Messeigneurs Les Vistes et la Dame à la Licorne - article ; n°2 ; vol.141, pg 209-267

De
Bibliothèque de l'école des chartes - Année 1983 - Volume 141 - Numéro 2 - Pages 209-267
Si, en dépit des légendes parfois extravagantes qui entourent les six tapisseries de la Dame à la licorne, on savait depuis leur vente par la municipalité de Boussac, en 1882, au musée de Cluny, que les armoiries qui s'étalent avec insistance sont celles des Le Viste, famille lyonnaise, dont les membres les plus prestigieux vinrent s'établir à Paris au XVe siècle, les avis divergeaient sur l'identité de celui d'entre eux pour qui elles avaient été faites. Leur filiation, une fois purgée des erreurs répétées par presque tous les auteurs, leur carrière a donc été reconstituée en détail, leurs alliances et leur goût pour les arts étudiés, principalement pour ceux qui vivaient à l'époque (1480-1490/95) que son style permet d'assigner à la tenture: c'est-à-dire Jean IV, seigneur Arcy et président de la cour des Aides (1500), son cousin germain Aubert, seigneur de Fresne et de Velly rapporteur et correcteur de la chancellerie royale (mort en 1493) et le fils de celui-ci, Antoine, seigneur de Fresne et de Saint-Gobert, prévôt des marchands et président au parlement de Paris (mort en 1534). Les indications ainsi rassemblées, ainsi que l'étude héraldique, permettent, sinon de trancher absolument, du moins de pencher très fortement en faveur de Jean IV Le Viste.
59 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : samedi 1 janvier 1983
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Geneviève Souchal
"Messeigneurs Les Vistes" et "la Dame à la Licorne"
In: Bibliothèque de l'école des chartes. 1983, tome 141, livraison 2. pp. 209-267.
Résumé
Si, en dépit des légendes parfois extravagantes qui entourent les six tapisseries de la Dame à la licorne, on savait depuis leur
vente par la municipalité de Boussac, en 1882, au musée de Cluny, que les armoiries qui s'étalent avec insistance sont celles
des Le Viste, famille lyonnaise, dont les membres les plus prestigieux vinrent s'établir à Paris au XVe siècle, les avis divergeaient
sur l'identité de celui d'entre eux pour qui elles avaient été faites. Leur filiation, une fois purgée des erreurs répétées par presque
tous les auteurs, leur carrière a donc été reconstituée en détail, leurs alliances et leur goût pour les arts étudiés, principalement
pour ceux qui vivaient à l'époque (1480-1490/95) que son style permet d'assigner à la tenture: c'est-à-dire Jean IV, seigneur Arcy
et président de la cour des Aides (1500), son cousin germain Aubert, seigneur de Fresne et de Velly rapporteur et correcteur de
la chancellerie royale (mort en 1493) et le fils de celui-ci, Antoine, seigneur de Fresne et de Saint-Gobert, prévôt des marchands
et président au parlement de Paris (mort en 1534). Les indications ainsi rassemblées, ainsi que l'étude héraldique, permettent,
sinon de trancher absolument, du moins de pencher très fortement en faveur de Jean IV Le Viste.
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Souchal Geneviève. "Messeigneurs Les Vistes" et "la Dame à la Licorne". In: Bibliothèque de l'école des chartes. 1983, tome
141, livraison 2. pp. 209-267.
doi : 10.3406/bec.1983.450305
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bec_0373-6237_1983_num_141_2_450305U
« MESSEIGNEURS LES VISTES »
ET LA « DAME A LA LICORNE »
par
Geneviève SOUGHAL
Note liminaire.
Rédigé depuis 1973 pour ma thèse de doctorat d'État sur Les mille fleurs dans
la tapisserie à la fin du Moyen Age, soutenue en 1979 devant l'Université de
Paris-IV, mais non encore publiée, le présent article a été mis à contribution
dès 1973-1974 dans mon catalogue de l'exposition de tapisseries qui s'est alors
tenue au Grand Palais à Paris et au Metropolitan Museum de New York. Il a
d'autre part été mis à jour en tenant compte de ce qui est paru entre temps.
