Notes sur les Chams - article ; n°1 ; vol.7, pg 313-355

De
Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient - Année 1907 - Volume 7 - Numéro 1 - Pages 313-355
43 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mardi 1 janvier 1907
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E.-M. Durand
Notes sur les Chams
In: Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 7, 1907. pp. 313-355.
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Durand E.-M. Notes sur les Chams . In: Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 7, 1907. pp. 313-355.
doi : 10.3406/befeo.1907.2376
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/befeo_0336-1519_1907_num_7_1_2376NOTES SUR LES CHAMS
"• ' ' > Par E.-M. DURAND -
Missionnaire apostolique,
Correspondant de l'Ecole française d'Extrême-OrienL.
VI. — LES BASÊH .
J'ai déjà parlé dans une note sur les Chams Banis (*), des ačar, les prêtres
des Chams musulmans : il me reste à dire quelques mots sur les basêh, la caste-
sacerdotale des Chams brahmanistes.
Gomme nous l'avons vu, les Ghams musulmans ont emprunté à leurs frères
brahmanistes le terme ačar (skt. acûrya) pour en former le nom générique
de leur hiérarchie sacerdotale, qui comprend : Yamôm ou imôm (arabe imam),
le chef de la prière ; le katip (ar. khalib, malais këtib), le lecteur de mosquée, -
plus particulièrement chargé de l'office du « jour de bénédiction », le vendredi;
le môdin (ar. mueddin, muezzin, mal. modin), celui qui appelle à la prière,
simple chantre, chez les Ghams, où les minarets n'existent pas ; le gru (skr.
guru), titre également emprunté aux brahmanistes, président de l'assemblée
religieuse et de la communauté laïque ; et enfin Y ačar 7 terme ici spécifique,
qui désigne le maître d'école suppléant du gru.
Les prêtres brahmanistes répondent au nom générique de basêh ou basaih.-
Ce terme n'a pas laissé jusqu'ici que de recevoir des explications souvent con
tradictoires. Dans les Nouvelles recherches sur les Chams, M. Cabaton le fait
dériver (p. 22) du skt. upusaka, °sikû, mais rectifie dans les addenda (p. 209) :
« ce mot et le khmêr bachay viennent plutôt du pâli upajjhaya ». Le Dic
tionnaire cam-français, de MM, Aymonier et Cabaton, maintient cette dernière
etymologie. Dans son ouvrage sur le Cambodge (t. m, p. 635-638), M. Aymon
ier assimile ce nom à celui de pa-sseu \ JgL ou pa-sseu-wei X S Ш qu'un
voyageur chinois du XIIIe siècle donne aux bonzes taoïstes. La seconde secte,
(•) B. E. F. E.-O., 111 (iqo3), p. 54-62. - - 314
dont parle le mémoire de Tchao-ta-kouan, dit-il (p. 636), « est celle des Passe
ou Pa-sseu-wei, qui sont vôtus comme tout le monde, à l'exception d'un mor
ceau d'étoffe rouge ou blanche qu'ils portent sur la tête, à la façon d'une
certaine coiffure des femmes tartares, mais un peu plus bas. Ils ont aussi des
édifices et des tours, ainsi que des couvents et des temples, mais qui ne peuvent
se comparer pour la magnificence, aux monastères des Bouddhistes dont la
religion est aussi beaucoup plus florissante, ils ne rendent de culte qu'à un
bloc de pierre assez semblable à la pierre du dieu du sol en Chine. Le narrateur
ignore quelles sont exactement leurs divinités. » Et M. Aymonier ajoute (p. 6З7) :
« 11 ne nous paraît guère possible de voir en- ces Passe ou Pa-sseu-wei, les
(acàrgas) paçupatas que mentionnent quelques inscriptions et qui n'ont
jamais pu être qu'une simple variété des sectateurs du sivaïsme, une petite
