Notes d'épigraphie chrétienne - article ; n°1 ; vol.102, pg 545-555

De
Bulletin de correspondance hellénique - Année 1978 - Volume 102 - Numéro 1 - Pages 545-555
11 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : dimanche 1 janvier 1978
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Denis Feissel
Notes d'épigraphie chrétienne
In: Bulletin de correspondance hellénique. Volume 102, livraison 1, 1978. pp. 545-555.
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Feissel Denis. Notes d'épigraphie chrétienne. In: Bulletin de correspondance hellénique. Volume 102, livraison 1, 1978. pp. 545-
555.
doi : 10.3406/bch.1978.2012
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bch_0007-4217_1978_num_102_1_2012NOTES D'ÉPIGRAPHIE CHRÉTIENNE ( III*)
IX. Sur des épitaphes de Tyr
Avec l'élégant volume qui inaugure la publication des Inscriptions de Tyr1,
Jean-Paul Rey-Coquais vient d'enrichir d'une importante contribution l'épigraphie
du Bas-Empire. Ces 226 inscriptions, presque toutes nouvelles2, nous restituent
dans son ensemble et sa cohérence l'image d'une grande nécropole grecque chrétienne3.
On sait combien rares sont les cas où l'on dispose de séries aussi abondantes et
homogènes. Aussi bien faudrait-il, pour rendre justice à l'intérêt de l'ouvrage, s'atta
cher à ce tableau d'ensemble dont l'éditeur a brossé une ébauche suggestive encore
que provisoire4. Les notes suivantes, plus bornées dans leur propos, ne visent qu'à
l'explication de difficultés de détail. Il n'est pourtant pas indifférent, dans la
perspective même d'une appréciation d'ensemble, de soumettre à un nouvel examen
quelques-unes des questions qu'une première publication laisse inévitablement
ouvertes. En regard de son objet, cette contribution critique est doublement limitée.
Le choix restreint des inscriptions traitées5 laisse de côté, faute de solution, l'inte
rprétation des plus énigmatiques6. Il est d'autre part à peine besoin de souligner
le peu que représentent ces quelques remarques au prix de l'étendue du recueil et
de la diversité des enseignements dont nous sommes redevables à son auteur.
(*) Ces deux notes font suite, sous les nos IX et X, aux séries déjà parues dans le BCH, 100 (1976), p. 269-
281 (n°a I à IV) et 101 (1977), p. 209-228 (n°s V à VIII).
(1) Inscriptions grecques et latines découvertes dans les fouilles de Tyr (1963-1974), I : Inscriptions de la
nécropole (Bulletin du Musée de Beyrouth, XXIX, 1977).
(2) J.-P. Rey-Coquais en avait présenté provisoirement quelques-unes dans le volume de M. H. Chéhab,
Sarcophages à reliefs de Tyr (Bull. Mus. Beyrouth, XXI, 1968) ; cf. Bull. ép. 1970, 625. Elles sont reprises aux
n°s53, 57, 118 A et B.
(3) Seuls les nos 1 à 6 appartiennent au Haut-Empire. Les épigrammes nos 149 et 150, commentées plus
bas, ne sont sans doute pas non plus chrétiennes.
(4) P. vin : « Bien qu'une première publication ne puisse prétendre résoudre toutes les difficultés ni
même soulever tous les problèmes, nous avons fait suivre le recueil des inscriptions d'un bref commentaire
d'ensemble. » Ce sont les Remarques générales des p. 123-168.
(5) Nos 29 B, 75 et 76, 149 A et B, 150. Sur les n°s 147, 171 et 187, cf. infra, p. 553-555.
(6) On recommande notamment à la perspicacité des critiques les mots nouveaux κροταος (η° 33 C),
κροταεινος (n° 35), σαυγμα (n° 34 ; la comparaison avec σαλγαμάριος, à quoi j'ai d'abord songé, n'est guère
probante), ainsi que le déchiffrement des nos 27 (ne pourrait-on lire ΤΙς Θεούς, pour ΕΙς Θεός?), 56 et des
monogrammes repris p. 125.
35 DENIS FEISSEL [BCH 102 546
Les inscriptions nos 29 A et Β occupent les deux versants d'un couvercle de
sarcophage. La première énumère les quatre destinataires de ce tombeau de famille.
La seconde, plus originale et plus difficile, a pour but d'en assurer la protection.
