Les origines de la colonisation française en Nouvelle-Calédonie, d'après un travail récent - article ; n°6 ; vol.6, pg 241-247

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Journal de la Société des océanistes - Année 1950 - Volume 6 - Numéro 6 - Pages 241-247
7 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : dimanche 1 janvier 1950
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Jean-Paul Faivre
Les origines de la colonisation française en Nouvelle-Calédonie,
d'après un travail récent
In: Journal de la Société des océanistes. Tome 6, 1950. pp. 241-247.
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Faivre Jean-Paul. Les origines de la colonisation française en Nouvelle-Calédonie, d'après un travail récent. In: Journal de la
Société des océanistes. Tome 6, 1950. pp. 241-247.
doi : 10.3406/jso.1950.1671
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/jso_0300-953X_1950_num_6_6_1671CHRONIQUE.
rite. Quelquefois, on tue un bullok, mais le manque de moyens de conservation
oblige à le manger dans la journée, nouvel excès qui provoque aussi des troubles.
Un missionnaire adventiste me proposait de remplacer les cochons par des
chèvres; il oubliait qu'aucune barrière de jardins ne les arrêterait, et si elles
étaient en nombre suffisant pour fournir un apport alimentaire intéressant, le
résultat au point de vue de l'érosion serait certainement désastreux.
Une augmentation du cheptel bovin serait nécessaire, du moins pour les chrét
iens, non tant pour la viande que pour les produits laitiers. Il y aurait là toute
une éducation de l'indigène à faire; elle n'est pas impossible, certains ont déjà
des habitudes d'hygiène et de propreté suffisantes. Le gros problème est l'inexis
tence des pâturages; les quelques bêtes à cornes que possèdent les indigènes se
nourrissent de feuilles d'arbustes.
Ainsi le problème de l'élevage des cochons reste entier. Obliger à leur mise
en barrière est, dans une certaine mesure, instaurer un régime de conversion
forcée; c'est, d'autre part, un danger très grand pour l'alimentation de populat
ions jusqu'ici saines. La solution est évidemment dans une formation pratique
poussée donnée aux jeunes. Mais en attendant ne vaudrait-il pas mieux conserver
le statu quo ? Réprimer les battues abusives des chrétiens et forcer le propriét
aire païen à indemniser à un taux honnête les dégâts commis par ses bêtes.
C'est dans cette direction que tendaient, en pratique, les derniers jugements pris
par l'Administrateur à Craig Cove. Les presbytériens durent payer les cochons
tués et les païens compenser les dégâts commis dans les plantations (la valeur
des cochons tués était bien supérieure à celle des plantations endommagées).
Mais l'obligation de mise en barrière restait.
Jean Guiart.
Les origines de la colonisation française en Nouvelle-Calédonie,
d'après un travail récent. — Au printemps de cette année, Yves Person, que
j'avais connu élève au Lycée Rollin, se présentait à moi aux Archives de France
et me parlait de certaines recherches qu'il y poursuivait. Je ne me doutais pas
alors qu'il eût à rédiger un travail de cette importance (23), et s'il m'écrit tout
récemment que son étude « n'est le plus souvent qu'un ensemble de fiches
classées », nos lecteurs pourront juger l'extrême modestie de cette affirmation.
Relater en 300 pages environ, avec méthode et clarté, sans bavures et sans
digressions inutiles, l'histoire des rapports entre Canaques et Blancs jusqu'à la
fondation de Nouméa, ce n'est pas faire œuvre négligeable. L'information est
sûre : Person n'a pas manqué de faire état des récits des premiers explorateurs,
des ouvrages classiques sur la géographie, l'histoire et l'ethnologie de la Nouvelle-
Calédonie (24), des documents conservés aux Archives de la France, à celles
de la Marine et de la France d'outre-mer. Il s'est mis en rapport avec
M. Leenhardt et avec le Père O'Reilly. Et si un texte essentiel lui a échappé,
comme il le reconnaît de bonne grâce, c'est — tous les chercheurs en ont fait
l'expérience — à cause de la mauvaise habitude qu'ont les documents de se
nicher dans les coins les plus inaccessibles et de ne se livrer que par le plus
(23) La Nouvelle-Calédonie et VEurope, de la découverte à la fondation de Nouméa (1774-
1854). Mémoire de fin d'études présenté à l'École nationale de la France d'outre-mer (1950),
297 p. dactyl., cartes et annexes.
