Noël du Fail. Recherches sur sa famille, sa vie et ses œuvres (deuxième article). - article ; n°1 ; vol.36, pg 521-584

De
Bibliothèque de l'école des chartes - Année 1875 - Volume 36 - Numéro 1 - Pages 521-584
64 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1875
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Arthur Lemoyne de La Borderie
Noël du Fail. Recherches sur sa famille, sa vie et ses œuvres
(deuxième article).
In: Bibliothèque de l'école des chartes. 1875, tome 36. pp. 521-584.
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Lemoyne de La Borderie Arthur. Noël du Fail. Recherches sur sa famille, sa vie et ses œuvres (deuxième article). In:
Bibliothèque de l'école des chartes. 1875, tome 36. pp. 521-584.
doi : 10.3406/bec.1875.446633
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bec_0373-6237_1875_num_36_1_446633NOEL DU FAIL
RECHERCHES
SUR SA FAMILLE, SA VIE ET SES OEUVRES
(deuxième article).
ADDITIONS ET CORRECTIONS AU PREMIER ARTICLE.
Lors de la publication de notre premier article, une circonstance indépendante
de notre volonté nous avait empêché de consulter le premier registre des mar
iages de la paroisse de Saint-Erblon, qui va de 1570 à 1614. Depuis lors, l'ayant
eu entre les mains, nous y avons lu (au fol. 5 v°) l'acte suivant, qui nous était
déjà signalé par une note de l'archiviste d'Ille-et-Vilaine, M. Quesnet :
« Le premyer jour de juillet, l'an mil cinq cens saixante quinze, Jean OUive
» et Perrine Pouecel ont espoussé en l'eglisse de Sainct-Erblon, es presences de
» noble escuer Franzoys du Faill, seigneur [de] Chateauletart. »
Ce François du Fail, frère aîné de Noël, eut pour fils et héritier Antoine du
Fail, qualifié seigneur de Château-Létard dès le 2 août 1564 au registre baptis-
taire de Saint-Erblon cité dans notre premier article (p. 257-258) : d'où nous
avions conclu que François était mort un peu avant cette date et que son fils lui
avait succédé naturellement. L'acte de mariage qu'on vient de lire détruit cette
induction et montre qu'Antoine du Fail avait dû être mis en possession de la
terre ou au moins du titre seigneurial de Château-Létard, par avancement d'hoi
rie, plus de dix ans avant la mort de son père. — D'ailleurs, comme, passé le
1er juillet 1575, on ne trouve plus nulle part le nom de ce dernier, on doit croire
qu'il mourut peu de temps après.
Dans notre premier article, nous n'avons rien dit d'Eustache du Fail, frère de
Noël et de François, sinon qu'il avait été second parrain d'Antoine, fils de ce
dernier (ci-dessus, p. 254 et 256 note). Depuis lors, nous avons trouvé, dans les
titres de la seigneurie d'Orgères, un acte du 22 avril 1554, d'où il résulte qu'à
cette date Eustache du Fail était procureur fiscal du comte de Montgomery près
la cour de la de Bourgbarré et l'un « des principaulx de son conseil.»
Ce Montgomery (Gabriel), seigneur de Ducé, du Désert, de Bourgbarré, du Bois-
34 522
Orcant, etc., capitaine de la garde Écossaise du roi de France Henri II, est
celui qui eut le malheur, cinq ans plus tard, de tuer involontairement ce prince
dans un tournoi. — Bourgbarré, Orgères, paroisses limitrophes de Saint-Erblon,
du côté du Sud, aujourd'hui communes du canton (S.-O.) et de l'arrondissement
de Rennes (Ille-et- Vilaine).