On en a proposé la lecture et la traduction suivantes :
Θεός αθάνατος έκδικήσηι ει μη μόνος Θεός και (μ)ήτις
τών λεκτικαρίων δια τα γενόμενα μυστήρια και εϊ(δ)η τά εϊκοσει
δι' ' ώ δε έπιχηρήση άνΰξαί. λίψανα των ονομάτων τών ύμας
κλαπέντων τών βντων ώδε τόπον έμουτοΰ Ζήνωνος
δ τι ουδείς οίδεν ποιήσειν
Dieu immortel vengera ses mystères et saura les vingt reliques des personnes aux
noms cachés qui sont ici, ce que personne ne sait faire, si ce n'est Dieu seul, et non pas
un quelconque des porteurs de civières, à cause de ce qui s'est passé par votre faute.
Et celui qui entreprendra d'ouvrir le lieu (de sépulture) qui est à moi-même Zenon ...
L'obscurité de ce texte ne tient pas moins à la maladresse de la rédaction qu'à
notre ignorance des circonstances qui l'ont inspirée. Il est cependant permis, sinon
de deviner ce que le texte ne dit pas, du moins de tenter à nouveau d'élucider ce
qu'il veut dire.
Aux lignes 1 et 2, l'éditeur interprète et traduit « έκδικήσει et ε'ίδει comme des
futurs actifs ». On ne contestera pas, pour l'essentiel, la lecture de la pierre. Observons
seulement que, d'après la photographie de la planche IV, la première ligne paraît
mutilée à la fin et qu'il faudrait y ajouter cinq lettres environ pour atteindre la
longueur des lignes suivantes. Je préférerais donc couper εκδίκηση, sans iota parasite,
et peut-être restituer ensuite l'article τ[α - -]. La correction ε'ί(δ)η adoptée à la ligne 2
s'impose sans difficulté, le lapicide ayant confondu A et Δ7. Il ne s'agit pourtant pas
de futurs. Certes la forme εκδίκηση est ambiguë et l'on sait que dans la koinè tardive
l'iotacisme a pu faire souvent confondre indicatif futur et subjonctif aoriste, lorsque
les deux formes étaient sigmatiques8. Mais εΐ(δ)η ne peut être qu'un subjonctif.
Si l'on comprend « savoir », il faut lire εί(δ)η. Je crois cependant préférable, pour la
suite de l'interprétation, de lire ε'ί(δ)η pour ϊδη. On pourrait alors traduire : « Que
Dieu immortel venge (ses?) mystères et qu'il voie ... ».
Je ne puis me ranger à l'interprétation avancée des deux lignes suivantes, où
l'on veut reconnaître « une variante de la formule fréquente dans les inscriptions
chrétiennes : ού 6 Θεός το δνομα οΐδεν ». Cette conjecture a pu être suggérée par les
lignes 5 et 6 qui sont, elles, fort claires : « ce que nul ne sait faire sinon Dieu seul ».
Encore faut-il expliquer quel est ce, privilège divin.
Il est clair que l'objet en cause n'est pas ονόματα, mais λείψανα, les restes, les
dépouilles mortelles9. Cet objet matériel rend sans doute la lecture ϊδη préférable
(7) Comparer la confusion de la ligne 6 entre M et (0.
(8) A la ligne 8, commentée plus bas, έπιχηρήση est en apparence également ambigu. Ce flottement
s'étend à la syntaxe de l'infinitif : cf. ligne 5 ποιήσειν pour ποιήσοα.
(9) Plutôt que « les reliques » ; aussi bien l'emploi du mot grec n'est-il pas limité aux corps des saints.
Le terme manque à l'index mais se retrouve au n° 108 où l'éditeur a bien traduit : « nos corps ». Remarquer
aussi dans ce dernier texte l'adjuration par « le Seigneur des mystères ». notes d'épigraphie chrétienne 547 1978]
à είδη, « voir » à « savoir ». L'éditeur n'a pas expliqué comment των ονομάτων των
κλαπέντων pouvait signifier : « des personnes aux noms cachés ». Si l'on se reporte
à l'index (s. ν. κλέπτω), on sera renvoyé à notre inscription sous la forme οι κλαπέντες.
A-t-on cru pouvoir comprendre : « les restes de ceux qui sont privés de nom »?
L'incohérence de la construction ne permet pas de s'y arrêter. Il paraît plus naturel
de croire, malgré l'embarras de l'expression, que les deux participes de la ligne 4
s'accordent avec ονομάτων, que l'on doit alors renoncer à traduire par « les noms ».
Il suffit pour cela de rendre au mot, comme très souvent dans la langue byzantine,
le sens de « personne »10. Il n'y a pas ici de « noms cachés », mais des personnes
que l'on a volées.
On ne peut guère aller plus loin sans se livrer à quelques conjectures. Je croirais
volontiers cependant que les pilleurs de tombes ne se sont pas contentés d'en emporter
le mobilier, mais que les corps mêmes ont disparu. « Ce que nul ne sait faire sinon
Dieu seul » serait justement de reconnaître les ossements dispersés, d'où l'invocation
que j'interprète : « Qu'il voie les vingt dépouilles des personnes volées ». La foi dans
la résurrection des corps pourrait ne pas être étrangère à cette préoccupation. On n'a
plus, dans cette hypothèse, à rechercher avec l'éditeur « les circonstances dans
lesquelles les restes de vingt personnes ont été déposés dans le sarcophage de Zenon ».
