Malia : un marais parle - article ; n°1 ; vol.125, pg 67-88

De
Bulletin de correspondance hellénique - Année 2001 - Volume 125 - Numéro 1 - Pages 67-88
Core soundings carried out in the Malia marsh have established the major stages in the evolution of the environment of the archaeological site between 6500 BC and the present day. For the time being, the study only takes account of the sedimentary data and carbon 14 dates. Several sequences have been identified. The first (6400-4700 BC) corresponds to the filling up ofthe depression; the second (4700-1500 BC) covers the formation and evolution ofthe marsh itself; the third (not dated) reveals a short marine event; the fourth (190 BC-414 AD) denotes the reestablishment of the marsh; and the fifth (from 414 BC to the présent) shows that the surface of the marsh evolves in relation to the more or less interior outline of the littoral belt. Sequence 3 might correspond to the tsunami caused by explosion of the Santorini volcano, but it could equally correspond to the earthquake of 365 AD, which caused a considerable tilting movement in Crete, the southwest corner being raised from 8 to 10 metres, and the northeast section subsiding at the same time.
Un carottage effectué dans le marais de Malia a permis de reconstituer les grandes étapes de l'évolution de l'environnement du site archéologique entre 6500 av. J.-C. et aujourd'hui. L'étude ne prend en compte, pour l'instant, que les données sédimentaires et des datations au carbone 14. Plusieurs séquences ont été identifiées. La première (6400-4700 av. J.-C.) correspond au remplissage de la dépression, la deuxième (4700-1500 av. J.-C.) voit se former et évoluer le marais lui-même, la troisième (non datée) révèle un événement marin bref, la quatrième (190 av. J.-C.-414 ap. J.-C.) traduit la réinstallation brutale du marais, la cinquième (de 414 ap. J.-C. à nos jours) montre que la surface du marais évolue en fonction du tracé plus ou moins interne du cordon littoral. Il se peut que la séquence 3 corresponde au tsunami engendré par l'explosion du volcan de Santorin mais il est également possible qu'il corresponde au tremblement de terre de 365 ap. J.-C. qui a provoqué un mouvement de bascule important de la Crète, le coin Sud-Ouest se soulevant de 8 à 10 m, le secteur Nord-oriental s'enfonçant simultanément.
Μια δειγματοληψία με γεωτρύπανο στο έλος των Μαλίων επέτρεψε να προσδιοριστούν οι κυριότεροι σταθμοί στην εξέλιξη του περιβάλλοντος του αρχαιολογικού χώρου από το 6500 π.Χ. έως σήμερα. Προς το παρόν η μελέτη λαμβάνει υπόψη μόνο τα δεδομένα των ιζη- ματογενών αποθέσεων και τις χρονολογήσεις με άνθρακα 14. Αναγνωρίστηκαν οι παρακάτω αποθετικές ενότητες : η πρώτη (6400 - 4700 π.Χ.) αντιστοιχεί με την πλήρωση του κοιλώματος, η δεύτερη (4700 - 1500 π.Χ.) με τη δημιουργία και εξέλιξη του έλους, η τρίτη (αχρονολόγητη) σχετίζεται με ένα σύντομο θαλάσσιο γεγονός, στην τέταρτη (190 π.Χ. - 414 μ.Χ.) γίνεται μια βίαιη επανεμφάνιση του έλους, ενώ η πέμπτη (414 μ.Χ. έως σήμερα) δείχνει ότι η επιφάνεια του έλους εξελίσσεται σύμφωνα με τις μεταβολές της ακτογραμμής. Η τρίτη αποθετική εν τητα μπορεί να αντιστοιχεί στο παλιρροϊκό κύμα που προκλήθηκε από την έκρηξη του ηφαιστείου της Σαντορίνης αλλά είναι εξίσου πιθανό να συμπίπτει με το σεισμό του 365 μ.Χ. ο οποίος προκάλεσε μια σημαντική μετακίνηση της Κρήτης : η νοτιοδυτική γωνία ανασηκώθηκε κατά 8 έως 10 μ. ενώ συγχρόνως βυθιζόταν το βορειοανατολικό τμήμα.
