Les manifestations graphiques aurignaciennes sur support rocheux des environs des Eyzies (Dordogne) - article ; n°1 ; vol.21, pg 213-332

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Gallia préhistoire - Année 1978 - Volume 21 - Numéro 1 - Pages 213-332
120 pages
Publié le : dimanche 1 janvier 1978
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Brigitte Delluc
Gilles Delluc
Les manifestations graphiques aurignaciennes sur support
rocheux des environs des Eyzies (Dordogne)
In: Gallia préhistoire. Tome 21 fascicule 1, 1978. pp. 213-332.
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Delluc Brigitte, Delluc Gilles. Les manifestations graphiques aurignaciennes sur support rocheux des environs des Eyzies
(Dordogne). In: Gallia préhistoire. Tome 21 fascicule 1, 1978. pp. 213-332.
doi : 10.3406/galip.1978.1593
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/galip_0016-4127_1978_num_21_1_1593MANIFESTATIONS GRAPHIQUES AURIGNACIENNES LES
SUR SUPPORT ROCHEUX DES ENVIRONS DES EYZIES (Dordogne)
par Brigitte et Gilles DELLUC
La quasi-totalité des gisements ayant fourni des blocs ornés aurignaciens est située dans les
environs immédiats des Eyzies-de-Tayac (Dordogne). Ce cadre géographique étroit est celui auquel
il a été choisi de limiter ce travail1. Sans doute la proximité de ce haut lieu de la préhistoire explique-
t-elle que ces gisements aient été fouillés dès le début de ce siècle. Les stratigraphies auxquelles il sera
fait référence ont donc été observées il y a une cinquantaine d'années, ou plus encore. Lorsqu'on
essaie de préciser la localisation stratigraphique des blocs ornés, dans la plupart des cas cette recherche
n'aboutit qu'à confirmer ou à mettre en doute leur origine aurignacienne. Au demeurant, les sub
divisions de l'Aurignacien final, déterminées par l'étude des industries lithique et osseuse, ne
paraissent pas avoir été tranchées d'une façon définitive. Cette étude se limitant au cadre étroit de
l'Aurignacien stricto sensu, on ne tentera guère, lors de l'étude des thèmes qui suit l'inventaire des
criptif des blocs, d'établir des comparaisons stylistiques avec l'ensemble de l'art paléolithique post-
1. M. le Pr. André Leroi-Gourhan, professeur au Collège de France, a bien voulu nous confier le sujet de ce
travail, qui a constitué la thèse de 3e cycle de l'un d'entre nous (B. D.). Est-il besoin de dire combien son enseignement
et ses conseils ont été, pour nous, toujours précieux. Qu'il veuille bien trouver ici le bien modeste témoignage de
notre reconnaissance et de notre fidèle attachement. M. Henri Delporte, conservateur du Musée des Antiquités
nationales de Saint-Germain-en-Laye, qui a repris tout récemment l'étude stratigraphique de La Ferrassie, nous
a permis d'étudier les blocs conservés dans ce musée. Jean Guichard, conservateur du Musée national de Préhistoire
des Eyzies, nous a largement ouvert les portes de ce musée, de ses réserves et de sa bibliothèque. M. Michel Soubeyran,
conservateur du Musée du Périgord à Périgueux, nous a grandement facilité l'accès des réserves de ce musée et celui
de ses archives. Alain Roussot, conservateur adjoint du Musée d'Aquitaine à Bordeaux (section préhistoire), nous
a permis d'étudier les blocs de Laussel qui concernaient notre travail et certains manuscrits du Dr G. Lalanne.
Toutes facilités nous ont été accordées, dans ces divers musées, aussi bien pour un examen souvent très prolongé des
blocs ornés que pour la prise de photographies et la publication de celles-ci. Nous sommes redevables, en outre, à
l'Institut de Paléontologie humaine, du cliché du bloc 17 de l'abri Blanchard.