Consacré à la famille dont les armoiries ornent la plus célèbre tenture du monde
(avec V Apocalypse d'Angers), il a ambitionné de traiter cette question à fond,
pour que soient résolus quelques-uns des problèmes qu'elle pose et que nous soit
ainsi épargnée la floraison, sinon de toutes les hypothèses que c'est, semble-t-il,
le propre des chefs-d'œuvre de susciter, du moins celle de quelques erreurs et
d'une partie des extravagances que celui-ci ne cesse, hélas ! d'engendrer. Peut-on
pourtant espérer que le mythe le moins fondé ne séduise pas les esprits plus que
la vérité obj ective ... ?
En dépit des romanesques attributions de plusieurs écrivains
(George Sand notamment) qui mettaient les tapisseries de la Dame
à la licorne (pi. I) en relation avec le frère cadet et rival malheureux
du sultan Bazajet TI, Djem (ou Zizim), envoyé en captivité dans la
Marche par le Grand-Maître de Rhodes, Pierre d'Aubusson1, on sait
depuis un siècle que les armoiries répandues à profusion sur les six
pièces conservées depuis 1882 au musée de Gluny : dé gueules à la bande
cousue d'azur chargée dé trois croissants montants d'argent, sont celles
de la puissante famille des Le Viste, d'origine lyonnaise, dont plusieurs
membres se sont illustrés dans les grands offices royaux ; G. Gallier
l'avait indiqué dès 1882, lors de la vente des six tapisseries, par la
municipalité de Boussac, au musée de Gluny2, et nulle autre famille
n'a jamais porté de telles armes3.
1. Ici, comme à maintes reprises, il me faut renvoyer à l'un des chapitres de ma thèse,
que je ne puis reprendre dans le cadre de cet article ; en l'espèce aux pages consacrées à la
Dame à la licorne dans l'Iconographie des millefleurs.
2. G. Callier, Vente des tapisseries de Boussac, dans Bulletin monumental, t. 48, 1882,
p. 567-568.
3. Pierre Palliot, La vraye et parfaite science des armoiries ou Vindice armoriai..., Paris, 210 GENEVIÈVE SOUCHAL
Cette identification n'a pourtant pas été acceptée sans peine1,
nombre d'esprits se refusant à admettre que la plus belle tenture du
monde ait pu être commandée par l'un des membres d'une famille de
robe, considérée comme « modeste »2. Il y a peu de lustres encore,
M. Lanckoronska, sans nier que les armoiries soient bien celles des
Le Viste, proposait de voir dans la Damé à la licorne un hommage à
Marguerite d'York, troisième femme du dernier duc de Bourgogne3;
selon elle, Aubert L.e Viste, sujet de Charles le Téméraire par la terre
de Fresnes que lui avait apportée sa femme, Jeanne Baillet, en 1471,
aurait commandé la tenture vers 1472, après l'incendie du château
de Mâle qui détermina le Franc de Bruges à offrir au duc les onze
pièces de la Guerre dé Troie*', fonctionnaire de Louis XI, il aurait
ainsi résolu la difficulté d'être au service de deux maîtres en lutte ;
puis, lors de la mort du Téméraire en 1477, il aurait gardé les tapisseries
inachevées, et les armoiries du couple ducal qui existaient peut-être
1660, t. I, p. 220 et suiv. (armes à croissants), et Johannes Baptista Rietstap, Armorial
général, précédé d'un dictionnaire des termes du blason, Gouda, 2e édit., s. d., t. I, p. 275-
276, 300, 411, 428, 484, 995, 1051 ; t. II, p. 112, 131, 150, 155, 564, 650, 968 ; supplément,
p. 1209 (familles ayant trois croissants dans leurs armes) ; t. II, p. 60 et 1013 (Leviste de
Montbriand). L'écu des Le Viste était gravé sur la tombe de Jean IV (voir plus loin p. 242
et pi. II) et, outre les Dossiers Bleus (Bibl. nat., Mss, 676), les Pièces originales (Bibl. nat.,
Mss, 3031) et les auteurs anciens tels que Claude Le Laboureur ou François Blanchard,
que l'on citera plus loin, les armoriaux s'accordent pour donner ces armes aux Le Viste (cf.
