Les pointes à dos épigravettiennes de Saint-Antoine-Vitrolles (Hautes-Alpes) : diversité typologique ou homogénéité conceptuelle ? - article ; n°2 ; vol.99, pg 275-287

De
Bulletin de la Société préhistorique française - Année 2002 - Volume 99 - Numéro 2 - Pages 275-287
L'étude technotypologique des pointes à dos du gisement épigravettien de Saint-Antoine (Vitrolies, Hautes-Alpes) a permis non seulement de comprendre les modalités de production du support et de façonnage de l 'outil, mais aussi d'approcher l'image mentale et les propriétés recherchées qui ont guidé sa transformation. Au-delà de la variété apparente se dégage un concept unique qui fédère l'ensemble de la série.
The techno-typological study of backed points from the Epigravettian site of Saint-Antoine (Vitrolies, Hautes-Alpes) allows us not only to understand the methods involved in producing the blanks and shaping the tools, but also to appreciate the mental image and the principles that guided their fabrication. Beneath the apparent variety there is a unique concept that unites all the elements of the series.
Lo studio tecno-tipologico delle punte a dorso del sito epigravettiano di Saint Antoine (Vitrolies, Hautes-Alpes) ha consentito di ricostruire i processi di produz.ione del supporto e della sua trasformazione in strumento, ma anche di identificare i eriteri concettuali e le proprietà ricercate nel corso della sua confezione. Al di là dell' apparente varieta, si constata un concetto unico che riunisce tutti gli elementi della collezione.
13 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mardi 1 janvier 2002
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Cyril Montoya
Les pointes à dos épigravettiennes de Saint-Antoine-Vitrolles
(Hautes-Alpes) : diversité typologique ou homogénéité
conceptuelle ?
In: Bulletin de la Société préhistorique française. 2002, tome 99, N. 2. pp. 275-287.
Résumé
L'étude technotypologique des pointes à dos du gisement épigravettien de Saint-Antoine (Vitrolies, Hautes-Alpes) a permis non
seulement de comprendre les modalités de production du support et de façonnage de l 'outil, mais aussi d'approcher l'image
mentale et les propriétés recherchées qui ont guidé sa transformation. Au-delà de la variété apparente se dégage un concept
unique qui fédère l'ensemble de la série.
Abstract
The techno-typological study of backed points from the Epigravettian site of Saint-Antoine (Vitrolies, Hautes-Alpes) allows us not
only to understand the methods involved in producing the blanks and shaping the tools, but also to appreciate the mental image
and the principles that guided their fabrication. Beneath the apparent variety there is a unique concept that unites all the elements
of the series.
Riassunto
Lo studio tecno-tipologico delle punte a dorso del sito epigravettiano di Saint Antoine (Vitrolies, Hautes-Alpes) ha consentito di
ricostruire i processi di produz.ione del supporto e della sua trasformazione in strumento, ma anche di identificare i eriteri
concettuali e le proprietà ricercate nel corso della sua confezione. Al di là dell' apparente varieta, si constata un concetto unico
che riunisce tutti gli elementi della collezione.
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Montoya Cyril. Les pointes à dos épigravettiennes de Saint-Antoine-Vitrolles (Hautes-Alpes) : diversité typologique ou
homogénéité conceptuelle ?. In: Bulletin de la Société préhistorique française. 2002, tome 99, N. 2. pp. 275-287.
doi : 10.3406/bspf.2002.12657
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bspf_0249-7638_2002_num_99_2_12657Les pointes à dos
épigravettiennes
de Saint-Antoine -Vitrolies
(Hautes-Alpes) :
diversité typologique ou
montoya homogénéité conceptuelle ?
Résumé L'étude Saint-Antoine comprendre l 'outil, mais technotypologique les aussi (Vitrolies, modalités d'approcher des de Hautes-Alpes) production pointes l'image à mentale dos du a du support permis gisement et les et non propriétés de épigravettien seulement façonnage recher de
chées qui ont guidé sa transformation. Au-delà de la variété apparente se
dégage un concept unique qui fédère l'ensemble de la série.
Abstract
The techno -typologie al study of backed points from the Epigravettian site
of Saint-Antoine (Vitrolies, Hautes- Alpes) allows us not only to understand
the methods involved in producing the blanks and shaping the tools, but
also to appreciate the mental image and the principles that guided their
fabrication. Beneath the apparent variety there is a unique concept that
unites all the elements of the series.