Nous ne saurions oublier Mme Alix Picard, fille de Louis Didon, fouilleur de l'abri Blanchard, qui a retrouvé pour
nous les épais dossiers de correspondance de son père, que nous avons dépouillés en sa compagnie. Son extrême courtoisie
et l'intérêt qu'a suscité chez elle la découverte des activités de son père dans le domaine préhistorique comptent parmi
nos meilleurs souvenirs. Avec sa réserve et sa gentillesse coutumières, M. René Castanet, fils de Marcel Castanet,
fouilleur des abris Blanchard, Castanet et de Belcayre, nous a guidés dans le vallon des Roches de Sergeac, ouvert
les portes de son musée de Castelmerle et apporté des témoignages intéressants.
Le temps écoulé depuis l'époque déjà ancienne où furent exhumés ces blocs obligeait en effet à recueillir le plus
possible de documents émanant des témoins des diverses découvertes. De même il est fait ici, dans le texte, une assez
importante place aux citations des auteurs qui, de près ou de loin, se sont intéressés à ces graphismes aurignaciens.
Gallia Préhistoire, Tome 21, 1978, 1. 214 BRIGITTE ET GILLES DELLUG
1 Les environs des Eyzies de Tayac et la vallée de la Vézère.
aurignacien (styles II, III et IV de A. Leroi-Gourhan), ni d'aborder le problème de la signification
profonde de ces graphismes.
MATÉRIEL D'ÉTUDE.
Cette étude porte principalement sur 54 blocs ornés, gravés ou peints, provenant de 5 sites des
environs des Eyzies-de-Tayac (Dordogne). Les gisements concernés sont l'abri Blanchard à Sergeac
(17 blocs dont 11 gravés et 6 peints), l'abri Castanet à Sergeac (8 blocs dont 6 gravés et 2 peints),
La Ferrassie à Savignac-de-Miremont (21 blocs dont 17 gravés et 4 peints), l'abri du «renne» de
Belcayre à Thonac (1 bloc gravé) et l'abri Cellier près du Moustier, sur la commune de Tursac (7 blocs
gravés)2.
En réalité, ce travail devrait concerner 67 blocs mais 13 blocs (3 blocs à cupules enjeu de l'abri
2. Les données fournies par les auteurs sont habituellement assez vagues en particulier en ce qui concerne
la position stratigraphique des œuvres gravées et peintes découvertes par eux ou par leurs fouilleurs (il convient de
rappeler que toutes ces découvertes ont été effectuées au début de ce siècle). Elles sont empruntées ici aux publications
princeps, aux notes complémentaires (publiées ou non) des inventeurs et aussi aux ouvrages de synthèse, surtout
Le Paléolithique supérieur en Périgord de D. de Sonneville-Bordes [173] et L'industrie osseuse de V Aurignacien de
C. Leroy-Prost [123]. GRAPHIQUES AURIGNACIENNES 215 MANIFESTATIONS
Blanchard, 4 blocs de l'abri Castanet et 6 blocs de La Ferrassie) n'ont pu être retrouvés ; la description
et le relevé de chacun de ces blocs égarés seront fournis d'après la première publication les concernant.
En revanche, sur les 54 blocs étudiés, 19 n'avaient pas donné lieu à description; il s'agit de
10 blocs (dont 4 bien modestes) de l'abri Blanchard, 4 blocs (dont 1 d'intérêt secondaire) de l'abri
Castanet, 3 blocs (sans intérêt majeur) de La Ferrassie, un bloc provenant de l'abri Cellier (ayant déjà
été photographié mais avec des erreurs d'attribution d'origine) et, enfin, un bloc (bloc a) provenant
non assurément mais très probablement de ce dernier abri.
A titre essentiellement comparatif, il a été choisi de décrire, en annexe, 6 blocs gravés provenant
de Laussel (pour les figurations génitales féminines ou masculines qu'ils portent), 1 bloc du Terme-
Pialat (c'est-à-dire le bloc à figurations humaines, le bloc portant une gravure d'animal n'ayant pas
été retrouvé) et 1 bloc (portant une vulve) provenant de l'abri du Poisson. L'origine aurignacienne
de ces derniers blocs a été avancée; ils trouveront donc place dans la discussion.