catégorie, d'ordre secondaire, des gens appartenant à la hiérarchie religieuse
du brahmanisme. Or, dans ce corps religieux ainsi réduit, appauvri et en visible
décadence en cette fin du XIiI« siècle^ les nuances devaient s'estomper, s'effacer
à leur tour et échapper à un observateur aussi superficiel, en pareille matière
du moins, que l'était Tchao-ta-kouan, et ceci de son propre aveu. Ses prêtres
taoïstes, ses Pa-sse étaient les brahmanes. Jusqu'à plus amples renseignements, le
nom qu'il leur donne ne ressemble guère qu'à celui des Bashèh ou hommes de la
caste sacerdotale des Chames du Binh-Thuan. Ces Bashêh, dont les fonctions
sont nombreuses, président aux crémations des fidèles qui appartiennent à leur
secte et reconnaissent leur autorité morale ; ils pratiquent certaines abstinences,
sont habillés de blanc et, en dehors de leur ministère, vaquent à leurs opérations
journalières comme les autres Chames. » Enfin il observe plus loin (p. 638) :
« Remarquons, en ce qui concerne les sectes religieuses, qu'A. Rémusat a aussi
reproduit le passage suivant, extrait de Y Histoire des étrangers : Dans ce pays,
on nomme un homme lettré, panki; un prêtre de Fo, tchou-kou; un tao-sse,
pa-sse. »
Par contre, M. Pelliot (') critique celte assimilation. « Les Pa-sseu-wei, dit-il,
sont un sujet d'assez grave d'embarras. Le nom même est lu par nous Pa-sseu-
wei au lieu de Pa-sseu de Rémusat. » Après avoir cité quelques références
qui contredisent la « césure » de Rémusat, il continue : « Mais qu'étaient les
Pa-sseu-wei, ces « taoïstes » du Cambodge? Trois hypothèses sont en présence :
Yule (Hobson-Jobson, Londres, 1886, in-8n, s. v. Panthag, Penthé) discute
l'origine du mot Panthag qui fut donné au royaume musulman de Ta-li au
Yunnan (1856-187З). Peu porté à admettre le chinois pen-ti fc Klí, qui
s'applique à tous les indigènes, il songe à Path!, appelation birmane des mu
sulmans. — Sir Arthur Phayre distingue path! de penthé, moderne en Birmanie
selon lui, et qui ne désignerait que les musulmans chinois venus du Yunnan.
(•) В. E, F. E.-O.,.u (1902V p. 149. n. 2, — — 315
Quoi qu'il en soit du rapport des deux termes, tout ce qui nous intéresse ici est
que PatKi (ou Passai) est ancien dans la langue birmane; sir Arthur Phayre le
litre de Pârsl ou Fur si, c.-à-d. Persan, ъ M. Pelliot discute cette thèse avec sa
riche érudition coutumière.. et, en dernière analyse, la rejette. Une de ses
objections, et non la moins forte, est qu'il est fait mention des « taoïstes » au
Cambodge à une époque où l'islamisme est tout à fait hors de question.
Enfin il conclut : « Si on admet que Pa sseu-wei désigne un culte hindou,
quel nom faut-il lire ici? M. Aymonier, nous-mcme, avons songé aux Basaih
chams. Les Basaih sont la caste sacerdotale des Chams ; le nom est. peut-être
apparenté au khmèr bacchây (== \u\pajjhmja). Mais les Basaih représentent
le culte brahmanique et l'on a vu plus haut que nous identifions les brahmanes
aux pandits et les séparons nettement des Pa-ssen-wei. Aussi inclinons-nous
à adopter l'hypothèse de M. Finot qui propose de voir dans les Pa-sseu-wei
« les Pûçupatas, secte çivaïte, mais distincte des Çaivas ; une inscription
« d'Angkor détermine ainsi l'ordre des préséances dans la hiérarchie religieuse:
« le brahmane, Yacarya Çaiua, Yucûrya Pâçupata (I. S, С. С, р. 42â) »•
Nous ne nous dissimulons d'ailleurs pas la fragilité de notre argumentation ; du
Siam, de la Birmanie, des Etats Chans viendront peut-être quelques éclair
cissements. ». .