par exemple Edmond Révérend Du Mesnil, Armoriai historique de Bresse, Bugey, Dombes,
pays de Gex, Valromey et Franc-Lyonnais d'après les travaux de Guichenon, d'Hozier, Aubret,
d'Assier, Steyert, Baux, Guigue, Albrier, Arcelin, les archives et les mss, etc., avec les remarques
critiques de Ph. Collet, Lyon, 1872, p. 374 et 702 ; William Poidebard, Julien Baudrier et
Léon Galle, Armoriai des bibliophiles de Lyonnais, Forez, Beaujolais et Dombes, Lyon, 1907,
n° p. 350 35103). ; Henri Jougla de Morenas, Grand armoriai de France..., t. VI, Paris, 1949, p. 489,
1. Vingt-cinq ans après, Henri de Lavillatte, sans s'arrêter à l'hypothèse Le Viste, déve
loppe encore l'attribution à Zizim : Les tapisseries de la Dame à la licorne (château de Bous-
sac-Musée de Cluny), Paris, 1907 (extr. d'Esquisses de Boussac, Paris, 1907, p. 23-25
et 149-171). Et on la retrouve une fois de plus dans un ouvrage tout récent, assez mal i
nformé pour croire possible « que les œuvres réalisées pour le mariage de Claude Le Viste,
après la mort de Djem, aient eu comme modèle des cartons ou des originaux exécutés sur
les ordres du prince » et « que l'un des membres de la famille Le Viste ou de quelque autre
famille adopta les cartons des tapisseries oubliées au fond de la Creuse » ! (Yvonne Caroutch,
La licorne alchimique, Paris, 1981, p. 46 et 42.)
2. Même Francis Salet, qui ne doute pas que la Dame à la licorne a été commandée par
les Le Viste, parle d'une « modeste famille d'origine lyonnaise » (dans Bulletin monum
ental, t. 122, 1964, p. 419).
3. Maria Lanckoronska, Wandteppiche für eine Fürstin, die historische Persönlichkeit der
« Dame mit dem Einhorn », Franckfurt, 1965.
4. L'une des principales suites du xve siècle (cf. Jean-Paul Asselberghs, Les tapisseries
tournaisiennes de la Guerre de Troie, Bruxelles, 1972 [Artes Belgicae], p. 5-94 [extr. de la
Bévue belge d'archéologie et d'histoire de l'art, t. 29, 1970] ; Nicole Reynaud, Un peintre fran
çais cartonnier de tapisseries au XVe siècle : Henri de Vulcop, dans Bévue de l'art, n° 22,
1973, p. 6-21 ; et G. Souchal, Catalogue de l'exposition Chefs-d'œuvre de la tapisserie du
XIVe au XVIe siècle, Grand Palais, 26 octobre 1973-7 janvier 1974, Paris, 1973, n°« 7-10,
p. 49-60). LES LE VISTE ET LA DAME A LA LICORNE 211
en bas (les parties inférieures sont modernes) auraient été supprimées.
Suggestion parfaitement invraisemblable, les arguments en faveur de
Marguerite d'York étant d'une faiblesse insigne, on le verra dans le
chapitre de ma thèse consacré à l'iconographie des millefleurs1.
Gontentonsrnous de nous demander ici comment quelqu'un, soucieux
de plaire à la duchesse de Bourgogne, aurait pu lui offrir une tenture
toute semée de ses propres armoiries, présentées avec insistance par
le lion et la licorne qui, sur chacune des pièces, encadrent la dame
centrale (accompagnée dans quatre cas d'une suivante et se livrant
à des occupations familières, sur un fond de fleurs devant lequel,
en un cas, se dresse une tente [pi. T]) ; et Aubert Le Viste, s'il a pu
commander cette œuvre, ce que l'on examinera plus loin, était le
sujet d'un prince beaucoup trop soupçonneux pour avoir envisagé
de faire un tel cadeau à la femme du plus grand ennemi de son souver
ain. « Messgrs Les Vistes », comme les appelle un registre des délibé
rations consulaires de Lyon en août 1484 2, sont en effet, de façon
tout à fait nette, de ces zélés serviteurs de la monarchie française que
le roi a utilisés pour asseoir son autorité — * et qui en profitèrent pour
établir, en même temps, leur fortune ; ils appartiennent à la même
classe sociale que les Baillet, les Bohier, les Briçonnet, les Berthelot,
etc., et leur ascension est particulièrement typique de celle de ces
hommes de loi et de finances qui, parvenant aux plus hautes charges,
ont accédé à la noblesse et se sont assez enrichis pour pouvoir entrer
en possession d'oeuvres telles que la Dame à la licorne.