Les blocs qui font l'objet principal de ce travail ont été découverts lors des fouilles dirigées à
l'abri Blanchard par L. Didon (M. Castanet étant le fouilleur), à l'abri Castanet par D. Peyrony
(M. Castanet étant le fouilleur), à La Ferrassie par D. Peyrony, à Belcayre par F. Delage (M. Castanet
étant le fouilleur) et à l'abri Cellier par G. L. Collie (publication principale par D. Peyrony). Ces blocs
sont habituellement ornés sur une seule face, rarement sur deux faces : 1 bloc seulement sur 17 de
l'abri Blanchard; aucun à l'abri Castanet et à Belcayre; 2 sur 21 à La Ferrassie; 2 à l'abri Cellier
(le bloc a est l'un d'eux) (fig. 1).
Bon nombre d'entre eux sont apparus déjà brisés au fouilleur : ainsi à l'abri Blanchard, 2 blocs;
à l'abri Castanet, I bloc; à La Ferrassie, 4 blocs faits chacun de plusieurs fragments assemblés depuis
au mortier, en puzzle, de complémentarité très discutable; à l'abri Cellier, 1 bloc.
Quinze blocs ont subi divers avatars modernes (sans compter quelques éraflures) : ainsi à
l'abri Blanchard, 2 très gros blocs ont été diminués de volume et 3 autres ont été réduits par sciage
à l'état de minces plaquettes (dont l'un, fait de 3 fragments, reconstitué et patiné) ; à l'abri Castanet,
un bloc brisé en 2 fragments a fait l'objet d'une tentative de reconstitution; à La Ferrassie, 4 assem
blages en opus incertum de petites plaquettes noyées dans du mortier forment désormais 4 «blocs» et
l'on est bien loin de pouvoir affirmer qu'ait été ainsi reconstitué leur état originel; à l'abri Cellier,
enfin, 1 gros bloc pyramidal a été réduit, 3 blocs ont vu leurs traits gravés rehaussés à l'aide d'un
pigment moderne (genre terre de Sienne) et quelques nouveaux traits, courts, ont même parfois été
peints ; 1 de ces derniers blocs porte des traces de moulage.
Ces blocs sont de volume variable. Il peut s'agir de très petits blocs (soulevables d'une main) :
c'est le cas de 5 blocs de l'abri Blanchard, de 2 blocs de l'abri Castanet (écailles) et de 6 blocs de
La Ferrassie (dont 1, bifacial, est très mobilier d'aspect). Les blocs portables par 1 ou 2 personnes
sont les plus nombreux : 5 à l'abri Blanchard, 5 à l'abri Castanet, 14 à La Ferrassie (y compris
3 assemblages en puzzle), le bloc de Belcayre et 5 blocs à l'abri Cellier. Certains blocs sont massifs :
3 blocs à l'abri Blanchard, 1 à l'abri Castanet, 1 à La Ferrassie, 1 à l'abri Cellier (et le bloc oc qui
provient probablement de ce gisement). Enfin, pour quelques blocs, les dimensions originelles ne sont
plus précisables. Ce sont les 4 blocs de l'abri Blanchard ayant fait l'objet d'un sciage ne conservant
que la face ornée.
ASPECTS TECHNOLOGIQUES EXPÉRIMENTAUX.
Désireux d'étudier en un livre court, à la portée du grand public, « les œuvres paléolithiques
en tant qu' œuvres d'art » [131, p. 5], Morin-Jean, en 1933, fort des conseils que lui avaient prodigués
S. Reinach, H. Breuil et D. Peyrony, n'avait pas négligé l'aspect technologique des gravures pro
fondes aurignaciennes. Pour lui, la gravure se montre, dès cette époque, pleine de réalisme, d'observa
tion visuelle et, de l'Aurignacien au Magdalénien, « l'évolution s'opère en partant d'un trait continu,
généralement bien creux pour aboutir à des graffites de plus en plus légers » [ibid., p. 54]. « A l'Aurignac
ien, deux techniques de gravure coexistent: a, la gravure par piquetage (Renne sur calcaire de l'abri .
