Les semblants du papier : l'investissement des objets comme travail de la mémoire sémiotique - article ; n°1 ; vol.153, pg 79-94

De
Communication et langages - Année 2007 - Volume 153 - Numéro 1 - Pages 79-94
Cet article prolonge les analyses menées au fil de ce dossier en montrant comment, dans différents usages de la langue et des objets, le potentiel évocateur du papier peut faire sens. Les analyses proposées, empruntées aux usages courants de la langue comme au travail des professionnels de la création technique et publicitaire, montrent que c'est bien parce qu'il est impossible de dissocier les différentes dimensions du papier (matériau, support, vecteur, média) qu'on peut faire tourner, en quelque sorte, autour de cet objet-signe, des univers entiers de pratique et de culture. C'est l'occasion d'une réflexion sur les processus sémiotiques et la façon dont ils sollicitent une mémoire sociale des formes et des gestes.
16 pages
Publié le : lundi 1 janvier 2007
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Yves Jeanneret
Les semblants du papier : l'investissement des objets comme
travail de la mémoire sémiotique
In: Communication et langages. N°153, 2007. pp. 79-94.
Résumé
Cet article prolonge les analyses menées au fil de ce dossier en montrant comment, dans différents usages de la langue et des
objets, le potentiel évocateur du papier peut faire sens. Les analyses proposées, empruntées aux usages courants de la langue
comme au travail des professionnels de la création technique et publicitaire, montrent que c'est bien parce qu'il est impossible de
dissocier les différentes dimensions du papier (matériau, support, vecteur, média) qu'on peut faire tourner, en quelque sorte,
autour de cet objet-signe, des univers entiers de pratique et de culture. C'est l'occasion d'une réflexion sur les processus
sémiotiques et la façon dont ils sollicitent une mémoire sociale des formes et des gestes.
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Jeanneret Yves. Les semblants du papier : l'investissement des objets comme travail de la mémoire sémiotique. In:
Communication et langages. N°153, 2007. pp. 79-94.
doi : 10.3406/colan.2007.4676
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/colan_0336-1500_2007_num_153_1_467679
Les semblants du papier :
l'investissement
des objets comme travail
de la mémoire sémiotique
YVESJEANNERET
Cet article prolonge les analyses
II le faire s'agira signe ici du d'un papier. espace Il métonymique, est vrai que certaines oblique, communicatet mobile,
menées au fil de ce dossier en
ions utilisent le papier, et d'autres non. Mais réduire la montrant comment, dans différents
force du papier à son rôle d'instrument est simpliste. En usages de la langue et des objets, le
effet, la teneur matérielle et symbolique de ce matériau potentiel évocateur du papier peut
complexe est telle que, même lorsqu'il n'est qu'évoqué - que faire sens. Les analyses proposées,
le papier soit entièrement absent ou qu'un papier en repré
empruntées aux usages courants de sente un autre - il peut animer des univers entiers de
la langue comme au travail des pratique. C'est à de telles situations, où le papier est suggéré,
professionnels de la création techreprésenté, mimé, que nous nous intéresserons.
nique et publicitaire, montrent que La façon complexe et troublante qu'a le papier de faire
c'est bien parce qu'il est impossible signe, nous l'avons rencontrée en permanence dans les
de dissocier les différentes dimenmarges de notre enquête. Dans les marges, mais non à la
sions du papier (matériau, support, marge. Notre langue enregistre en l'univers
d'objets, de pratiques et de gestes qui s'est construit autour vecteur, média) qu'on peut faire
du papier. C'est ce qu'on appelle la catachrèse1 : la descente tourner, en quelque sorte, autour de
dans l'usage trivial de tout un imaginaire concret de la cet objet-signe, des univers entiers
culture. La « feuille » de papier, elle-même assimilée à celle de pratique et de culture. C'est
de l'arbre, n'est-elle pas l'exemple classique de la catachrèse ? l'occasion d'une réflexion sur les
Omniprésence de la représentation visuelle des objets processus sémiotiques et la façon
écrits, commentaires furtifs sur la valeur évocatrice du papier, dont ils sollicitent une mémoire
assimilation de sa forme à un geste, naturalisation de son
sociale des formes et des gestes. rôle dans la relation : notre recherche n'a cessé de rencont
rer l'aptitude du papier à évoquer les dimensions les plus
diverses du processus de communication. Elle a vérifié la
capacité reflexive des objets faits de papier à incarner, non
seulement tel acte de communication, mais l'acte de
communiquer. Si l'on reprend les catégories par lesquelles
Jacques Fontanille définit des niveaux d'organisation de
1. La catachrèse (usage dégradé) est une figure qui s'est tellement banalisée
qu'elle n'est plus perçue.