(24) On s'étonnera cependant que Gens de la Grande Terre ne figure pas auprès des autres
ouvrages de M. Leenhardt. Mais on trouve la thèse de M. R. Leenhardt sur les Loyalty. SOCIÉTÉ DES OCÉANISTES.
grand des hasards (25). Vu l'absence d'une bonne histoire critique de la Nouvelle-
Calédonie, on regrettera qu'un travail qui fait honneur à l'auteur et à son École
soit destiné à demeurer hors de la portée du grand public. C'est pourquoi nous
nous permettrons d'en donner, pour les Océanistes et particulièrement les Calé
doniens, une analyse un peu poussée.
Six chapitres, dont certains titres {L'investissement), sont bien trouvés, ainsi
que ceux de certains paragraphes {L'oubli) :
I. La Découverte (p. 3-31). II. Le Monde calédonien (31-57). III. L'investi
ssement (58-110). IV. La Mission catholique (111-206). V. L'Intervention des États
(207-254). VI. La prise de possession (255-257). En annexe, divers actes de prise
de possession. Trois cartes soignées montrent les divisions politiques des tribus
du Nord, les subdivisions du vicariat mariste, et les zones d'influence française
directe ainsi que les stations missionnaires en 1854.
Comme il convient, l'histoire de la Grande Terre a été replacée dans l'histoire
générale du Pacifique et des activités européennes en Océanie. A l'écart des
grandes routes du trafic espagnol ou hollandais aux xv^-xvir3 siècles, sa présence
fut devinée, à certains indices classiques, par Bougainville qui venait de traverser
les Nouvelles-Hébrides. Mais ce fut le midship Colnett qui la découvrit le
4 septembre 1774, lors du second voyage de Cook. Celui-ci mouilla à Balade et
y séjourna huit jours; avec le naturaliste Forster, il visita la vallée du Diahot
et les montagnes voisines- N'ayant pu contourner le récif au N.-O., il descendit
la côte orientale et découvrit l'île des Pins qu'il doubla pour rallier la Nouvelle-
Zélande. Il est probable que, suivant ses instructions, Lapérouse fut le premier
à longer la côte occidentale ou du moins le récif, avant d'aller sombrer à Vani-
koroi En 1792, d'Entrecasteaux suivit la même route, et revint l'année suivante,
pendant trois semaines, à Balade où son second Huon de Kermadec fut enseveli
sur un îlot. Marins et savants, en particulier La Billardière, firent à l'intérieur
des courses plus étendues qui les menèrent en vue de la côte orientale. Aperçues
par les Anglais au début du siècle suivant, les Loyalty ne furent vraiment
reconnues qu'en 1827 par Dumont d'Urville. Puis toutes ces terres furent
«oubliées pour près d'un demi-siècle (p. 31). Ainsi, vers 1840, on savait de la
Nouvelle-Calédonie à peu près ce que l'on en savait vers 1800 : fort peu de choses
encore (26). Intérieur à peine connu, hydrographie côtière plus que sommaire.
Vues presque inconciliables sur le caractère des indigènes, tantôt présentés par
Cook comme d'excellents gens qui méritèrent à leur île, de la part de ce navi
gateur d'ascendances et de sympathies écossaises, le nom sous lequel elle est
désormais connue; et par d'Entrecasteaux (ou du moins ses compagnons, La
Billardière et Rossel) comme de perfides et barbares cannibales. Détestable et
malheureusement durable réputation, entretenue par la suite par les aventuriers
Blancs, et souvent justifiée par les représailles dues à leurs excès. C'est d'ailleurs
(25) Mémoire du L.V. La Motte du 6 janvier 1843. Confié au C.V. Bruat, premier gou
verneur des E. F. O. Ce mémoire est peut-être resté à Papeete si les termites l'ont épargné !
