Les monuments du Phnom Kulên - article ; n°1 ; vol.38, pg 199-208

De
Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient - Année 1938 - Volume 38 - Numéro 1 - Pages 199-208
10 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : samedi 1 janvier 1938
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Pierre Dupont
V. Les monuments du Phnom Kulên
In: Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 38, 1938. pp. 199-208.
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Dupont Pierre. V. Les monuments du Phnom Kulên. In: Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 38, 1938. pp. 199-
208.
doi : 10.3406/befeo.1938.4720
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/befeo_0336-1519_1938_num_38_1_4720LES MONUMENTS DU PHNOM KULEN
par Pierre DUPONT,
Membre de V École française d'Extrême-Orient.
I. — Le Pràsàt Nak Ta
Description. — Ce monument fait partie d'un groupe de quatre sanctuaires,
tous orientés à l'Ouest, qui se trouvent à i kilomètre environ au Sud du village
d'Anlon Thom, en bordure de la piste conduisant à Thma Dap.
Lunet de Lajonquière (*), qui fut le premier à signaler le Pràsàt Nâk Ta
sous le nom de « Pràsàt Andóň è thbóň », le décrit en quelques lignes et ajoute
qu'il fut inachevé. M. Parmentier (2) Га étudié beaucoup plus minutieusement
par la suite. Il en a donné plusieurs plans et une description complète, autant
du moins que le permettait l'état du monument. Les premières fouilles eurent
lieu en 1936 sous la conduite de MM. Siern et Marchal et amenèrent la décou
verte du linteau et des colonnettes. En 1937, M. Parmentier retrouva un dernier
fragment de linteau et constata l'existence, sur la face Ouest, d'un large soubas
sement. Deux mois plus tard, je fis entreprendre le dégagement systématique du
monument, qui fut repris et achevé en 1938 (3).
Les travaux consistèrent extérieurement à supprimer les arbres et la végétation
qui avaient poussé dans la partie haute de l'édifice, à dégager le soubassement
sur les faces Nord, Est, Sud, et à en compléter le dégagement sur la face Ouest.
Ils permirent de découvrir un vaste dallage entourant le monument, prolongé
par une longue allée du côté Ouest. L'intérieur de la cella fut vidé de tous
les débris provenant des étages supérieurs écroulés, qui atteignaient par
endroits une hauteur de 3 mètres. Le corps du sanctuaire et le premier étage, qui
subsistent seuls aujourd'hui, portent d'ailleurs de profondes lézardes causées par
les racines des arbies et risquent à leur tour de s'écrouler bientôt. C'est proba
blement la même cause qui a entraîné la destruction successive des étages supé
rieurs.
Le Pràsàt Nàk Ta, dans son état actuel, comporte donc un sanctuaire dont il
reste seulement le corps et le premier étage, reposant sur un large soubassement
entouré d'un dallage en briques (PL LXIV, LXV, LXVII, A, LXXI). Sur le
côté Ouest, ce se prolonge par une allée, également dallée, longue de 16
mètres (PI. LXVIII, B). . .
Le corps due sanctuaire, dont M. Parmentier a déjà décrit les parties visibles
avant tout dégagement, est de plan carré avec un redent sur chaque face, corre
spondant à la porte et aux fausses-portes. La porte, ouverte à l'Ouest où le redent
(1) Lunet de Lajonquière, 1K., III, 240.
(2) H. Parmentier, АКР., I, 1 51 suiv., II, pi. LXII et LXIII.
(3) Mission au Cambodge, Chronique du BE., XXXVII, 1937, 670 suiv. et ci-dessous. Pierre Dupont 200
est plus marqué, est seule à avoir une décoration en grès. Son cadre est constitué
par quatre dalles larges de о m- 60, la dalle supérieure reposant simplement sur
les deux dalles verticales.
Elle comporte deux colonnettes octogonales soutenant un linteau. Le fût des
colonnettes est décoré par trois bagues largement espacées (PI. LXIX, C). Cha
cune est flanquée de deux anneaux, l'un garni sur chacun des huit côtés d'un large
fleuron triangulaire, l'autre garni tantôt aussi d'un fleuron (bague centrale), tantôt
d'un ornement floral inscrit dans une sorte de niche. Les extrémités du fût
comportent chacune un renflement bulbeux situé entre deux gorges décorées de
pétales de lotus. Ces renflements sont séparés des bagues par un anneau inte
rmédiaire décoré de fleurons.
