Les tributs aux Normands et l'Église de France au IXe siècle - article ; n°1 ; vol.85, pg 58-78

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Bibliothèque de l'école des chartes - Année 1924 - Volume 85 - Numéro 1 - Pages 58-78
21 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mardi 1 janvier 1924
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Ferdinand Lot
Les tributs aux Normands et l'Église de France au IXe siècle
In: Bibliothèque de l'école des chartes. 1924, tome 85. pp. 58-78.
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Lot Ferdinand. Les tributs aux Normands et l'Église de France au IXe siècle. In: Bibliothèque de l'école des chartes. 1924, tome
85. pp. 58-78.
doi : 10.3406/bec.1924.448709
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bec_0373-6237_1924_num_85_1_448709LES
TRIBUTS AUX NORMANDS
ET
IXe SIÈCLE1 L'ÉGLISE DE FRANCE AU
Nous n'avons pas l'intention de reprendre l'ensemble de ce
sujet qui vient d'être l'objet d'un travail consciencieux et appro
fondi2. Nous voudrions seulement attirer l'attention sur un cer
tain nombre de problèmes qu'il suscite et suggérer une solution.
Nous nous bornerons au dernier en date de ces tributs, celui
de mai ou juin 877 3, parce que nous avons sur lui des textes
plus explicites et qui permettent peut-être de comprendre mieux
les levées d'argent précédentes en 845, 853, 860-861, 862,
866. L'archevêque de Reims, Hincmar, nous fournit des détails
précis sur l'assiette et le produit du tribut. Il fallut donner :
1° par manse seigneurial 1 sou (12 deniers); 2° parmanse ingé-
nuile 8 deniers, payables moitié par le seigneur, moitié par le
tenancier; 3° par manse servile 4 deniers, payables de la même
manière; 4° chaque évêque tira des prêtres de son diocèse une
somme calculée d'après leurs ressources, mais dont le maximum
fut fixé à 5 sous (60 deniers), le minimum à 4 deniers; 5° on
mit à contribution le trésor de chaque église proportionnelle
ment à sa richesse. — L'ensemble fournit 5,000 livres d'ar
gent au poids des Normands. Ces derniers sont les Normands
1. Les éléments de ce mémoire sont empruntés à une conférence faite à l'École
des Hautes-Études en décembre 1922.
2. Einar Joranson, The Danegeld in France, Rock Island (Illinois), 1923,
petit in-4°. [Auguslana library publications, number 10.]
3. Joranson emploie tout un appendice (p. 220-229) pour établir que le tribut
fut consenti à Quierzy le 14 juin 877 et non le 7 mai à Compiègne. La ques
tion est, pour notre recherche, sans intérêt. .
TRIBUTS AUX NORMANDS ET l'e'gLISE DE FRANCE AU IXe SIECLE. 59 LES
de la Seine et les régions qui furent mises à contribution furent
la « France », dans les limites antérieures à la mort de Lothaire II,
et la Bourgogne. De son côté, la Neustrie eut à satisfaire aux
exigences des Normands de la Loire1.
Voilà un ensemble de 'renseignements succinct, mais clair,
confirmé partiellement, nous le verrons, par ce qui nous est resté
du capitulaire ayant pour objet ce tribut; enfin, un détail pré
cieux et qu'on ne trouve que dans les « Annales royales », le
chiffre du tribut.
C'est précisément ce chiffre (5,000 livres) qui, ayant attiré
notre attention, a fait naître en nous des inquiétudes sur l'inte
rprétation possible de ce texte, inquiétudes dont nous demandons
la permission de faire part aux lecteurs.