22 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : lundi 1 janvier 2001
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Monsieur Rémi Dalongeville
Malia : un marais parle
In: Bulletin de correspondance hellénique. Volume 125, livraison 1, 2001. pp. 67-88.
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Dalongeville Rémi. Malia : un marais parle. In: Bulletin de correspondance hellénique. Volume 125, livraison 1, 2001. pp. 67-88.
doi : 10.3406/bch.2001.7136
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bch_0007-4217_2001_num_125_1_7136Abstract
Core soundings carried out in the Malia marsh have established the major stages in the evolution of the
environment of the archaeological site between 6500 BC and the present day. For the time being, the
study only takes account of the sedimentary data and carbon 14 dates. Several sequences have been
identified. The first (6400-4700 BC) corresponds to the filling up ofthe depression; the second (4700-
1500 BC) covers the formation and evolution ofthe marsh itself; the third (not dated) reveals a short
marine event; the fourth (190 BC-414 AD) denotes the reestablishment of the marsh; and the fifth (from
414 BC to the présent) shows that the surface of the marsh evolves in relation to the more or less
interior outline of the littoral belt. Sequence 3 might correspond to the tsunami caused by explosion of
the Santorini volcano, but it could equally correspond to the earthquake of 365 AD, which caused a
considerable tilting movement in Crete, the southwest corner being raised from 8 to 10 metres, and the
northeast section subsiding at the same time.
Résumé
Un carottage effectué dans le marais de Malia a permis de reconstituer les grandes étapes de
l'évolution de l'environnement du site archéologique entre 6500 av. J.-C. et aujourd'hui. L'étude ne
prend en compte, pour l'instant, que les données sédimentaires et des datations au carbone 14.
Plusieurs séquences ont été identifiées. La première (6400-4700 av. J.-C.) correspond au remplissage
de la dépression, la deuxième (4700-1500 av. J.-C.) voit se former et évoluer le marais lui-même, la
troisième (non datée) révèle un événement marin bref, la quatrième (190 av. J.-C.-414 ap. J.-C.) traduit
la réinstallation brutale du marais, la cinquième (de 414 ap. J.-C. à nos jours) montre que la surface du
marais évolue en fonction du tracé plus ou moins interne du cordon littoral. Il se peut que la séquence 3
corresponde au tsunami engendré par l'explosion du volcan de Santorin mais il est également possible
qu'il corresponde au tremblement de terre de 365 ap. J.-C. qui a provoqué un mouvement de bascule
important de la Crète, le coin Sud-Ouest se soulevant de 8 à 10 m, le secteur Nord-oriental s'enfonçant
simultanément.
περίληψη
Μια δειγματοληψία με γεωτρύπανο στο έλος των Μαλίων επέτρεψε να προσδιοριστούν οι κυριότεροι
σταθμοί στην εξέλιξη του περιβάλλοντος του αρχαιολογικού χώρου από το 6500 π.Χ. έως σήμερα. Προς
το παρόν η μελέτη λαμβάνει υπόψη μόνο τα δεδομένα των ιζη- ματογενών αποθέσεων και τις
χρονολογήσεις με άνθρακα 14. Αναγνωρίστηκαν οι παρακάτω αποθετικές ενότητες : η πρώτη (6400 -
4700 π.Χ.) αντιστοιχεί με την πλήρωση του κοιλώματος, η δεύτερη (4700 - 1500 π.Χ.) με τη δημιουργία
και εξέλιξη του έλους, η τρίτη (αχρονολόγητη) σχετίζεται με ένα σύντομο θαλάσσιο γεγονός, στην
τέταρτη (190 π.Χ. - 414 μ.Χ.) γίνεται μια βίαιη επανεμφάνιση του έλους, ενώ η πέμπτη (414 μ.Χ. έως