Il reste seulement à admettre que le participe présent των βντων ώδε s'applique aux
restes disparus11. Le sens est probablement : « les restes des personnes qui, étant
ici, ont été volées », ou encore : « qui étaient ici et que l'on a volées ». L'adverbe
ώδε12 ne peut guère désigner strictement la tombe de Zenon ; sans doute les sépultures
profanées étaient-elles voisines de la sienne13.
La fin de l'inscription est beaucoup moins douteuse et la construction facile à
rétablir. On a eu raison, à la ligne 6, de corriger CûHTIG en (μ)ήτις : le lapicide,
comme à la ligne 2, s'est manifestement trompé14. Mais il est exclu grammaticalement
de coordonner ουδείς et (μ)ήτις15. Un semblant de difficulté surgit aux lignes 8 et 9,
(10) Du Cange, s.v. Ονομα, en cite plusieurs exemples, dlordinaire avec l'indication du nombre des
personnes. Le lapicide aurait pu écrire aussi bien, ou mieux : τα λείψανα τών είκοσι ονομάτων. M. L. Robert
a bien voulu me faire observer, et je l'en remercie, que cet emploi est largement attesté dès l'époque impériale
et que l'épigraphie permet de compléter les références alléguées par LSJ, s.v., IV, 2.
(11) S'il fallait croire que les corps sont encore effectivement présents, on comprendrait mal pourquoi
Dieu seul sait les voir.
(12) J'ai plus haut rectifié tacitement dans le texte le lapsus ώδε : l'index a, bien sûr, ώδε.
(13) On dégagera à la ligne 8 un emploi méconnu du même adverbe.
(14) « La confusion entre mu et oméga lunaires est facile », note justement J.-P. Rey-Coquais, quoique
certains au moins des M de l'épitaphe aient des hastes verticales. La confusion de ces deux lettres est attestée
dès l'époque hellénistique : ainsi ΑΝΤΙΩΑΧΟΣ pour 'Αντίμαχος dans un décret attique du ne s. av. J.-C,
pour lequel on a eu recours à l'hypothèse d'une minute en cursive (cf. R. D. Meritt, Epigraphica, 32 [1970],
p. 3-6). Cette théorie controversée (cf. Bull. ép. 1972, 128) n'est plus requise à l'époque impériale avec l'introduc
tion dans le style lapidaire du, mu à jambages courbes. On ne sait d'ailleurs pas toujours qui est en faute, du
lapicide, du copiste ou de l'éditeur. L. Robert en a signalé un exemple caractéristique dans une inscription
juive de Rome (cf. Hellenica III, p. 97) : l'éditeur du Corpus Inscr. Iud., n° 118, transcrivait ANAPIAICONHCI
par άνδρ(ε)ία (δ)νήσ(ε)ι alors qu'on avait déjà bien lu : άνδρΐ άϊμνήσ[τω]. On peut citer aussi à Thessalonique
un cas très semblable. Dans l'épitaphe IG X 2, 1, 591, connue seulement par une copie de J.-B. Germain,
Ch. Edson a laissé en capitales, à la ligne 7, les lettres AECuNHCTCùN. W. Peek, Maia, 25 (1973), p. 201,
restitue άε[ι]μνήστων. Il n'est pas sûr que Viola manque : sa proximité, ou sa ligature, avec le mu suivant
pourrait être la cause même de l'erreur du copiste.
(15) L'interprétation est en soi suspecte, qui conduit à se demander : « Pourquoi les porteurs de civières,
responsables des enterrements, ne peuvent-ils savoir les noms des défunts ? »
35—1 DENIS FEISSEL [BCH 102 548
dont on voudrait faire une proposition relative sans pronom relatif16 ni proposition
principale, considérant que « la dernière phrase n'est pas achevée ».
Ces étrangetés se dissipent toutes à condition de ponctuer la ligne 6 après Θεός.
On lit alors, coordonnée par καί aux subjonctifs de l'invocation initiale, la formule
d'interdiction suivante : καΐ (μ)ήτις των λεκτικαρίων, δια τα γενόμενα δι' υμάς ώδε,
έπιχηρήση άνΰξαι τόπον έμουτοΰ (sic) Ζήνωνος. « Et que nul des fossoyeurs, en raison
de ce qui s'est passé ici à cause de vous, n'entreprenne d'ouvrir ma tombe à moi
Zenon. » On reconnaît à la ligne 8 l'adverbe ώδε, comme à la ligne 4, allusion aux
incidents évoqués plus haut dont les fossoyeurs, pris à partie par une vive anacoluthe,
sont tenus pour responsables.