(26) En 1837, dans une géographie de 1.400 pages, de Rienzi en consacrait 5 à la
Grande Terre ! (Ibid.) CHRONIQUE. 243
l'histoire de tous les plus farouches archipels océaniens. Il faut comprendre que
les premiers Blancs, ceux de Cook, furent pris nous le savons, pour des Bao,
des ancêtres revenus en visite, et traités de ce chef avec une indifférence courtoise.
Les équipages anglais, bien tenus en main par leur chef, ne provoquèrent aucun
incident. Les Français tombèrent dans une période de sécheresse, de famine, de
guerres et de festins anthropophages. Les marins d'après 89 sont difficiles à
contrôler, et les rapports furent souvent tendus. Mais, sur la valeur du pays même,
les témoignages s'accordent : isolé, ingrat et stérile, donc sans intérêt pour les
puissances, sans attraction pour les colons ou les marchands. Person ne connaît
sans doute pas le texte de Fleurieu (27) qui, en bon disciple des Lumières, sou
haitait pour le bonheur des Canaques qu'on ne découvrît jamais chez eux ni or,
ni métaux ! Il est vrai que, contrairement à ce qui s'est passé en Amérique par
exemple, ce ne sont pas les richesses métalliques de la Grande Terre qui ont
attiré la colonisation.
Ici se place un chapitre bien vivant, puisé aux meilleures sources, sur la vie
menée par les Canaques lors des premiers contacts avec les Blancs, et qu'ils
continuèrent à vivre longtemps encore, « en dehors du temps » (p. 32), en
marge du monde civilisé- Trafiquants, missionnaires, officiers de marine — sans
oublier les travaux de M. Leenhardt — ont fourni les éléments de cette peinture :
exemple de plus de ce que l'ethnologie peut et doit apporter à la colonisation,
et critique des erreurs d'interprétation commises par les premiers témoins, peu ».' avertis, d'une culture et d'une civilisation « primitives Un tableau des divisions
« politiques » des tribus, de leurs affinités et de leurs rivalités traditionnelles
(Wofof et Oote), de leurs attitudes envers les Européens et les missionnaires, est
original et d'un très grand intérêt.
Cependant, depuis la fondation de Sydney (1788) et l'établissement des mission
naires de Londres à Tahiti (1797 ) « l'investissement » de la Nouvelle-Calédonie
a commencé. Elle est d'ailleurs située dans la zone — illimitée à l'est — placée
sous l'autorité du premier gouverneur de la Nouvelle-Galles du Sud, Phillip. De
l'occident arrivent quelques rares visites accidentelles de navires de guerre ou
de longs-courriers; les traitants, pêcheurs de trépang, coupeurs de sandal, balei
niers ou blackbirders, la négligent longtemps. C'est après 1840 seulement qu'appar
aissent à la fois, à l'île des Pins, les sandalwood men à la recherche de nouveaux
gisements, et ces catéchistes polynésiens, venus de l'est sur le rôle desquels Person
insiste avec raison. Mais, si les trafiquants établissent leurs comptoirs à partir
de 1847, avec un grand centre d'influence à Hienghène et l'installation du pitto
resque Paddon à Nouméa (1851) et si les relâches de baleiniers américains se
multiplient, visites ensanglantées parfois par des tragédies, les catéchistes pro
testants ne réussissent qu'à se maintenir aux Loyalty, où l'arrivée des catholiques
allait provoquer une véritable guerre de religion. Les rivalités et les prétentions
des chefs — tels le fameux Vandegou — leur conception enfantine et utilitaire
de la religion, leurs caprices sanglants, sont la cause de cet échec, qui allait
cependant ouvrir les voies au catholicisme.
C'est aussi le moment où la France commençait à porter quelque intérêt à la
Grande Terre. Deux mobiles la déterminèrent : en Nouvelle-Calédonie, la Croix
et le bagne sont à l'origine de la colonisation.