σήμερα) δείχνει ότι η επιφάνεια του έλους εξελίσσεται σύμφωνα με τις μεταβολές της ακτογραμμής. Η
τρίτη αποθετική εν τητα μπορεί να αντιστοιχεί στο παλιρροϊκό κύμα που προκλήθηκε από την έκρηξη
του ηφαιστείου της Σαντορίνης αλλά είναι εξίσου πιθανό να συμπίπτει με το σεισμό του 365 μ.Χ. ο
οποίος προκάλεσε μια σημαντική μετακίνηση της Κρήτης : η νοτιοδυτική γωνία ανασηκώθηκε κατά 8
έως 10 μ. ενώ συγχρόνως βυθιζόταν το βορειοανατολικό τμήμα.Malia : un marais ρ arL·
par Rémi Dalongeville
avec la collaboration de Laurent LESPEZ, Georgia POURSOULIS, Jean-François Pastre,
Bertrand Keraudren, Robert Mathieu, Abel Prieur, Josette Renault-Miskovsky,
Francine Darmon, Stéphane Kunesh, Paul Bernier, Vincent Caron, Valérie Pelc,
Thérèse LE Campion, Andriana Pantazidou, Jacques ÉVIN, Christine OBERLIN,
Claudine Noirel-Schutz, Patricia Sibella, Michèle Valut et Jérémie Viret
Introduction
Sur la côte septentrionale de la Crète (fig. 1), « l'Aire du Moulin », à l'Ouest du site minoen
de Malia, est occupée par un marais retenu à l'Est par le promontoire rocheux portant le site
minoen, au Sud par les alluvions provenant des hauteurs montagneuses du Dicté tout proche,
à l'Ouest et au Nord par des calcarénites pléistocènes1, marines et dunaires, localement recou
vertes des sables actuels d'une plage accompagnée de son cordon mis en place par les fortes
houles poussées par le meltem (vent norois). Les affleurements rocheux pléistocènes, du type
ammouda ou bien poros, ont été exploités en carrière dès la période minoenne et jusqu'à un passé
très récent (fig. 2).
Les niveaux marins du Pléistocène supérieur qui ont donné naissance à l'essentiel de ces
calcarénites, marines à leur base apparente, se tenaient à quelque 20 m sous le niveau actuel2
mais leurs dépôts ont été soulevés au cours des cent derniers millénaires et portés nettement au-
dessus du zéro actuel. C'est ainsi que l'on peut observer, au pied apparent de la falaise qui découpe
le promontoire rocheux de Malia, une lumachelle à Glycymeris, des constructions organogènes
à Vermets et des trottoirs de corrosion étages datant des stades isotopiques 5.3 et 5.1, c'est-à-
dire du Pléistocène supérieur dit « Tyrrhénien », et remontant jusqu'à 8 m au moins pour la
1 Cl. Pareyn, « Étude géologique», in H. Van Effenterre (dir.) 2 M. Stuiver, T. F. Braziunas, « Modeling Atmospheric 14C
Mallia. Site et nécropoles II, ÊtCrét XIII (1963), p. 9-27. Influences and 14C Ages of Marine Samples to 10,000 BC »,
Radiocarix>n 35 (1993), p. 137-189.
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Ayios
Krystos
Cap Sldhlros
10 20 km
Flg. 1. Malia en Crète. Carte de localisation.
plage coquillière et 4 m pour les formes de corrosion au-dessus du niveau actuel de la mer3. Lors
de la dernière régression du Pléistocène, les abords de Malia présentaient les caractères suivants :
une surface rocheuse en pente douce vers le Nord dont la retombée, abandonnée par la mer,
était empâtée par des dépôts marins mais surtout par des éolianites organisées en vagues paral
lèles au rivage. L'apparition d'un sol en couverture des sables dunaires consolidés permettait à
une végétation peu différente de l'actuelle de se développer, avec des bouquets d'arbres d'espèces
arénicoles. Lors de son retour transgressif qui a amené son niveau à la cote actuelle, la mer a
ennoyé un paysage littoral fait de dunes dont il ne subsiste aujourd'hui, à quelque distance du
trait de côte, que des alignements d'îlots correspondant aux dos de ces formations consolidées.