Le linteau (PI. LXIX, B) comporte un bandeau supérieur à décoration florale
qui, sur d'autres pièces, constitue un bloc distinct (i)* II est décoré de feuillages. Les
extrémités de la branche centrale s'associent à un motif compliqué représentant
un lion sortant de la gueule d'un makara au corps remplacé par des feuillages.
Chaque makara repose sur une console, vestige d'un ancien chapiteau. Au centre,
vu de face et les ailes éployées, un Garuda tient dans chaque main un serpent.
Il porte une sorte de coiffure bouclée. La branche elle-même est encore
ornée de quatre fleurons, souvenirs de l'époque préangkorienne. Elle divise le
linteau en deux registres, décorés l'un et l'autre de feuillages. Sur le registre supé
rieur, on voit des feuilles de profil, enroulées symétriquement vers la figurine
centrale. Sur le registre inférieur, quatre grandes feuilles, de profil également,
sont séparées par trois pendeloques. Dans les angles supérieurs du linteau, deux
petits personnages sont représentés dans l'attitude de combattants ou de danseurs,
le corps penché vers l'extérieur et la tête tournée au contraire vers le centre. L'un
porte, comme le Garuda, une sorte de coiffure bouclée, l'autre un bonnet à étages-
Leur court vêtement serrant les hanches est à peu près celui que portent les
grandes statues. Par contre, ces personnages sont ornés de colliers et de bracelets,
caractéristique qui ne se rencontre pas dans la ronde-bosse.
L'entrée est précédée par un perron de quatre marches ordinaires et une
marche double, en forme d'accolade, telle qu'on en trouve souvent sur le Phnom
Kulên (PL LXVII, A). Les échiffres, à peu près informes aujourd'hui, sont en
briques. Sur les autres faces, tous les détails sont également en briques : vantaux
des fausses-portes, colonnettes rondes à chapiteau et base carrés, perrons. Ces
derniers sont tellement détériorés qu'il est impossible de fixer le nombre de leurs
marches (PI. LXVII, B).
On voit sur chaque face, des pilastres en forte saillie et en briqueg (PI. LXVI, B).
Ils sont surmontés d'un large chapiteau sur lequel vient reposer chaque fronton.
Ces derniers, en briques également, semblent avoir eu leur tympan décoré d'une
(1) Ce linteau a déjà été étudié par. M. Ph. Stern dans l'article ci-dessus, p. 111 suiv. Prasàt NÂk Ta 201 Le
réduction d'édifice ; c'est tout au moins le cas du fronton Nord, le seul qui soit
à peu près intact.
La base du corps du sanctuaire est décorée d'une quadruple mouluration qui
se continue sur les pilastres, ainsi que M. Parmentier l'a noté, et se rabat vers
les colonnettes de la porte ou des fausses-portes (PL LXVI, A et LXVIII, A).
Les moulurations hautes et la corniche elle-même, constituées par un tore placé
entre deux doucines, sont interrompues sur chaque face par le développement du
fronton (PI. LXIV). Elles surmontent une large bande de frise, où M. Parmentier
a distingué une guirlande en épannelage.
Enfin, les huit entrepilastres sont décorés de réductions d'édifices en briques,
juste silhouettées (PI. LXIV, LXV et LXX, A). On distingue seulement une
sorte de console supportant un édifice redenté ; celui-ci semble comporter acces
soirement un soubassement et deux ou trois étages de dimensions décroissantes
surmontés par une sorte d'arc outrepassé rappelant le kudu indien. Des éléments
assez informes, représentant très probablement des amortissements d'angles, sem
blent se répéter à chaque étage. C'est évidemment là une image reproduisant
l'aspect général du Pràsàt Nàk Ta lui-même, encore que le nombre des étages
•varie de deux à trois suivant les réductions d'édifice.