Riassunto
Lo studio tecno-tipologico delle punte a dorso del sito epigravettiano di
Saint Antoine (Vitrolies, Hautes-Alpes) ha consentito di ricostruire i pro-
cessi di produz.ione del supporto e de I la sua trasformazione in strumento,
ma anche di identificare i eriteri concettuali e le propriété ricercate ne I
corso del la sua confezione. Al di là dell' apparente varieta, si constata un
concetto unico die riunisce tutti gli elementi délia collezione.
Les armatures à dos sont reconnues comme un mar d'aborder ces outils selon une démarche globale liant
queur très efficace pour l'identification des traditions l'identification des objectifs de la production, la réali
sation des supports et leur transformation (Valentin, techniques préhistoriques. La description précise des
morphologies et leur attribution à un type sont les 1995). C'est cette démarche qui est ici appliquée pour
les pointes à dos du gisement épigravettien de Saint- outils d'analyse classiquement utilisés. Toutefois, di
Antoine à Vitrolies (Hautes- Alpes). vers auteurs ont déjà souligné l'ambiguïté attachée à
Une analyse traditionnelle sur les pointes à dos de ces attributions typologiques, en particulier en raison
Saint- Antoine fait en effet apparaître une assez grande de la variabilité interne à chaque classe et de la diffi
culté qu'il y a à définir les limites de cette variabilité. variété typologique à l'intérieur de cette classe. La
coexistence de plusieurs "types" de pointes rend cette Des travaux récents ont en outre montré l'intérêt
Bulletin de la Société Préhistorique Française 2002. tome 99. n" 2. p. 275-287 Cyril MONTOYA 276
classe d'armatures typologiquement hétérogène. Si Cette identité est confirmée par quelques remontages
l'on analysait les pointes de Saint- Antoine selon une effectués entre les deux locus.
Les nombreux résultats obtenus lors de l'étude prélimiétude typologique classique, deux principaux types
pourraient être dégagés : les pointes à dos rectilignes naire de Saint-Antoine suggèrent que le fonctionne
nommées également " microgravettes " et les pointes ment du gisement est lié à l'acquisition et au traitement
d'Istres" (Escalon de Fonton, des cervidés (Gagnepain et al, 1997 ; Gagnepain et al, fusiformes ou "pointes
1972 ; GEEM, 1972). Si cette étude se limitait unique 1999). Une première analyse fonctionnelle sur un
échantillon de l'industrie lithique du locus 2 montre ment à la retouche, elle ferait apparaître plusieurs va
riantes parmi ces types. L'étude a alors été conduite l'utilisation de certaines pointes à dos comme armat
dans l'optique d'appréhender les réelles motivations ures de projectiles (traces d'impacts). L'exploitation
morphotechniques qui ont guidé le(s) artisan(s) épi- des cervidés sous forme de travaux de boucherie et de
gravettien(s) lors de la conception des pointes, en ten traitement des peaux semble également attestée sur le
tant d'analyser la pertinence réelle des variations typo site par l'analyse fonctionnelle conduite respectivement
sur quelques lamelles à dos et des grattoirs (Philibert, logiques.
1997). L'analyse de la production lithique a révélé des
objectifs similaires pour les deux locus. Le débitage LE CONTEXTE est orienté principalement vers l'extraction de petites
Découvert au début des années 80 par A. Muret, le site lames ou lamelles destinées à la confection des armat
de Saint-Antoine est situé sur la rive droite de la Du ures à bord abattu. Les pointes et les lamelles à bord
rance entre Sisteron et Gap. Il est considéré, en l'état abattu sont en effet exclusivement façonnées sur les
actuel de nos connaissances, comme le plus septentrio supports lamellaires. Pour le locus 1 et 2, l'ensemble
nal des gisements épigravettiens du sud-est de la des armatures représente successivement 90,3 % et
France. Il a fait l'objet de plusieurs campagnes de 89 % de l'outillage du gisement (Bracco, in Gagnepain
fouilles qui se matérialisent sous la forme de deux et al, 1997). Les artisans semblent avoir mis en jeu
locus. La série lithique du locus 1 est issue des fouilles des modalités opératoires de débitage simplifiées
de 1 988-90 menées par J. Jaubert et A. Muret et d'une conduisant à une production de supports peu normes.