3 V. CARON, P. BERNIER, B. KERAUDREN, R. DALONGEVILLE, « La nale : une aide à la résolution de problèmes de corrélation »,
chronologie et l'interprétation de la diagenèse des calcaré- Bull. Soc. Géol. Fr. 169 (1998), p. 415-424 ; R. DALONGEV
nites littorales du Pléistocène récent de Crète septentrio ILLE, B. KERAUDREN, P. BERNIER, V. CARON, J. RENAULT-
nale : une aide à la résolution des problèmes de corréla Miskovsky, «Trottoirs de corrosion étages d'âge tyrrhénien
tion», in Actes du Colloque Programme International de (stade 5.1) à Malia, Crète », Géomorphologie 2000, p. 21-
Corrélation Géologique 367, Union Internationale pour l'É 24; B. KERAUDREN, R. DALONGEVILLE, P. BERNIER, V. CARON,
J. Renault-Miskovsky, « Le Pléistocène supérieur marin (Tytude du Quaternaire, Perpignan, 2-4 décembre 1996 (1996),
p. 15-16 ; iid., « Les séquences diagénétiques des calcaré- rrhénien) en Crète nord-orientale (Grèce) », Géomorphologie
nites littorales du Pléistocène récent de Crète 2000, p. 177-190.
BCH125 (2001) MAUA: UN MARAIS PARLE
II n'y a pas de traces d'un façonnement holocène littoral récent (6 000 dernières années)
à Malia : pas de dunes mobiles (sauf embryonnaires), pas d'encoche médiolittorale bien mar
quée dans les roches carbonatées, qu'il s'agisse de calcarénites ou bien de calcaires francs, pas de
Supralittoral à mares autre que celui provenant du dégagement des formes pléistocènes. Tout
au plus faut-il noter localement la présence d'une ébauche de trottoir à Vermets et à Mélobé-
siées (Neogoniolithon notarisit). Mais il n'y a rien là que de très normal le long d'un trait de côte
affecté d'un mouvement récent (historique) de subsidence : des trottoirs de corrosion semblables
à ceux retrouvés localement et illustrant la période tyrrhénienne4 n'ont pas eu le temps d'appar
aître car ce type de façonnement demande que le niveau marin relatif soit stable durant plu
sieurs siècles, voire plusieurs millénaires, c'est-à-dire que les commandes tectoniques et eusta-
tiques soient figées ou bien qu elles s'équilibrent altitudinalement autour d'un niveau marin fixe
en cote absolue5.
La communication du marais avec la mer s'effectue aujourd'hui par déversement des eaux
au-dessus du cordon de plage durant la période de forte alimentation, l'hiver, et au travers de
ce même cordon, l'été, lorsque l'engraissement de la plage est à nouveau assuré. Il ne s'agit pas
à proprement parler d'un marais littoral puisque la mer ne vient en aucune manière l'inonder
en partie à marée haute. La mer Méditerranée est en Crète dépourvue de marées notables (0,20 m
de marnage moyen). L'établissement d'une petite route littorale a actuellement isolé la plage de
son alimentation sableuse amont et un étier de gabarit très modeste suffit à assurer la vidange
partielle du marais. Ce dernier est destiné à disparaître sous l'emprise des aménagements tou
ristiques qui, comme un peu partout en Grèce surtout, et en Méditerranée de manière plus génér
ale, voient les nappes phréatiques littorales disparaître devant l'extension alentour des cultures
sous serre, grandes consommatrices d'eau quelle que soit la saison.
L'étude des dépôts de ce marais, dont on pouvait penser qu'ils avaient conservé en mémoire
les événements morphodynamiques environnants, était donc urgente. Des carottages y ont été
pratiqués en 1993, carottages susceptibles de répondre à plusieurs questions touchant à l'env
ironnement local : tectonique, présence possible d'un port minoen, évolution littorale au sens
large du terme puisque les dépôts fins et la production organique ont été à même de stocker
quantité d'informations relatives à l'organisation des paysages végétaux notamment, que celle-
ci soit ou non animée et perturbée par les hommes (fig. 2, 3, 4).