Il est étonnant que, en frappant la terre en la personne et du
seigneur propriétaire et du tenancier, colon ou serf, en impo
sant le clergé lui-même, enfin en taxant, ce que l'annaliste ne
dit pas, mais ce qu'on sait par ailleurs, les marchands et habi
tants des villes, on n'ait obtenu qu'une si faible somme, fût-elle
comptée au poids des envahisseurs8. Je sais bien que dans ce
chiffre seules les contributions de la « France » et de la Bour
gogne sont comprises. La Neustrie a payé à part une somme,
d'ailleurs inconnue, aux Normands de la Loire, la Lotharingie
et l'Aquitaine n'ont rien versé. Tout de même, 5,000 livres
c'est peu3.
1. Annales Beriiniani : « ... el quomodo tributum de parte regni Franciae
quam ante mortem Lotharii habuit sed et de Burgundia exigeretur disposuit,
scilicet ut de mansis indominicatis solidus unus, de unoquoque manso inge-
nuili 4 denarii de censu dominico et 4 de facilitate mansuarii, de manso vero
servili duo denarii de censu et duo de facultate mansuarii, et unus-
quisque episcopus de presbiteris suae parrocMae secundum quod cuique pos-
sibile erat, a quo plurimum quinque solidos, a quo minimum 4 denarios epi-
scopi de singulis presbiteris acciperent et missis dominicis redderent. Sed et de
thesauris ecclesiarum prout quantitas loci extitit ad idem tributum exsolven-
dum acceptum fuit. Summa vero tributi fuerunt quinque milia librae argenti
ad pensam. Uli vero, tarn episcopi quam alii, qui trans Sequanam sunt de Neu-
stria tributum illis Nortmannis qui in Ligeri erant secundum quod sibi ab eis
fuit impositum, undecumque valuerunt, reddere procuraverunt » (éd. G. Waitz,
p. 135).
2. Ce poids n'était guère plus lourd que le poids légal du système carolin
gien : 4 °/0 selon Soetber dans Forschungen z. D. Geschichte, t. VI, p. 55. Cf.
Joranson, op. cit., p. 214, n. 58.
3. L'Angleterre, pauvre et déserte au regard de la France, a versé pour le
Danegeld des sommes allant de 10,000 à 48,000 et même 83,000 livres, Voir 60 LES TRIBUTS AUX NORMANDS
Des évaluations approximatives, cela va sans dire, mais, j'ima
gine, pas trop erronées, nous portent à assigner à la « France »
(sans la Lotharingie) une superficie de 62,000 kilomètres car
rés, à la « Bourgogne » (le futur duché) 44,000
rés, au total 106,000 kilomètres carrés, soit, en gros, le ci
nquième de la France actuelle1. En outre, les Normands de la
Seine ne se sont pas contentés de piller la « France » et de
menacer la Bourgogne. Les parties de la Neustrie avoisinant la
Seine ont dû certainement se racheter à eux et non aux Nor
mands établis à l'embouchure de la Loire2. Il serait déraison
nable de prendre au pied de la lettre le renseignement fourni par
Hincmar et de vouloir que les gens de Chartres ou d'Évreux
aient versé aux Normands de la Loire, qui ne les inquiétèrent
jamais, sous prétexte que Chartres et Évreux sont géographique-
ment en Neustrie. Le total de 106,000 kilomètres carrés doit
être certainement grossi. En le portant approximativement à
130,000 kilomètres carrés, soit presque le quart de la France
actuelle, on reste au-dessous du probable.
Quoi qu'il en soit, que les régions qui ont pavé le tribut aux
Normands de la Seine en 877 forment le cinquième ou même le
quart de la France actuelle, il est extraordinaire que le produit
s'élève à une si faible somme, même en faisant la part des fuites
ou des malversations inévitables.
On voudrait savoir le chiffre des « manses » du royaume. Ce
souhait ne repose pas sur un concept chimérique. La division de
la terre en « manses » n'était pas seulement économique, mais
politique. Le texte même que nous étudions le prouve, et aussi
les nombreux capitulaires où le service militaire est dû en raison
du nombre de manses tenus en propriété ou en bénéfice3. Ce
Joranson, p. 17, n. 15. L'East Kent, à lui seul, paye 3,000 livres en 1009. Le
montant du tribut en France atteignit son apogée sous Carloman en 884,
12,000 livres. Il fut de 7,000 en 845, 5,000 en 861, 6,000 en 862, 4,000 (au
moins) en 866, 5,000 en 877. Cf. Joranson, p. 216.