Quant à l'orthographe du nom de du Fail, quoi qu'en dise l'un des derniers
éditeurs, il n'y a point là de « question. » En raison de l'étymologie, la forme
la plus régulière est du Fail; mais au xvie siècle, on écrivait indifféremment
du Fail, du Faill, du Feil et du Feill. Il y a des documents où on trouve à la
fois toutes ces variantes : dans les lettres de provision de son office de conseiller
au Parlement, notre auteur est nommé quatre fois du Fail, trois fois du Faill,
et une fois du Féil (voir Revue de Bretagne et de Vendée, décembre 1874,
p. 472-473). On ne connaît de lui qu'une signature (au pied de la préface de son
recueil d'arrêts), elle porte : Noel dv Faill. Si l'on en découvre une autre,
elle sera probablement différente, car on en a deux de son frère Michel, le
prieur de Saint-Melaine, l'une : M. du Faill, l'autre : M. Dufail. — Du Haillan,
l'un des amis de notre auteur, le nomme Noel du Failh. On ne faisait alors nul
compte de ces différences.
§ 8. — Les Baliverneries.
. Les Baliverneries ou Contes nouveaux d'Eutrapel, au
trement dit Leon Ladulfî, — tel est le titre des deux premières
éditions publiées en 1548, — sont la continuation des Propos
Rustiques et comme un supplément à cet ouvrage.
Les cinq chapitres qui composent les Baliverneries ren
ferment chacun une scène de la vie champêtre, minutieusement
étudiée et peinte à la loupe. — Le premier, un peu scabreux,
nous montre un pauvre paysan malheureux en ménage, qui fait
lui-même le récit de son infortune. — Le second est le tableau
vivant d'une lutte bretonne. — Dans le troisième, toute la popu
lation paroisse rurale fuit effarée devant une de ces bandes
de soudards licenciés après la guerre, mais qui restaient assemb
lés au mépris des ordonnances, pour vivre de pillage, comme
autrefois les grandes compagnies : ces bandes de brigands, là
où elles passaient, étaient le fléau des campagnes. — Le quatrième
chapitre nous fait connaître en détail une ferme bretonne du
xvf siècle : bâtiments, cours, étables, instruments aratoires et
mobilier domestique, tout est décrit et inventorié avec une préci
sion notariale relevée de traits pittoresques étrangers au style
des tabellions. — Au chapitre dernier, nous voyons fonctionner 523
sous nos yeux l'une de ces petites juridictions rurales si communes
en Bretagne, où vient s'ébattre un avocat ridicule, précurseur de
Petit- Jean et de l'Intimé.
Cette nouvelle galerie continue donc la série ouverte par la
première œuvre de du Fail. Mais si le genre des tableaux
est le même, le cadre diffère. Dans les Propos Rustiques,
l'auteur se donne simplement comme secrétaire officieux des
anciens du village, dont il se borne à recueillir et rédiger
les récits. Dans les Baliverneries, il est mêlé plus ou moins
aux scènes qu'il raconte, il y intervient sous le nom d'Eutrapel
avec deux personnages de sa proche intimité, Polygame et Lu-
polde. L'œuvre prend de plus en plus le caractère que nous
avons indiqué, celui de mémoires personnels. On n'ignore point
d'ailleurs qu'Eutrapel, Lupolde et Polygame sont justement les
trois interlocuteurs dont les récits, les souvenirs et les conversat
ions forment tout le texte des Contes et discours d'Eutrapel.
Il importe de découvrir qui ils étaient.