Sous les nos 75 et 76 sont éditées deux plaques inscrites appartenant au même
monument17, la première fermant le loculus de gauche, l'autre celui de droite.
+ "Ανης + + "Αφής +
ύπερβα συνχώρησον
ό Θεός εις τα παραπτώματα
+ ημών + + ημών +
II n'importe pas de détailler les difficultés que soulèvent la syntaxe et le sens des
deux textes ainsi présentés et respectivement traduits :
Donne le repos. Que Dieu nous protège.
Remets, pardonne nos fautes.
Ces difficultés paraîtront en effet sous un jour différent si l'on tient compte du fait
suivant : les formes άνης et άφης où l'on doit reconnaître, par une confusion graphique
fréquente en Syrie, les impératifs άνες et άφες, ne s'emploient normalement pas seules
mais conjointes ; la suite le montrera. L'hypothèse est alors tentante d'unir les deux
plaques en un seul texte de quatre lignes :
"Ανης, άφης,
ύπέρβα, συνχώρησον
ό Θεός εις τα παραπτώματα
ημών <ήμών >.
On conviendra sans doute que rien ne s'oppose à ce rapprochement matériel.
Ces deux inscriptions jumelles, de dimensions identiques, sont l'œuvre de la même
main, témoin les claires photographies de la planche XLVII. Toutes deux étaient
encastrées du côté Est du monument; je suppose que l'intervalle, non précisé, était
assez faible pour en permettre la lecture continue ligne à ligne. Il est vrai que cette
disposition est singulière, mais le lecteur antique, s'il était d'abord tenté de lire le
(16) L'éditeur a lu ώ δέ έπιχηρήση pour δ δέ επιχειρήσει ; cet emploi de l'article est insolite. Quant au
verbe, on va le voir, il n'est pas plus au futur que ceux des deux premières lignes (cf. n. 8).
(17) P. 46 : « Monument à deux fours funéraires ouverts à l'Est, ayant chacun conservé leur dalle de
fermeture inscrite. » notes d'épigraphie chrétienne 549 1978]
texte en deux colonnes, devait comprendre dès la première que ces bribes de phrases
ne se suivaient pas. Un point semble aller cependant à l'encontre de notre hypothèse :
le mot ημών, répété à la fin, fait double emploi. Mais cette redite, inutile au sens,
ne l'est pas à la symétrie de la gravure que le lapicide a visiblement recherchée aux
lignes 1 et 4 des deux plaques, par une mise en place identique des lettres et des
croix18. La conséquence, volontaire ou non, de cet ajout a été de donner à la colonne
de droite un semblant de continuité : bien que le verbe n'ait pas de sujet ni le
complément d'article, la lecture verticale paraît offrir un sens qui a pu faire illusion.
Mais l'énigme que constitue, si on l'isole, la colonne de gauche, oblige à rechercher
une interprétation qui vaille pour l'ensemble.
Il suffira, je crois, pour vérifier le bien-fondé de notre hypothèse initiale, de
constater que la formule qui en résulte est conforme, pour l'essentiel, à la liturgie
du rite syrien placée sous le nom de saint Jacques19, où l'on voit l'assemblée des
fidèles implorer : άνες άφες συγχώρησον ό Θεός τα παραπτώματα ημών. Cette prière
prend en partie sa source dans les propres termes de l'Évangile, notamment Marc,
XI, 25 (cité par l'éditeur en commentaire au verbe άφίημι) : άφίετε εϊ τι έχετε κατά
τίνος, £να καΐ δ πατήρ υμών ό εν τοις ούρανοΐς άφη ύμΐν τα παραπτώματα υμών. Mais
l'association caractéristique des verbes άνες άφες paraît un développement particulier
à certaines liturgies. En dehors du rite syrien, je n'en connais d'exemples que tardifs,
dans quelques épitaphes de Nubie datées du ixe au xne siècle20 : non sans variantes,
les trois verbes άνες άφες συγχώρησον y sont chaque fois associés21.