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l'expression2 - signe, texte, objet, situation, forme de vie - on ne sait où classer le
papier, qui est partout à la fois. Tout se passe comme si son apparition contamin
ait nécessairement tout le processus de communication.
Bref, les semblants du papier interviennent dans la communication, pour
rappeler que son importance ne se limite jamais à l'usage instrumental direct
d'un outil. Cet article veut prolonger ce constat, en cherchant à comprendre
pourquoi et comment le papier fait signe. Et, pour cela, le plus révélateur est sans
doute d'envisager les cas où le papier est indirectement évoqué, où sa matérialité,
son épaisseur sociale, sa complexité, sont en quelque sorte reconstruites de
manière poétique au sein des discours et des textes.
Matières travaillées
Pour initier cette enquête, je m'appuierai sur une réflexion plus ancienne sur la
matérialité, qu'avait inspirée il y a plus de dix ans la promotion du « mult
imédia» au rang de révolution communicationnelle. Cette nouvelle forme de
communication était alors très souvent définie comme immatérielle3. La reprise
incessante de cette antienne, y compris dans la recherche, a eu un bénéfice para
doxal : elle a obligé ceux qui voulaient faire une analyse concrète des processus de à expliciter ce qu'ils entendaient par matérialité. Pour
« retrouver ses marques », l'analyse des dispositifs médiatiques a dû, avec les
écrits d'écran, prendre en considération plusieurs modes d'existence de la matér
ialité au sein de l'univers des signes.
Il fallait avant tout rappeler qu'il n'y a pas de signe écrit sans substrat matériel,
et inventorier les multiples objets qu'a créés l'informatique (l'imprimante, le
disque dur, etc.)4 : si les médias informatisés apportaient quelque nouveauté aux
processus de communication, ce ne pouvait être que par le biais de nouveaux
modes d'inscription et de saisie des formes.
Pourtant il est d'emblée apparu que cette prise en compte primordiale du
matériel exigeait, pour se déployer, un espace de matérialité seconde. Par un effet
permanent de trompe-l'œil, un nombre considérable d'objets étrangers à l'info
rmatique, provenant de constructions physiques et culturelles hétérogènes, étaient
à la fois simulés et concentrés en un espace visuel intégré, appelant toute une
mémoire des gestes culturels : salles d'exposition, classeurs de bureau, pages de
livre, etc5.
Enfin, il ne fallait pas oublier, au troisième degré, que le travail graphique sur
l'écran pouvait produire des effets de transparence, qui étaient autant d'illusions
2. Jacques Fontanille, « Textes, objets, situations et formes de vie : les niveaux de pertinence d'une
sémiotique des cultures », Revue E/C, association italienne de sémiotique. www.associazionesemio-
tica.it. Sur la difficulté de situer le papier dans cette typologie, cf. ci-dessus l'article de Olivier Aim.
3. Pour une critique en règle de cette idéologie, cf. Philippe Quinton, « Le Corps du design : mutat
ions de la médiation du corps dans la production de l'image », dans B. Dufrene et J. Caune, dir.,
Médiations du corps, Grenoble, Actes du colloque tenu à l'Université Grenoble 3, 2000.
4. Emmanuel Souchier, « L'écrit d'écran : pratiques d'écriture et informatique », Communication &
langages, n° 107, 1996, p. 105-119.