BRIGITTE ET GILLES DELLUG 216
du « renne » de Belcayre) ; b, la gravure par trait continu assez large mais peu creusé (Bouquetins à
cornes très longues décrivant de belles courbes) » [ibid., p. 57-58].
Il est possible de se faire une idée assez précise des techniques utilisées pour l'obtention de blocs
gravés, du moins pour la période illustrée par les gisements dont les vestiges graphiques font l'objet
de cette étude. Ces techniques intéressent : le trait des gravures (habituellement vigoureuses) et les
ponctuations, elles-mêmes isolées ou alignées en traits; le support, c'est-à-dire la surface (endo
ou exo) périgraphique, qui a fait l'objet, pour un certain nombre de pièces, d'un traitement
préalable.
Il est apparu nécessaire de puiser à trois sources d'informations : l'étude analytique des blocs
gravés, par l'observation directe, que l'on tentera de traduire, bloc après bloc, par les images de
lecture, rendant compte, sur le plan et les coupes, des divers aspects des modifications intentionnelles
des surfaces des blocs, en essayant de quantifier les phénomènes observés; les rapprochements entre
les faits observés et les méthodes ou procédés utilisés encore aujourd'hui par les tailleurs de pierre
dans la mesure où les manouvriers font appel à la taille traditionnelle et non à la taille mécanique ;
l'expérimentation, enfin, qui permet de jeter un pont entre les faits observés sur les blocs gravés
aurignaciens et les techniques des tailleries.
Pour les gravures aurignaciennes, dans les publications des inventeurs [53, 72, 74, 101, 145, 148,
149, 153 et 178], tantôt tout se résume à une courte description illustrée d'une photographie (parfois
retouchée), tantôt une description plus étoffée est éclairée par un relevé et une photographie. Il est
remarquable que nombre de ces relevés semblent avoir été exécutés avec le désir de retrouver, dans
l'assemblage des traits, une ressemblance avec un sujet bien défini, essentiellement une représentation
animale. Les photographies ont alors souvent été retouchées en conséquence. Il est en effet difficile
de penser que les différences, notées entre les relevés originaux et les traits actuellement observables,
soient liées à une altération récente de ces derniers. Il en va ainsi tout particulièrement pour les blocs
provenant de La Ferrassie. Il est également notable que ces relevés de D. Peyrony (et parfois les
photographies correspondantes) ont été repris ultérieurement par d'autres auteurs comme, par
exemple, le « félin » de La Ferrassie. Il est donc nécessaire — L. Pales [139] et P. Laurent [105]
notamment, l'ont rappelé avec pittoresque — de toujours en revenir au tracé paléolithique lui-même
sans pour autant négliger la monographie originale comme première assise.
C'est ce dont A. Leroi-Gourhan avertit le lecteur [117, p. 240] : « les relevés des œuvres par le
dessin sont précieux, mais ne rendent compte de la réalité qu'à travers le filtre d'une main étrangère...
Le dessin est utilisé ici comme un simple procédé d'analyse, pour aider la lecture en isolant les traits
caractéristiques ; la saveur artistique du document doit reposer sur la reproduction photographique » [ibid.,
p. 336].
Il est assez facile d'aider la lecture d'une gravure fine par le dessin linéaire du trait; cela est
moins commode pour une gravure large, profonde (ou pour un bas-relief). Pour tenter de restituer au
mieux les caractères des traits et des supports, il a été fait appel ici à des symboles, un peu à la façon
des cartographes qui transforment les accidents du relief en autant de signes conventionnels, rendant
la carte plus lisible que la photographie aérienne, plus enrichissante aussi. Pour la réalisation de cette
traduction conventionnelle (fig. 2), on a suivi la méthode préconisée par A. Leroi-Gourhan [117,
p. 336] suivant la séquence : relevé à vue, projection orthogonale de diapositives sur plan horizontal
établissement d'un relevé à contrôler d'après l'original.