Il y a donc lieu de reconnaître dans les termes employés à Tyr un écho de la
liturgie locale, qui s'apparente sur ce point à celle de saint Jacques. La formule de
Tyr s'en distingue cependant par deux traits d'intérêt inégal. Que le complément
soit introduit par la préposition εις, alors que les quatre verbes précédents sont transitifs,
il n'y a rien d'autre là qu'un solécisme. En revanche l'emploi du verbe υπερβαίνω
est aussi remarquable de forme que de sens. L'éditeur l'a accentué et traduit comme
s'il s'agissait du subjonctif ύπερβη22. En réalité, ainsi placé en asyndète parmi trois
impératifs, ύπέρβα ne peut être à son tour qu'un impératif aoriste, d'un type attesté
dès l'attique et développé dans la koinè23. C'est encore le contexte qui, dans cette
série de synonymes, impose le sens de « pardonner », indiqué mais non retenu par
l'éditeur. Il vaut la peine de citer après lui le passage de Michée, VII, 18, traduit
par les Septante : τίς θεός ώσπερ σύ ; έξαίρων αδικίας και υπερβαίνων ασεβείας τοις
(18) J'ai tacitement rétabli ci-dessus, d'après la photographie, la croix finale de la partie gauche, omise
dans l'édition.
(19) F. E. Brightman, Liturgies Eastern and Western, I : Eastern Liturgies (1896), p. 58.
(20) J. W. Crowfoot, Journal Egypt. Arch., 13 (1927), p. 226, n° 1, daté de 858, et p. 230, n° 5, ca 1080
(repris dans le Sammelbuch IV, 7428 et 7432, avec transcription complète du second texte d'après la photo
graphie du premier éditeur). Encore en 1157, Sammelbuch V, 8763.
(21) Notons incidemment que ces parallèles donnent la clé d'une épitaphe du Bas-Empire à Thessalonique
(/G X 2, 1, *786), avec la formule nouvelle : δος άνεσιν και άφεσιν.
(22) II va de soi que le nominatif ό Θεός. ne requiert pas un verbe à la 3e personne : la forme fait régulièr
ement fonction de vocatif depuis les Septante (cf. E. Schwyzer, Gr. Gramm. I, p. 555 n. 1).
(23) Cf. K. Dieterich, Unters. zur Gesch. der gr. Sprache (1898), p. 248. Le Nouveau Testament a les
formes άναβα, κατάβα, μετάβα (cf. F. Blass-A. Debrunner, Gramm. des neutest. Gr.11 [1961], p. 59). Une
épitaphe chrétienne d'Éphèse, reprise et corrigée par H. Engelmann, Zt. Pap. Epigr., 10 (1973), p. 86, emploie
comme acclamation l'impératif ëvêa (je comprends : « en avant ! ») associé à νίκα. 550 DENIS FEISSEL [BCH 102
καταλοίποις της κληρονομιάς αύτοΰ24. Cet emploi du verbe grec paraît si exceptionnel
que l'on ne peut guère voir dans la formule de Tyr une simple variante individuelle :
n'est-on pas en présence d'une réminiscence scripturaire précise, diffusée par le relai
de l'usage liturgique?
Isolés parmi les épitaphes de Tyr, la plupart brèves et sans apprêt, deux
sarcophages se distinguent par leurs inscriptions métriques (nos 149 A et B, et 150).
Ces épigrammes paraissent bien compter au nombre des plus anciens textes de la
nécropole et l'éditeur a raison de penser, sans vouloir préciser davantage, au 111e
ou au ive siècle25. En l'absence de tout signe de christianisme, il est très probable
que ces épigrammes ne sont pas chrétiennes. Non pas qu'une mythologie de convention,
la Moire ni l'Achéron (n° 150) fussent de nature à scandaliser un chrétien de culture
hellénique26. Mais il est vrai que la mention des Muses même si leur rôle dans la
première épigramme appelle quelques précisions, constitue un indice, sinon une
preuve, de paganisme27. On remarquera seulement que c'est la personnalité des
disparus, plus que leur religion, qui veut que l'on rédige en vers leur épitaphe et qui
détermine le choix des thèmes. Rien ne laisse à penser mais rien en principe n'empêc
herait que ces adeptes des Muses fussent en même temps des fidèles du Christ.
Quoi qu'il en soit, on voudra bien ne pas nous tenir rigueur si les remarques
suivantes excèdent le titre de la série. Aussi bien ne s'agit-il pas de trancher ce point
d'interprétation, mais seulement de contribuer à l'établissement littéral de textes
dont la première édition est loin d'être définitive.
L'inscription n° 149 consiste en deux parties, dont l'une est à son tour composée
de deux distiques (n° 149 A). On a lu et traduit le premier en ces termes :
Πασαν όμηλι,κίην παίδων άπεκαίνυτο Χρύσης
Ζωδς έών Μούσοας fjSs περιφροσύνη *28
Chrysès surpassait tous les enfants de sa génération.
Etant en vie, il mettait son application à chanter les Muses.
(24) Le français dit de même : « passer sur une faute ». Comparer la version d'E. Dhorme d'après le texte
hébreu (La Bible, VAncienl Testament, Bibl. Pléiade, II, p. 791) : « Qui est Dieu comme toi, supportant la faute
et passant par-dessus la transgression du reste de ton héritage. »
(25) II serait curieux de savoir s'il s'agit là, comme souvent à Tyr, d'inscriptions gravées sur des sa
rcophages de remploi ou si les monuments, contemporains des épigrammes, peuvent contribuer à leur datation.
