, de Néo. recent "H - 3 000 section cylindrique, présentant une extrémité proxi-
male allongée rectiligne ou déjetée. Ce sont les
pointes barbelées.
- 3 500 Bien que la dimension des harpons plats ne soit pas Néo. moyen un critère déterminant, on remarquera que la lon
gueur moyenne de ces armatures est plus importante
- 4 000 au Néolithique qu'au Mésolithique (moyenne de 11 à
22 cm pour les premiers ; 6 à 10 cm pour les seconds). Fig. 1 - Répartition chronologique des harpons néolithiques suisses.
De plus, la distinction est également sensible au
niveau de la finition des pièces : barbes et embase
peu élaborées, perforation peu soignée de forme
ovale, pour les armatures mésolithiques ; barbes et
embase mieux dégagées, perforation circulaire so
ignée, pour les néolithiques. On notera
aussi que la partie corticale du corps des harpons
mésolithiques est abrasée et polie, alors que celle des
harpons néolithiques est presque toujours laissée à
l'état brut (perlure apparente).
Le nombre de barbes aménagées sur les harpons Illustration non autorisée à la diffusion
néolithiques varie entre 1 et 12 (exception faite pour
un exemplaire de Zurich comprenant 17 éléments
barbelés). Les barbelures bilatérales sont plus fr
équentes que les unilatérales (plus de 90 %
dans le premier cas). De même, les barbelures
asymétriques (barbes alternes) sont plus fréquentes a
que les barbelures symétriques (barbes opposées).
Enfin, on ne connaît aucun harpon néolithique à base 5 cm
perforée muni d'une barbelure unilatérale. Lorsque
l'embase est perforée, la barbelure bilatérale est de Fig. 2 - Harpons du Néolithique ancien, a) Abri du Roc de Dourgne, Aude
(d'après Gasco, 1983) ; b) Giessen, Waldshut (Gersbach, 1956). règle. :
:
:
117
— Région des 3 lacs subjurassiens. Les harpons plat, et les 2 exemplaires de Thayngen/Weier (canton
plats découverts en contexte stratigraphique précis de Schaffhouse), provenant de fouilles anciennes.
sont au nombre de 36. Onze pièces pour le lac de Aucun harpon de cette zone géographique ne Neuchâtel (5 à Portalban, 4 à Auvernier, 1 à Pont-de- possède une embase perforée. Thielle, 1 à Yvonand) ; 26 pièces pour le lac de
Morat (toutes proviennent d'un même gisement de
Montilier) ; aucune pour le lac de Bienne.
LES HARPONS A SECTION PLATE DU PLATous les harpons des gisements appartenant au
TEAU SUISSE (fig. 3) groupe de Liischerz, soit au début de la civilisation
Saône-Rhône, ont une base quadrangulaire non
perforée : Delley/Portalban II-parcelles Kull et
Rentsch, Auvernier/Brise-Lames, Thielle-Wavre/ Une cinquantaine seulement de harpons plats
Pont-de-Thielle. Les harpons attribués à la civilisa néolithiques ont été publiés depuis le siècle passé, la
tion de Horgen ont une base non individualisée, sans plupart se trouvant par ailleurs dans des ouvrages
ressaut ou décrochement, qui est systématiquement anciens pour lesquels aucune attribution chronologi
perforée : Auvernier/Les Graviers, Delley/Portal que ou culturelle n'a été établie. Une visite des
ban II-Les Grèves, Montilier/Platzbunden. Aucun différents musées de la région des 3 lacs nous a
harpon ne provient d'un niveau du Néolithique
moyen (phase Cortaillod) ou du Néolithique final
(phase Auvernier cordé).
— Petits lacs et marais de Suisse centrale. Les
petits lacs du canton de Berne (Burgàschisee, Moos-
see) n'ont livré que des harpons à base non perforée :
8 exemplaires à Burgàschisee-Sud et Sud-Ouest, et
7 à Moosseedorf-Est. Bien que les
derniers cités ne soient pas en contexte stratigraphi
que sûr, on peut attribuer cet ensemble au Néolithimoyen (phase Cortaillod).