1. Ces évaluations sont fondées sur la superficie des départements qui
rentrent dans la « France », la Neustrie, la Bourgogne. Pour la « France »,
on a ajouté la Flandre belge et déduit la portion du Hainaut qui faisait partie
de la Lotharingie.
2. Leur repaire paraît avoir été une île de la Loire sous Mont-Glonne. Voir
notre mémoire la Loire, l'Aquitaine et la Seine de 862 à 866 : Robert le Fort,
dans la Bibliothèque de l'École des chartes, 1915, t. LXXVI, p. 480.
3. Cf. nos Conjectures démographiques sur la France au IX' siècle, p. 9
(extr. du Moyen âge, année 1921). l'église de France au ixe siècle. 61 et
n'est pas à dire que tout le territoire du royaume fût « amansé » l ,
mais, évidemment, les parties qui ne l'étaient pas étaient consi
dérées comme négligeables, soit en étendue, soit en valeur2. Il
n'est donc nullement impossible que les rois carolingiens aient
su le nombre des manses de chaque pagus, comme les empereurs
romains connaissaient le nombre àejuga de chaque civitas de
l'Empire3. Les bureaux du « palais » qui savaient le nombre des
vassaux royaux, des bénéfices d'église et d'abbaye, celui des
hommes possédant quatre manses, etc. , ont donc pu posséder des
renseignements statistiques de cet ordre. Chaque établissement
ecclésiastique, à coup sûr, savait le chiffre de ses manses et le
communiquait à l'administration centrale4. Les archives de la
royauté carolingienne ayant péri entièrement5, nous en sommes
réduits à des regrets stériles.
Toutefois, il n'est pas impossible de nous faire une idée,
quoique grossièrement approximative, du nombre de manses
que la France carolingienne aurait pu renfermer. Les
des tenanciers (colons, lides ou serfs) sont constitués avec des
terres labourables, des prés, des vignes; les bois, landes, marais,
les pascua même restent en dehors, en règle générale. Seul le
territoire agricole rentre dans la formation du manse.
Même de nos jours, il s'en faut que la surface entière de la
France soit territoire agricole. Sur un total approximatif6 de
1. Le sens premier du mot « manse » est « habitation » (Guérard, t. I, p. 578)
et il s'est conservé jusqu'à nos jours. Les dérivés amuser, amasement, si fr
équents en vieux français (voir Fr. Godefroy, Dictionnaire de l'ancienne langue
française, t. I, p. 249), sont encore usités à la campagne dans les ventes
d'immeubles. Le sens d'amaser est, « clore de murs » et V amasement est un
corps de bâtiment.
2. De nos jours même, la très petite propriété (moins de 2 hectares), com
parable aux accoles et hostisea, tout en comprenant 10,300,000 cotes foncières
(sur 14 millions), ne forme que 5 millions d'hectares sur 50 millions du terri
toire dit « agricole » de la France. Voir Foville, le Morcellement, p. 88. —
Taxés en 866, les accolas et hospitia ne le seront plus en 877 : cette pouss
ière était d'un rendement infime.
3. On n'entend pas identifier, a priori, le manse et le jugum, malgré les
liens intimes qui les unissent certainement.
4. Voir les prolégomènes de B. Guérard au Polyptyque d'Irminon, t. I,
p. 20.