La question serait donc encore intacte ; mais, quoi qu'il en soit des pa-sseu-
wei du Cambodge, je crois que pour les Chams tout au moins il fout chercher
chez leurs lointains ancêtres malayo-polynésiensl'étymologie prochaine du nom.
de leurs basêh. De Backer (Archipel indien, p. З19) nous donne, chez les
Dayaks de Bornéo, Sie Basso et Orang Balouwa, ce qui, entre parenthèses,
justifierait de Rémusat avec ou sans « césure ». Ailleurs (p. 4o4) il dit : « Chez
les Battaks, ces consultations sont données par les Datos et les Si Bassos. Cette '
caste de devins et de charlatans, dépositaire d'une science occulte, sait quels sont
les jours néfastes et les jours heureux. )> Les nombreux traités de divination des
basêh, leur intervention rituelle dans le choix des terrains, l'orientation des
maisons, la consultation des victimes sacrifiées, la conjuration des maléfices; etc.,
toutes choses qui forment le plus clair de leurs honoraires, prouvent assez
qu'entre les bassos de Bornéo et de Sumatra et les basêh du Binh-thuân la
parenté est réelle, et pour le nom et pour la chose. • '
Par ailleurs et comme confirmation de cette etymologie, je trouve dans le
Kawi-Balineesch Woerdenboek de Van der Tuuk (t. m, p. 54o, à l'article
,wama-wâsa) le mot javanais wasi, celui qui possède un pouvoir surnaturel ;
.et la forme dérivée angawasi, sorcière 'qui se fait instruire par un prêtre.
De là au sanskrit il n'y a plus qu'un pas. En effet le mot est évidemment le
sanskrit uaça, vasi, pouvoir surnaturel, iorce magique ; vaçin, celui qui a
cette force. Il est bien entendu que l'échange de la semi-voyelle labiale et de la
labiale sonore n'a aucune importance ici (ex.: skt. varna, chám barna; skt.
vandanya, ch. banania; skt. vidhi uinaya, ch. badl biniai; skt. vamça,
ch. bança). .
.
.
,
laquestion des basêh chams est tranchée. 11 est surtout hors de .Pour moi,
doute que le mot n'est pas upasaka; il suffirait du reste de remarquer que le
bhiksu a toujours signifié le moine mendiant qui tend la sébile et Yupâsaka le
dévot laïque qui la remplit. - -
La hiérarchie sacrée des basêh se divise en- trois classes: la caste. royale,
qui a disparu avec la royauté chame, la caste populaire, et une sous-caste Inique;
ces deux dernières seules subsistent encore. Comme nous le verrons dans le
Livre d'Anouchirvân édité plus loin, la caste royale remonte aux origines du
monde et a même été l'objet d'une création spéciale. Quant aux dernières castes,
leurs dignitaires ne sont cités nominalement que dans le symbolisme, que le
Livre saint donne des diverses fonctions rituelles. ' ,
L'ordre royal ne comprend que onze ou douze prêtres;
1. Pô Ganvôr Hvôr, le grand astrologue royal, le chef des devins et le guru
suprême de tous les basêh. Son nom est formé de ganvôr, chef, et de hvôr,
skt. hora, devin. ....
2. Pô Par-mô-Grfi, de skt. Paramagiiru, le Guru suprême (?).
3. Pô De-mô-Gru.
4- Pô Dam-mô-Gru. . • .
. . D'après les Chams consultes, les trois ordres précédents correspondraient aux
trois stades: profès, novice et postulant guru. -,
5. Pô Yaň tapah.
. fi. Pô Çrl
7. Pô A là tapah.
Ces trois degrés de tapah, skt. tapas, ascète, nous donnent également une
trilogie hiérarchisée; yaiï, du dieu; çrl, du roi ; ala (en dessous), du sujet.
9. Pô Caban, quelquefois écrit Çrl-ban.
10. Pô Dï-yaii.
11. Pô Kai-lâ. Serait-ce une apocope de takai, pied, et ala, en dessous?
Assez souvent on réunit les deux derniers ordres en un seul, Pô Kai-là-dl-yaù,
ce qui donnerait'au titre un sens complet : « celui qui est au-dessous des pieds,
'le serviteur de la divinité т>.