On sait déjà qu'Eutrapel est un pseudonyme de Noël du Fail,
on sait le rôle de Lupolde près de Noël pendant la jeunesse de
celui-ci et son séjour à Paris. Que devint-il en Bretagne,
après leur retour commun? Le chapitre Ier des Baliverneries
nous l'apprend ; nous le retrouvons dans la maison de Polygame,
presque dans sa domesticité : « II y avoit en la compagnie un
» vieux preudhomme appelle Lupolde qui estoit procureur
» de Polygame, qui s'entendoit en beaucoup d'affaires mesmes
» politicques et domesticques l. » Un peu plus loin , nous le
]. Baliverneries, chap. I, edit. 1549, f. 16 r°; édit. 1874, I, p. 158. — Sans
anticiper sur la partie bibliographique de notre travail, nous devons dire, pour
la clarté de ce chapitre, que l'on connaît des Baliverneries trois éditions an
ciennes : la première, publiée en 1548 à Paris par Pierre Trepperel ; la seconde,
qui reproduit presque partout la première, est aussi de Paris et de 1548, et dut être
publiée en commun par deux libraires, car des deux exemplaires qu'on en
connaît, l'un (qui appartient à Mgr le duc d'Aumale) porte le nom de Nicolas
Buffet, l'autre (à M. le baron de Ruble) celui d'Etienne Groulleau. La troisième
édition fut donnée à Lyon, en 1549, par Pierre de Tours. — Le dernier éditeur
de du Fail (M. Assézat) ne signale comme existants ou du moins comme con
nus, en fait d'exemplaires anciens des Baliverneries, que les deux de la seconde
édition dont nous venons de nommer les possesseurs : M. de Ruble m'a très-
gracieusement permis de consulter le sien. — M. le baron de la Roche-Lacarelle,
avec le flair exercé du vrai bibliophile, est parvenu à retrouver un exemplaire
de l'édition de Trepperel et un de celle de Pierre de Tours : c'est par son inter
médiaire, et grâce à son extrême obligeance, que j'ai pu les consulter. L'édition 524
voyons rentrer sous le toit de Polygame en curieux équipage :
« Le preudhomme Lupolde s'en revenoit à l'aise de tenir les
assises ou plaitz de son maistre Polygame, et estant monté le
tout à l'avantage sur une meschante haridelle de cheval, son brac-
quemard sur sa robbe ceincte, avec le chappeau bridé, il ne fault
point mentir qu'il estoit en bon equipage : — Ha, bon père ! Ha,
escuz ! dist Eutrapel, vous soyez le mieux que bien arrivé. Et
bien de nouveau? Mentez un peu pour nous esbaudir. Aussi
bien, Monsieur est tout triste. — "Je fais bon vœu à Dieu, dist le
bonhomme, si oncques j'eu tant de mal à me contenir 1. » Et Eu
trapel continue de le plaisanter.
Ce passage indique fort bien la situation respective des trois
personnages. Lupolde n'est pas seulement l'homme d'affaires et
le procureur de Polygame, il exerce aussi l'office de juge ou,
comme on disait en Bretagne, de sénéchal d'une juridiction se
igneuriale appartenant à « son maître. » Eutrapel vit dans la
maison de Polygame sur un pied de supériorité vis-à-vis de
Lupolde, mais d'infériorité évidente à l'égard du maître de
maison. Cela se voit au titre qu'il lui donne, le titre de Monsieur
pris absolument — « Monsieur sans queue, » — alors équivalent
à. Monseigneur, et dont du Fail fait un si grand cas qu'il le refuse
aux évêques2, réclame une pénalité contre qui le prend ou le
donne à tort3, et dit enfin avec conviction : « C'est un grand
» mot que Monsieur, qui pénètre bien avant aux cerveaux des
» poursuivans les vains et caduques honneurs de ce misérable
» monde 4 ! » Polygame, au contraire, qui a pour Eutrapel beau
coup plus d'égards que pour Lupolde, qui lui parle toujours avec
une bonté affectueuse même quand il le reprend, ne le salue pas
une seule fois de ce « grand mot » de Monsieur et se borne à
de Pierre de Tours, de 1549, est la plus curieuse des trois, on en verra plus
loin la raison ; c'est elle que je cite presque partout. Quant aux éditions mo
dernes, celle de 1815 est une copie fidèle, à quelques mots près, du texte
d'Etienne Groulleau. L'éditeur de 1842 et celui de 1874 n'ont vu, ni l'un ni
l'autre, aucune édition ancienne des Baliverneries; ils ont prétendu reproduire
le texte de 1815, mais cette double reproduction laisse à désirer.