5. Voir Harry Bresslau, Handbuch der Vrkundenlehre, 2e éd., t. I, p. 163.
6. La superficie de la France (de 1871 à 1914) est évaluée différemment selon
les administrations. Le ministère de la Guerre, se fondant sur la carte au
80.000°, la portait à 536,463 kilomètres carrés, le ministère des Finances à 62 LES TRIBUTS AUX NORMANDS
529,000 kilomètres carrés (1914), le territoire non agricole
(superficie des eaux courantes, des glaciers, des lais de mer,
etc.) s'élève à 23,892 kilomètres carrés. Du territoire officiell
ement « agricole », soit 504,679 kilomètres carrés, 62,261 kil
omètres carrés formés de landes, pâtis, bruyères, tourbières, ter
rains rocheux ou marécageux, etc., sont en fait incultes. La
superficie réellement « cultivée » est seulement de 442,417 kil
omètres carrés, dont 257,771 pour les terres labourables, 95,215
pour les bois et forêts, 44,028 pour les prés, 18,606 pour les
« herbages pâturés », 18,004 pour les vignes, 5,000 les
cultures arborescentes (oliviers, amandiers, châtaigniers, etc.,
plantés en masse), 3,435 pour les vergers. De ce total, pour
avoir le territoire qui serait « amansable », il faut retrancher les
forêts et même les herbages (comparables aux pascuà). Il ne
resterait donc que 328,189 kilomètres carrés1 « amansables »,
soit un peu moins des 2/3, un peu plus des 3/5 du territoire de
la France.
On peut estimer que, dans le haut moyen âge, cette proportion
était sensiblement plus faible et ne correspondait qu'à la moitié
de la superficie du pays, soit 264,500 kilomètres carrés2.
Par suite, la superficie « amansable » du territoire qui paya
le tribut aux Normands de la Seine en 877 peut être estimée
égale à la moitié de la superficie totale attribuée par nous à la
« France » et à la « Bourgogne », 106,000 kilomètres carrés
dans un cas, 130,000 dans l'autre, soit 53,000, soit plutôt
65,000 kilomètres carrés.
Reste à savoir combien il était possible de découper idéal
ement d'exploitations dans ces 5 à 6 millions d'hectares.
527,000 kilomètres carrés en 1878, à 528,228 en 1890, le ministère de l'I
ntérieur à 529,354 en 1902, l'administration du cadastre, la même année, à
529,452 carrés, sur lesquels 500,503 seulement sont « imposables »
{Annuaire du Bureau des longitudes, Annuaire de V administration des Con
tributions directes). Le ministère de l'Agriculture relève 504,679 kilomètres
carrés de territoire agricole et déclare ne pas se soucier du surplus (voir note
suivante). Au point de vue économique, pour la France (antérieurement à 1918)
c'est donc 500,000 kilomètres carrés : le surplus est sans valeur et sans intérêt.
1. Si l'on se borne à retrancher les forêts, on obtient 348,000 kilomètres car
rés, soit presque les deux tiers de la superficie totale (529,000
carrés).
2. Ce chiffre me paraît le minimum de la surface agricole possible à celte
époque. 11 suppose qu'on a doublé par hypothèse l'étendue des landes, bruyères,
terres marécageuses, etc., qu'on a porté à 120,000 kilomètres carrés la superfi
cie des forêts. l'église de France au ixe siècle. 63 et
Benjamin Guérard, opérant sur le polyptyque de Saint-Ger-
main-des-Prés, trouva les moyennes suivantes pour le contenu
des manses : 10 hectares 59 pour le manse ingénuile, 13 hec
tares 76 pour le lidile, 7 hectares 43 pour le servile1. Ces deux
dernières catégories, peu importantes, réunies donnent, au reste,
une moyenne égale à la première.
La méthode des moyennes est fallacieuse si elle ne porte que
sur un petit nombre de témoignages. Guérard, ayant eu à relever
plus de 1,500 manses (exactement 1,646), formant près de
13,000 (12,830) « bonniers », eut la bonne fortune d'opérer sur
une base relativement large. Mais on sait que ses calculs de
contenance du bonnier et des autres mesures agraires ont été
contestés par Guilhiermoz2. En acceptant les rectifications de
ce dernier, la contenance moyenne du manse ingénuile, de beau
coup le plus répandu, doit être légèrement augmentée et portée
à 11 hectares 22 ares.