La définition des termes de carrières et de tailleries, traditionnelle, a été précisée assez récem
ment et codifiée (norme NF B 10.001, sept. 1945) Ils concernent, avant tout, les pierres calcaires
mais sont applicables aussi aux pierres métamorphiques ou éruptives [63, p. 243-248], Le matériau
de départ est le bloc brut. Le taillage définit toutes les opérations de façonnage de la pierre, à partir
du bloc brut, qu'il s'agisse de grosse taille ou de taille plus affinée. Le seul terme de « bloc » a été ici
conservé quelles que soient les dimensions des pierres ornées envisagées. Il est apparu difficile de fixer
des dimensions frontières permettant d'opposer, en première approximation, les gravures sur bloc (dont
une dimension au moins excède 30 cm) aux pierres décorées, témoin d'un art mobilier (dont aucune MANIFESTATIONS GRAPHIQUES AURIGNAGIENNES 217
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formant à 2 de section pic Conventions. bien une recticurviligne individualisé. petite 1 : cupule. surface symétrique. 4 6 régularisée : : impact trait piqueté de 8 : par coup trait martelage aux de à section impacts pic fruste. diffus. recticurviligne des 5 2 coups : surface impacts de pic asymétrique. régularisée de plus coups ou moins de par 9 pic : égrisage. trait bien réitérés à individualisés. fond 3 en : impact un arrondi même de 7 et point, : coup bord trait
externe abaissé. 10 : trait à section recticurviligne, à bord externe en partie abaissé. 11 : trait à section courbe,
obtenu par percussion posée linéaire avec un outil mousse. 12 : trait angulaire fin, obtenu par percussion posée
linéaire avec un outil tranchant. 13 : trait angulaire profond. 14 : grande cupule à fond piqueté. 15 : petite cupule
obtenue par ponctiforme posée circulaire, d'axe orthogonal à la surface. 16 : petite cupule obtenue par
percussion ponctiforme posée circulaire, d'axe oblique par rapport à la surface. 17 : bord d'écaillé. 18 : peinture
grise ou noire. 19 : peinture rose, rouge, brun ou brun-rouge. Chaque bloc est représenté reposant sur le sol et tournant
sa face ornée (ou sa face ornée principale) vers l'observateur. Cette face est appelée, dans le texte, face supérieure.
Sur les relevés, cette face ornée présente un bord supérieur vers le haut de la page, un bord inférieur vers le bas, un
bord droit vers le côté droit de la page, et un bord gauche vers le côté gauche.
dimension ne dépasse 30 cm). On suivra donc A. Laming-Emperaire [103, p. 174 note 1] en incluant
dans cette étude quelques pierres décorées d'assez piètres dimensions.
La désignation des tailles de pierre est aujourd'hui envisagée par ordre de rugosité décroissante
de la surface obtenue. Cette taille peut être, entre autres :
pointée : la pierre est frappée par traits ou points à la broche ou à la pique inclinée ou presque
perpendiculaire au plan de la surface. Les bords des creux obtenus tendent à se rejoindre. Ces creux
sont ronds ou un peu allongés. C'est un aspect piqueté;
talottée : par frappe perpendiculaire au talot; les éclats entre les meurtrissures se rejoignent.
C'est un aspect martelé;
bouchardée : par frappe à la boucharde dont on utilise, au fur et à mesure, des
modèles comportant des dents de plus en plus fines et nombreuses. Cette taille provoque de fines
meurtrissures ;
égrisée : par frottement au grès et à l'eau ou avec un abrasif équivalent avec une force et pen- 218 BRIGITTE ET GILLES DELLUC
dant un temps tel qu'il ne reste plus d'autres traces que des rayures de 0,1 à 0,2 mm de profondeur.
Cet égrisage se fait à la pierre dure (ou à la ponceuse) ;
adoucie : par frottement à la ponce et à l'eau laissant de fines rayures de 0,05 mm de profondeur.
polie mate : par avec un abrasif très fin, sans apparentes, reflétant légèr
ement la lumière ;
polie brillante : même aspect mais formant miroir (cette taille ne convient que pour les pierres
dures et les pierres froides).
La dureté de la pierre intervient et l'échelle classique les classe par catégories de 2 à 19 (ou de
A à R). Quelques exemples peuvent être fournis par ordre de dureté croissante,
pour le calcaire crétacé : pierres dites de Sireuil et de Ghancelade, classe 6 ;
pour le jurassique : pierre de Thenon, classe 17 ou 18 ;
et à titre comparatif : grès d'Alsace, classe 17; granit, classe 19.