Dans ces conditions, ces trois derniers prêtres royaux (S, 9 et 10-11) former
aient, eux aussi, une hiérarchie symétrique. Nous verrons plus loin qu'ils se
divisent en officiers de droite et de gauche, ceux de droite préposés au service
rituel du roi, ceux de gauche à la garde de ses intérêts. Ils font ainsi penser
naturellement aux bantara malais, en chám banara et (?) ban. A la cour des
rois malais, on retrouvait en effet le môme dispositif d'officiers de droite et de
gauche suivant leurs fonctions. Le baley royal (ch. bal) où le prince donnait
ses audiences publiques, était divisé en deux parlies; le çri-baley,.oï\ le roi
s'asseyait avec les principaux fonctionnaires (sur une estrade çri-ban ?) et le '
~ - m
paseban (ch. caban); la deuxième et plus basse estrade (alû takai) entourait
le çri-batey : c'est là que les officiers et fonctionnaires subalternes s'asseyaient
à gauche et les fonctionnaires religieux à droite.
12. Pô Ganvôr Bac. Le dernier prêtre, qui est à part, comme le premier,
P5 Ganvôr Hvor, est le prêtre lecteur (mal. basa, jav. vača, mak. bača, skt.
vâc[yate] = voix). Il récite les prières des manuscrits (agal bač) gravés sur
olles (halu kabul; tamul olai, feuilles du Borassus flabelliformis) et dont les
lamelles, empilées les unes sur les autres et percées de trois trous, au centre et
aux extrémités, sont comprimées par des liens, entre deux couvertures (caniôm) * ' '
en bois rigide et laqué (*).
Tels étaient les titres officiels des basêh de la caste royale, auxquels s'ajoutaient
dťs titres de circonstance suivant leurs diverses fonctions rituelles. Ainsi dans la
cérémonie de YAbišeka, dont nous parlerons plus loin, le Pô Griï prend le titre
de Riôn tanin, parce qu'il « conduit par la main ж le roi. Voici encore d'autres
noms : le Gru pah balaùô, qui porte l'arche du feu symbolique ; la Muk paliah,
qui fait office de « servante » et assiste le guru dans la présentation des mets au
roi (ch. тик, vieille femme, et mal. pelayan, serviteur, aide, -de layan,
mëlayan, mëlayani, servir à table, servir aux offices religieux) ; le Ragei pliun
et le Řagei hajan, Ragei « delà souche et du sommet », prêtres qui ont coupé
le pied et la tète des colonnes. Cette opération est du reste toute symbolique,
comme je l'ai déjà expliqué ailleurs (â) : les deux ragei ne vont pas/dans la forêt
chercher ces bois, mais se contentent de donner quelques coups de hache ritu
elle (tagat) pour façonner les extrémités soit des brancards funéraires, soit des
bois du bûcher, soit, comme plus loin, de colonnes des Kati-gaha qui abriteront
la cérémonie du sacre. •
La caste populaire des basèh ne comprend actuellement que les classes
suivantes : .
" i. Les Pô Gril. Sous l'habit sacerdotal ils représentent plus particulièrement
le conseil des anciens et les pères de famille, qui, à ce titre et à l'imitation des
musulmans, se considèrent comme les « chefs de la prière », Leur multiplication
• {*) Л ее propos, le voyageur chinois du XI 11° siècle traduit par M. -Pelliot iloc. cil , p.
se' comií'ný fait la remarque suivante г к Les textes qu'ils récitent sont très nombreux ; tous
posent de feuilles de palmier entassées très régulièrement. Sur ces feuilles ils écrivent des
caractères noirs, mais comme ils n'emploient ni pinceau ni encre, je ne sais encore avec quoi
ils écrivent. » Actuellement encore, .abstraction faite pour l'écriture sur du papier chinois et
européen, les Chams gravent leurs caractères avec un fin stylet en bois dur, puis estampent
en frottant les olles avec le doigt trempé dans une dissolution d'un noir quelconque et de colle.
(9j Notes sur une crémation chez les Chams, in B. E. F. E.-O., m (190З), p. 447-459- — — 318
à l'infini, mais relativement récente, a beaucoup nui à l'union religieuse et à
la pureté des rites.
2. Les Pô Adhià, du skt. adhvaryu, « les prêtres qui récitent les prières
du Yajur-veda », ou peut-être, plus simplement, de àdya, le premier, le chef.
Ce sont les grands prêtres -des rares temples qui ont conservé des revenus
' fonciers affectés au cul le. . .