5. Yves Jeanneret, « Matérialités de l'immatériel : vers une sémiotique du multimédia », dans Martin
Heusser, David Scott et al, Text and Visuality, Amsterdam et Atlanta : Rodopi, 1999, p. 249-257.
communication & langages - n° 153 - Septembre 2007 semblants du papier 81 Les
efficaces susceptibles de suggérer une magie de la transfiguration : « Double — écrit
d'écran et écrit d'imprimante - à travers sa matérialité et ses supports, l'informa
tique a élaboré une harmonie duale entre le spectacle et le secret, la lumière et
l'ombre, le noble et le trivial, la matière et une semblance d'esprit... »6. Une
magie qu'il fallait inscrire dans la série des objets métonymiques de la pensée,
parmi lesquels la salle de lecture des grandes bibliothèques tient une place de
choix7.
Bref, on voyait se révéler, en lieu et place de l'immatériel, un complexe de
matérialités travaillant l'imaginaire graphique des écrans : « ces formes iconiques
sont des citations de toute notre culture de l'inscription matérielle des signes,
hommage rendu au poids de l'histoire, celle notamment des matières du
savoir »8.
Or cette enquête, suscitée par le « multimédia », nous ramenait vers un espace
intermédiatique complexe. Les médias informatisés systématisent la citation de
matérialité, car ils ont besoin de produire des « méta-formes »9, susceptibles de
rétro-projeter le neuf de l'écran vers l'ancien de l'histoire culturelle. Mais pour
multiplier ces leurres d'objets, l'informatique s'appuie sur l'héritage d'un travail
discret mais constant, celui de la rhétorique, de la publicité, du graphisme, des
arts visuels, du théâtre, qui ont ancré dans des formes tangibles les figures de
l'échange social et du travail intellectuel. Comprendre le « langage des nouveaux
médias » relève du qu'opère le temps des cultures sur l'espace de nos
activités.
C'est ainsi que l'univers de communication lié au papier, en tant que matér
iau, support, medium et signe, peut être mis à contribution, bien au-delà de sa
mobilisation effective comme support nécessaire à l'échange. L'univers adhérent
à la matérialité des objets a été représenté, évoqué, sémiotisé, grâce au travail des
typographes, des designers, des publicitaires, qui systématisent ce qui peut être
exploité dans cet espace ouvert d'associations culturelles possibles. Ces profes
sions travaillent le papier et le font travailler.
Il faut malgré tout se garder d'une simplification. Ce n'est pas parce que le
papier passe du statut de support à celui de représentation qu'il s'efface en tant
qu'objet. On pourrait penser que le matériau s'absenterait dans son devenir signe.
Les choses sont beaucoup plus complexes. D'abord, il n'est pas aisé de dire en quoi
et de quoi le papier peut être signe ; ensuite, lorsqu'il est intégré à des configura
tions formelles, visibles, discursives, le papier est souvent sollicité pour le jeu qu'il
permet entre ses différentes figures, en tant que matériau, vecteur et signe, telles
qu'elles ont été dégagées dans les articles précédents du dossier. C'est même ce jeu
entre ces figures qui lui permet d'évoquer, par-delà tel ou tel processus particulier
de communication, tout un univers de communication, toute une « forme de vie ».
6. Emmanuel Souchier, op. cit., p. 119.
7. Cf. sur ce point Isabelle Fabre, « L'espace documentaire comme espace de savoir : itinéraires singul
iers et imaginaires littéraires », thèse, Université Toulouse 3, 2006.
8. Yves Jeanneret, op. cit., p. 255.
9. Yves Jeanneret et Sarah Labelle, « Le texte de réseau comme "méta-forme" », colloque Culture,
savoirs supports et médiations: le texte n'est-il qu'une métaphore? Université de Thessalonique, avril
2004 (en ligne : haIma.recherche.univ-lille3.fr/Seminaireavril2004/Jeanneret.pdO.