Le premier étage du Pràsàt Nak Ta, seul conservé aujourd'hui, et encore d'une
façon bien incomplète, reproduit le profil du rez-de-chaussée avec cette particularité
que les pilastres d'angle sont en forte saillie. En outre, les moulurations de la
base et de la corniche sont différemment réparties. On retrouve par contre,
rendus en briques, le redent sur chaque face, les fausses-portes (qui jouent le rôle
de fausses-baies), les pilastres, les colonnettes, les linteaux, les frontons. Seules,
les réductions d'édifices qui décoraient les entrepilastres n'ont pas été reproduites
au premier étage (PL LXIV).
La pierre de couronnement, retrouvée dans les déblais, est décorée de deux
rangées de pétales de lotus, les uns dressés, les autres retombant, de part et
-d'autre d'une cannelure centrale. Le bord supérieur porte un bandeau décoré de
points inscrits dans des cercles. La face supérieure est creusée d'une cavité
hémisphérique (PI. LXX, B).
La cella mesure sensiblement 4 m. 25 X 4 mètres. Son sol est en contrebas du seuil
et on y accède par une sorte de couloir long de 1 m. 20, comportant une marche.
De chaque côté de ce couloir, à 2 mètres de hauteur, un bloc de pierre sculpté et
enfoncé dans le mur de briques faisait saillie (PL LXX, C). Il reproduit une tête
d'animal très stylisée qui se présente perpendiculairement à la paroi. La forme du
mufle, des yeux, des oreilles, est manifestement inspirée par la décoration végétale.
La pièce comporte une gorge longitudinale qui partage la partie sculptée sur toute
sa longueur. A hauteur de l'oreille, la gorge aboutit à un trou vertical percé de
part en part. La tête d'animal se prolonge par une sorte de tenon fruste qui était
enfoncé dans le mur. La destination de ce bloc de pierre n'est pas douteuse. Il
servait à faire passer un cordon soutenant une draperie, qui pénétrait dans la
gorge par le bout du mufle et était tirée verticalement à travers le trou. Pierre Dupont» 202
A l'intérieur de la cella, à chacun des quatre angles, on trouve également un
bloc de pierre encastré à une hauteur de 3 mètres environ et placé à l'intersection
de deux parois (PI. LXX, D). Ces blocs sont d'un aspect plus fruste que ceux de
l'entrée. Tout au plus peut-on distinguer sur chacun les yeux et le mufle d'une tête
de monstre ébauchée. Percés d'un trou vertical, ils servaient aussi à faire passer un
cordon. Ce cordon devait être attaché à un velum tendu au-dessus de la cella et
remplaçant le plafond. Il faut remarquer en effet qu'il n'y a ici aucune trace de
la corniche intérieure, fréquente dans. d'autres monuments khmèrs, sur laquelle
reposaient les planches du plafond.
Trois niches sont réservées intérieurement dans la paroi sur les côtés Nord, Est
et Sud. Le sol de la cella est dallé, sauf au centre où un espace carré indique le puits
rituel, qui fut trouvé plein de terre. Il a été fouillé sans succès. Au-dessus, étaient
placés un piédestal et une cuve à ablutions renversés. Quant à la statue du sanc
tuaire, elle fut déterrée près de la porte. C'est un Visnu, debout, à quatre bras,
assez nettement postérieur au monument puisqu'il date probablement de la fin
du Xe ou du début du XIe siècle (i).
Il porte un haut diadème noué derrière et un mukuta à rangées de fleurons
ajourés. Les arcades sourcilières sont peu marqués, les yeux allongés et les pau
pières prolongées vers les tempes par trois traits parallèles. La moustache est
indiquée par un trait gravé et la barbe par une accolade. La tête est trop grosse
pour le corps, dont les muscles sent peu saillants et les membres grêles. Les
mains supérieures ont conservé leurs attributs, celle de droite tenant la roue et
celle de gauche un fragment de la conque ; la main inférieure droite tient une
boule. Le vêtement, à minces plis verticaux, s'incurve sur le devant pour découvrir
l'abdomen. Il est relevé sur la face intérieure des cuisses et comporte, sur la
jambe gauche, une grosse masse de plis unis.