(27) Marin, hydrographe, ministre, membre de l'Institut et conseiller d'État, sous Louis XVI,
la Révolution et l'Empire. Découvertes des Français en 1768 et 1769 dans le Sud-Est de la
Nouvelle-Guinée, Paris, 1790. SOCIÉTÉ DES OCÉANISTES.
Dès 1842, le fondateur de la Société de Marie (28), le T.R. P. Colin tentait
d'intéresser à une nouvelle mission à la fois le Saint-Siège et le Gouvernement
français : car il apparaît bien qu'il ne séparait point l'action missionnaire de
l'expansion nationale. Il eut pour allié imprévu le L. V. La Motte Broons de
Vauvert, que le C.V. Lavaud, commandant la station de Nouvelle-Zélande,
envoyait en France, comme capitaine temporaire du baleinier Ylndien, pour
informer le Ministre de la situation en Océanie (29). C'est là une des trouvailles
originales de Person, qui n'a pu malheureusement mettre la main sur le Mémoire
présenté le 6 janvier 1843 par cet officier à l'amiral Roussin, mais qui a pu en
reconstituer par recoupement les vues principales. Tout comme le T. R. P., La
Motte, à l'inverse des premiers explorateurs, vante la fertilité de la Grande Terre,
que ni l'un ni l'autre n'avaient jamais vue, et la douceur des naturels : leur
optimisme fera école. Ces arguments — de propagande — auraient été, toujours
selon Person, inspirés aux deux auteurs par Monseigneur Pompallier, vicaire
apostolique d'Océanie occidentale, et notre première tentative serait due —
hypothèse plausible — au désir de compenser en Nouvelle-Calédonie l'échec subi
par l'influence française et catholique à la suite de la prise de possession de la
Nouvelle-Zélande par les Anglais. Mais La Motte ajoutait encore que la Nouvelle-
Calédonie constituait le site idéal pour une colonie pénale, qu'il avait été égale
ment question de fonder en Nouvelle-Zélande.
Quoi qu'il en soit, Monseigneur Douarre, évêque d'Amatha, et onze mission
naires furent transportés à Nukahiva avec le gouverneur Bruat (oct. 1843 j.
Du Petit-Thouars, commandant la station du Pacifique, avait reçu l'ordre de
veiller à leur installation et, si possible, d'établir avec le consentement des chefs
le protectorat français sur la Nouvelle-Calédonie ainsi qu'il venait de le faire
aux Marquises. Le 1er janvier 1844, le commandant Julien-Laferrière, qui avait
déposé les missionnaires à Balade avec le Bucéphale, faisait signer aux chefs,
en leur guidant la main, l'acte de protectorat. Il repartait trois semaines plus
tard, confiant à Monseigneur Douarre la garde du pavillon — mission qui n'était
guère du goût de cet Auvergnat franc de collier, soucieux avant tout de la
conversion des Canaques. Plus tard, redoutant l'emprise anglaise et la ruine de
son œuvre, il devait modifier ses vues. Mais l'affaire Pritchard faisait alors hésiter
la France à s'engager à fond dans le Pacifique, crainte de complications inter
nationales. La mission fut abandonnée à ses propres ressources, qui étaient plus
que médiocres, malgré l'intrépidité des Pères et leur ingéniosité. La station navale
ne pouvait se démunir de ses bâtiments pour la visiter. Cependant, pour comble
de malheur, la Seine, chargée de ramener le pavillon laissé à Balade, y fit nau
frage, et la nécessité de faire vivre pendant plusieurs mois ses 200 rescapés
épuisa le pays (1846). Famines et épidémies, sans doute exploitées par les chefs
et les sorciers hostiles, amenèrent en 1847 l'expulsion des missionnaires. L'activité
'28 A laquelle Grégoire XVI avait confié en 1836 le vicariat apostolique de l'Océanie occi
dentale et centrale, qui fut subdivisé par la suite : Océanie occidentale à Mgr Pompallier
(Nouvelle-Zélande), Océanie centrale à Mgr Bataillon (Wallis). L'Océanie orientale est depuis
1833 aux Pères de Picpus.