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J'ai retenu, sans visée d'exhaustivité, plusieurs formes de ce que j'appellerai
l'investissement sémiotique du papier. J'envisagerai d'abord la richesse des jeux
intersémiotiques, entre mots et textes, entre langue et image, entre objets et prati
ques, qui réactive en permanence la mémoire d'un « complexe communica-
tionnel du papier». J'étudierai ensuite de façon plus précise deux modalités
particulières de ce travail sémiotique sur les mondes du papier, empruntées à
deux filières professionnelles, la conception de logiciels et le graphisme : la rela
tion ambiguë que l'univers informatique entretient avec un objet à la fois stigmat
isé et mimé ; le pouvoir que manifeste la forme graphique de travailler, en tant
que signe, l'espace indéterminé du support, du vecteur et du message.
La langue figure le papier
II faut d'abord remarquer que le papier n'a pas besoin d'être représenté visuell
ement dans un document pour y agir en tant qu'objet matériel, visible et tangible.
La sémiotisation du papier relève en quelque sorte de l'imagination sociale de la
langue10.
Lorsque les maoïstes évoquaient l'impérialisme comme un « Tigre de
papier», ils n'entendaient pas décrire un objet précis, mais évoquer tout un
univers de pratiques festives et théâtrales, dans lesquelles l'utilisation du papier en
tant qu'élément plastique participe de la fiction, c'est-à-dire au fond de la
catharsis : un espace où l'on peut d'autant plus exprimer l'atroce qu'on sait que
c'est pour de faux. Lorsqu'un gestionnaire dit qu'il peut sans doute trouver une
solution à tel problème « dans ses cartons », c'est l'image de tout un pan de la
société bureaucratique qui nous vient à l'esprit, avec l'univers d'objets que
suppose le stockage, celui des écrits comme des objets manufacturés. Lorsqu'un
auteur affirme qu'une idée lui est venue « au fil de la plume », c'est la mémoire
des techniques du corps qui se trouve convoquée. En effet, quand bien même il
écrirait avec un clavier, l'image qui habite la langue n'en réactiverait pas moins
un régime plus ancien de l'inscription, celui de la trace et non de la matrice11.
D'ailleurs, avant lui, les écrivains qui se servaient de la plume d'acier ou d'or
parlaient, lorsqu'ils voulaient se donner quelque noblesse, des lapsus calami:
formule qui, elle, évoque l'incision de la tige de roseau dans l'argile fraîche.
Pour s'arrêter un instant à ce dernier exemple, lorsqu'on prononce l'expres
sion « au fil de la plume », la langue ne choisit pas de quelle plume il s'agit (plume
d'oie, porte-plume, stylo), elle ne désigne pas un objet précis, elle ne sert pas à
étiqueter un réfèrent. Son pouvoir réside, au contraire, dans le fait d'évoquer une
matrice gestuelle à la fois précise et transposable. Le ductus - conduite - de la
main sur le support est représentable mais insaisissable, comme est visible mais
intangible la forme du texte livresque pour Ivan Illitch12. Le sens flotte dans
10. En proposant ici la notion d'imagination de la langue, je ne fais pas référence aux imaginaires
linguistiques, tels qu'ils ont été analysés par Anne-Marie Houdebine et Karine Berthelot-Guiet (les
constructions imaginaires de l'activité de parole et de langage), mais à la capacité de la langue à
convoquer des images et des fantasmes d'objets.
1 1. Emmanuel Souchier, « De la lettrure à l'écran : vers une lecture sans mémoire ? », Texte, Univers
ité de Toronto, n° 25-26, 2000, p. 47-68.
12. Ivan Illitch, Du lisible au visible: la naissance du texte, Paris, Cerf, 1991.
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l'entre-deux entre ce que la langue désigne et ce que son pouvoir imaginant
suggère. Une forme de pratique se dessine, à la fois insistante et floue, une
matrice du faire : aligner les signes sur le blanc du papier, à la rencontre de la
redoutable « page blanche »13. C'est la construction intersémiotique, qui suspend
la représentation entre mot, sensation et vision (entre le linguistique, l'haptique
et l'iconique) qui rend possible une évocation aussi large. Si la langue est habitée
par cette mémoire des pratiques, c'est bien parce que l'histoire des disciplines
matérielles de l'écrit raconte comment les hommes se représentent la création, le
patrimoine, l'échange, le changement.