En Suisse centrale, la station de tourbière d'Ego lz-
wil dans le canton de Lucerne est riche en harpons
environ 25 exemplaires ont été découverts à Egolz-
wil 2 (malheureusement hors stratigraphie), 1 exemp a laire à Egolzwil 3, attribué à la civilisation de
Cortaillod, ainsi que quelques pièces provenant des
stations 3, 4 et 5, sans attribution stratigraphique. Il
n'existe, dans cet ensemble, aucun harpon à base
perforée. Un autre gisement de la région, Hitzkirch/
Seematte (canton de Lucerne), a livré 3 pièces, à
base non perforée, attribuées à un horizon du
Néolithique moyen (Cortaillod).
— Suisse orientale et nord-orientale. Des fouilles
récentes en ville de Zurich ont livré des harpons plats
particulièrement intéressants 1 exemplaire dans le
gisement d'Utoquai (dans un horizon attribué à la
civilisation de Horgen, Néolithique récent), 4 exemp
laires dans le gisement d'Akad (Pfyn tardif, Néoli
thique moyen), 4 exemplaires à Mozartstrasse (phase
ancienne du Cortaillod, début du Néolithique
moyen) et 8 exemplaires dans le gisement de My-
thenschloss, dans des niveaux attribués au Pfyn, Fig. 3 - Typologie morphologique des harpons à section plate et leur
répartition spatio-temporelle, a) Région des « petits lacs », Néolithique Horgen et Cordé. moyen (référence : Burgàschi) ; b) Suisse centrale. Néolithique moyen
(référence : Egolzwil) ; c) Suisse orientale et nord-orientale.
moyen, récent et final (référence : Zurich) ; d) Suisse occidentale. NéolithiPour le Néolithique moyen, on signalera encore les que récent, civilisation de Horgen (référence Montilier et Auvernier) ; e) découvertes de Feldmeilen/Vorderfeld (canton de Suisse occidentale. Néolithique récent, groupe de Liischerz (référence :
Portalban et Estavaver). Zurich) où on mentionnne une ébauche de harpon 118
permis d'accroître ce nombre (95 pièces au total pour
cette zone géographique). Une recherche systémati
que dans les réserves de l'ensemble des musées
possédant des collections néolithiques aurait pour
conséquence d'augmenter encore ce nombre de quel
ques dizaines de pièces. Nous pensons toutefois que,
sur la base des 70 pièces recensées provenant pour la
majorité d'entre elles de fouilles récentes et trouvées
dans un contexte chronologique et culturel bien
établi, auxquelles on peut ajouter plus de 100 pièces
sans attribution stratigraphique précise, provenant
de fouilles anciennes effectuées sur l'ensemble de la
Suisse, il est possible de dégager quelques grandes
lignes directrices. En résumé, on retiendra les obser
vations suivantes.
Les gisements de la Suisse occidentale (lacs de
Neuchâtel, Bienne et Morat) ont livré des harpons
attribués à la civilisation de Horgen (ils sont alors
toujours munis d'une base perforée) et au groupe de
Liischerz (base quadrangulaire non perforée). Les
premiers sont datés par la dendrochronologie de
- 3 200 à - 2 950, les seconds de - 2 830 à - 2 700. Vílí!1''
Aucun exemplaire découvert en contexte stratigr
aphique ne provient d'une phase du Néolithique
moyen (Cortaillod) ou du Néolithique final (Auver-
nier cordé). Pourtant, des gisements d'une grande
richesse ayant fourni de nombreux bois de cerf et a
datant de ces périodes ont été fouillés au cours de ces
dernières années : Auvernier, Twann, Montilier
pour la civilisation de Cortaillod, Auvernier, Portal-
ban, Yverdon pour la phase Auvernier cordé.