(29) A signaler quelque confusion au sujet des mouvements de la station. En réalité, Lavaud,
parti de Brest en février 1840 à bord de l'Aube, n'y rentra que le 7 octobre 1843 sur Y Allier,
dont il avait entre temps pris le commandement (1er mars 1842), confiant Y Aube au command
ant de Y Allier, Dubouzet, pour la ramener en France. Plus loin (p. 276-77), le Minilstre
de la Marine de 1854 sera appelé Y Amiral Ducos : il s'agit de M. Théodore Ducos, ancien
armateur comme son lointain prédécesseur Portai. CHRONIQUE. 245
britannique se multipliait, sous l'influence des intérêts commerciaux et religieux
australiens. Hienghène en était le bastion. On envisageait une ligne à vapeur de
Sydney à Panama : l'île des Pins paraissait l'escale indispensable- A la veille
de l'intervention française, les chrétientés canaques, que Monseigneur Douarre
avait tenté de ressaisir en 1849-1850, vivotaient péniblement. Le protectorat —
ou l'annexion — était le seul moyen de les sauver, et de parer à une prise de
possession par l'Angleterre, qui semblait imminente.
Si le pavillon français avait flotté de 1844 à 1846 à Balade, il fallut la Révol
ution de 1848 avec sa séquelle d'insurrections et de déportations politiques (30),
pour remettre à l'ordre du jour le problème de la colonisation pénale. Une
commission, nommée dès 1848 par Cavaignac (31), fut reconduite en 1849-50
par Louis-Napoléon, qui en 1851 désigna à son tour la commission définitive.
Parmi les membres, le Directeur et les fonctionnaires des Colonies se rallièrent,
pour raison d'économie, à la Guyane; tandis que les officiers de marine, votant
en faveur de la Nouvelle-Calédonie, obtinrent de faire réserver éventuellement
le choix de celle-ci. Les rapports ncore incomplets mais optimistes de Miilinen,
officier de la Seine, et de Dubouzet, commandant de la Brillante (1847) contri
buèrent à fixer leur opinion. Mais ce fut le voyage de YAlcmène (1850) chargée
dès 1841, sous couleur d'inspecter les missions, de recueillir le plus de rense
ignements possibles, qui fit pencher la balance.
L'équipage d'un canot de cette corvette, envoyé pour faire une reconnaissance
hydrographique de la pointe Nord, fut massacré et dévoré par les sorciers pirates
des îles Yenghebène (32), ennemis-nés des gens de Balade. Le commandant
d'Harcourt, en représailles, tua vingt-quatre hommes dans un débarquement,
détruisit trois villages, bombarda la résidence d'un chef et fit ravager l'île coupable
par ses alliés canaques. Cependant, avec l'appui des missionnaires de Balade,
une exploration assez méthodique du nord de l'île put être conduite; on renonça
à la pousser dans les autres régions. En 1852, les rapports de d'Harcourt et du
commissaire Bérard parvenaient à Paris, fournissant à la fois le premier tableau
un peu complet, et une raison d'intervenir : la destruction de la mission en 1847,
et le massacre de 1852. L'alliance anglaise battait alors son plein en 1853 : ayant
besoin de nous en Méditerranée (33), notre rivale nous laisserait agir dans le
Pacifique. Des instructions secrètes, préparées dès le mois d'avril, ordonnèrent
de prendre possession de la Nouvelle-Calédonie, si aucun pavillon étranger n'y
flottait. Ce fut une curieuse course au clocher, car elles furent transmises à la
fois au C. V. Tardy de Montravel, alors en Chine, à l'amiral Febvrier-Despointes,
commandant la division du Pacifique, et au commandant du Catinat qui se trou
vait à la Plata.
Febvrier-Despointes arriva le premier, de Lima via Tahiti où il s'embarqua sur
l'aviso à vapeur le Phoque — commandant de Bovis — qui soufflant et crachant
parvint le 23 septembre à Hienghène, puis à Pouébo, où l'amiral apprit la, mort
de Monseigneur Douarre, qui avait donné sa vie à la Nouvelle-Calédonie. A
(30) Frappant surtout les ouvriers de Paris, que la misère avait insurgés en juin 1848,
puis les chefs socialistes et républicains.