1. Baliverneries, ch. V, édit. 1549, f. 45 r -, éd. 1874, I, p. 194.
2. Contes d'Eutrapel, ch. XVII, édit. 1585, f. 89 vet 90 r°; éd. 1874, II, p. 90.
3. Ibid., ch. XXXI, édit. 1585, f. 173 v et 174 r; éd. 1874, II, p. 263.
4. Ibid, y ch. XVII, f. 90 r» v°; édit. 1874, II, p. 91. Cf. ch. XI,
éd. 1585, f. 59 v ; éd. 1874, II, p. 22. 525
l'appeler par son nom, en y joignant de temps à autre, par jeu
et par allusion à sa campagne d'Italie, le titre de capitaine.
La maison de Polygame semble donc être le centre du petit
monde champêtre décrit dans les Baliverneries ; il importe de
savoir où elle était située, d'autant que le nom du manoir nous
donnera probablement celui du maître. Le chapitre IV débute
ainsi :
— « Monsieur, dist Eutrapel à Polygame, il semble que vous
ayez tout l perdu aux dez ; vous estes aussi melancholic, aussi
biscasié : faictes grand chère, corbeau, le Roy le veult bien !
Voylà le soleil qui jà ayant descouvert la sime du tertre de Bouil
lant et voltigé sur la chesnaie de Bon-Espoir, nous invite sortir
hors et nous essorer. — Polygame qui jamais ne contrarioit per
sonne et estoit de tous bons accords, le bon homme, fut content ;
et ayant à toute peine monté sur sa mulle et Eutrapel sur son
petit chevallin qu'il appelloit par honneur Aguysel, prinrent
chemin tout le long de la prarie, tousjours balivernans et rians
du meilleur de la râtelle2. »
Bientôt, cette promenade au grand soleil échauffe les deux
cavaliers. Ils entrent, pour se rafraîchir, « chez un preud-
» homme paysan et bon vilain, qui jamais ne reculoit quant
» au faict et train de bien boyre, » et dont l'auteur nous décrit
l'habitation, entre autres, « le beau pignon enlevé vers soleil
» couchant, guinchant un peu sur le midy d'un costé, de l'autre
» costé regardant sur les prez à'Orgevauœ 3. »
Bonespoir est un village, autrefois maison noble, situé au
bord de la Seiche, rive gauche, vers l'extrémité N.-E. de la pa
roisse de Saint-Erblon, à 1500 mètres N.-N.-E. de Château-
Létard. De l'autre côté de la Seiche, juste en face de Bonespoir,
à l'Ouest, se voit le village d'Orgevaux ou Orgivault, en la paroisse
de Noyai 4. Dans celle de Vern, à 800 mètres nord de Bones-
1. Nous remplaçons par ce mot un mot trop libre.
2. Baliverneries, cliap. IV, édit. 1549, f. 37 r° et v° ; edit. 1874, I, p. 184,
185. — Les éditions autres que celle de 1549 portent « tertre de Saint-Laur
ent » au lieu de « tertre de Bouillant. » Je n'ai pas retrouvé aux environs de
Bonespoir ce lieu de Saint-Laurent, qui pourrait bien être imaginaire.
3. Ibid., ch. IV, édit. 1549, f. 37 v° et 38 v° ; édit. 1874, I, p. 185, 186. —
Les éditions autres que celle de 1549 portent « les prés delà Basmette » au lieu
de « les prez d'Orgevaux. » — La Basmette est un nom de fantaisie.
4. A 400 mètres tout au plus de Bonespoir, à 1300 environ de Château-Létard. 526
poir et à une grosse demi-lieue de Château-Létard, Bouillant et
son tertre s'élèvent sur la rive droite de la Seiche.