C'est ce que j'essaierai de montrer ici, en retraçant l'histoire de
ceux des Le Viste qui ont pu faire exécuter les tapisseries de Gluny
et en essayant de déterminer duquel il s'agit exactement — » question
qui, malgré une copieuse littérature3, n'a jamais été étudiée de façon
exhaustive, alors qu'elle est de nature à jeter quelque lumière sur ce
chef-d'œuvre et en particulier sur le milieu qui a permis son éclosion.
1. Se reporter déjà à la vigoureuse critique de F. Salet dans le Bulletin monumental, t. 122,
1964, p. 418-420.
2. Cité par René Fédou, Les hommes de loi lyonnais à la fin du Moyen Age, étude sur les
origines de la classe de robe, Paris, 1964 (Annales de l'Université de Lyon, 3e série, Lettres,
fasc. 37), p. 426, n. 53.
3. On la trouvera indiquée dans la notice du catalogue des millefleurs joint à ma thèse.
Citons seulement ici les récentes publications qui comportent une abondante bibliographie :
Maurice Dayras, Réflexions sur les origines de la tenture de la « Dame à la licorne », dans
Comité des travaux historiques et scientifiques, Actes du 88e congrès national des sociétés sa
vantes, Clermont-Ferrand, 1963, Section d'archéologie, Paris, 1965, p. 311-344 ; Sophie Schnee-
balg-Perelman, « La Dame à la licorne » a été tissée à Bruxelles, dans Gazette des beaux-arts,
VIe pér., t. 70, 109e année, n° 1186, novembre 1967, p. 253-278. GENEVIÈVE SOUCHAL 212
1. Les historiens des Le Viste
et leurs hypothèses1
Mentionnée par divers historiens et dans nombre de documents,
en raison de l'importance du rôle qu'elle a joué à Lyon au xve siècle,
puis à Paris à la fin de ce même siècle et au début du xvie, la famille
Le Viste, à qui deux érudits du xvne siècle, Blanchard et Le Labour
eur, avaient déjà consacré des notices2, a fait l'objet, depuis 1887,
de publications qui l'étudient à des points de vue différents.
Voyons, pour commencer, celles qui, s'intéressant surtout à la
Damé à la licorne, s'attachent à montrer que la tenture a été tissée
pour une femme de cette maison3.
G. Gallier, d'abord, reprenant sa note de 1882, afin d'établir <t par
quelle voie ces tapisseries ont pu entrer au château de Boussac »,
donne quelques indications sur les principaux membres de la famille
au xve siècle ; mais, en dépit du caractère judicieux de maintes de ses
affirmations, il ne s'arrête pas à l'idée que la tenture, qu'il ne croit
pas antérieure aux premières années du xvie siècle, ait pu être tissée
pour Jean Le Viste, seigneur d'Arcy et président de la cour des aides
(t 1500) ; il l'attribue à l'une de ses filles, non pas Claude ni Jeanne,
car les armes de leurs maris auraient dû figurer à côté des leurs, mais
Geneviève, la troisième, morte sans alliance4.
L'idée que les tapisseries ont été exécutées pour une femme reparaît
entre les deux guerres chez Henry Martin5, mais, comme il les croit
faites « à l'occasion du mariage ou des fiançailles » d'une des Le Viste,
il penche en faveur de Claude, la fille aînée. Elle avait épousé en pre
mières noces Geoffroy de Balzac, seigneur de Montmorillon et de
1. Je ne retiendrai pas ici les historiens de la tapisserie qui ont repris les hypothèses
formulées par d'autres, m'en tenant aux études originales concernant les Le Viste.