La datation approchée de cette pièce ne fait pas difficulté. Elle est de la fin
du Xe début du XIe siècle. Les seules caractéristiques qui rappellent l'art de
Bantây Srêi sont le mukuta ajouré et la forme curieuse du vêtement, dont les
jambes ne sont pas sculptées horizontalement. Les autres détails indiquent une
période postérieure, grosso modo l'art du Bàphûon. Il y a lieu de faire, à propos
de la tête, quelques remarques spéciales. On ne connaissait guère jusqu'ici
que des images du Buddha sur le nâga présentant les mêmes caractéristiques :
paupières prolongées vers les tempes, barbiche indiquée par une petite accolade
gravée. Le spécimen le plus marquant en ce genre avait été publié dans les
Sculptures khmères de MM. Marchal et Miestchaninoff (frontispice). Après
l'avoir attribué au XIIe siècle, M. Stern et moi avions pensé qu'il pouvait être
antérieur à cette époque et finalement il avait été rattaché à' l'art du Bàphûon (2)
(1) Reproduit dans BE., XXXVII, pi. CXV.
(2) Musée Guimet, Catalogue des collections indochinoises, BCAL, 1931-34, pp. 37-28,
n° 3-31. '
Le Pràsàt Nâk Ta 203-
avec quelques pièces qui lui étaient étroitement apparentées (*). C'est cette même
datation que j'avais conservée en essayant de classer les images khmères du Bud-
dha (2). Il semble aujourd'hui que l'apparition de ce type de tête, qui représente
une mode extrêmement brève au Cambodge, peut être définitivement datée de la
fin du Xe ou du début du XIe siècle. C'est ce que suggère l'étude du Visnu
du Nâk Ta, dont toutes les autres caractéristiques appartiennent à cette période.
Il est d'ailleurs facile de comparer celui-ci au Buddna sur le nâga ayant figuré à
l'Exposition de Marseille de 1922, aujourd'hui conservé au Musée Guimet (3).
Outre les détails indiqués plus haut, on retrouve la même expression de visage,,
le même corps un peu grêle et presque dépourvu de muscles.
Le temple repose sur un soubassement redenté dont la hauteur est de 1 m. 25
et la largeur de im. 50 en moyenne. Le profil de ce soubassement devait comporter
primitivement deux groupes de moulurations placés de part et d'autre d'un tore
médian, le groupe supérieur étant peut-être moins haut que l'autre (*). Comme
ce soubassement a été détérioré par les matériaux tombant des étages supérieurs,
il ne comporte plus, dans la plupart des cas, que les moulures inférieures
complètes, le tore et les moulures supérieures en petit nombre (PI. LXVII, B).
Ceci amène à penser que sa hauteur primitive dépassait 1 m. 25. Les nombreuses
briques brisées mêlées à la terre qui recouvraient la partie du soubassement
encore intacte représentent probablement les assises aujourd'hui détruites. Celles-
ci devaient s'élever jusqu'à un niveau situé légèrement au-dessous de la plus
basse mouluration du corps du sanctuaire.
Le perron du soubassement, orienté à l'Ouest, comporte cinq marches de
pierre suivies d'une marche double, sculptée en accolade et à peu près sem
blable à celle du perron supérieur (PI. LXIX, A). Les échiffres, constituées,
par des assises de briques, sont très détériorées.
Au pied de ce soubassement s'étend un dallage en briques qui indique le
niveau ancien du sol. Ses bords sont redentés sur la face Ouest mais rectilignes*
partout ailleurs (PL LXIX, A). Il s'étend autour du soubassement sur une largeur
minima de 1 m. 40. Sur la face Ouest, ce dallage est prolongé par une allée
longue de 16 m. et large de 1 m. 10 (PL LXVLII, B). Les sondages exécutés au-
delà n'ont rien révélé.
Tel est l'état présent du Pràsàt Nàk Ta (PL LXXI). Une question qui se pose
accessoirement est de savoir s'il portait extérieurement un enduit, un stucag&
quelconque. Personne n'en a trouvé trace au cours des travaux, mais on peut
toutefois penser qu'il en existait un sur les réductions d'édifice décorant les-
entrepilastres. Le monument, dans son ensemble, paraît achevé et on s'expli-
(1) Musée Guimet, Catalogue..., n08 3-32, 3-33, 3-34-
(2) Chronique, BE.t XXXVI, 632.