Fig. 4 - Harpons à base perforée, civilisation de Horgen (Montilier/ En revanche, tous les harpons plats découverts en Platzbiinden). a) à extrémité mousse ; b) à extrémité pointue.
bordure des petits lacs ou dans les gisements de
tourbières de Suisse centrale sont attribués au Néoli
thique moyen et n'ont jamais d'embase perforée.
En Suisse orientale et nord-orientale, le harpon
est encore parfois partiellement conservé, n'ont pas semble avoir été utilisé durant tout le Néolithique
été retenues dans le cadre de cette étude. Ce sont des (données dendrochronologiques : — 3 820 à —
projectiles fixés au bout d'une hampe très fine qui 2 460). On ne trouve pas non plus dans cette région
devaient, semble-t-il, être tirés à l'arc. Les préhistode harpons plats à base perforée.
riens les désignent souvent par le terme de « saSi on considère l'ensemble des harpons à section gaies ». plate de la Suisse, on remarquera qu'ils présentent le
Nous avons toutefois appelé harpons quelques plus souvent des barbelures bilatérales asymétriques.
exemplaires à section ronde ou ovalaire, munis d'une Les quelques harpons à barbelures unilatérales sont
ou de plusieurs barbes. Quelques armatures monobtoujours associés à une embase quadrangulaire non
arbelées proviennent d'anciennes collections. On ne perforée. La perforation n'existe en fait que sur les
connaît en fait que 5 pièces découvertes en contexte exemplaires de la région des 3 lacs, appartenant à la
civilisation de Horgen (fig. 4 a et b). stratigraphique (Ramseyer, 1982, p. 108 ; 1987, fig.
19 b/3), toutes attribuées à la civilisation de Horgen
et provenant d'Auvernier et Portalban (fig. 5 a
etb).
LES POINTES BARBELÉES OU HARPONS A Encore plus rares sont les harpons à section
SECTION CYLINDRIQUE (fig. 5) cylindrique munis de plusieurs barbes ; 2 exemplaires
seulement ont été recensés et proviennent de fouilles
anciennes sans attribution culturelle. Une de ces
Les bipointes rectilignes ou à base déjetée, en os pièces a été trouvée à La Neuveville, lac de Bienne,
ou en bois de cerf, dont le système d'emmanchement l'autre à Concise, lac de Neuchâtel (fig. 5 с et d). 119
TECHNIQUES DE FABRICATION
Les ébauches découvertes montrent les différentes
étapes de fabrication. On découpe de longues ba
guettes sur la partie la plus large du merrain. Puis des
barbes sont esquissées au silex par incisions obliques
bifaciales sur les bords de la baguette et découpées
par rainurage progressif, en enlevant copeau par
copeau. Les parties distale et proximale sont aminc
ies par raclage et partiellement polies. La face
dorsale (perlure), ainsi que la face ventrale (cortex)
sont le plus souvent laissées à l'état brut et ne
présentent pas d'aménagements particuliers. La per
foration en sablier ou l'aménagement des gorges
latérales sur la partie basilaire est destinée à la
ligature (Billamboz, 1977).
О Il existe quelques harpons en os, sauf dans la
région des 3 lacs, mais ils sont très rares. La quasi-
totalité des pièces étudiées est façonnée sur bois de
cerf.
On rappellera que les harpons plats n'ont pas
toujours un profil longitudinal rectiligne : ils sont
parfois arqués vers l'intérieur ou l'extérieur. Cette
courbure parfois accentuée s'explique par la prove
nance anatomique, la branche du merrain d'où est
prélevée la baguette n'étant jamais tout à fait recti
ligne.
SYSTEME D'EMMANCHEMENT
Une classification typologique basée sur la dimens
ion du fût, l'allongement des barbes et la disposition
de celles-ci (barbelures symétriques ou asymétriques)
a été tentée par certains préhistoriens (Schwab,
1970). On constate aujourd'hui que c'est plutôt dans
le système d'emmanchement que s'opère la distinc
tion fondamentale : base en forme de palette qua-
drangulaire, munie de gorges latérales pour retenir la
ficelle ; base arrondie sans échancrure, munie d'un
œillet pour laisser passer la cordelette. Enfin, si on о admet que les Néolithiques utilisaient les foënes
(éléments composites), la distinction entre armatures V à barbelures unilatérales et bilatérales est essentielle.