3. Les Čamenei, sorte de sacristains actuellement chargés de l'entretien des
temples, de la toilette des dieux etde la garde des «trésors)) du culte. M. Cabalon
pourrait avoir raison en voyant dans les camenei (skt. čramana, pâli šamana,
moines) un dernier vestige des prédications bouddhistes qui ont traversé, sans
laissé d'empreintes profondes, le brahmanisme des Ghams. De ces prédica-'
tions M. Finot a retrouvé des traces évidentes dans les ruines de Bong-dirong et
dans les murailles de Fhong-nha ('). J'en ai moi-même découvert air Binh-diuh,
près de cinq siècles après la disparition des Chams de cette province, un témoin
irrécusable duns ице statuette qui porte l'inscription suivante: Brah Budha
Golamo, « le Saint Buddha Gotama ». Cette statuette en bronze, en étal de
parfaite conservation, se trouve actuellement au Musée de l'Ecole française
d'Extrême-Orient. - * -
Cette coexistence des trois religions nationales a peut-être inspiré aux Chams
le dicton très connu : Pô ačar khik môngik, les ačar sont préposés aux
mosquées ; pô basêh khik baganrai, les basch sont préposés à l'arche royale ;
camenei khik bamauiï, les čamenei sont préposés aux temples. En d'autres brahnmnistes,'
termes, les ačar sont musulmans, les basèh sont et les čamenei
sont (étaient) bouddhistes. Cette dernière hypothèse ne présente, en définitive,
rien de bien absolu.
La sous-caste laïque se compose des catégories suivantes :
i. Kadhar (skt. udgatar ou mieux encore gandarua, musiciens célestes),
chantres et violonistes.
a. Môdvôn (skt. widwûn, un sage, un prophète ; mal. biduwan, certain
chant ayant un caractère magique et qui est exécuté dans ies fêtes, avec accom
pagnement de tambourin), chantres et lecteurs des basèh qui sont souvent leurs
élè\es et deviennent parfois leurs novices. A Phan-ri, ils ont à leur tête deux
vieillards qui prennent également le titre de Pô gril, mais de Pô gril môdûôn,
précepteurs des módvón. Dans les cérémonies, le chef a une tunique rouge, les
autres portent seulement sur leur turban une bande rouge ; ils ont à la main un
éventail déployé et un voile rouge, et sur chaque épaule une paire de bourses
bariolées (kaduň ; mal. kandiu'i) qui pendent et s'entrechoquent sur le dos et
(J) B. E. F. E.-O., i (1901), p. 22-25. .
- " - 319
sur la poitrine. Ils exécutent plusieurs figures de danse sacrée (ta m ia). Dans
l'une ils marchent en avant ou à reculons en s'élevant en cadence sur la pointe des
pieds, sans quitter le sol, tantôt ponctuant la mesure en se frappant sur les cuis
ses, tantôt agitant de la main gauche l'éventail et faisant de la droite le geste de
l'offrande ; dans une autre, la danse des sabres, qui est plus échevelée, ils ont
•en chaque main une de ces paires de sabres croisés, en bois laqué et doré, qui
sont si communs par tout l'Extrême-Orient. Chanteurs et assistants battent la
cadence avec les mains, pressant le rhythme aux moments de frénésie et poussant
des ha ! prolongées. Avant d'entrer en scène, chaque officiant se purifie par la
récitation d'un mantra et la formation de Yomkara sur la fumée d'un brasero
de bois d'aigle, dont avec leurs doigts réunis en « oreille de vache » ils portent
les effluves à leur nez et sur leur ombilic.
3. - Pajâu ; j'en ai déjà parlé tout au long dans une autre étude (l). La pajâu
est, en sus, une sorcière, une guérisseuse, qui utilise les simples cueillis « au
clair de lune », et une accoucheuse en titre ; elle doit être veuve. Elleest ordi
nairement assistée d'un kadhar dans ses fonctions . rituelles, d'où le dicton
suivant : Môtai pajâu dauk kadhar, « morte la pythie, reste son musicien ».