(3) Ibid., n° 3-33, pi. VI.
(i) Cf. \& base du sanctuaire Sud du Pràsàt Datnrëi Kràp. Pierre Dupont ■204
•querait mal que les réductions d'édifice soient restées en simple épannelage,
-d'autant que nulle part ici la brique n'est sculptée. Il est donc normal de
supposer que les grandes lignes des réductions d'édifice furent taillées dans la
brique, chaque détail devant être ensuite indiqué au moyen d'enduit.
Etude archéologique. — Le Pràsàt Nâk Ta, comme tous les monuments
•de transition édifiés sur le Phnom Kulên, se rattache à l'art préangkorien
«d'une part et à l'école de Rolûos de l'autre.
Divers détails sont entièrement conformes à la tradition préangkorienne.
L'isolement de la tour, d'abord, alors que plus tard on rencontrera surtout des
-ensembles, nous ramène aux plus vieilles habitudes khmères et chames, ainsi
-que l'emploi de la brique. La décoration des entrepilastres également, qui est
constituée par une simple réduction d'édifice. Cette réduction reproduit sans
doute assez grossièrement les proportions générales du monument, qui en ce
cas eût comporté trois étages ; elle semble en outre surmontée d'un kudu, placé
»d'une façon anormale au sommet du sanctuaire. Ultérieurement, les entrepilastres
seront décorés de personnages debout, dressés sous un édifice à caractère plus
-ou moins féerique, une sorte à' akâça-vimàna. C'est ce que nous trouvons à
Trapân Phoň (tour centrale) et dans tout le groupe de Rolûos. Si d'ailleurs les
motifs occupant les entrepilastres de l'époque préangkorienne semblent avoir
eu un but principalement décoratif, l'apparition de personnages aux mêmes
places dans le courant du IXe siècle répond à une intention de défense,
•consciente ou simplement imitative. Ce sont en effet des dvurapala et des
apsaras. L'usage de protectrices féminines pour défendre l'accès d'un édifice
religieux est d'ailleurs fort ancien, puisque on trouve des apsaras déjà sculptées
près des passages ménagés dans la balustrade de Sâncî.
Troisième survivance préangkorienne, autant qu'on en puisse juger, que la
décoration des tympans. Le fronton Nord du Pràsàt Nàk Ta semble bien porter
un édifice en épannelage. Il n'est pas certain que le même motif ne se retrouve
pas dans l'école de Rolûos, mais les quelques vestiges que nous en possédons
et notamment les édicules de grès reconstruits sur les gradins de la pyramide de
Bàkon comme ceux qui se trouvent sur la pyramide du Bàkhàn montrent des
«tympans à composition toute différente, avec niches et scènes.
On peut signaler comme conforme encore à la tradition préangkorienne
l'assemblage des dalles constituant le cadre de porte ; il est fait en équerre et
et non d'onglet, suivant l'absurde habitude de l'époque suivante. De même, le
profil du soubassement, constitué par deux groupes de moulures symétriquement
iplacées de part et d'autre d'un tore, se rencontre déjà dans les grands édifices Le Pràsàt Nak Ta 205-
préangkoriens (*)♦ M. Parmentier avait suggéré lui-même de rattacher ce profil
de soubassement aux grands modèles de l'art «classique» (2).
Il faut mentionner enfin quelques détails d'architecture dont l'emploi syst
ématique se situe à l'époque des monuments du Phnom Kulên, quoiqu'ils,
apparaissent un peu avant. Ce sont la marche de perron en forme d'accolade,,
les colonnettes octogonales et l'habitude d'élever le sanctuaire sur un soubasse
ment. Ils constituent à proprement parler les innovations que l'art angkorien
adoptera le plus volontiers dans la deuxième moitié du IXe siècle.
Quant à l'habitude d'entourer le soubassement par un dallage et de cons
truire une allée d'accès, dallée également, elle ne semble pas s'être maintenue
par la suite. Le groupement des édifices à l'intérieur d'une enceinte a pu
d'ailleurs faire supprimer certaines dispositions désormais superflues.