L'ensemble de la lamellaire/laminaire est deuxième opération (AFAN) liée à la création de
l'autoroute A51, sous la direction de J. Gagnepain et mené au percuteur de pierre tendre (Pelegrin, 2000,
J.-P. Bracco (Muret et al, 1991; et al, pour les critères de reconnaissance). La mise en forme
1997). C'est lors de cette dernière campagne est succincte et l'entame du débitage se fait rap
idement. L'extraction des supports s'effectue à partir (1995-1996) qu'une deuxième série (locus 2) fut mise
au jour. Distants d'une quinzaine de mètres, les locus 1 d'un ou de plusieurs plan(s) de frappe préférentiels ).
et 2 présentent une identité typologique et technolo C'est également à partir de ce(s) dernier(s) que
gique (Gagnepain et al, 1997; Bracco et al, 1997). s'exerce le contrôle des convexités et l'entretien de la
180 -
N
160 -
140 -
120 -
Ш Supports bruts
100 - □ Armatures
80 -
60 -
40 -
20 -
1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 И 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31
Fig. 1 - Largeurs (en mm) des armatures (entières + frag. ; N = 339) et des lames/lamelles brutes (entières + frag. ; N = 527) (total = 866).
Bulletin de la Société Préhistorique Française 2002, tome 99, n° 2, p. 275-287 :
.
pointes à dos épigravettiennes de Saint- Antoine- Vitrolles (Hautes-Alpes) diversité typologique ou homogénéité conceptuelle ? 277 Les
table laminaire/lamellaire (accidents, irrégularités) également appréhender certaines interactions des com
(Bracco et ai. 1997). Les supports obtenus ont des posants du système arme de jet. Plusieurs travaux ont
largeurs variables et apparaissent donc comme peu nor montré que la compréhension des relations qui agissent
mes (tig. 1). La retouche semble compenser ce manque entre chacun des composants du système semble acces
d'investissement lors de la production par la calibration sible par l'expérimentation (Genestc et Plisson. 1989 ;
de certaines dimensions et notamment de la largeur Soriano, 1998).
Si l'analyse du débitage permet de mettre en valeur les (Montoya, 1998).
Ces séries sont attribuées à l'Épigravettien récent final. principaux objectifs de la production, peu d'études
L'altération du matériel n'a pas permis l'obtention de illustrent la hiérarchie des choix effectués par les art
datations radiochronologiques isans lors du façonnage des pointes à bord abattu (Va
lentin, 1995). La nature de ces choix peut être multiple
(culturelle, fonctionnelle) et pas toujours facilement LESPOINTESAjX)^ accessible. 11 est vrai que le nombre mais surtout l'état
Matériel et méthode souvent fragmentaire des armatures mises au jour par
les fouilles ne permettent pas toujours d'approfondir
Des analyses fonctionnelles et surtout des faits archéo cette analyse.
logiques ont établi l'utilisation cynégétique ou domest Le contexte général du gisement épigravettien de Saint-
ique (couteau) des armatures en association avec Antoine est apparu favorable à ce type d'étude. Tout
d'autres composants organiques : hampes et/ou sagaies d'abord, par la richesse numérique des pièces représent
en bois (végétal ou animal), résines, ligatures... ant cette classe d'outil. Un total de 3039 armatures
(Allain, 1979; Moss et Newcomer. 1982: Leroi- pour les deux locus a pu être dénombré (entières +
Gourhan, 1983 ; Célérier et Moss, 1983 : Gencste et fragments). Ensuite, par la quantité importante des a
Plisson, 1989: Cattelain et Perpère, 1993; Caspar et rmatures entières disponibles dans la collection : 179
De Bie, 1993-95; Soriano, 1998). Conçue par les armatures entières ont été comptabilisées dont 97 point
Préhistoriques comme une partie d'un outil composite, es. Nous avons considéré comme entières les armat
l'armature en silex s'intègre donc dans un système ures dont le support est composé de la totalité des
composé de plusieurs autres éléments (ligatures, zones actives de l'armature et celles dont l'intégrité
hampe, résine...). Chacun de ces engendre n'était que très partiellement atteinte : apex et/oti partie
une production spécifique de matériaux et par là même basale légèrement fracturé ou présentant de légers en
la mise en place d'une combinaison de chaînes opé lèvements. L'homogénéité des deux locus nous a auto