о ь Les ligatures végétales sont parfois conservées. On
mentionnera les exemplaires de Portalban avec
6 rangées de cordelettes (fig. 6 a), de Horgen avec
2 rangs de ficelle (fig. 6 с) et d'Egolzwil avec 3 ran5 cm
gées de cordelettes (fig. 6 d). Quelques armatures
Fig. 5 - Pointes barbelées, a) Auvernier/Les Graviers, civilisation de Horgen présentent un changement de patine au niveau de
(Ramseyer, 1982) ; b) Portalban/Les Grèves, civilisation de Horgen ; c) La î'épaulement et indiquent ainsi l'emplacement probabNeuveville/Schafis (Horgen ?) (Musée Historique, Berne) ; d) Concise
(Horgen ?) (Musée cantonal d'Archéologie, Neuchâtel). le de la zone emmanchée. i
:
120
— Le harpon, dont la tête est détachable si on s'en
tient à une définition ethnographique stricte, est
utilisé pour la chasse aux animaux aquatiques (dans
un sens large) phoques, morses, narvals, baleines
chez les Esquimaux ; hippopotames dans le fleuve
Niger ; crocodiles dans les lagunes du Bénin ; pois
sons dans le fleuve Amazone, pour ne citer que
quelques exemples.
Illustration non autorisée à la diffusion ï h Я
— Le harpon n'est pas une arme qui sert à tuer
une proie, mais un instrument destiné à la retenir, à
l'épuiser sans la perdre de vue, puis à l'approcher.
On tue l'animal, lorsqu'il est rejoint, à l'aide d'une
lance ou d'une autre arme. De ce fait, seule une
bête que l'on peut suivre dans l'eau (mer, lac,
marais, fleuve) peut être chassée de cette manière.
La victime, une fois atteinte, est repérée à l'aide
d'un flotteur (vessie gonflée) maintenu par une
corde reliée à la tête du harpon qui s'est fiché dans Fig. 6 - Harpons néolithiques ayant conservé le système de ligature, a et b) le corps de l'animal. La tâche du chasseur est de Portalban/Rentsch (Ramseyer, 1987) ; c) Horgen/Dampfschifsteg (d'après
Ruoff, 1981) ; d) Egolzwil 2 (Musée d'Histoire Naturelle, Lucerne). suivre la proie blessée (Leroi-Gourhan, 1935). Lan
cer un harpon contre un animal terrestre (cerf,
chevreuil, sanglier), s'il est en milieu découvert ou
en forêt, n'a pas de sens. Le chasseur n'aurait alors
que peu de chance de le rattraper en engageant une
poursuite, même si l'animal finit par périr de ses
Les stries superficielles obliques visibles parfois sur blessures.
la face supérieure de la palette sont probablement
fonctionnelles : toujours situées sur la partie emmanc On peut envisager, pour les populations néolithi
ques, la pêche à la foëne. Dans ce cas, l'arme n'est hée, elles sont destinées à éviter le glissement de la
tête du harpon à l'intérieur de la hampe. pas lancée, mais tenue à la main. Le procédé est
utilisé pour la pêche aux saumons dans le Nord du
Dans le cas des harpons à section cylindrique, les Japon (Leroi-Gourhan, 1965), ou la pêche aux pois
traces de colle (brai de bouleau) sont encore visibles sons et poules d'eau sur la côte Nord-Ouest des
sur quelques pièces et montrent ainsi que la pointe États-Unis (Stewart, 1977). Le but n'est pas de
était fixe et ne se détachait pas de la hampe au transpercer le poisson, mais de le coincer entre les
branches et les barbes de plusieurs harpons assemmoment de l'impact (fig. 5 a).
blés à l'extrémité d'une seule tige. L'usage de cette
technique expliquerait la présence d'un nombre
considérable de harpons néolithiques à extrémité
mousse, à section longitudinale courbe, et la décou
UTILISATION. COMPARATISME ETHNOGRA verte de deux harpons parfaitement identiques,
PHIQUE trouvés associés à Portalban dans la même couche et
dont la ligature était encore conservée (fig. 6 a et b).