(26) Cf. dans R. Lattimore, Thèmes in gr. and lai. epitaphs (1942), le chapitre : Pagan Eléments in
Christian Epitaphs, p. 301-340, notamment sur les thèmes infernaux, p. 316-317.
(27) Je crois que l'expression Μουσάων θεράπων (n° 150), qui n'est pas rare dans les épigrammes (cf. par
exemple W. Peek, Gr. Vers-Inschr., nos 371 à Rome, 445 à Nikopolis d'Arménie ; F. Papazoglou, BCH, 1974,
p. 275 n. 3 en Pélagonie), ne s'est encore rencontrée dans aucune inscription sûrement chrétienne. En rétablissant
la bonne lecture d'une épitaphe de Rome pour une fillette de quatre ans (ICUR, 12901), H. Solin trouve l'expres
sion ταΐς Μούσοας άρέσασα καλή « etwas befremdend fur ein Christenkind » (Zt. Pap. Epigr., 22 [1976], p. 75-
76) et se demande encore « was tun die Musen in einem chrisllichen Text? » (Gôlt. Gel. Anz., 229 [1977], p. 91).
Mais le verbe έκοιμήθη, dont les exemples non chrétiens sont rares (à Rome le corpus de L. Moretti n'en a
retenu aucun), me ferait hésiter à croire cette inscription païenne. Au reste l'expression contestée n'est pas
plus surprenante que l'éloge d'une chrétienne de Syracuse (IG XIV, 112) : Ευτέρπη ή των Μουσών σύντροφος.
(28) Je rétablis Μούσαις, plus bas Μουσοα, au lieu de Μουσαΐς, Μουσαΐ de l'édition. notes d'épigraphie chrétienne 551 1978]
II paraît très peu vraisemblable, dans la langue traditionnelle de l'épopée, que l'on
puisse rencontrer une forme contracte du verbe άείδω comme l'imparfait ffis. La
syntaxe du verbe, qui régirait ainsi deux datifs, ne serait pas moins délicate. Rien
n'est plus homérique en revanche que de lire : Μούσαις ήδέ περιφροσύνη, « Ghrysès
surpassait tous les enfants du même âge, de son vivant, par sa culture et sa réflexion ».
La phrase, comme il est normal, enjambe les deux vers et rend au distique son unité.
Le nom des Muses, ainsi coordonné à un substantif abstrait, n'est guère plus qu'un
substitut poétique de παιδεία, sans référence trop précise au culte de ces divinités.
Plus curieux est l'emploi de περιφροσύνη, mot dont les rares exemples littéraires ont
tous été diversement corrigés ; ces conjectures paraîtront sans doute moins nécessaires
maintenant que l'épigraphie garantit l'authenticité de la forme 29. Dans le contexte
de l'épigramme de Tyr, le sens est évidemment élogieux et le mot convient bien à
un esprit curieux et réfléchi. On ne doit en attendre, au demeurant, aucun indice
chronologique.
La seconde partie de l'épigramme (n° 149 B) est publiée de la façon suivante :
Οϊχετε, εύμαθίη, Χρύσης θάνεν, αϊ δέ νυ Μοΰσαι
Άχ νυν τε κραδίην ΟΙά τε φίλω επί παιδί.
Elle s'en va, l'application à l 'élude, Chrysès est mort, et s'en vont donc les Muses
aussi. Ah! maintenant, pauvre cœur, pour un garçon oh! combien aimé.
On a voulu voir, ici aussi, un distique élégiaque ; et peut-être le grand omicron
de οιά τε, qui dépasse la ligne inscrite, a-t-il suggéré la coupe d'un pentamètre à
l'hémistiche. Cependant, pour s'en tenir encore à l'aspect de la gravure, l'éditeur
a bien noté qu'à la différence des distiques de la première partie, ici « la seconde
ligne ne commence pas en retrait de la première ». De toute manière, jamais un
pentamètre ne s'achève en trochée. Ce vers, comme le précédent, est un hexamètre,
incorrect il est vrai puisque la finale du mot οία est brève au premier pied du quatrième
dactyle.