2. François Blanchard, Les presidens au mortier du Parlement de Paris..., Paris, 1647,
lre partie, p. 33, 143-145 et 491 ; 2e partie, p. 22, 26, 27 et 36. Claude Le Laboureur, Les
mazures de l'abbaye royale de V Isle-Barbe ou Histoire de tout ce qui s'est passé dans ce célèbre
monastère..., Paris, t. II, 1681, p. 657-662.
3. Se reporter, tabl. I, à la généalogie que nous en avons établie et qui complète larg
ement celle que R. Fédou avait donnée dans ses Hommes de loi lyonnais..., p. 343.
4. G. Gallier, Note sur les tapisseries de Boussac, Guéret, 1887. Déjà, en 1883, Edmond
du Sommerard, adoptant l'hypothèse Le Viste, pensait que les tapisseries avaient été faites
pour une « dame » de cette maison (Musée des Thermes et de l'hôtel de Cluny, Catalogue et
description des objets d'art de l'Antiquité, du Moyen Age et de la Renaissance exposés au musée,
Paris, 1883, nos 10346-10351, p. 678-680).
5. Henry Martin, La dame à la licorne, dans Mémoires de la Société nationale des anti
quaires de France, t. 77 (1924 1927), p. 137-168. LES LE VISTE ET LA DAME A LA LICORNE 213
Saint-Clément en Bourbonnais, qui testa en sa faveur le 9 juin 1509
et mourut peu après1 ; en 1513 elle convole à nouveau avec un cousin
de son premier mari, Jean de Chabannes, seigneur de Vandenesse,
frère cadet du maréchal de la Palisse, qui, enfant d'honneur à la cour
de Charles VIII de 1484 à 1497, puis gentilhomme de la maison du roi
de 1498 à 1502, chambellan ordinaire, sénéchal de Valentinois et
Diois de 1517 à 1523, s'illustra en Italie, à Agnadel et Marignan en
particulier, et fut tué en 1524 à la retraite de Rebec, aux côtés de
Bayard2. Selon Henry Martin, la tenture aurait été un cadeau de
Jean, retenu outre-monts par la guerre et qui aurait exprimé ses
sentiments à sa fiancée par la devise « A mon seul désir », tissée sur
la pièce de la tente (pi. I) et suivie d'une lettre qui serait un J,
initiale de son prénom ; lui-même, que son courage et sa petite taille
avaient fait surnommer le « petit lion » se serait fait « figurer » par
l'un des deux animaux, « portant l'oriflamme de sa dame »3. Henry
Martin voyait pourtant des objections à ses hypothèses : les femmes
partissent leur écu des armes de leur mari à dextre, de leur père à
senestre ; et la licorne, emblème de virginité, s'applique assez mal à
une veuve. De fait, des critiques ont été adressées depuis plusieurs
années4, et à juste titre, à cette thèse qu'avaient reprise de nombreux
auteurs5. Résumons-les. La dernière objection d'Henry Martin est
sans objet, la licorne n'étant point ici symbole des vertus de la dame
représentée (qui n'est pas un portrait, mais — > on le verra dans mon
étude iconographique des millefleurs6 ■ — >■ une évocation gracieuse
chargée d'un certain caractère allégorique fondé sur les cinq sens) ;
de même que le lion, la fière licorne que nul chasseur ne pouvait
1. Non, cependant, comme on l'écrit partout, la même année, mais le 9 janvier 1510
(n. st.) ; cf. Antoine Vachez, Le château de Châtillon-d'Azergues, sa chapelle et ses seigneurs,
2e éd., Lyon, 1883, p. 29 et 85-86. Une gravure h. -t. reproduit la pierre tombale de « Geoffray
de Balsac ». Voir sa généalogie dans notre Tableau des alliances Chabannes-Balzac-Le Viste,
tabl. II.
2. Voir surtout, sur ce personnage, Henri de Chabannes, Histoire de la maison de Cha
bannes, Dijon, t. I, 1892, p. 218, 223, 225-239, 286, 375, 396, 414, 423-424, 475, 501, 502 ;
Supplément (t. V), 1901, p. 165-168 ; Preuçes pour servir à l'histoire de la maison de Chabannes,
t. I, 1892, p. 404-405, 476 et 480, 555, 564, 676, 768-769, 773, 775-804 ; t. III, 1895, p. 751 ;
Preuves... Supplément, t. I, 1915, p. 13-14, 23, 54, 94; t. II, 1921, p. 17-22; t. III, 1926,
p. 40-50, 120 et 613-614.