L'influence chame se décèle particulièrement à propos des pierres dites,
de suspension, qui garnissent l'intérieur de la cella. Leur destination est la
même que celle des crochets préangkoriens, supports de plafond ou peut-être
simplement de vélum, mais l'habitude de percer une pierre placée en potence
pour y faire passer un cordonnet est uniquement chame (3). Le Garada tenant;
un serpent dans chaque main rappelle aussi des images du Quàng-nam appar
tenant à une période très archaïque de l'art cham.
L'étude iconographique du monument se réduit à peu de chose. Comme on
sait, il contenait un Visnu, plus tardif d'ailleurs que le sanctuaire lui-même.
puisqu'il date de la fin du Xe ou du début du XIe siècle. Ce fait indique sim
plement que la statue primitive fut sans doute détruite ou volée et remplacée-
ultérieurement par une autre image d'un style plus moderne. On peut aussi en
inférer la continuité des cultes rendus sur le Kulên, observation que confirment
des constatations faites ailleurs et sur laquelle je reviendrai en détail à propos du
Pràsàt Damrëi Kràp. Ce que nous savons jusqu'ici permet en tout cas d'avancer
que si les constructions de temples ont cessé sur le Kulên après la première
moitié du IXe siècle, le service cultuel continua d'y être assuré.
L'orientation du monument à l'Ouest ne paraît pas comporter d'explication
spéciale» On rencontre sur le Kulên les orientations les plus diverses. M. Stern
avait pensé qu'une grande partie des sanctuaires édifiés sur le plateau étaient
tournés vers le temple-montagne du Kruš Práh Àràm Roň Čěn, mais, après-
examen de la carte archéologique récemment établie, cette ingénieuse hypothèse
ne peut plus être retenue- Le caractère vishnouite du sanctuaire ne peut non
plus expliquer son orientation, car d'autres monuments vishnouites, comme le
Pràsàt Damrëi Kràp et Rup Àrak, sont orientés à l'Est, d'autres encore, com-
(1) H. Parmentier, АКР., i, fig. 16, n° 38.
(2) Ibid., p. 252.
(3) H. Parmentiep, 1С, II, 6, Pierre Dupont Г206
le Pràsàt Kôk Pô, sont orientés au Nord. Il y a par contre, à mon avis, une
- relation certaine entre cette orientation et la présence, sur le linteau du Nàk
Ta, de Garuda, monture de Visnu. La corrélation entre ťorientation d'un monu-
"ment et le personnage figurant au centre du linteau, le dikpâlaka ou son substitut,
est un fait expérimentalement prouvé, qui apparaît vers le VIIIe siècle et subsiste
avec une certaine constance jusqu 'au Xe. Même pendant cette période il y a
•'d'ailleurs des exceptions, puis la tradition se perd dans le courant du XIe siècle*
Parmi les monuments du Phnom Kulên le Pràsàt Nàk Ta semble donc être
un de ceux qui restent le plus nettement dans la tradition antérieure. Hormis
les pierres de suspension, d'influence chame, et le dallage entourant le soubass
ement, rien ne permettrait normalement d'isoler ce monument de l'art préang-
korien pris dans son ensemble.
* * *
Commentaire. des illustrations. PL LXIV. — Façade Ouest Cette photo
graphie a été prise avant le dégagement du soubassement. On distingue nettement
le corps de l'édifice, les moulurations de la base et de la corniche, les pilastres,
le cadre de porte. Les entrepilastres sont décorés de réductions d'édifice. Le
"premier étage reproduit de nombreux détails du corps du sanctuaire lui-même,
mais les pilastres d'angles y sont en plus forte saillie.
PL LXV. — Façade Est. La fausse-porte est en briques, flanquée de colonnes
'rondes et précédée d'unperron, en briques également. La fausse-porte reproduit
le détail des vantaux, qui étaient en bois sur la face principale. La réduction
«> d'édifice située à gauche est particulièrement nette.