Qu'on cherche aux environs d'Orgevaux, de Bouillant et de
Bonespoir, un lieu où Eutrapel, c'est-à-dire Noël du Fail, ait pu
habiter : on ne trouvera que Château-Létard. Et justement,
de ce manoir aux deux points (Bouillant et Bonespoir) qu'Eu-
trapel indique à Polygame comme buts de promenade, la di
stance est tout à fait convenable pour une tournée du matin.
C'est donc de Château-Létard que partirent nos deux cavaliers,
c'est là aussi qu'ils habitaient, avec cette différence qu'Eu-
trapel — nous l'avons vu — était l'hôte, et Polygame le maître,
le Monsieur, c'est-à-dire le seigneur de cette maison.
Mais le seigneur de Château-Létard en 1548, nous le connais
sons et nous savons son vrai nom ; nous nous expliquons très-
bien qu'on lui ait donné le surnom de Polygame, puisqu'il avait
épousé deux femmes, sa cousine Noëlle du Fail et Roberde du
Châtellier *. Polygame n'est point un nom ni un personnage de
fantaisie ; c'est, sous un pseudonyme transparent, François du
Fail, le frère aîné de Noël.
Ce fait, que personne jusqu'ici n'a soupçonné, s'accorde par
faitement avec le caractère des relations indiquées par notre auteur
entre Polygame et Eutrapel, qui sont précisément celles que de
vaient avoir, dans l'ancienne société nobiliaire, un frère aîné et
son juveigneur, respectueux l'un et l'autre des distances mar
quées entre eux par la hiérarchie sociale, mais unis par une affec
tion profonde et une grande intimité. Les Contes ď Eutrapel,
nous le verrons plus loin, sont très-précis à cet égard. Bornons- en ce moment à quelques traits des Baliverneries.
Au début de ce petit livre, Eutrapel conte que, « un matin,
» s'estant essuyé les yeux au mieux qu'il avoit peu, escuré et
» adoulcy son estomach de quelque pié de mouton, beu à l'esgard
» d'un vin blanc sur lequel voltigeoient mille petis estradiotz, »
il alla promener dans la campagne jusqu'à une bonne demi-lieue
de la maison de Polygame. Au coin d'un champ, il rencontre un
1. Voir le § 3 de cette notice. Aussi Eutrapel dit quelque part à Polygame :
« Monsieur, vous qui avez eu tant de femmes en main. » {Baliverneries, ch. I,
édit. 1549, f. 12 r°; édii. 1874, I, p. 166.) — Par là il entend d'ailleurs non-
seulement les deux femmes qu'avait épousées François du Fail, mais toutes celles
qu'il avait « en main », c'est-à-dire sous son autorité de chef de famille, ce qui
comprend aussi sa sœur et ses trois filles. 527
villageois qui se livre à des contorsions bizarres et lui demande
ce qu'il fait là : — « S'il vous plaist, Monsieur (dit le paysan),
» j'allois à monsieur Polygame, mon maistre et seigneur, veoir
» s'il me donneroit quelque conseil. — Mort d'Adam ! dist Eutra-
» pel, vas-tu là ? je t'y meine, je te fais parler au gentilhomme,
» c'est moy qui le gouverne. » — Ils reviennent ensemble vers
la maison, et avant d'y entrer, « jà estantz en la basse court,
» Eutrapel ouyt que Polygame n'avoit sceu disner au moien de
» son absence. » Pour faire comprendre l'ennui que cette ab
sence causait à Polygame, notre auteur le compare à un homme
qui attend avec impatience le retour d'un messager chargé par lui
d'une mission importante et qui ne cesse de calculer la marche de
son courrier : — « II est maintenant, dit ce pouvre attendant, en
» tel lieu ; à ceste heure il commence à passer une telle ville, il ne
» boyra pas là, car il a haste. Que si quelqu'un le contrarie, il
» desespère, il fend, protestant qu'il ha passé et au delà plus d'un
» traict d'arc. — Tel estoit Polygame, qui non plus se fust
» passé ď Eutrapel qu'un chat de sa queue ou un coquin de
» sa besace1. » Impossible d'imaginer amitié plus vive et
intimité plus grande. — Tout à l'heure, nous les avons vus
tous deux se promener ensemble du côté de Bonespoir ,
« rians et balivernans du meilleur de la râtelle. » — Un
autre jour, Eutrapel affamé ayant joué un bon tour à une
compagnie ridicule, « monte sur son courtault, s'en allant
» balivernant et se mocquant d'eux , de quoy il feist une
» rihme qu'il mist en un passepié : et le tout compta au bon-
» homme Polygame, qui en rist plus de deux heures, dodinant de
» la teste et aucunes fois bavant sur la pièce de son saye, le bon
» gentilhomme 2. » — Voyons maintenant, en face des deux
frères, l'attitude de Lupolde.