Le harpon ou la foëne peuvent également servir,
Proportionnellement aux autres types d'armatures occasionnellement, à fouiller sous les pierres et les
(pointes de flèches en silex, sagaies en os), les racines, en basses eaux, ce qui expliquerait égale
véritables harpons (armatures munies de barbes) ment l'usure observée sur les extrémités. Bien sou
sont peu fréquents à l'époque néolithique et repré vent, ce n'est pas par la pointe que les harpons
sentent souvent moins de 5 % de l'ensemble des agissaient, mais par les barbes (Вое, 1935). Si
instruments liés à la chasse ou à la pêche. Le harpon toutefois le chasseur cherchait à faire entrer la partie
est donc une arme utilisée dans des circonstances très apicale dans la chair d'un gros mammifère par
exemple, il est bon de rappeler qu'il n'est pas particulières (Gruvel, 1928).
nécessaire d'aménager une pointe très effilée. Un
harpon bien équilibré pénétrera sans difficulté s'il est Les harpons néolithiques d'Europe occidentale
sont presque toujours associés aux gisements lacus lancé correctement, même avec une extrémité
tres ou palustres. Ils sont donc intimement liés à la mousse. Les facteurs déterminants sont la force de
présence d'un lac ou d'un marais. Une étude ethno- propulsion, la vitesse acquise par le projectile, l'angle
archéologique met en évidence 2 points essentiels. de pénétration et le point d'impact. 121
l'assemblage des diverses parties » (Gallay, 1986,
CONCLUSIONS p. 143).
Le harpon à section cylindrique, plus rare, n'est
Le harpon en matière osseuse existe, en Europe pas un véritable harpon au sens ethnographique du
occidentale, depuis le Magdalénien supérieur et sera terme, puisqu'il est collé à l'extrémité de la hampe au
utilisé jusqu'à la fin du Néolithique (2e moitié du moyen de bétuline. Les exemplaires ayant partiell
IIIe millénaire avant J.-C). Durant cette dernière ement conservé leur système d'emmanchement mont
période, le harpon plat est le type le plus courant. rent qu'il s'agit plutôt d'une sagaie, arme de jet
Sensiblement plus grand qu'au Mésolithique, il pré légère, ou d'une pointe de flèche particulière, munie
sente une base en forme de palette habituellement d'un système de rétention. Il faut l'envisager dans ce
quadrangulaire ou rectangulaire qui n'est jamais cas comme arme de chasse réservée aux mammifères
perforée, mis à part le cas des harpons Horgen de la terrestres. Nous l'avons classée dans les « harpons »
région des 3 lacs en Suisse et l'exemplaire de car il s'agit d'un instrument barbelé.
Cazzago-Brabbia en Italie (sans attribution cultu
relle). Service archéologique cantonal
avenue du Moléson. 16
1700 Fribourg/Suisse Trois constatations sont à mettre en évidence.
1. Les harpons à section plate en bois de cerf
n'étaient pas collés à l'extrémité de la hampe comme
c'est le cas pour les autres types d'armatures, mais
attachés au moyen d'une ficelle ou d'une cordelette
(fig. 6). Il s'agit donc bien de véritables harpons, au
sens ethnographique du terme (tête détachable).
2. La quasi-totalité des harpons plats a été décou Bandi H. -G. (1980) — Mesolithische und neolithische Stabharpu- verte dans les gisements lacustres ou palustres, c'est- nen der Schweiz. Problèmes de la Néolithisation dans certaines
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