3. H. Martin, La dame à la licorne..., p. 15-16 et 19-22.
4. M. Dayras, Réflexions..., p. 323-325 ; S. Schneebalg-Perelman, La « dame à la licorne »...,
p. 264-265 ; G. Souchal, A tapestry masterpiece, dans Auction, vol. Ill, n° 2, octobre 1969,
p. 41-42 ; id., Salle XI, la dame à la licorne, dans Collection des guides du visiteur, Le musée
de Cluny, Paris, 1972, p. 96-97 ; id., Chefs-d'œuvre de la tapisserie..., n0B 34-39, p. 104-113
et notamment 111-112 ; et thèse citée.
5. Citons seulement parmi les plus récents : Pierre Verlet et F. Salet, La dame à la licorne,
Paris, 1960, p. 38-39.
6. Thèse citée, à paraître. 214 GENEVIÈVE SOUCHAL
prendre par force a surtout un rôle de support d'armoiries, auquel
s'ajoute un rappel de sa capture merveilleuse par une vierge (pièce
de la Vue) et du pouvoir miraculeux de sa corne (Toucher) ; elle est
là comme symbole d'une famille qui aurait pris son nom, Viste,
« d'ung de celle maison qui estoyt grandement diligent et prompt a
fere tout ce qu'il avoyt a fere m1. Et la réticence d'Henry Martin à
attribuer la commande de la tenture à un homme (« pourquoi cette
dame... puisque ce n'est pas une histoire qui y est contée? Pourquoi
est-ce une dame qui porte ses armes? ») ne repose sur rien.
un homme n'aurait-il pas des tapisseries où des femmes sont repré
sentées? La date de 1510-1513 est d'ailleurs trop tardive pour la mode
des costumes et pour le style qui est celui des années 1480-1490 /14952.
Il faut donc éliminer Claude Le Viste comme première destinataire
de la tenture et, pour cette même raison que les armoiries représentées
sont des armes d'homme, ses sœurs Jeanne et Geneviève et sa cousine
Jeanne, fille d'Àubert Le Viste, ainsi que les descendantes de son grand-
oncle Pierre, dit Morelet 3.
Récemment, cependant, et à deux reprises, Carl Nordenfalk, r
evenant à l'idée que la Damé à la licorne a été faite pour une femme,
tourne la difficulté en proposant de voir dans les armoiries celles, non
de la destinataire, mais du donateur. La tenture dans laquelle il trouve
« beaucoup d'allusions plus ou moins directes à l'amour et au mariage »
serait alors un « cadeau de noce » et, comme il convient que « le style
suggère une date vers 1485-1490 », il se rabat, Jean Le Viste étant
trop âgé à ce moment-là, sur le fils de son cousin Aubert, Antoine,
« qui a dû naître vers 1470 » et eut pour première femme Jacqueline
Raguier, à qui il rapporte donc la dernière lettre, difficilement déchif
frable, de la fameuse inscription de la pièce à la Tente : « A mon seul
désir. J (?) » (pi. I), qu'il interprète : « A vous, J[acqueline], la seule
que je désire ». A l'objection que les écus de la tenture portent des
armoiries « pleines », il oppose en effet la question : « Les armes re
présentées tant de fois dans les tapisseries, ne seraient-elles communes
à tous les Le Viste, y compris Antoine? »4. Je reviendrai à la fin de
cet article sur ce problème héraldique, plus difficile que certains ne
1. Claude Bellièvre, Souvenirs de voyages en Italie et en Orient..., publ. par Charles Perrat,
Genève, 1956, p. 21 (cités par R. Fédou, Les hommes de loi..., p. 335, n. 2).
2. Je ne puis reprendre ici la démonstration que j'en fais dans ma thèse, mais voir déjà
mes publications citées plus haut, p. 213, n. 4, et mon article sur Un grand peintre français
de la fin du XVe siècle : le maître de la chasse à la Licorne, dans Revue de l'art, n° 22, 1973,
p. 22-49.