Il est intéressant de voir aussi, sur ces exemples, comment cette profondeur
historique des représentations a conféré progressivement au papier la capacité
d'incarner toute forme de construction culturelle écrite, durable, institutionnal
isée, transmise. Pour le comprendre, il est utile de se référer à l'histoire du livre
et, encore davantage, à celle des pratiques écrites infraordinaires : ici, l'anthropo
logique rejoint l'industriel. À un certain stade de notre histoire, une innovation
constante a fait naître une gamme très étendue de petits objets, dispositifs sans
auteur14 de l'écriture banale : le carnet, la fiche, le cahier, l'agenda, etc. C'est ainsi
qu'ont été fixés sur le papier certaines petites disciplines essentielles (l'annotation,
le brouillon, le parcours du feuilletage, le croquis, la liste de courses, etc.). Symét
riquement, les propriétés tangibles du papier en tant que matériau pouvaient dès
lors être mises à contribution pour évoquer un univers de culture.
Un exemple emprunté au monde de la publicité suffira à le montrer, car il
expose, de façon particulièrement démonstrative, les différents éléments du
travail sémiotique sous-jacent aux régimes de discours que nous avons explorés.
Pour une carte de vœux, Publicis avait créé en 2001 un trompe-l'œil particuli
èrement subtil, où le rapport entre la texture du papier, les gestes qu'il autorise et
les univers de pratique qui lui sont liés est tellement parlant que le document est
son propre commentaire sémiotique. Extérieurement, la carte montrait la
photographie d'une nappe déchirée sur un coin de table de bistro ; intérieure
ment, un fragment du papier dont sont faites ces nappes portait le message de
vœux.
C'est ainsi que le papier a acquis la propriété de pouvoir représenter davant
age que lui-même, qu'il est devenu une sorte d'équivalent général pour toutes
sortes d'univers culturels (dont certains usent en réalité de tout autres matériaux
que le papier). On le remarque par exemple au comportement rhétorique étrange
que peut avoir la référence au papier : celle-ci constitue très souvent le premier
terme d'une antithèse dont le second reste très flou. Le papier est par exemple
l'incarnation par excellence du travail de la pensée. Les astronomies populaires
du XIXe siècle évoquent immanquablement la figure de l'astronome Le Tellier, qui
avait découvert par le seul jeu des calculs, « sur le papier », l'existence de la
planète Uranus - celle-ci pouvait être déduite de la déformation des orbites - et
cela a donné lieu à une très riche iconographie qui présente l'astronome, tel un
13. C'est cette pratique que manifeste avec insistance l'alignement régulier des sillons d'écriture dans
les manuscrits de Péguy (cf. Romain Rolland, Péguy, Paris, Albin Michel, 1944).
14. Anne-Marie Chartier, « Un dispositif sans auteur : cahiers et classeurs à l'école primaire », Hermès,
n° 25, 1999, p. 207-218.
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II. 1 : Carte de vœux Publicis, 2001. Photographie Y. Jeanneret.
poète, penché sur sa feuille, la plume à la main'3. On l'a vu dans l'analyse de Sarah
Labelle, cette équivalence entre le papier et la spéculation intellectuelle se
retourne aujourd'hui en stigmate, pour une société qui, obsédée par la suracti
vité, ne supporte pas que les choses n'existent que « sur le papier ».