4. Muk ka iň yaň = femme-ceinture, à Tentour des dieux (?), suppléante
de la pajâu. ■ ■ ■
5. Raja. C'est une prêtresse libre, dé circonstance, choisie ordinairement
dans la famille de l'amphitryon qui donne une grande fête (rajâ prauň). Comme
tenue d'officiante, elle porte l'habit commun des femmes chames, mais blanc
et avec les bords recouverts d'un galon rouge ; elle a la taille ceinte d'une écharpe
rouge, qui se croise sous la gorge, monte aux épaules, se recroise dans le dos,
se noue à la ceinture et enfin retombe par derrière en longues franges ; son
sarong est entièrement rouge ; la tète est coiffée d'une couronne à motifs dorés
et découpés à jour, sur fond écarlate, et à pompons sur le côté droit ; dans
une main elle tient un éventail dont elle joue ou qu'elle interpose en écran
entre elle et l'autel, dans l'autre un régime de fleurs d'aréquier qu'elle porte
comme une palme. Elle est assistée dans sa danse, identique à celle des kadhar,
mais plus solennelle^ par des môdvôn s'accompagnant sur de larges tambours
plats (baranôn), sur de longs tambours javanais (ganaňj, et sur des clarinettes
à sept trous (çaranai).
Cette danse de la raja rappelle assez exactement le pëngogam mayaň
(ogam, enthousiasme -; mayaň, fleurs d'aréquier), danse malaise exécutée
par deux femmes ayant chacune un mayaň d'aréquier à It main et se mettant
ainsi dans un état d'exaltation ou d'extase qui les fait considérer comme des
oracles.
(l) Notes sur les Chams. V. La déesse des étudiants ; in B. E.F.E.-O.,\i (1906),
p. 282 sqq. — - 320
. Une autre cérémonie, dont la rajâ est encore l'officiante, le balancement de
semble" plutôt empruntée à l'Inde. M. Fournereau l'escarpolette (skt. dota),
(Le Siam ancien, p. 63) l'a retrouvée à Bangkok, au Vàt Bot Phram, le seul
temple où se célèbre encore le culte brahmanique: « A l'intérieur du 'monument,
à gauche, s'élève une escarpolette, do lu, formée de deux colonnes en bois
réunies à leur sommet par une solide traverse qui laisse pendre deux cordes
destinées à soutenir le plateau. Le jeu de l'escarpolette/ l'un des divertissements
préférés des femmes' hindoues, s'est introduit jusque dans les cérémonies- reli
gieuses. Dans le culte de Krishna en particulier, où l'influence féminine a le
plus profondément gravé son empreinte, un des rites journaliers consiste a
balancer l'idole (dôlana) ». . ■
Chez les Ghams, l'appareil rituel est plus compliqué. La do là est montée
dans un hangar de circonstance (kajaiï), sous un vélum de toile blanche qui
forme plafond," A ce vélum sont suspendues des figurines allégoriques d'hommes,"
d'animaux, de fruits même, qu'un basêh, dans une cérémonie aussi longue que
compliquée, a formées avec de la farine de riz pétrie dans de l'eau lustrale. Une
tenture en toile blanche recouvre aussi la cloison qui fait face à l'escarpolette.
A mi-hauteur, se trouve une sorte de berceau oblong, également drapé et larg
ement éclairé de petites bougies Sur le plateau de la dolu est posée une espèce
de jardinière dans laquelle on a monté, autour d'un long cierge allumé, deux
fleurs de lotus artificielles, de grandeur différente, formées de feuilles de bétel
à la pointe desquelles on a piqué un bouton de dadiak (conyza indica).
, La raja prélude au rite en purifiant à la fumée de bois d'aigle cinq cierges
qu'elle consacre en leur faisant décrire deux fois de droite à gauche et une fois
de gauche à droite le signe magique de la syllabe mystérieuse, от. Elle les
allume.au cierge collé au plateau des offrandes (çalaiï), puis, des deux mains
croisées l'une sur l'autre, les remet aux servants qui les fixent aux quatre cordes
et à la traverse de l'escarpolette. Cependant le prêtre-assistant a lavé d'eau
lustrale et oint de la graisse du poulet d'offrandes les deux colonnes de support
l'escarpolette." Il vient alors s'accroupir sur les talons à droite de la rajâ. de
Celle-ci se lève, agite neuf fois son éventail vers les lotus symboliques qui, disent
les Chams, représentent « la mère et l'embryon », tandis que les neuf coups
d'éventail signifieraient les neuf mois de" la gestion. Ici donc, comme pour le
culte de Krgna et aussi comme pour la presque universalité des rites chams,
c'est toujours Tinfluence féminine, le mystère de la procréation, qui pré
domine.