La date de la formation de ce marais n'est pas connue de manière précise mais on peut
concevoir qu'il a pu se former dès lors que les eaux de ruissellement ont été bloquées derrière
4 R. DALONGEVILLE, B. KERAUDREN, P. BERNIER, V. CARON, sujet, ΟΠ consultera : É. FOUACHE, R. DALONGEVILLE, « De la
J. Renault-Miskovsky, Ioc. cit. p. 21-24. nécessaire prise en compte des sédiments dans la connais-
5 La littérature dite scientifique est pleine d'appréciations très sance des variations récentes de la ligne de rivage : les
différentes de la rapidité avec laquelle les événements mor- exemples d'Aghios Andréas (Grèce) et de Guverdjine Kaya
phodynamiques ont lieu. Ainsi, le caractère « instantané » d'un (Syrie) », Géomorphologie 1998, p. 131-140 ; iid., « Neotecto-
phénomène varie entre plusieurs centaines de milliers d'an- nies in Historical Times : The Example of the Bay of Aghios
nées pour un géologue à quelques secondes pour un géo- Andréas (Nia, Greece)», Zeitschrift fur Géomorphologie, N.F.
morphologue, ce qui ne laisse pas de surprendre... Sur ce 42 (1998), p. 367-378.
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50 100 m
Sidéropétra (Crétacé)
(?) Site de carottage Ammouda (calcarénite tyrrhénienne)
5.2 et 5.3
Bordure externe du platier immergé Sables libres
(plage, dunes embryonnaires) Abrupt de faille
Cordon littoral
Ressaut lithologique
peu profond Marais Principaux chenaux de drainage
zones de surcreusement (raccordement amont aux revmata)
Hg. 2. Localisation des sites de carottage dans le marais de Malia.
Le modelé et la nature des affleurements sédimentaires.
BCH 125 (2001) : UN MARAIS PARLE 71 MAUA
l'écran des dunes pléistocènes, les empêchant de rallier la mer au plus court (trajectoire Sud-
Nord), c'est-à-dire en longeant le miroir de faille correspondant au rebord Ouest du plateau de
Malia (site de Malia), également dès lors que le niveau marin s'est trouvé proche, à quelques
mètres près, du niveau actuel. Les documents photographiques laissent à penser que, durant une
certaine période (le Pléistocène terminal mais aussi le début de l'Holocène), l'écoulement des
eaux provenant du Dicté s'est dirigé vers le Nord-Ouest et l'Ouest du secteur, jusqu'à un débou
ché situé à 1 km environ de l'Anse du Moulin. Ce tracé, commandé par un niveau marin infé
rieur de plusieurs dizaines de mètres au niveau actuel, en période de « haut marin » du
Pléistocène supérieur, s'est maintenu tant que la barrière septentrionale des dunes pléistocènes,
indurées par une diagenèse carbonatée précoce, n'a pu être franchie et cela d'autant moins que
la tendance tectonique, vue sur de longues périodes (plusieurs dizaines de milliers d'années),
était à la surrection, comme pour l'ensemble de la Crète.
Depuis que la mer a vu son niveau se stabiliser autour du zéro actuel, soit depuis 6 000 ans
environ, l'évolution littorale a été autre : les plus hautes ondulations dunaires datant du Pléi
stocène supérieur, les plus en arrière, ont été rongées sur leur flanc Sud par l'érosion latérale des
ruissellements venus du Dicté et une tectonique négative (subsidence) a aidé au percement par
débordement des dernières éolianites abandonnées par la mer au cours de la dernière régression
planétaire qui l'a amenée vers son plus bas niveau (-120 m), entre 20 000 ans BPet 18 000 ans BP.
La présence de traces de racines et de tourbe en C6 jusqu'à 13 m de profondeur dans les séd
iments du marais et les datations opérées sur ces vestiges végétaux (6420-6050 BQ indiquent
que l'exutoire du marais fonctionnait à ce niveau-là et en cette direction à cette époque. Il faut
donc évaluer à 7 m l'ampleur de la subsidence dans ce secteur au cours des 8 derniers millé
naires, à 4 m ou 5 m depuis que le niveau marin se trouve à la cote actuelle (c'est-à-dire depuis
6 000 ans environ), si l'on ne tient pas compte de variations uniquement eustatiques et notam
ment des 0,40 m acquis par eustatisme pur au cours du dernier millénaire, ni d'un certain ta
ssement des sédiments du marais. Le tout est de savoir quand ce mouvement de subsidence s'est
déclenché, en combien de temps il s'est réalisé, afin de mesurer, si tant est que cela soit possible,
sa vitesse d'exécution.