L'informatique capture le papier
Les phénomènes de signification qui accompagnent la circulation d'une expres
sion comme « sur le papier » questionnent nos habitudes culturelles. Mais se
demander ce que devient la presse sur l'internet ou s'il y a un avenir pour le livre
électronique constitue un genre d'interrogation tout à fait différent qui, s'il prend
indiscutablement appui sur les phénomènes précédents, ouvre des perspectives
plus vastes. Il s'agit de métaphores qui affectent, non seulement une expression
ou un signe, mais l'ensemble d'une pratique signifiante, incluant les dispositifs,
les modes de médiation et les pouvoirs institutionnels qui leur sont liés. Comme
l'écrit Brigitte Juanals, le livre électronique « pose d'emblée l'association du livre
et de l'ordinateur, ainsi que des pratiques qui y sont liées »16. Ce qui nous inté
resse ici, c'est que la métaphore se fait opération pratique. Elle crée des objets et
des formes écrites. La catachrèse ne reste pas langage, mais engendre et
gestes. Le travail sémiotique sur l'objet papier se déploie dès lors sur plusieurs
15. Isabelle Kessler et Yves Jeanneret, « Désigner le savoir : emblématique gestuelle de l'activité scien
tifique dans l'illustration de vulgarisation », dans A.M. Drouin-Hans, dir., Le corps et ses discours,
Paris, L'Harmattan, 1995, p. 53-73.
16. Brigitte Juanals, « Le livre et le numérique : la tentation de la métaphore », Communication &
langages, n° 145, septembre 2005, p. 81.
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plans : il informe la conception des dispositifs techniques, travaille la transformat
ion des formes matérielles, redéfinit les usages pratiques.
Il faut souligner la forte ambivalence qui marque les rapports entretenus par
les acteurs de l'innovation informatique avec la culture du papier. D'un côté,
l'idée de révolutionner la culture apportait spontanément le projet de proscrire ce
matériau dépassé. Persuadés que les parcours multiples assuraient la liberté de la
pensée, les pionniers de P« hypertexte » ont voulu détacher les « contenus » de
leur substrat matériel, pensant ainsi affranchir le geste de lire de l'autorité des
institutions et des œuvres. Cette façon d'absenter la page comme médiation
physique entre les acteurs de la communication, et même entre les esprits, trouve
une expression particulièrement frappante dans la formule de Stevan Harnad,
annonciateur d'une « ciélographie » {Skywriting)^ '. Un brin mystique, cet éther
des idées est hanté par un arrachement au corps, dont Patrice Flichy a montré la
force dans les imaginaires des inventeurs du réseau informatique mondial18.
Écrire dans le ciel, c'est ce que peut désirer celui à qui la pesanteur et la finitude du
papier sont intolérables, celui qui refuse le spectacle que nos petits papiers19 nous
présentent en permanence de la nécessité d'une médiation épaisse, résistante et
fragile à la fois. Or un tel imaginaire ne concerne pas seulement la conception
pratique des logiciels et des dispositifs, il habite profondément la façon dont sont
définis, jugés et discutés les médias et les pratiques qui leur sont liées. Le
« papier » devient l'incarnation par excellence du pesant, du vieux. Il ne s'oppose
pas à un autre support, mais à une entité à la fois abstraite et très chargée d'imagi
naire : le « numérique ».
Dans le même temps, ceux-là mêmes qui entendaient défaire la tyrannie de la
page ne cessaient d'en produire des simulacres sur l'écran. Car, remarquons-le, ce
qu'on appelle une « fenêtre » relève plutôt de l'écran, au sens physique du terme :
on ne regarde pas à travers elle, on la discerne. En effet, même si l'informatique,
en tant que science, procède du calcul de symboles abstraits, la communication
informatisée, en tant que pratique, exige la reconnaissance de formes historique
ment identifiées qui deviennent, de ce fait, lisibles. Si l'on comprend que l'info
rmatique nécessite l'articulation de deux plans de pertinence, celui de la
programmation logique et celui de interaction sociale médiatisée par les objets20,
on ne s'étonne pas que la culture du papier y joue un rôle majeur : celui, non de
simple référence, mais d'appareillage intellectuel. Des logiciels d'usage courant
comme PowerPoint ou Acrobat Reader en font la démonstration spectaculaire.