Au reste il est permis de s'étonner que le pluriel Μουσαι soit sujet, avec εύμαθίη,
du singulier οΐχεται30, et de trouver suspect ce second vers sans verbe, double excl
amation qu'introduit une interjection sans exemple. La phrase en réalité, comme dans
le distique examiné plus haut, enjambe les deux vers et le second a bien le verbe
(29) L'article de W. Dindorf, Thésaurus, s.v., cite un exemple de Thémistios : σοφιστήν τύφου μεστον και
γέμοντα περιφροσύνης, et un vers de Coluthus : άρχεκάκοιο περιφροσύνησι Φερέκλου. Les mêmes références
figurent dans les dictionnaires de LSJ [cunning, mais le sens de ruse convient mal à Thémistios) et de Bailly
{dédain, orgueil, sens qui cette fois ne convient qu'à Thémistios) ; Sophoclès ne cite que Thémistios (bien rendu
par contemptuousness). On a tenté de corriger ce mot peu attesté : Dindorf, l. c, adopte dans les deux cas
παραφροσύνη ; la récente édition Teubner de Thémistios préfère la conjecture de Reiske περισσοφροσύνη.
L'épigraphie témoigne désormais en faveur du texte traditionnel. Comme celui de περίφρων, περιφρονέω,
le sens de περιφροσύνη est double : intellectuel, comme c'est le cas à Tyr (où le mot signifie l'application d'esprit,
le caractère réfléchi) et chez Coluthus (cette fois en mauvaise part au sens de machinations) ; moral, comme chez
Thémistios au sens de mépris. Seul le supplément de LSJ, s.v., signale un autre exemple de même acception
chez Plutarque (rendu par contempt). A moins de rejeter cette leçon (la correction de Reiske περιφρόνησαν
prévaut dans la récente édition Budé), Thémistios n'est donc pas, comme on l'a cru, le plus ancien témoin
du mot.
(30) Je préférerais d'ailleurs lire sans ponctuer : οϊχετε εύμαθίη. DENIS FEISSEL [BCH 102 552
au pluriel requis par les Muses : άχνυντε κραδίην31, « les Muses s'affligent en leur cœur ».
Le verbe άχνυμοα est trop fréquent dans l'épopée et assez attesté dans les lexiques
pour ne pas en accumuler d'exemples32. L'exclamation initiale disparaît et la formule
οΐά τε introduit une comparaison, avec le sens possessif habituel de φίλος dans l'épopée :
« Les Muses s'affligent en leur cœur comme sur leur propre fils. » On observera comme
le mouvement des deux vers (οιχεται - άχνυνται) fait écho au pentamètre final de la
première partie : Οί'χεται εκ βιότου δάκρυα πατρί λιπών. Ces deux brèves pièces, métri-
quement distinctes (deux distiques et deux hexamètres), se suivent logiquement :
non seulement la mort de Chrysès fait le deuil de son père, mais les Muses le pleurent
aussi « comme leur propre fils ».
Comme l'enfant Chrysès, le jeune Lydios de l'épigramme n° 150 fut un brillant
élève. Son épitaphe est malheureusement assez mutilée au premier vers33 et au qua
trième34 et la continuité du texte en souffre. Il ne faut cependant pas désespérer de
la restitution du troisième vers35, un hexamètre ainsi transcrit :
OY..NeTHC πολυδ[α]κρυ - - - φίλ[ο]ν 0)P€ÇO παΐδα
Les lacunes sont brèves et la minutieuse description des traces existantes, jointe
aux photographies (planche XXVIII, 1 et 2), permet de contrôler la possibilité des
suppléments. On est tenté de rapporter à Lydios, sujet des deux premiers vers, la
proposition relative suivante :
ού [γε]νέτης πολύ δ[ά]κρυ [χέων] φίλ[ο]ν — ww παΐδα
« dont le père son fils en versant des larmes abondantes ». Ces restitutions convien
draient bien à l'espace disponible et aux traces décrites36. Le mot γενετής n'est pas
connu d'Homère mais il appartient depuis les Tragiques au vocabulaire de la poésie.
Plus loin, la restitution πολυδ[ά]κρυ[τον] serait métriquement passable mais ne
comblerait pas la lacune. On préférera la formule δάκρυ χέων : fréquente chez Homère,
on la rencontre également dans les épigrammes funéraires37. Seul reste problématique
l'avant-dernier mot du vers, où l'on attend le verbe principal de la relative. S'il
était permis de corriger une lecture qui paraît certaine, on aurait conjecturé : φίλ[ο]ν
(31) Pour άχνυνται, comme οϊχετε au premier vers.
(32) Citons seulement pour l'alliance des mots Iliade, XXIV, 584 : άχνυμένη κραδίη, et d'après le
Thésaurus, s.v., Quintus de Smyrne, IV, 57 : άχνύμενος κραδίην.
(33) Les deux derniers pieds de l'hexamètre sont à restituer.
(34) II manque le second hémistiche du pentamètre.
(35) L'éditeur y a prudemment renoncé : « Je ne puis rien proposer pour restituer ce vers ou même en
dégager le sens. » II en a seulement traduit des bribes : « enfant chéri avec beaucoup de larmes ».