L'étude des sédiments du marais de Malia n'apporte pas que des renseignements relatifs à
la morphodynamique locale. Les sédiments ont conservé quantité de grains de pollen6 et de macror
estes végétaux7 qui permettent d'avoir un regard sur l'évolution de l'environnement végétal, sur
tout pour ce qui concerne la part d'intervention des hommes. Les preuves sont nombreuses d'ac
tivités agricoles à proximité immédiate du marais ou dans le marais même, tant certaines des
plantes retrouvées nécessitaient une alimentation soutenue en eau, surtout durant les périodes
β L'étude palynologique de la carotte 6 de Malia a été entre- 7 F. Darmon, « Étude xylologique du marais littoral de Malia
prise en 1993 par Cl. Noirel-Schutz, dans le cadre du pro- (Crète, Grèce)». Cet article n'est pas encore publié mais nous
gramme « Évolution des paysages littoraux en Méditerranée y faisons référence car l'étude a été réalisée dans le cadre
orientale » (responsable : R. Dalongeville) et d'une thèse diri- du programme « Évolution des paysages littoraux en Méditer-
gée par J. Renault-Miskovsky. ranée orientale » (responsable : R. Dalongeville).
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chaudes, comme le climat xérothermoméditerranéen en montre. Grains de pollen et macrorestes
végétaux traduisent non seulement l'histoire du marais mais aussi et surtout l'histoire des hommes,
notamment celle de la civilisation minoenne avec ses embellies et ses coups d'arrêt.
Les éléments du décor
La présentation de la morphologie et de la géologie du secteur archéologique de Malia a
été réalisée il y a bien longtemps8, à la demande des archéologues. Les archéologues marquaient
ainsi leur désir de lier les hommes et le milieu dans un bout d'histoire commune et d'en com
prendre les relations, comme cela avait été également tenté à Délos9. Quarante ans plus tard, il
n'est pas sûr que toutes les données d'une collaboration annoncée comme devant être fructueuse
aient été bien assimilées. . .
Le site de Malia est implanté au sommet d'une surface peu élevée (une vingtaine de mètres),
inclinée en pente douce vers la mer et flanquée de deux axes de ruissellement intermittents about
issant à l'Est à Haghia Varvara et à l'Ouest dans l'Anse du Moulin. La composition photo-
grammétrique10 montre que les ruissellements linéaires comme l'érosion aréolaire exploitent le
quadrillage des failles, le mettent en valeur et isolent ainsi sur le dos du promontoire une petite
éminence tabulaire supérieure où le palais minoen a été construit, à laquelle fait suite vers l'aval
une autre surface tabulaire se terminant en esplanade au-dessus de la mer. Le contact du pro
montoire avec la mer s'effectue par une falaise plongeante d'une dizaine de mètres de hauteur
apparente, au-dessus de fonds relativement raides (fig. 2). Les débouchés latéraux des revmata
donnent naissance à de petits secteurs deltaïques de fond de baie s'ouvrant sur des hauts fonds
assez larges, parce que c'est dans ces zones que les accumulations sédimentaires fluviatiles, marines
et dunaires se sont produites et conservées, donnant de nombreux exemples de tombolos ache
vés ou non. L'organisation des isobathes et le dessin du trait de côte lui-même font que les vagues,
poussées par les houles de grand fetch dues au meltem, c'est-à-dire de secteur Nord, balaient pui
ssamment la falaise surtout pendant la période hivernale mais entretiennent également durant l'été
une dynamique forte. Au droit des vallons, les fonds moins importants font se coucher les trains
de houle mais la concentration de l'énergie sur les fronts rocheux voisins et certains phénomènes
de résonance redressent considérablement les plages. Tout ce secteur est donc mal protégé et
n'offre que de maigres conditions d'abri, sauf temporaires.
Le plateau est recouvert d'une végétation arborée typiquement méditerranéenne dans
laquelle dominent les chênes, auxquels s'ajoutent les caroubiers et les oliviers. Les petites vallées
étroites canalisent une ripisilve d'espèces plus hydrophiles, comme les figuiers et les lauriers mais
8 Cl. Pareyn, Ioc. cit. (supra, n. 1), p. 9-27. 10 Cela fait référence à un travail (non encore publié) réalisé
9 L. Cayeux, Description physique de l'île de Délos, EAD IV sous la direction de S. Mûller Celka pour le compte de l'École
(1911). française d'Athènes.