Le premier multiplie les trompe-l'œil qui permettent de déployer, manipuler,
déplacer des éléments qui sont autant de pages ou de cartes ; le second remplace
le texte déroulant par un fac-similé, c'est-à-dire, étymologiquement, quelque
17. Stevan Harnad, « La "ciélographie scientifique" : une anomalie postgutenbergienne », dans
G. Origgi et N. Arikha, éd., Texte-e : le texte à l'heure de l'Internet, Paris, éditions de la PBI, 2004,
p. 77-99.
18. Patrice Flichy, L'imaginaire d'internet, Paris, La Découverte, 2001.
19. « II est dans ses petits papiers » évoque, bien entendu, l'ensemble secret des traces d'écriture
personnelles, portant le fantasme d'un espace profondément intime.
20. Lev Manovitch, The Language of New Media, Cambridge (Massachussetts), MIT Press, 2001.
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chose qui fait comme si nous avions affaire à une page matériellement posée sur
notre ordinateur.
L'analyse qu'a menée Brigitte Juanals de la révolution annoncée mais
manquée du « livre électronique » montre bien la complexité des effets de renvoi,
d'emprunt et de distorsion qui se manifestent lorsqu'un objet médiatique
prétend être la métaphore d'un autre objet médiatique. Distorsion, non parce
qu'on perdrait une quelconque pureté, mais parce que, pensant transposer une
fonction d'un matériau à un autre, on s'éloigne de ce qui en fait l'efficacité. Le
livre électronique est une métaphore, mais aussi une uchronie concrète. Il incarne
l'espoir d'avoir tout à la fois : la modernité d'un « concept » révolutionnaire et la
pérennité d'un objet patrimonial. La plasticité des signes calculables et la maniab
ilité d'un objet familier. C'est pourquoi il est révélateur de tout ce que charrie la
circulation des formes d'un support à un autre : il montre que tout transfert
entraîne une redéfinition de l'équilibre entre objets, gestes, savoirs. À cet égard,
l'aventure du livre électronique condense particulièrement la tension qu'on vient
de décrire, au sein d'une innovation informatique qui veut à la fois se définir
contre le papier et capturer tout le pouvoir que celui-ci peut représenter. En
mimant l'objet, explique Brigitte Juanals, les concepteurs du e-book ont malgré
eux travaillé à la fois les propriétés du médium et le lien avec les imaginaires. « II
est apparu que les mutations des textes et des dispositifs de lecture entretiennent
des rapports étroits avec le médium et ses capacités techniques, ainsi qu'avec un
faisceau de représentations culturelles et symboliques. Car les environnements de
lecture des supports informatiques sont le fruit d'une histoire culturelle, intellec
tuelle et technique ; leur passé se trouve à la fois dans les livres et dans l'informa
tique. »21. Pour se limiter ici à un exemple, le survol du texte constitue un type de
pratique dont les historiens et les sociologues ont montré la parenté avec
certaines conceptions de la culture. Il se traduit, dans le livre, par une forme
particulière et très efficace, le feuilletage. Mais le spectacle d'un tel feuilletage, sur
l'écran, n'a rien à voir avec le couple entre opération et interprétation qu'induit la
feuille, avec son épaisseur et sa maniabilité.
Des analyses analogues ont été menées sur la presse par des chercheurs
comme Valérie Perrier, Annelise Touboul ou Dominique Cotte. En effet, par-delà
la différence des contextes, l'imprimé engage des propriétés de manipulation et
d'inscription qui se retrouvent dans les deux espaces professionnels et sociaux du
journal et du livre. Mais la réflexion des gens de presse et des spécialistes de la
presse présente un intérêt particulier, dans la mesure où l'on a affaire à un métier,
et même à un régime social de discours, qui s'est défini par référence au processus
de production de l'imprimé sur papier22. La presse est un objet technique circu
lant. Inventée pour la vinification, elle a montré son efficacité dans l'impression.