(36) « Ligne 3, la troisième lettre doit être étroite ; la lettre suivante est une lettre ronde dont on voit
le bas ; plus loin, après Vupsilon, on voit la trace de lettres rondes ou lunaires, confuses, puis une brève lacune
et une haste verticale devant le phi. »
(37) L'index du recueil de G. Kaibel, Epigr. gr., en cite quatre exemples. Citons surtout, avec aussi
γενετής, une épigramme chrétienne de Thasos (J. Pouilloux et Chr. Dunant, Rech. sur Vhist. et les cultes de
Thasos, II, p. 196, n° 370, vers 21) : ταϋτα δέ δάκρυ χέων γενετής θέτο ρήματα τύμβω. notes d'épigraphie chrétienne 553 1978]
ώ(λ)εσε παΐδα38, « il a perdu son fils ». On n'oserait affirmer que tel est bien le
sens39; une difficulté demeure donc, dont la solution permettrait seule de confirmer
pleinement les restitutions précédentes.
Χ. ΎΠΟΒΟΛΕΥΣ λ Tyr et à Nicomédie
C'est encore le recueil des épitaphes de Tyr qui servira de point de départ à
cette note, dont l'objet est moins un commentaire des textes qu'une mise au point
bibliographique. Parmi le riche vocabulaire des professions, qui offre un aperçu très
intéressant des activités urbaines, on remarque notamment, à trois reprises, une
fonction ecclésiastique au demeurant peu attestée, celle α'ύποβολεύς40. Il serait vain
sans doute, en l'état des sources, de vouloir en préciser trop le contenu, qu'aucun
texte ne nous apprend, et peut-être trompeur de se fier à l'étymologie du mot, dont
le sens a pu évoluer. Un passage de Socrate, qui associe les hypoboleis aux lecteurs41,
suffit à les mettre au nombre des ordres mineurs; au reste l'interprétation de ce
texte est depuis longtemps déjà controversée (cf. Du Gange, s. v.). Le dictionnaire
de Lampe renvoie également à la liste des signataires d'une requête du clergé
d'Antioche au concile de 536 réuni à Constantinople, où figure un 'Ιωάννης ύποβολεύς42.
La pauvreté de ces témoignages « littéraires » rend ici particulièrement précieux
l'appoint des inscriptions nouvelles. Il faut cependant rappeler, plus exactement
qu'on ne l'a fait, que le mot n'était pas non plus sans exemple en épigraphie. Nous
sommes en effet renvoyés par l'éditeur à E. Hanton43 « qui cite le mot ύποβολεύς
d'après une inscription inédite », et d'autre part à un parallèle indirect : « Désigné
par un terme de même racine, on connaît aussi un maître de chœur, έπιβολεύς της
άγιας του Θεοΰ εκκλησίας. »Μ Je crois pouvoir montrer qu'en fait le mot ne
se trouve pas dans ce texte qui, selon toute vraisemblance, n'est autre que l'inscription
alléguée par E. Hanton.
Il n'est que de se reporter à l'article indiqué [supra n. 44) des Athenische
Mitteilungen. J. H. Mordtmann y édite des inscriptions de Cyzique et, venant à
parler du remploi à l'époque chrétienne de sarcophages païens, en signale incidemment
(38) Cf. Iliade, XXIV, 242 : παϊδ* δλέσαι τον άριστον. Comme dans φίλφ επί παιδί de l'épigramme
n° 149 Β commentée ci-dessus, je donne ici à φίλ[ο]ν la valeur atténuée d'un possessif.
(39) Un verbe exprimant le regret, les plaintes, satisferait davantage. Je n'en connais pas qui convienne
aux traces lisibles.
(40) J.-P. Rey-Coquais, o. c, nos 147 (avec le commentaire), 171 et 187. Cf. la conclusion résumée
p. 153 : « Trois υποβολείς exercent dans les églises de Tyr des fonctions de chantres, difficiles à préciser. »
Deux épitaphes montrent nettement l'appartenance de chacun à une église particulière : le n° 147 pour un
hypoboleus αγίας Μαρίας, le n° 187 pour un hypoboleus της άρχέας αγίας Μαρίας.
(41) Cité ibid., p. 82, n. 2, d'après Lampe.
(42) Acta concil. oecum., III (1940), p. 62, 4.
(43) Byzantion, 4 (1927-1928), p. 134.
(44) Une note renvoie ici aux éditions : « Ath. Miti. 6, 1881, p. 126 ; cf. V. Schulze [lire : Schultze],
Kleinasien, I, p. 341, n° 1 [cf. infra, n. 46] ; L. Jalabert et R. Mouterde, dans Dicl. arch. chrét. et liturgie.
s.v. Inscr. gr. chrét., col. 657. »

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