(31) Élu chef du pouvoir exécutif par les bourgeois républicains de l'Assemblée Constituante,
après avoir réprimé durement comme général en chef, les journées de juin.
(32) M. Leenhardt devait penser à ce fait lorsqu'il rédigeait un passage frappant de Gens
de la Grande Terre, c. n, p. 46-47.
(33) Prélude à la guerre dite de Crimée. SOCIÉTÉ DES OCÉANISTES.
celle-ci, l'amiral sacrifia sa santé : parti malade pour sa croisière, il devait
mourir au retour. Le 25 septembre 1853, à Balade, dans l'après-midi, il prenait
définitivement possession : l'acte fut signé par l'Etat-Major, les P. P. Rougeyron,
Forestier et Vigouroux, mais non par les chefs, quoique présents. Le P. Mon-
trouzier étant venu annoncer en hâte, d'après des nouvelles de Sydney, une
menace anglaise d'annexion de l'île des Pins, Febvrier s'empressa d'aller en
prende possession (29 sept.) avec l'appui du P. Goujon et du chef Vandegou (34).
L'influence de la mission catholique apparaît décisive en ces événements. Mais,
s'il put organiser tant bien que mal la défense de Balade, l'amiral eut de grosses
difficultés pour le ravitaillement; Tahiti ne lui fut d'aucun secours. Par ailleurs,
il se montra d'une insigne maladresse dans le maniement des affaires indigènes,
chassant à coups de pied les femmes (35) qui se prosternaient par respect pour
le « Grand Fils », arrêtant et condamnant à mort trois tayos (guerriers) coupables
d'une exécution sommaire ordonnée par leur chef, ne revenant sur sa décision
qu'à la demande du P. Montrouzier. Ses marins montraient d'ailleurs pour les
Canaques un mépris de mauvais aloi. Le 31 décembre, Febvrier s'embarqua sur
le Catinat qui l'avait rallié entre temps; laissant Balade à la charge du command
ant du Prony qui venait également d'arriver. Tandis que les missionnaires
profitaient de la présence française pour étendre leur œuvre, Sydney s'inquiétait
et blâmait l'inertie de Londres. Mais l'Angleterre ne réagit pas. Ce fut Tardy
de Montravel, bouillant et brouillon, bon observateur, qui continua l'œuvre, en
grande partie de son propre chef. Arrivé le 9 janvier 1854 sur la Constantine,
il consolida la situation à Balade, organisa le ravitaillement par Sydney, et
s'appuya non seulement sur les missionnaires, mais sur les chefs dont il demanda
le consentement à chaque prise de possession d'un nouveau site et pour qui
il rédigea un code provisoire par lequel, dit joliment Person, « le Verbe du clan
est transformé en commissaire de police ». Il entreprit le périple de l'île, prenant
possession à chacune de ses escales : Pouébo (12 février), Hienghène (7 avril),
Kanala (15 mai), se faisant amener des chefs plus lointains, envoyant de Brun
à l'île des Pins. Mais certains chefs restaient hostiles, s'alliant contre nous
à leurs ennemis nés : et l'intérieur restera inconnu et insoumis jusqu'en 1857.
De Montravel cherchait avant tout le site d'une capitale, dans le sud, le nord
étant pauvre, isolé, en dehors des lignes de navigation. Après une déception à
Port-Saint-Vincent (28 mai), le site fut découvert par l'E. V* de Castellane, en
rade de Nouméa, baptisé Port-de-France (30-31 mai) où le commis de Paddon
fit connaître la proximité de dépôts de charbon. Le 23 juin, le pavillon était
hissé en présence du chef Kuindo; et le 25, sous une pluie battante, les premières
constructions étaient entreprises à la pointe de l'Hôpital (36).
Arrêtons ici l'histoire de la Nouvelle-Calédonie, que Person prolonge très rap
idement (p- 295-97) jusqu'en plein XXe siècle. La France l'avait occupée « à titre
(34) L'incident a donné naissance à une foule de romans, aussi croyables que ceux relatifs
à la compétition franco-anglaise en Nouvelle-Zélande (1840). Les Anglais jetèrent en fait leur
dévolu sur les Fiji.