Il s'agit, ici, d'un calcaire crétacé (coniacien ou santonien) relativement tendre (classe 6).
Compte tenu des aspects observés au niveau des surfaces périgraphiques et au niveau des
graphismes proprement dits, il a été procédé, sur des blocs bruts de calcaire local, à une expériment
ation dont on ne se dissimule pas le caractère rudimentaire3.
Une taille préparatoire des surfaces ayant pour but d'en faire disparaître les rugosités et de lui
conférer un aspect régulier voire lisse4 peut être obtenue expérimentalement par des procédés
simples :
— la percussion lancée diffuse [120, p. 58], à l'aide d'un gros galet mousse, obliquement appli
quée sur la surface permet d'éliminer les aspérités les plus aiguës et enlève de fins éclats. Perpendi
culairement appliquée, cette percussion permet, avec quelque patience, d'écraser les reliefs gênants
qui se transforment en une poudre très fine. Pour peu que les meurtrissures se chevauchent, il ne
demeure pas de cicatrice palpable; seule est visible la différence de teinte liée à la destruction du
calcin. A côté de ce galet mousse, contondant, un galet à extrémité plus pointue peut être utilisé par
percussion lancée soit oblique soit perpendiculaire ; lorsque les points d'impact sont isolés, avec ce type
de galet, il peut demeurer une minime dépression, allongée ou ronde, témoin de la taille. Il est possible
qu'ait été utilisé, parfois, un pic donnant à ces surfaces un aspect non plus martelé mais plus pr
ofondément piqueté.
— l'égrisage au galet, avec ou sans interposition de sable de rivière, ou l'adoucissement à l'aide
de sable de rivière humide frotté avec le plat de la main (percussion posée ponctiforme oblique)
permet de parfaire la régularité de la surface.
Ces deux procédés laissent assez peu de traces. Dans certains cas, des zones en relief ont
été respectées voire aménagées par le graveur. On peut essayer de résumer ces données par
un schéma :
3. Il s'est avéré que les blocs peints ont fait l'objet dans un bon nombre de cas d'une préparation par un « fond »
de badigeon préalable. Cependant il n'a pas été tenté ici d'étude expérimentale concernant la peinture. Les observations
recueillies sont mentionnées à propos des aspects technologiques observés.
4. Un aspect lisse voire poli mat peut être conféré à certains blocs, non plus à titre de préparation à la gravure
mais bien du fait d'une utilisation particulière. C'est le cas de la grande cuvette de la Ferrassie ou celui de la « palette »
de cette même station sur laquelle semblent bien avoir été écrasés des pigments. MANIFESTATIONS GRAPHIQUES AURIGNAGIENNES 219
Préparation expérimentale des surfaces calcaires.
Percussion lancée diffuse
Galet mousse Galet pointu
Perpendiculaire Oblique Perpendiculaire Oblique
Écrasement Menus éclats Minimes cicatrices Minimes cicatrices
rondes allongées
(aspects martelés) (aspects piquetés)
Percussion posée oblique
diffuse ponctiforme
égrisage au galet adoucissement au sable égrisage mixte
pas de cicatrices
A côté de ces aspects témoignant d'un traitement des surfaces préalablement à la gravure,
certains rares blocs présentent des figures gravées aux traits paraissant localement plus ou moins
épaufrés. On ne peut dire s'il s'agit là des stigmates d'une évolution naturelle de la roche ou des traces
liées à l'insertion même du bloc dans la vie de l'abri paléolithique, que cette usure d'origine humaine
soit volontaire ou accidentelle.
Pour l'exécution des graphismes trois types d'outils ont été expérimentalement retenus : l'outil
de silex à extrémité distale sommairement aménagée en pic, essentiellement; l'éclat de silex, éven
tuellement aménagé en burin et le petit galet plat. Les techniques utilisées ont été la percussion lancée
ponctiforme perpendiculaire ou oblique essentiellement, la percussion posée linéaire perpendiculaire
ou oblique et la percussion lancée ponctiforme suivie de circulaire posée.