PL LXVI, A. — Angle Nord-Ouest. Les moulurations de la corniche surmon-
■> tent un bandeau qui paraît encore décoré par endroits d'une sorte de guirlande
• continue. La fausse-porte Tiord a ses divers éléments presque intacts : faux van
taux, colonnettes, pilastres, linteau, fronton. On voit encore sur le linteau les
• vestiges d'un arc et sur le tympan du fronton ceux d'une réduction d'édifice.
PL LXVI, B. — Façade Sud. La colonnette a conservé son chapiteau et le
, pilastre, fortement saillant, son coussinet et son entablement d'où part l'arc du
fronton.
PL LXVII, A. — Façade Ouest. Porte, soubassement et perrons. On voit les
vdeux perrons, les échiffres ruinées et les moulurations du soubassement, symétr
iquement placées de part et d'autre d'un tore.
PL LXVII, B. — Façade Est. Perron en bHques et soubassement. Le perron,
qui aboutissait à la fausse-porte, est presque corapièteraent ruiné. Le soubasse
ment, dont la -partie inférieure est bien conservée, a pu être dégagé en cmisant
^une tranchée, partiellement visible sur la pi. LXV.
PL LXVIII, A.- — Angle Sud-Ouest Soubassement. Photographie prise en cours
-de travaux. Les * moulurations de la base et du soubassement sont très nettes. Le Pràsàt Nák Ta 207
Pi. LXVIII, B. — Passage dallé. Côté Ouest. Ce passage, large de i m. 10,
s'étend sur une longueur de i6m. Il se raccorde avec le dallage entourant le
soubassement et est situé dans l'axe des perrons.
PL LXIX, A. — Façade Ouest. Soubassement, perron et dallage. Le dallage
entoure le soubassement sur une largeur d'un à deux mètres. Les moulurations
du soubassement devaient se développer symétriquement de part et d'autre du
tore central. Les deux perrons comportent chacun une double marche de départ
en accolade. Les échiffres, très détériorées, semblent n'avoir supporté aucune
sculpture, car on n'a rien trouvé dans les déblais. La marche supérieure, plus
étroite que les autres, porte des tenons latéraux dont on voit mal l'utilité: ce
détail se retrouve au Pràsàt Khtiň Slap.
PI. LXIX, B. — Linteau. Voir p. 200.
PL C. — Colonnette. Voir p. 200.
PI. LXX, A. — Réduction d'édifice. Façade Est. La réduction d'édifice est
supportée par une sorte de console. On distingue nettement, encore qu'elles soient
bien schématisées, les moulurations de la base et de la corniche du sanctuaire.
Le corps du sanctuaire est redenté et comporte trois étages de hauteur sensibl
ement égale, avec des amortissements d'angles. Rien d'analogue à ces amortisse-
sements n'a cependant été trouvé au cours des fouilles, encore que cette réduction
d'édifice doive reproduire à peu près l'aspect du temple réel. La présence du
kudu au sommet de l'ensemble laisse plus perplexe encore, à moins qu'il ne s'agisse
d'un élément du couronnement mal reproduit.
PI. LXX, B. — Pierre de couronnement. Cette pierre, décorée de pétales de
lotus, est d'un type qui appartient soit au socle de certaines statues, hypothèse
à exclure ici, soit au couronnement des temples.
PI. LXX, С — Makara à gorge de Ventrée. Deux objets pareils reproduisant
une tête d'animal stylisé se trouvaient à 1 mètre de distance environ de l'entrée exté
rieure et à 2 m. 20 du sol. Ils servaient apparemment à faire passer les cordons d'un
rideau. On distingue la gorge centrale et, vers l'arrière, le trou percé de haut en
bas. Cette partie décorée faisait bloc avec un tenon enfoncé dans la muraille.
PL LXX, D. — Pierre de suspension intérieure. Angle Nord-Est. Ces pier
res, au nombre de quatre, sont enfoncées à une hauteur de 3 mètres. Elles sont
placées en bissectrices de l'angle formé par deux côtés de la muraille. Beaucoup
plus frustes que les précédentes, elles semblent vouloir aussi représenter des
têtes d'animal et servaient à tendre les cordons d'un velum.
PI. LXXI. — Plan du monument.
Hanoi, Octobre-Novembre 1938.

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