3. Voir la généalogie, tabl. I, et la suite, de cette étude, p. 219-220.
4. Cari Nordenfalk, Les cinq sens dans l'art du Moyen Age, dans Revue de l'Art, n° 34,
n» 1976, 55, p. 1982, 25-28 p. ; 52-56. et id., Qui a commandé les tapisseries dites de «la Dame à la Licorne»?, ibid., <f) 0
Illustration non autorisée à la diffusion
ri
Q Illustration non autorisée à la diffusion
II. — Tombe de Jean IV Le Viste, dessin de Gaignières. Pl.
(Bibl. nat., Estampes, vol. Pe 1 1, fol. 87. — Cf. p. 210,
242 et 263.) !
:
;
r. t v
TABLEAU I. — GÉNÉALOGIE DES LE VISTE
Barthélémy
t 1340, drapier à Lyon
enterré à St-Pierre-les-Nonnains avec sa femme et ses enfants
. I
I I I
Jean Ier Barthélémy Janet Giraude
f 1383, docteur en lois
ep, 1. Étiennette de Fuer, 2. Catherine Chevrier
I __J
r I
GUILLAUMET Jacquemette I Catherine GUILLERMET Jean II Barthélémy
ép. Perronet de. ép. Guyonnet de 1428, docteur en lois, chanceliier du duc de Bourbon, t 1442, avocat, puis con
Bletterans seiller au parlement de Paris1 puis conseiller du roi, ép. Sibille de Bullte u Saint-Amour
I I
Antoine Ier Marguerite Catherine Albert Pierre dit Aymé André Geoffroy Barthélémy Jean III
t 1457 t av. 1428 ép. Amédée de Morelet en 1464 chanoine de t 1473 moine à Ainay t 1454, licencié en lois f 1485, avocat,
ep, seigneur d'Arcy Jean de Varey puis conseiller au religieux à chanoine juge des ressorts, lieut* St-Just et St-Paul seigneur de MONTDRAGON
ep. Béatrice de la Bussière Saint-Bonnet parlement de Paris l'Isle-Barbe d'Auxerre du sénéchal d'Auvergne
fils fils I Antoinette Jean IV Claude Pierre dit Dragonnet Péronnelle AUBERT Claude Antoine
v. 1432-lcr juin 1500 chanoine de Saint- ép. Pierre Morel t 1505, docteur en lois, lieut* du séné- chanoine de ép. Jehan More de MONTDRAGON t 22 juillet 1493
président des Aides Martin de Tours chai deiLyon et sr de St-Bonnet St-Martin rapporteur et correcteur de
seigneur d'Arcy la chancellerie, sr de Velly, ép. Jeanne ép. Françoise de Ran ce de Tours
ép. Geneviève de Nanterre Baillet, dame de Fresne, f 1510
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Claude Jeanne Geneviève Pierre de Montdragon Antoine Jeanne Radegönde Philbert Claude Gilbert Amphélise Gönnet More
t av* 1544 ép. Thibault dit Bouchard ép. Jacques Morel ép. N. ép, 1. Etienne f 1534 t entre f av. 1560
Baillet ép. 1. Geoffroy président au parlement /de Bailly Dodieu 1498 et seigneur de Laurencin
de Balzac, f 9.1.1510 ép. 1. Jacqueline Raguier 1504 Saint Bonnet t 1492
2. 1513, Jean de Chabannes, 2. Charlotte 2. Jean
seigneur de Vandenesse Briçonnet 'Briconnet
14647-1524
r
Claude1 2 fils Guillaume de Jeanne Jean Philippe Jean Claude Guillaume Isabeau
morts jeunes de de Bailly Dodieu Dodieu Dodieu Montdragon f 1566 Dodieu Morel
Bailly ép. Jean de dame d'Arcy, Fresne, etc.
ép. Jean IV Robertet La Place
Florimond II Robertet Marie Robertet
1531-22 oct. 1567 f vers 1617
secrétaire d'État, seigneur de ép. André Guillard
Fresne, ép. 1559 Marie Clausse seigneur de l'Isle et
de l'Espichelière

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