risé à regrouper et à analyser les pointes comme un ratoires appelée également cheminement technique
unique ensemble. (Karlin, 1991) (fig. 2)
Pour le bon fonctionnement du système arme de jet, Une analyse similaire a été effectuée sur les lamelles
l'adéquation de l'armature en silex avec l'ensemble des à dos du même gisement (Montoya, 1998). Cette der
autres composants est fondamentale. Les aspects mor nière n'a pas révélé de variations typologiques aussi
importantes que celles mises en valeur pour les pointes. phologiques, dimensionnels, pondéraux sont autant de
données nécessaires à l'équilibre du système arme de Plusieurs critères ont permis, sur la base des éléments
jet (Soriano, 1998). Pour l'armature en silex, la re entiers, une identification des lamelles à dos. On const
touche est donc le plus souvent le moyen de transfor ate que ces dernières ne possèdent généralement pas,
mer un support brut en un élément adapté au système. sur la partie apicale, de convergence des bords (N =
Ainsi, tenter de comprendre les choix morphologiques, 47 sur 57 lamelles à dos entières). La répartition de la
retouche est également simplifiée. Le façonnage sur le dimensionnels et la répartition de la retouche sur les
armatures, c'est en premier lieu essayer de reconstituer support se limite à la mise en place sur le bord d'un
l'image mentale de l'artisan qui les a conçues. C'est dos rectiligne fréquemment total. Le bord opposé au
Production d'une { Chaînes \. < > liant ligature Production (résine), (tendons). d'un d'une hampe (bois) et/ou et/ou armature Production axiale) (latérale d'une en silex. l Opératoires J d'une sagaie (os).
\ /
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ARME
de
l JET J
Fig. 2 - Cheminement technique pour la production d'une arme de jet.
Bulletin de lu Société Préhistorique Française 2002. tome 99. n° 2. p. 275-287 Cyril MONTOYA 278
5 cm
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Fig. 3 - Saint- 13Antoine- Vitrolles (locus 2) - Pointes 14à dos entières (dessins S. Lancelot 15 - AFAN ; pièces réorientées par l'auteur). 16
Bulletin de la Société Préhistorique Française 2002, tome 99, n° 2, p. 275-287 pointes à dos épigravettiennes de Saint- Antoine- Vitrolles (Hautes-Alpes) : diversité typologique ou homogénéité conceptuelle ? 279 Les
dos reste toujours brut contrairement à ce que l'on d'Istres et microgravettes est également observable sur
observe sur les pointes. Nous avons observé en outre des gisements du sud-est de la France à partir du début
sur toutes les lamelles à dos entières, l'absence totale de Г interstade de l'Allerôd jusqu'au Dryas récent
de retouches complémentaires inverses ou directes sur [abris Cornille et Capeau à Istres (Bouches-du-Rhône),
les zones apicales ou basales. L'homogénéité typolo l'abri Arnoux à Saint-Chamas
gique des lamelles à dos de Saint- Antoine ne nécessitait abri de la Marcouline à Cassis
donc pas l'analyse qui va suivre sur les pointes à dos. et à la baume de Valorgues à Saint-Quentin-la-Poterie
Une étude complète basée sur l'ensemble des armatures (Gard)]. " des armatures Les pointes microlithiques "d'Istres" ayant sont la définies forme allongée comme de Saint- Antoine- Vitrolles est néanmoins en cours dans
le cadre d'une monographie sur ce gisement. d'un fuseau, avec deux bords nettement convexes dont
Nous étions donc face à une assez grande variété typo l'un au moins est fait par retouches, celles-ci générale
ment bien abruptes. " logique de pointes à dos. En effet, il existe au sein du (GEEM, 1972). D'autre part,
même assemblage quelques pointes fusiformes du type l'auteur précise que l'apex de l'armature est très aigu
"pointes d'Istres" et surtout des pointes à dos recti- et que des retouches complémentaires sur la base et
ligne de type " microgravette " (Escalon de Fonton, sur la zone apicale caractérisent certains sous-types. Si
1972; GEEM, 1972). Escalon de Fonton (1972) pré la "pointe d'Istres simple", contrairement à celle "à
cise d'ailleurs que cette association entre pointes base arrondie", ne comporte aucune retouche sur le
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Fig. 4 - Saint-Antoine-Vitrolles (locus 1) - Pointes à dos entières (dessins J. Jaubert: pièces réorientées par l'auteur).