Eutrapel n'est pas devenu plus charitable pour son ancien
pédagogue, il en fait volontiers le but de ses railleries.
Un jour, afin de mettre en relief le ridicule des prétentions
de certain personnage, il s'écrie qu'autant vaudroit « accoustrer
» Lupolde, ce bon vieux praticien que voicy, d'un corselet gi&vé,
» le morion en teste, et luy faire branler la picque ! » Pour lui
1. Baliverneries, chap. I, edit. 1549, f. 7 r° et r, 10 r° et v°, 11 r° ; édit.
1874, I, p. 147, 148, 151, 152.
2. Ibid., chap. II, edit. 1549, f. 31 v» et 32 г ; édit. 1874, I, p. 178. ,
528
adoucir cette épigramme, il ajoute immédiatement : « Allon, mon
» petit, allon boire ! » Précaution bien opportune, car « Lupolde
» se sentoit piqué . . . Mais Eutrapel, l'ayant manié à l'ombre d'un
» pot de vin de Sancerre1, le rendit content et de bonne volunté ;
» car l'homme de bien n'estoit pas fascheux, mesme à Eutrapel
» qui le rembarroit à chasque bout de champ : puis pour appoinc-
» ter beuvoient du meilleur, tandis que l'autre amendoit, le tout
» aux despens du preudhome Polygame, qui les y trouvant don-
» noit dessus comme un quasseur d'acier : — Mais sur toutes
» choses, disoit-il, que ma femme ne vous y trouve, ce seroit au-
» tant de depesché 2. »
On voit d'ici, aisément, la vie de Noël du Fail après son
retour en Bretagne. Pour la mieux comprendre encore, éclaircis-
sons ce qui regarde Lupolde.
Il était né aux environs de la Hérissaie, en Clay es о a en Pleu-
meleuc, car toutes ses attaches sont de ce côté. A Paris, son pre
mier soin est de vanter à Eutrapel le docteur de Clayes, Guillaume
Hervé ; son intermédiaire avec la Bretagne est le messager de
Pleumeleuc, Cornillet. Il se plaît à raconter en détail l'histoire
du métayer de la Hérissaie, ramené de mort à vie par l'émotion
que lui cause la prodigalité de son valet 3 : seul passage des
œuvres de du Fail où figure le nom de la Hérissaie, et qui montre
que Lupolde connaît à fond les petites chroniques de ce quartier.
Ailleurs, il se donne lui-même le titre de « notaire de Ramus-
sac4, » — aujourd'hui Remussac ou sLa Remussac 5, — hameau
situé en Pleumeleuc, à deux pas de la Hérissaie,, mais qui ne fut
jamais terre noble et ne pouvait ainsi avoir ni juridiction ni notaire
de sa juridiction. En se parant de ce nom, Lupolde rappelle donc
seulement le lieu de son origine, le lieu habité et peut-être
possédé par sa famille. En effet, au chapitre IX des Contes, Eu
trapel (Noël du Fail), discutant avec le vieux praticien, laisse par
mégarde échapper son nom réel, et ГарреДе, non pas Lupolde
t. L'éd. de 1549 porte Sancerre, et les autres Fouassière.