Si l'on utilisait cette moyenne pour un territoire de 10,600,000
hectares, dont la moitié peut être « amansée », on trouverait
472,370 manses; pour un territoire de 13,000,000 d'hectares
on aurait 580,000 manses.
Chaque manse paye 8 ou 4 deniers, selon qu'il est libre ou
servile. Mais la première catégorie est de beaucoup la plus nomb
reuse3. Contre 1,430 manses libres, les serviles et lidiles réu
nis ne forment que 216 manses, soit l/7e. Il est vrai que dans
le domaine de Saint-Remy de Reims on trouve plus d'un quart
de manses serviles (176 contre 430 libres)4. Mais à Montier-en-
Der il n'y a que 10 manses serviles contre 723 libres5. Dans le
polyptyque de Lobbes, en Lotharingie, je ne relève que vingt-
quatre « manselli » serviles et quatre manses lidiles contre plus de
1. Guérard, p. 894-897.
2. De l'équivalence des anciennes mesures, dans la Bibliothèque de l'École
des chartes, 1913, t. LXXIV, p.. 267.
3. Il n'y a pas lieu de s'en étonner. Dans le principe, le manse est la tenure
du colon libre, et il n'est concédé à un lide ou à un serf que faute de mieux.
C'est ce que Guérard a très bien vu (t. I, p. 584). El il s'ensuit que les pay
sans français descendent en grande majorité des colons a ingénus » et non des
esclaves antiques.
4. Voir l'introduction de Guérard à son édition du Polyptyque de l'abbaye
de Saint- Rémi de Reims, 1853, p. x. [Documents inédits.)
5. Voir de l'abbé Ch. Lalore à son édition du Polyptyque de
Mon tier- en- Der, 1878, p. v. 64 LES TRIBUTS AUX NORMANDS
700 (712 1/2) manses libres1. La rédaction du polyptyque de
Saint-Bertin2 ne permet pas de distinguer les manses libres et
les manses serviles3.
Évaluons cependant au quart du total le nombre des manses
serviles. Nous trouverons que : 1° dans un cas (106,000 kil
omètres carrés), 354,278 manses libres ont versé 2,834,224 de
niers, et 118,092 manses serviles, 472,370 deniers, au total
3,306,594 deniers; 2° dans l'autre cas (130,000 kilomètres car
rés), 435,000 manses libres ont versé 3,480,000 deniers, et
145,000 manses serviles ont versé 580,000 deniers, au total
4,060,000 deniers. Même en adoptant l'évaluation qui réduit le
nombre des manses, même en exagérant la proportion des manses
serviles, lesquels payent moitié moins que les manses libres, on
arrive à une somme qui, — à elle seule, — non compris la con
tribution des seigneurs pour l'indorninicatum, non compris
celle des prêtres, non compris enfin celle des marchands,
dépasse considérablement le total du tribut 5,000 livres d'argent,
c'est-à-dire 1,200,000 deniers.
Cependant il est possible que la moyenne conventionnelle de
superficie du manse, basée sur le polyptyque de Saint-Germain-
des-Prés, soit trop faible. Il y a même des raisons sérieuses de
croire que , dans le Nord tout au moins , la contenance du
manse était plus considérable. Du polyptyque de Saint-Bertin,
il ne nous reste que la description de la mense conventuelle4.
1. Publié par Joseph Warichez dans le Bulletin de la Commission royale
d'histoire de Belgique, 1909, t. LXXVIII, p. 249-267.