Bulletin de la Société Préhistorique Française 2002. tome 99. n° 2. p. 275-287 280 Cyril MONTOYA
bord opposé au dos, la "pointe de Valorgues " se carac armatures (Pelegrin, 1995). On a d'abord recherché si
térise par des retouches basales et/ou apicales inverses les dimensions de l'armature avaient été volontai
ou directes sur le bord opposé au dos. Éscalon de Fon- rement contrôlées. Nous avons ensuite analysé la répar
ton précisait déjà que ces trois sous-types sont "trois tition et le mode de retouche sur le support afin de
variantes de la même idée" comprendre les motivations techniques qui ont guidé (GEEM, 1972).
Nous aurions voulu dénombrer précisément les dif la réalisation des pointes.
férentes pointes d'Istres ainsi que les microgravettes Pour chacune des pointes prises en compte, 28 carac
existant dans notre assemblage. Cependant, plusieurs téristiques ont été enregistrées sur une base de données
difficultés sont apparues lors de cet exercice et notam afin d'extraire des récurrences sur le matériel archéolo
ment dans la distinction entre microgravettes et certains gique (Montoya, 1998) (fig. 5).
sous-types de pointes d'Istres (fig. 3 et fig. 4). Si l'on
se réfère strictement à la définition ď Escalon de Fon- Morphométrie des pointes à dos entières
ton, nous pouvons dénombrer, pour l'assemblage de II apparaît clairement que la largeur et la longueur des
Saint-Antoine, uniquement trois pointes d'Istres t pointes sont les aspects dimensionnels les mieux maît
ypiques sur la base de leur morphologie fusiforme, risés (tabl. 1). En ce qui concerne la largeur, il existe
c'est-à-dire avec deux bords convexes dont au moins une très faible dispersion des valeurs autour de la
un est constitué par des retouches abruptes. Cependant, moyenne (5,88 mm) avec un coefficient de variation
si l'on observe les planches de dessins accompagnant faible (16,86 %) (tabl. 1). La cohérence de cette distr
la publication sur la définition des pointes d'Istres, on ibution ne peut être due au hasard d'autant qu'ici la
peut remarquer que plusieurs d'entre elles comportent calibration de la largeur s'effectue par la retouche. La
en fait un dos rectiligne ou subrectiligne total ou largeur des pointes à dos est donc contrôlée par les
partiel. Ces dernières n'ont donc pas véritablement une artisans et ce fait peut avoir valeur de choix. Cette
morphologie fusiforme (Escalon de Fonton, 1972, information est primordiale lorsque l'on replace la
p. 14; GEEM, 1972, p. 369). Compte tenu de ces amb pointe à dos dans le système arme de jet dans lequel
iguïtés, il n'était donc pas possible d'effectuer un elle est censée fonctionner. Une calibration aussi ho
classement objectif des pointes à dos de Saint- Antoine mogène des pointes est probablement synonyme d'une
entre pointes d'Istres et microgravettes. certaine standardisation du fût qui va l'accueillir. L'ex
périmentation s'avère dans ce dernier cas la voie de
Analyse des pointes à dos recherche la mieux adaptée (Geneste et Plisson, 1989 ;
Soriano, 1998).
Ce classement typologique étant rendu très difficile, La longueur est également une donnée très homogène
nous voulions donc comprendre si cette diversité typo pour les pointes de Saint-Antoine avec une faible di
logique apparente avait réellement un sens pour les spersion des valeurs autour de la moyenne (moyenne :
artisans épigravettiens de Saint-Antoine. Notre ap 29,44 mm; C.V. : 17,02 %) (tabl. 1). Cette cohérence
proche a consisté à mettre en valeur la hiérarchie des apparaît liée à un choix précis des Épigravettiens vers
choix morphologiques et dimensionnels opérée par les des longueurs de supports bruts particulières. Une
Préhistoriques épigravettiens. Il fallait donc tenter de comparaison avec les longueurs des supports entiers
reconstituer, en amont, l'image (ou les images) men- laminaires/lamellaires semble en effet montrer un pré
tale(s), c'est-à-dire le concept qui se "matérialisait" lèvement important de produits bruts entre 22 et 33 mm
dans l'esprit des Épigravettiens lors du façonnage des de long destinés à la confection des pointes (fig. 6).