La rajâ continue par une série de pradaksinà autour de l'escarpolette, en
lui imprimant, à chaque tour, un léger balancement continu. La corbeille de La*
lotus est ensuite portée dans le berceau qui forme autel. rajâ prend sa place
sur la dolu d'où elle jóue de l'éventail tantôt en le balançant vers l'autel, tantôt
en s'en servant comme d'un écran entre l'autel et son propre visage. Pendant
qu'elle se tient aux cordes de la balançoire, on passe sous son bras gauche la
série des offrandes, puis, alternativement sous son bras gauche et sous soir bras ■

,
— — 321
un brasero d'encens dont elle aspire l'acre fumée. Puis, toujours assise droit,
sur la dolu, elle se lave la figure, se rince la bouche, serait une chique de bétel
dont un servant lui offre les ingrédients sur un plateau, reçoit les quatre cierges
des cordes de l'escarpolette et les éteint; enfin elle va prendre un peii de repos
sur une natte à l'écart.; • . /
Après avoir démonté l'escarpolette, sur laquelle le prêtre-assistant fait des
passes magiques,, on la remonte à nouveau. L'assistant s'y asseoit, et, pendant
que, baranoň, ganaň, çaranai frappent leurs instruments et jolienť dans un.
rhythme qui graduellement se précipite jusqu'à la frénésie, il commence par se
balancer mollement, puis plus vile, enfin à une allure vertigineuse dont l'élan
le porte au vélum du plafond, où, de son front, de ses genoux, de son corps
tout entier, il va toucher les figurines suspendues, formant ainsi avec la travée
une horizontale effrayante- Descendu de la dolà, il esquisse Vers l'autel le pas
de danse accoutumé. Enfin, il passe par trois fois à la fumée d'encens quelques
régimes de fleurs d'aréquier et les remet à la rajâ, qui pr^nd place à son tour
sur la planchette de l'escarpolette. Elle s'y balance lentement et de façon modeste
à six reprises différentes, qu'elle fait alterner avec trois pas de danse et trois
offrandes de fleurs d'aréquier, face à l'autel. Chacun connaît le symbolisme,
courant dans toute l'Indochine et les îles malaises, de la noix d'arec etde la
feuille de bétel, le trail can des Annamites, le sirihpinaň. des Malais, le
symbole des fiançailles. La rajâ est visiblement empoignée'par son rôle ."'cette
jeune fille que l'on a connue simple et rieuse au dehors, revêt dans ces cérémon
ies une dignité, une majesté même nullement empruntées. - ; -
Je nie suis assez longuement étendu sur cette fête de l'escarpolette, sans
toutefois l'épuiser, d'abord pour ce qu'elle a d'inéditr puis parce que, chez nos
Chams de Binh-thuàn, elle réunit en un seul les deux rites du pěngogam mayaň
• de Java et du balancement de la dolâ des Indes. . ■
VIL — LE LIVRE B'ANOUCHIRVÂN
H peut paraître au premier abord assez surprenant de trouver le principal
traité de cosmogonie chame, le livre saint par excellence des Chams brahmanis-
tes, placé sous le patronage du roi perse Khosroès-le-Grand, Anouchirvân, « le
roi juste ». Mais on sait la popularité dont a joui ce roi perse, pendanHe règne
duquel est né Mahomet, chez les peuples conquis ultérieurement à l'Islamisme.
Il n'est pas en moindre honneur chez les Chams que chez les. Malais. Ce pom
n'est du reste pas la seule trace qu'ait laissée l'influence des Chams musulmans
dans la cosmogonie chame traditionnelle : on verra que dans le récit de la
. création, ils ont réussi à se tailler et à conserver une place d'honneur.
Le livre d'Anouchirvân commence ainsi : Лтг. çakaray thiôn niôn pô
nôgar tahû, « Ceci est la chronique royale de l'antique (mal -tua) déesse du

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