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aussi des amandiers. Les rebords du promontoire reçoivent une garrigue serrée de lentisques et de
pistachiers et les dunes anciennes sont recouvertes d'une phrygane où dominent les touffes de Pot-
terium spinozum et les tiges dressées de Urginea maritima. Cette composition végétale est due au
télescopage entre des conditions micro-climatiques particulières (thermoméditerranéennes passant
à xéroméditerranéennes) et des conditions édaphiques exigeantes, beaucoup plus exigeantes que
les premières. On ne le dira jamais assez : l'eau n'est pas disponible en surface mais les nappes de
sous-écoulement existent et nous avons repéré pas moins d'une dizaine de sources sortant dire
ctement en mer, au pied du promontoire, de part et d'autre des « charniers », situation probable
ment due à l'enfoncement récent d'un réseau cryptokarstique ancien adapté à un niveau marin à
l'évidence différent de l'actuel. La saison sèche est beaucoup plus longue que la saison humide : le
nombre de jours biologiquement secs est de 1 50, pour un total annuel de précipitations de 400 mm
environ répartis essentiellement durant l'hiver en pluies brutales et orageuses, qui entraînent un
fort ruissellement ne profitant pas à la végétation et ne se traduisant pas par une pénétration kars
tique importante des eaux, cela d'autant moins que l'évaporation est très forte et que la réparti
tion des précipitations est très irrégulière d'une année à l'autre comme à l'intérieur d'une même
année. Important en volume (relativement aux totaux pluviométriques), ce ruissellement est eff
icace car les hauteurs proches jouent un rôle de château d'eau en même temps qu'elles ont un rôle
d'impulsion : les bassins versants sont étroits, de faible surface et le réseau fluviatile (torrents côtiers)
très peu hiérarchisé, ce qui renforce le rôle de l'écoulement direct.
Les calcaires secondaires dominent : calcaires bleus à Rudistes appelés localement sidéro-
pétrau, calcaires siliceux du Jurassique, calcaires marmoréens et calcaires dolomitiques du Trias.
Au Tertiaire, des conglomérats abondants se sont mis en place, qu'ils soient marins, fluviatiles
ou lacustres. Au Quaternaire, les variations de la ligne de rivage ont été fréquentes, mais c'est le
dernier mouvement important, datant du Pléistocène supérieur, qui a abandonné dans l'espace
de notre étude les dépôts les plus volumineux : les calcarénites marines ou dunaires {ammouda)
remontent jusqu'à une vingtaine de mètres au-dessus du niveau actuel de la mer. Une terra rossa
a recouvert le tout, mise en place par des épandages ou bien formée in situ, aux dépens des roches
carbonatées. Les hommes ont donc disposé sur place, sans contrainte de transport exagérée, de
roches très résistantes (sidéropétra) et d'autres, comme les calcarénites, moins résistantes certes
mais présentant certaines qualités recherchées des couleurs plus chaudes, une disposi
tion à la taille plus souple, une porosité plus grande, et intéressantes pour des usages multiples
mais particuliers (assises de murs, embrasures, citernes, etc.).
L'histoire des hommes, qui ne commence pas très tôt ici puisque le Paléolithique n'y est
pas attesté, est empreinte d'accidents et d'interruptions à l'image de ceux et de celles qui rel
èvent d'une tectonique très active. Il serait tentant d'y voir là une relation directe et univoque
11 Cl. Pareyn, toc. cit. (supra, n. 1), p. 9-27 ; J.-CI. Bonnefont,
La Crète, étude géomorphologique, Thèse, Université de Lille
II (1971).