Numéro JL2-i 1 7-1 a. 11 0 Etat de la pièce jentière Nature du support J Lamelle
6* 30* Largeur J Epaisseur j 2 Dos j 2 Section JTrapézoïdale Profil j Torse Longeur J
Etat Localisation Position Répartition Inclinaison Delineation Retouche par
Bord droit (retouche jProximale directe J partielle j semi abrupte jConvexe indéterminée
Bord gauche [retouché Jtotale directe j totale j arrupte jRectiligne pression.
Particularité(s) apicale(s) ibds corvcrg ,rjd aroit brut mésiale(s) Jbd droit brut
Particularité(s) basale(s) Jpte ret direc bd droit
Proposition typologique {Pointe à dos
Observation! s) \
Fig. 5 - Formulaire de saisie pour l'étude des armatures de Saint- Antoine.
Bulletin de la Société Préhistorique Française 2002, tome 99, n° 2, p. 275-287 :
:
:
pointes à dos épigravettiennes de Saint- Antoine- Vitrolles (Hautes-Alpes) diversité typologique ou homogénéité conceptuelle? 281 Les
Longueurs des pointes à dos retouche de type troncature transversale, notamment
Moyenne (en mm) 29,44 sur la zone basale des pointes, n'a été reconnue. PréciMédiane 29 sons en outre qu'il n'a pas été identifié sur l'ensemble Mode 30
Écart-type 5,01 de la série de modalités synonymes d'une volonté de
25,09 Variance Étendue de l'échantillon (en mm2) réduction de la longueur par des méthodes autres que 23 la retouche (ex fracture du support par flexion ou par Minimum 18
Maximum 41 percussion). En somme, la longueur des pointes à dos
Coefficient de variation (en %) 17,02 varie entre 40 et 18 mm, cette dernière semblant être Nombre d'individus 97 un seuil en dessous duquel les artisans ne confecLargeurs des pointes à doi tionnent plus de pointes. Moyenne (en mm) 5,88 L'épaisseur des pointes se révèle a priori comme une Médiane 6
Mode 6 donnée morphométrique plus variable (C.V. 26,96 %).
Écart-type 0,99 Si les valeurs s'avèrent un peu plus dispersées par rapVariance de l'échantillon (en mm2) 0,98 port à celles des largeurs et des longueurs, c'est que Étendue 6
Minimum 4 l'épaisseur est une donnée dimensionnelle plus difficile
Maximum 10 à calibrer en percussion. Son contrôle demande un iCoefficient de variation (en %) 16,86 nvestissement technique dès le débitage par la mise en Nombre d'individus 97
place par exemple d'un procédé au détachement spéciEpaisseurs des pointes à dos
fique pour la production des supports de plein débitage Moyenne (en mm) 2,76
(ex : éperon). Cependant le type de percussion employé Médiane 3
Mode 3 (directe à la pierre tendre) en association avec une Écart-type 0,74 abrasion importante du plan de frappe ne semble pas 0,55 Variance Étendue de l'échantillon (en mm2)
4 permettre une totale maîtrise des épaisseurs. En outre,
Minimum 1 la réduction de l'épaisseur par la retouche sur des supMaximum 5 ports lamellaires fins (moyenne : 2,76 mm; tabl. 1) Coefficient de variation (en %) 26,96
Nombre d'individus 97 contribuerait à affaiblir les armatures, ce qui, pour des
Poids des pointes à dos éléments de projectiles, pourrait être un handicap.