A condition d'être lourd et manié vigoureusement, de façon ponctuelle mais éventuellement
réitérée, un rognon de silex aménagé en pic permet d'obtenir une cicatrice de piquetage plus ou moins
profonde, très semblable à l'impact du coup de pic figurant sur les blocs aurignaciens. Ces impacts
apparaissent, en coupe, soit habituellement cratériformes, triangulaires plus ou moins profonds
(parfois se limitant à un petit enlèvement) témoignant qu'un éclat a fui sous le pic, soit, bien plus
rarement, petits, rectangulaires à la coupe, sans départ d'éclat — comme perforés à l'emporte-
pièce — le produit du coup de pic semblant entassé au fond du pertuis (ainsi les 3 séries de 4 à 5
15 BRIGITTE ET GILLES DELLUG 220
impacts de coups de pic du bloc 1 de l'abri Castanet). L'alignement des coups de pic peut conduire les à demeurer isolés ou à voir les bords des éclats se chevaucher, suivant l'espacement des
coups frappés5.
Le même outil par raclage, essentiellement perpendiculaire au plan de travail, permet de
transformer le pointillé obtenu en un trait continu large régularisé. Suivant les cas, compte tenu du
caractère plus ou moins grenu du bloc, de l'intensité et de la répétition du frottement, les cicatrices
des coups de pic préalables demeurent partiellement ou disparaissent après raclage. Ainsi sont
obtenus, dans cette expérimentation, les divers types de trait recticurviligne. Le trait recticurviligne
peut faire l'objet d'une régularisation, sans raclage, par piquetage répété de ses versants (trait rect
icurviligne à versants piquetés). Un trait recticurviligne, en U, à fond plus ou moins large, aux lèvres
s'évasant plus ou moins, peut n'être pas symétrique à la coupe. Une de ses lèvres peut être abaissée
au pic, devenir à pente douce. Un tel procédé pour le bord externe, joint à un adoucissement à petits
coups d'outil mousse du bord interne permet — avec une longue patience — de dégager la surface
endopérigraphique en champlevé; il s'agit d'un pseudo-bas-relief rudimentaire car cette
n'apparaît pas (ou apparaît à peine) en relief par rapport à la surface exopérigraphique. Le vrai bas-
relief pourrait être obtenu en procédant à un abaissement de la exopérigraphique et non plus
seulement du bord externe du trait. C'est à ce niveau que se situent les limites floues entre les deux
techniques de la gravure et de la sculpture (gravure profonde avec ébauche de bas-relief, sculpture
entourée encore du profond sillon gravé préparateur) [103, p. 192-193].
En revanche, en maniant le pic avec moins de vigueur et de persévérance, on obtient un tracé
piqueté aux éclats larges, peu profonds, jointifs mais ne se chevauchant guère6. C'est l'équivalent
des traits piquetés, indemnes de raclage. Il faut cependant reconnaître, à ce propos, que l'observation
des blocs aurignaciens ne permet guère — pour les courts traits recticurvilignes — de faire un
distinguo entre un éventuel raclage et la simple coalescence d'impacts particulièrement contigus.
La percussion lancée, réitérée, au pic s'exerçant sur une zone subcirculaire permet d'obtenir
une grande cupule en cuvette. Le fond de ces cupules est plus lisse si la percussion a été vigoureuse et
répétée faisant pratiquement disparaître les bords de chaque impact par écrasement; elle peut aboutir
à un aspect vaguement égrisé ou du moins un peu bouchardé ou talotté.
A côté des images de coups de pic banals, il est possible d'obtenir un curieux aspect de petite
cupule, conique à la coupe, aux flancs pratiquement polis par rotation axiale alternative de l'outil.
Cet aspect est réalisable par percussion circulaire succédant à une percussion lancée; il se retrouve sur
les blocs aurignaciens. Il semble aussi que ce soit là le procédé utilisé lors du percement des anneaux
que ceux-ci perforent le bloc, réunissant deux de ces faces, ou qu'ils présentent leurs deux orifices sur
la même face, séparés par un petit pont rocheux (cette classification binaire des anneaux paraît
plus proche de la réalité que celle, plus complexe, de L. Didon [74]).