BCH125 (2001) RÉMI DALONGEVILLE ET AL. 74
de cause à effet. Pour ce qui concerne l'explication de la destruction des palais minoens et de
l'extinction de la civilisation minoenne, l'explosion du cône volcanique de Santorin est fr
équemment retenue par les historiens et les archéologues comme un élément dateur important
des changements intervenus dans les composantes de l'occupation humaine locale (vers 1450
av. J.-C). C'est en effet un événement d'une importance telle qu'on est en droit de penser que
ses conséquences ont été énormes. Mais pour quoi ou pour qui et à quelle date précise ? Les
travaux les plus récents retiennent une date aux alentours de 1630 av. J.-C, ce qui, bien év
idemment, contrarie la chronologie des archéologues et surtout les connotations collectives la
rgement nourries par les mass média les plus divers. Rien de ce que ce travail propose ne confirme
une telle situation catastrophique aussi nette et aussi bien datable sur les côtes de Crète. Il n'en
est peut-être pas de même pour le tremblement de terre de 365 ap. J.-C, qui a provoqué de
profondes modifications dans toute la Crète occidentale surtout et dans l'ensemble de l'île plus
généralement. . .
Les mouvements tectoniques sont partout présents en Crète et le secteur de Malia n'échappe
pas à la règle. La poussée de la plaque africaine entraîne la surrection de l'ensemble de la Crète12
et, pour le secteur même de Malia, nous avons pu repérer des mouvements saccadés et success
ifs de faible ampleur (1 m) inscrits dans la morphologie du plan de falaise13. Mais c'est là l'illu
stration d'une tendance de surrection à l'échelle géologique14. Au cours de périodes plus brèves,
d'échelle humaine, les mouvements peuvent être contraires. C'est ainsi que, depuis l'Âge du
Bronze, le secteur de Malia s'est enfoncé de 4,50 m15.
En fait, ce sont les caractères de la sismicité locale qui sont à relier avec les aspects humains,
parce qu'ils sont brutaux, instantanés, qu'ils concernent directement les hommes, leur vie, leurs
constructions, leur devenir16. La position géographique de la Crète, au Sud-Est de la péninsule
hellénique, et au Sud de l'archipel des Cyclades, juste au Nord de la fosse des Hellénides, par
conséquent au Nord de la zone de subduction de l'arc égéen, fait d'elle une zone destinée à subir
de nombreux séismes, superficiels et intermédiaires, parfois catastrophiques mais ils sont alors
rares. La sismicité locale est modérée dans sa puissance et elle joue un rôle important dans la
trituration du matériel géologique et la détérioration du bâti dans les années qui suivent un
tremblement de terre. Mais elle est fortement récurrente, ce qui conduit à s'intéresser à la sis-
12 J. Angelier, « Sur les plates-formes marines quaternaires (1980), p. 5-12 ; J.-L. Mercier, E. Carey, H. Philip, D. Sorel,
et leurs déformations : les rivages méridionaux de la Crète « La néotectonique plio-quaternaire de l'arc égéen externe et
orientale (Grèce) », C. R. Acad. Se. Paris, D, 281 (1975), de la mer Egée et ses relations avec la sismicité », in Actes
p. 1149-1152; id., «Sur l'existence d'une néotectonique en du 5e colloque international sur la géologie des régions
compression dans l'arc égéen méridional (Crète-Karpathos) égéennes, 1975, Paris, Bull. Soc. Géol. Fr. 7/XVIII (1976),
et ses conséquences», Bull. Soc. Géol. Fr. 7/XVIII (1976), p. 355-372.
p. 373-381. 15 R. Dalongeville, « Travaux du groupe de recherches sur
13 R. Dalongeville, B. Keraudren, P. Bernier, V. Caron, l'évolution des paysages littoraux de Méditerranée orientale
J. Renault-Miskovsky, Ioc. cit. (supra, n. 3), p. 21-24; durant les six derniers millénaires», [I], BCH 120 (1996),
B. KERAUDREN, R. DALONGEVILLE, P. BERNIER, V. CARON, J. RENAULT- p. 1027-1037 ; [II], BCH 121 (1997), p. 881-882.
Miskovsky, Ioc. cit. (supra, n. 3), p. 177-190. 16 G. Poursouus, La destruction des palais Minoens, Thèse,
14 J.-L Mercier, « Signification néotectonique de l'arc égéen », Université de Paris I Panthéon-Sorbonne (1999).
Revue de Géologie Dynamique et de Géographie Physique
BCH 125 (2001)

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