(35) En disant : « Tu es l'égale de cet homme ! »
(36) Par décret du 22 mars 1854, la Nouvelle-Calédonie était confiée à un «commandant
particulier » dépendant du gouverneur des E. F. 0., commandant la station navale du Pacifique
(p. 294). CHRONIQUE. ÏM7
éventuel », par crainte d'une immigration australienne qui l'aurait placée sous
la coupe de l'Angleterre. Ce qu'elle en a fait constitue un nouveau et copieux
chapitre d'histoire. Signalons seulement que « la politique indigène... ne connaîtra
aucune solution satisfaisante », mais qu'avec l'organisation de l'Union Française,
la race canaque enfin réveillée et se refusant à mourir selon les prévisions mi-
apitoyées, mi-hypocrites du siècle dernier, doit fournir le « paysannat calédonien
de demain ».
Remercions donc encore Yves Person de cette contribution à l'histoire, et
souhaitons bonne chance à ce Breton, d'une province qui a fourni tant de marins
et de coloniaux, et dont on peut espérer qu'il saura servir, à son tour, l'Union
Française et la France du Pacifique.
Jean-Paul Faivre.
A propos du peuplement de Mare. Les couches ethniques des
Loyauté : raciologie et paléogéographie. — On lira ci-après une intéressante
communication de R. P. Joseph-Marie Dubois sur les anciennes populations
maréennes. Au cours d'un séjour de plus de dix ans à Mare, le R. P. Dubois
a réuni sur les premières migrations une documentation originale. Les observat
ions qu'il présente sont une occasion de souligner l'étroite interdépendance des
diverses données ethnologiques; de plus en plus on est conduit à demander des
renseignements à des sciences qui, en leur principe, ne sont pas des sciences
humaines; de jour en jour, à l'intérieur même de l'ethnologie, les diverses
sciences qui composent celle-ci affirment leur solidarité. C'est ainsi que l'inte
rprétation ethnologique devra accorder une grande attention à la configuration
ancienne des terres : la paléogéographie. L'on retrouve à Mare, en de nombreux
mythes, le souvenir d'un peuple de petite taille, pygmoïde, qui aurait été le
premier installé; on peut relier ces traditions à celles, si proches, de la Nouvelle-
Calédonie; les indigènes, jadis, affirmèrent au R. P- Murard que les auteurs des
pétroglyphes n'étaient pas les habitants actuels mais « une race de petits hommes
noirs et frisés qui était là avant nous ». Malgré plusieurs découvertes anthro
pologiques — et quelques espoirs provisoirement déçus — on n'a pas encore
trouvé de squelette pygmée aux Loyauté, ni en Nouvelle-Calédonie. La présence
de cet ancien habitat pygmoïde pose le problème des liaisons inter-insulaires ;
ces peuples seraient, en effet, arivés dans l'aire orientale de la Mélanésie par
voie de terre, à pied sec; il est impossible de penser à une origine marine. Le
professeur Vallois admet d'ailleurs, à propos des Négrito, ces connexions conti
nentales tout autour de l'Asie sud-orientale : il estime que les fonds actuels de
200 mètres représentent à peu près l'ancienne configuration.
On peut croire, d'autre part, que l'ensemble du peuplement de la Mélanésie s'est
fait par voie de terre, probablement à la faveur des vastes surrections quater
naires qui ont succédé à des soulèvements volcaniques puissants (cf. p. ex. Jeannel,
La Genèse des faunes terrestres). On opposerait ainsi deux grandes aires océa
niennes, l'une occidentale où les migrations sont restées terrestres, l'autre orient
ale — polynésienne — où les sont arrivées par mer.
Mais les modifications de la configuration ou de la structure des îles n'appar
tiennent pas seulement à un passé géologique. Ces changements se prolongent
probablement sous nos yeux; ils sont, en tout état de cause, très sensibles depuis
(1) Les dessins et gravures rapportés par Glaumont en France ont été déposés aux archives
de la Société d'Anthropologie de Paris.

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