Le raclage réitéré à l'aide d'un outil mince et mousse a permis d'obtenir des traits à section
courbe (dont la section est inférieure au 1/2 cercle) ; l'usage d'un petit galet plat a paru être le meilleur
procédé pratique.
Enfin, l'incision de la roche avec un éclat de silex, pas trop mince, éventuellement aménagé en
burin, permet d'obtenir de fins traits de section angulaire en V élargi par incision
réitérée.
Les procédés pratiques permettant de reproduire les vestiges gravés peuvent faire l'objet d'un
essai de synthèse sous forme de tableau :
5. La percussion posée avec percuteur produit des traits en \J , aux flancs symétriques, assez étroits et profonds
(mais non angulaires), au fond strié longitudinalement par des « coups de gouge ». Il est possible de graver ainsi mais
une telle gravure ne se retrouve pas sur les blocs aurignaciens étudiés ici [120, p. 49-50].
6. Un tel trait est décrit classiquement comme appartenant à la gravure profonde par opposition à la gravure
fine. Il s'agit plutôt de gravure vigoureuse. MANIFESTATIONS GRAPHIQUES AURIGNAGIENNES 221
Percussion lancée ponctiforme perpendiculaire ou oblique (percuteur de silex aménagé en pic).
. simple, vigoureuse impact de coup de pic
. en série linéaire droite ou non, peu vigou- trait piqueté
reuse ou vigoureuse
. en série linéaire droite ou non, vigoureuse préparation du trait recticurviligne
et réitérée
. comme la précédente mais suivie de régula- trait recticurviligne à flancs piquetés
risation par percussion lancée ponctiforme
(même outil) sur les deux versants du trait
. comme les précédentes pour le début mais trait recticurviligne
suivie de régularisation par percussion posée
linéaire perpendiculaire ou oblique (raclage)
. comme les précédentes pour le début mais chample.vé ou pseudo-bas-relief
suivie d'un abaissement plus ou moins régulier
par percussion lancée du versant externe du
trait et d'un émoussé du bord interne par le
même procédé (outil mousse)
. appliquée sur une zone subcirculaire grande cupule en cuvette
. suivie de percussion ponctiforme posée cir- petite cupule (et orifice d'anneau),
culaire.
Percussion posée linéaire perpendiculaire ou oblique.
. avec outil mince et mousse (petit galet plat) trait à section courbe
. avec outil mince et tranchant (éclat de silex trait angulaire fin
ou burin)
. comme la précédente mais par percussion trait angulaire profond
posée linéaire réitérée.
L'abri Blanchard
Situation.
L'abri Blanchard (dit aussi abri Blanchard des Roches ou abri Didon) est situé sur la commune
de Sergeac (Dordogne), en rive droite du vallon des Roches, lui-même affluent de rive gauche de la
Vézère (fig. 3 et 4). Il se trouve sur une terrasse rocheuse, à une douzaine de mètres au-dessus du fond
du vallon, au pied d'un flanc de falaise dominé par le lieu-dit Gastelmerle, immédiatement au nord
du gisement de l'abri Castanet. Il est vraisemblable que, si les deux gisements avaient été étudiés
par un même auteur — ce qui a failli être le cas, M. Castanet ayant insisté pendant plus d'un an
pour que L. Didon fouille simultanément l'abri Castanet et l'abri Blanchard [M. Castanet à L. Didon
7 février 1910 et D. Peyrony à L. Didon, 16 avril 1911] — ils auraient été publiés comme un ensemble.
Il est remarquable, d'autre part, de noter la proximité relative des différents gisements auri-
gnaciens qui font l'objet de ce travail. Belcayre, sur l'autre rive de la Vézère, n'est qu'à 1 km à vol
d'oiseau en amont, l'abri Cellier à 5 km en aval, Le Poisson à 11 km en aval et La Ferrassie à 15 km
en aval (fîg. 1).

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