Cet objet a très vite désigné, par métonymie, un certain type d'information
21. Brigitte Juanals, op. cit., p. 81.
22. On parle aussi de « journalisme », en faisant référence à la périodicité des productions. Mais là
aussi la métonymie autorise bien des relâchements, ce que montre la nécessité de définir une catégorie
particulière de journalistes, ceux qui travaillent dans la presse quotidienne. De la même façon que la
presse n'est pas toujours imprimée, le journalisme n'est pas nécessairement quotidien. L'anglais
Newspaper renvoie, non à la périodicité, mais au matériau.
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imprimée rapidement et à de nombreux exemplaires pour être largement
diffusée. Si bien que la presse est restée la presse lorsqu'elle a été produite par
rotative, mécanographie, photocomposition et... traitement de texte.
La question de sa mutation est devenue visible et discutée lorsqu'on s'est
demandé ce qu'est un site de presse. Puis le jeu précédemment étudié de la méta
phore (on imite) et de l'antithèse (on s'oppose) a fonctionné à plein rendement
avec les blogues. Il n'est pas question de débattre de ces derniers ici, mais
j'observe simplement qu'à un certain niveau de tension entre la dimension tech
nique et sémiotique du dispositif et la dimension sociale et politique de ses
usages, le débat sur porte sur l'intégrité ou l'altération d'une fonction sociale23.
Il est intéressant de voir comment ce travail de revendication et d'altération se
réalise dans la rhétorique visuelle des « journaux électroniques », qui ont oscillé
en permanence entre reproduire les formats de la une et mettre à profit les potent
ialités nouvelles des traitements massifs de textes24. Ce qui est importé, c'est, à
travers les formes, toute une construction historique des façons de faire. Prenons
l'exemple du « chemin de fer » de presse, ce petit schéma que font les rédactions
de la construction générale d'un journal. Cet objet graphique est, pourrait-on
dire, une actualisation sociale particulière de l'image du texte25. Pourquoi en est-il
ainsi ? Parce que la surface du papier est limitée et qu'il faut donc anticiper son
économie avant d'engager tout un collectif dans un travail complexe de rédaction
parallèle. Ce qui n'empêchait pas, autrefois, d'ajuster, « au marbre », les carac
tères et les surfaces. Or cette contrainte technique s'est chargée au fil de l'histoire
d'une valeur sociale, qui est la mise en ordre, en hiérarchie et en visibilité d'une
« mosaïque » de nouvelles. Internet emprunte cette économie matérielle des
formes dans un univers où l'exiguïté du papier ne la justifie plus. Il le fait parce
que, dans le travail d'ajustement aux contraintes, un espace de formes signifiantes
s'est inventé et que, lorsque la contrainte ergonomique a disparu, la valeur
symbolique de ces formes est restée vivace. Les sites internet sont aux prises avec
le fantôme de la presse.
On voit par exemple la richesse de cet échange en comparant les publicités
produites par le journal Le monde à l'ouverture de son site internet avec la
présentation donnée aujourd'hui par le même journal de son édition imprimable
en ligne. Dans la première représentation (publicité publiée dans les pages du
journal), comme dans la seconde (mise en visibilité du journal physique sur
l'écran), l'équivalence est recherchée entre deux objets maniables, l'écran de
l'ordinateur et la page, deux objets qui paraissent pareillement se tenir en mains.
Ces deux images réaffirment, de façon très différente, l'équivalence et le cumul,
tout en procédant à un travail de transformation important. La publicité
imprimée superposait l'objet journal à l'objet micro-ordinateur : elle montrait un
objet chimère, une pure création sémiotique qui ne peut exister réellement, un
23. Cf. sur ce point Roselyne Ringoot et Jean-Michel Utard, dir. Le journalisme en invention : nouvelles
pratiques, nouveaux acteurs, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2006.
24. Dominique Cotte a mené une analyse diachronique de ces déformations pour le mémoire qu'il
soumet prochainement pour l'habilitation à diriger les recherches, « Les médias au travail ».
25. Emmanuel Souchier, « L'image du texte. Pour une théorie de renonciation éditoriale », Cahiers de
médiologie, n° 6, 1998, p. 137-145.
communication & langages - n° 153 - Septembre 2007

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