2. Baliverneries, ch. V, édit. 1549, f. 48 r° et v° ; édit. 1874, 1, p. 198-199.
3. Contes d'Eutrapel, ch. V, édit. 1585, f. 31 v et 32 r°; 1874, I, p.
281-282.
4. G. d'Eutrapel, chap. XXIX, édit. 1585, f. 161 r ; édit. 1874, II, p. 238.
5. C'est là ce que portent les cartes et le cadastre ; les gens du pays pro
noncent Lamussac, qui répond exactement à l'orthographe de Lupolde, sauf
l'initiale R, qui s'est affaiblie en L. 529
comme partout ailleurs, mais Colin Briand^. Or, dans cette
paroisse de Pleumeleuc, où pullulaient des familles de laboureurs
vastes comme des clans — les Hervé, les Guillaumel, les Fau-
choux, etc., — on n'en voit point de plus nombreuse que celle
des Briand. On les retrouve à chaque page, à chaque ligne des
registres baptistaires ; on en rencontre plusieurs portant le pré
nom de Colin ou Colas, mais dont nous n'oserions alarmer l'iden
tité avec notre Colin-Lupolde 2, et voici pourquoi : par des motifs
inconnus mais faciles à présumer, Lupolde émigra fort jeune de
la paroisse de Pleumeleuc dans celle de Vern 3. Cette circons
tance de voisinage le fit connaître aux seigneurs de Château-
Létard, qui contribuèrent sans doute à son éducation, se l'atta
chèrent, en firent le mentor de Noël du Fail, puis leur homme
d'affaires et de confiance, et le juge de leur petite cour patrimoniale .
En 1548, il habitait Rennes, où il exerçait sa charge de pro
cureur, que plus tard il échangea (comme nous l'apprennent les
Contes ď Eutrapel) contre une « estude » d'avocat. Noël du
Fail avait dans la même ville son domicile personnel : atta
ché à la profession de jurisconsulte et postulant un office dans la
magistrature de sa province, c'est au barreau rennais qu'il devait
nécessairement faire ses premières armes. Mais l'un et l'autre
désertaient souvent la Vilaine pour la Seiche et Rennes pour
Château-Létard. Notre auteur y était poussé par ses goûts
champêtres et ses affections de famiUe, Lupolde par ses
devoirs d'homme d'affaires et de magistrat rural ; la juridiction
particulière où il remplissait l'office de juge-sénéchal ne pouvait
être en effet que Château-Létard, dont l'audience, suivant la cou-
1. « Tu as diet vray, Colin Briand, respondit Eutrapel, si c'estoient des co
quins et qui n'eussent rien à perdre, il y auroit apparence en ce que tu dis. »
С ď Eutrapel, cli. IX. edit. 1585, f. 46-v ; édit. 1874, I, p. 316. — Des sept édi
tions anciennes que nous avons pu vérifier, trois (1585, 1586 A et 1598) portent
Briard, et quatre autres (1586 В et С, 15Э7, 1603) portent « Briawd, » qui est
certainement la bonne version, d'autant que c'est celle des deui dernières éditions
de 1586, qui ont reçu des corrections de l'auteur.
2. On peut au moins affirmer qu'il y avait des hommes de loi dans cette
famille, car, au registre baptistaire de Pleumeleuc (f. 53 r°), on voit un « Jehan
Briend, notaire, » figurer comme parrain dans un acte du 20 février 1561 v. s.
— On écrit assez indifféremment Briend et Briand; on a toujours prononcé
Briand.
3. « Au temps, dit Lupolde, que nous estions aux escholes à Bern (Vern) près
Rennes. » C. ď Eutrapel, ch. XI, édit. 1585, f. 52 v; édit. 1874, II, p. 5.

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