Moyenne (en g) 0,58 Ainsi, on notera que même si l'analyse statistique ne
Médiane 0,5 fait pas apparaître un contrôle précis de l'épaisseur des Mode 0,5 pointes, les artisans ont cependant confectionné ces Écart-type 0,24
Variance de l'échantillon (en mm2) 0,06 armatures dans une fourchette dimensionnelle res
Étendue 1 treinte, oscillant entre 2 et 4,5 mm. Minimum 0,2 La mesure du poids nous a semblé nécessaire dès lors Maximum 1,2
Coefficient de variation (en %) 41,52 qu'il s'agit d'étudier des éléments pouvant faire partie
Nombre d'individus 85 d'un système balistique. Si les données pondérales des
pointes révèlent une distribution autour de la moyenne Tabl. 1 - Dimensions des pointes à dos entières de
Saint-Antoine. hétérogène (C.V. : 41,52 %), il s'avère que l'origine
de cette variation dépend de plusieurs facteurs. En
effet, la masse d'une pointe à dos est directement liée
Contrairement à la largeur, l'observation des zones à sa longueur, sa largeur, son épaisseur, sa section, en
distales et proximales des pointes montre que la lon somme à son volume. En outre, la masse d'une armat
gueur n'a pas été calibrée par la retouche. Aucune ure peut dépendre également de la matière première
16-17 18-19 20-21 22-23 24-25 26-27 28-29 30-31 32-33 34-35 36-37 38-39 40-41 42-43 44-45 46-47 48-49 50-51 52-53 54-55 56-57 58-59 60-61 62-63 64-65 66-67 68-69 70-71
Fig. 6- Longueurs (en mm) des pointes entières (N = 97) et des supports bruts lamellaires/laminaires entiers (N = 165).
Bulletin de la Société Préhistorique Française 2002. tome 99. n° 2, p. 275-287 282 Cyril MONTOYA
Reclilign- Rectangulaire rmxtč Trapézoïdale
Fig. 7 - Sections des pointes entières (N = 97). Fig. 8 - Profils des pointes entières (N = 97).
sur laquelle elle a été confectionnée, sachant que la d'une possible inadéquation avec le système balistique
masse volumique peut différer légèrement d'un silex utilisé par les Préhistoriques. On note cependant que
ce dos tendait tout de même vers la rectitude et qu'il à un autre. Tout en pensant que l'aspect pondéral est
important dans un système balistique, nous pouvons est en outre associé à un bord opposé convexe (N = 4)
estimer en toute objectivité que cette variabilité obser (tabl. 2), comme sur la plupart des autres pointes.
vée statistiquement au dixième de gramme n'a pas été Pour une grande partie des pointes de Saint-Antoine,
une entrave technique à la pratique de l'activité cyné la rectitude du bord est donc principalement créée par
gétique des Épigravettiens de Saint-Antoine, les nom la mise en place d'un dos total (N = 67) (tabl. 3) de
breux artefacts osseux de cervidés en témoignent. Pour position directe et d'inclinaison abrupte ou abrupte
croisée (N = 63). Le bord abattu direct semi-abrupt est l'échantillon de 85 individus mesurés, seules 4 pointes
entières pèsent plus de l g. Par ailleurs, on observe une peu utilisé lors de la confection du dos total rectiligne
(N = 3). Précisons que la présence de la retouche moyenne pondérale plus élevée pour l'ensemble des
pointes (0,58 g) que pour les lamelles à dos (0,39 g) abrupte croisée est rare et semble à mettre en relation
du même gisement (Montoya, 1998). avec des supports dont l'épaisseur est supérieure ou
Pour finir, précisons que l'examen des sections des égale à 3 mm (fig. 9). Dans ce dernier cas, on peut
pointes entières ne fait pas apparaître de choix clair envisager des supports initialement plus larges que la
vers un type particulier de section. Les pointes sont normale et donc plus épais, demandant ainsi une cal
confectionnées principalement sur des supports à sec ibration plus importante. Plusieurs types de retouches
tion triangulaire (48,5 %) et trapézoïdale (40,2 %) interviennent dans la confection du bord convexe
(fig. 7). En revanche, les deux tiers des armatures ont (tabl. 2 et 4). La convexité du bord opposé au dos recti
un profil du support rectiligne (fig. 8). ligne est souvent améliorée par des retouches directes
semi-abruptes sur les parties proximales et distales du
Caractérisation typologique support (N = 43) (tabl. 4). Les retouches sur la zone
des pointes à dos entières distale permettent de créer ou d'améliorer la conver
Une très grande majorité de pointes associe un bord gence apicale des deux bords de la pointe. Sur la partie
rectiligne régulier (" dos ") et un bord convexe (N = 78 ; basale, la retouche directe semi-abrupte régularise la
tabl 2). Seules trois pointes à dos présentent deux bords morphologie et la delineation de la zone proximale ou
convexes et sont interprétables comme des pointes proximo-mésiale en continuité avec le dos rectiligne
"d'Istres" typiques (Escalon de Fonton, 1972). Parmi (fig. 3, nos 1, 1 1, 12, 13, 16 et fig. 4, nos 1, 2, 4, 6, 7, 9
ces dernières, deux d'entre elles ont un dos total op et 11). À titre d'hypothèse, on peut penser que cette
posé à des retouches proximo-mésiales. La delineation abondance de retouches proximo-mésiales sur le bord
irrégulière observée sur certains dos est très marginale opposé au dos rectiligne est liée à une modalité d'em
(N = 5). Elle correspond à un bord qui manque de manchement. Par exemple, certaines de ces retouches
finition en relation récurrente avec une épaisseur impourraient être destinées à amenuiser légèrement le
portante du support. Par conséquent, on peut penser par tranchant du bord opposé au dos. Des expérimentations
hypothèse que leur abandon sur le gisement relève semblent montrer que cette action faciliterait l'accueil
Delineation bord droit
Concave Convexe Irrégulière Rectiligne Total
Convexe 3 1 32 36
Delineation bord gauche Irrégulière 3 1 4
Rectiligne 1 46 4 6 57
Total 1 52 5 39 97
Tabl. 2 - Delineation des bords des pointes entières à bord abattu.