2. Nous avons confronté le texte du polyptyque, reproduit partiellement par
Folquin {Cartulaire de l'abbaye de Saint-Bertin, publié par Guérard, 1840,
p. 97-107), avec la copie du Vêtus Folquinus exécutée par dom de Witte
(ms. 815 de la ville de Saint-Omer) et le recueil des chartes de Saint-Bertin
du même érudit {ibid., ms. 803).
3. La proportion des manses lidiles et serviles est peut-être assez forte à
Prüm. Sur 1,700 manses environ, 219 sont qualifiés lidiles, 264 serviles,
47 seulement ingénuités; mais pour 1,150 manses on ne spécifie pas leur qual
ité. La nature de leurs redevances semble les ranger parmi les ingénuiles ou
les lidiles. En pays germanique, il qu'il y ait beaucoup plus de paysans
serfs ou lidiles qu' « ingénus ».
4. Folquin déclare reproduire le « bref » de l'abbé Adalard (843-859), lequel
ne renfermait la description que des domaines affectés à l'entretien des rel
igieux, à l'exclusion de ceux qui étaient consacrés aux services de l'abbaye ou
donnés en bénéfice aux chevaliers : « Abbas igitur Adalardus villas ad fratrura .
l'église de France au ixe siècle. 65 et
J'ai relevé pour 223 manses et demi un total de 2,864 bonniers ' ,
soit 12 bonniers 84 en moyenne au manse (au lieu de 8,2 pour
Saint-Germain-des-Prés) , c'est-à-dire près de 18 hectares par
manse (exactement 17 hectares 78) 2.
Une contenance de 18 (en chiffres ronds) par manse
donnerait 294,444 manses pour un territoire de 5,300,000 hec
tares « amansables », 361,111 dans le cas d'un territoire de
6,500,000 hectares. En supposant toujours une proportion d'un
quart pour les manses serviles, on aurait dans le premier cas
220,833 manses libres payant 1 ,766,664 deniers, 77,611 manses
serviles payant 294,444 deniers, en tout 2,061,108 deniers;
dans le second cas 270,834 manses libres payant 2,166,672 de
niers, 90,277 manses serviles payant 361,111 deniers, en tout
2,527,783 deniers.
On le voit, même en adoptant pour la contenance du manse
une forte moyenne, on dépasse tout même de beaucoup le total
de 5,000 livres produit non seulement par la contribution fon
cière immobilière, mais par des taxes personnelles, et suivie, en
outre, d'une réquisition des trésors d'Église.
Évidemment, il y a une catégorie de biens ou de personnes
qui n'a pas payé et une importante. Laquelle?
usus pertinentes vel quicquid exinde sub qualicunque servitio videbatur pro-
venire, absquehis quae in aliis minisleriis eranl distribulae vel quae militibus
et cavallariis erant beneficiatae, tuli jussit brevitate describere » (éd. Guérard,
p. 97). La mense abbatiale, à plus forte raison, n'est pas décrite et elle con
stituait la portion la plus considérable de la fortune de l'établissement. Le
polyptyque de Saint-Germain-des-Prés est très étendu parce qu'il a été comp
osé, au début du règne de Louis le Pieux, avant la séparation des menses
conventuelle et abbatiale. Sur ces questions, voir E. Lesne, l'Origine des
menses dans le temporel des églises et des monastères de France au IXe siècle,
1910 (thèse présentée à la Faculté des lettres de Paris).
1. Déduction faite des manses concédés aux maires et aux caballarii.
2. Pas plus que les polyptyques de Saint-Remi de Reims et de Montier-en-Der,
le polyptyque de Lobbes n'indique le nombre de bonniers que renferme chaque
manse des tenures. Pas plus que le polyptyque de Saint-Bertin, il ne constitue un
inventaire complet de la fortune territoriale de cette abbaye : c'est simplement
la « descriptio villarum ad opus fralrum... ad victum et vestimentum », suivie
du relevé des biens affectés aux services du coutre. du portier, de l'hospita
lier; elle fut exécutée en 868-869 par Jean, évoque de Cambrai, sur l'ordre du
roi Lothaire II (Warichez, loc. cit., p. 245, 249, 265). Exceptionnellement,
cette contenance est indiquée en un passage (p. 250) : six manses ont respec
tivement 21, 19 1/2, 25, 15, 11, 5 bonniers. On voit que dans le nord de la
Gaule la contenance du manse pouvait monter très haut.
1924 5 66 LES TRIBUTS AUX NORMANDS
Reportons-nous au capitulaire I . La rédaction B va tout de
suite nous montrer que le texte d'Hincmar n'a pas la portée
générale que nous étions tentés de lui attribuer :
§ 1. Les évêques, les abbés, les comtes, les vassaux du souverain
devront sur leurs honneurs : 1° pour chaque manse seigneurial
12 deniers, sur chaque manse ingénuile 8 deniers, 4 versés par le
maître, 4 par le tenancier2; 2° sur chaque manse servile 4 deniers,
versés moitié par le maître, moitié par le tenancier.
§ 2. Dans chaque diocèse toutes les églises3 paieront soit 5 sous,
soit 4, soit 2, soit 1, selon les ressources des prêtres, mais le max
imum du versement ne sera pas supérieur à 5 sous ni inférieur à
4 deniers. L'évêque opérera la levée dans le ressort de son évêché,
les abbés diocésains feront de même dans le territoire de leur abbaye,
mais en présence d'un représentant de l'évêque.
§ 2 bis. Même pour les églises qui sont entre les mains de l'empe
reur, de l'impératrice, des comtes et des vassaux impériaux, tant de
1. Le double texte du capitulaire n'est plus connu que par l'édition de
J. Sirmond. C'est elle que reproduisent les éditions postérieures, entre autres
celle de Krause dans les Monumenta Germaniae, t. II, p. 354, col. 2 : « Anno
incarnationis dominicae D CGC LXXVI1, nonis maii, in Compendio palatio,
de aliqua, sed non de Ma parte regni qnod domnus Imperator Karolus
hàbuit antequam junior Hlotharius defunctus fuisset, haec constituta est
exactio Nortmannis qui erant in Sequana, ut a regno ejus recédèrent, [i]
Episcopi, abbates, comités ac vassi dominici ex suis honoribus de unoquoque
manso indominicato donent denarios duodecim, de manso ingenuili quatuor
denarios de censu dominicato et quatuor de facultate mansuarii, de servili
vero manso duos denarios de censu indominicato et duos de facultate mansuar
ii. [n] De omnibus vero ecclesiis unusquisque episcopus de suo episcopatu,
vel abbas de sua solummodo abbatia, in cujuscumque episcopi sint parrochia,
accipiant cum misso episcopi in cujus parrochia sunt, de presbyteris, secun-
dum possibilitatem, quinque solidos vel quatuor vel très vel duos vel unum
solidum, a quo plurimum quinque solidos, a quo minimum quatuor denarios.
[h bis} De ecclesiis vero imperatoris et imperatricis et comitum ac vassallo-
rum imperialium, tam de illis qui cum imperatore pergent quam et illis qui
remanserint, episcopus in cujus parrochia consistunt secundum praedictum
modum conjectum accipiat. [m] De negotiatoribus autem vel qui in civitati-
bus commanent juxta possibilitatem, secundum quod babuerint de facultati-
bus conjectus exigatur. »
2. Mansuarius. Ce terme a donné en français les mots mazoyer, masuir,
encore usités, au moins comme noms propres, en France et en Belgique.
3. Il ne peut être question ici des abbayes sécularisées, mais des églises
paroissiales, tant urbaines que rurales. Elles étaient considérées comme la pro
priété des fondateurs et de leurs successeurs, et ceux-ci ne jouissaient pas seu
lement de droits honorifiques sur ces églises. Voir Imbart de la Tour, les
Paroisses rurales en France du IV au XI' siècle (1900), p. 198 et 209.

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