Bulletin de la Société Préhistorique Française 2002, tome 99, n° 2, p. 275-287 :
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pointes à dos épigravettiennes de Saint- Antoine-Vitrolles (Hautes-Alpes) diversité typologique ou homogénéité conceptuelle? 283 Les
Localisation de la retouche sur bords rectilignes
mésio- proximo- Position Inclinaison proximales totale Total distales mésiales & distales
directe & croisée abrupte & abrt croisée 63 63 1 1 2
3 1 3 7 directe semi abrupte & inverse semi & rasante 1 1 2
directe rasante 1 1
1 inverse 1
total 2 5 2 67 76
Tabl. 3 - Mode de la retouche sur les bords rectilignes des pointes entières (non décomptés 2 bords bruts rectilignes
total = 78).
Localisation de la retouche sur bords convexes
mésio- proximo- Position Inclinaison proximales totale Total distales mésiales & distales
directe & croisée abrupte & abrt croisée 4 4 2 2 4
6 5 directe semi abrupte 13 9 28 & inverse semi & rasante 3 3 9 3 15
directe rasante 2 1 0 1 3 4 4 2 1 10 inverse
total 22 19 19 14 74
Tabl. 4 - Mode de la retouche sur les bords convexes des pointes entières (non décomptés 4 bords bruts convexes
total = 78).
d'un éventuel lien de fixation (tendon, lien végétal...) d'acquérir à la fois les propriétés perçantes et tran
et par là même éviterait que ce dernier ne se sectionne chantes (Allain, 1979; Leroi-Gourhan, 1983).
Rappelons qu'à Saint- Antoine, la présence d'une resur un bord trop vif (Geneste et Plisson, 1989 ; Catte-
lain et Perpère, 1993 ; Caspar et De Bie, 1993-95 ; So touche inverse sur les extrémités est une caractéristique
riano, 1998 ). On notera le caractère limité des re discriminante dans la distinction entre lamelles et
touches appliquées sur le bord opposé au dos rectiligne pointes à dos. Son rôle est différent selon les zones
qui répond au souci de ne pas trop entamer les pro (apicales ou basales) de son application. C'est en ten
priétés tranchantes. Cette observation prend tout son tant d'identifier le rôle de la retouche inverse sur le
sens lorsque l'on aborde des armatures destinées à l'ac
tivité cynégétique car la préservation de ce tranchant
vient compléter les propriétés perçantes de la partie Sur des supports légèrement torses,
rectification du profil par retouches inverses rasantes apicale. On a donc sur un même support la réunion de
deux propriétés (perçantes et tranchantes). Quelques
témoins archéologiques montrent la possibilité ď asso
cier deux matériaux différents pour constituer la partie
active d'une arme de jet, comme une sagaie en matière
dure animale et des armatures latérales en silex, afin
Retouches Rectification du profil afin de Profil désaxé en partie proximale remettre dans l'axe le bord
tranchant convexe
Fig. 9 - Épaisseurs (en mm) des pointes possédant une retouche abrupte
Fig. 10 - Rectification basale du profil par retouche inverse. croisée.
Bulletin de la Société Préhistorique Française 2002, tome 99, n° 2, p. 275-287

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