Nouvelles données sur le Mésolithique des îles Tyrrhéniennes (Corse et Sardaigne) - article ; n°1 ; vol.46, pg 211-230

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Gallia préhistoire - Année 2004 - Volume 46 - Numéro 1 - Pages 211-230
Research has greatly extended our knowledge of the Mesolithic of the Tyrrhenian Islands these last five years, in particular the excavation of five new sites in Corsica and Sardinia. The growing evidence, notably concerning environment, enables us today to propose new explanations on the modalities of occupation in these islands and way of life of the populations. From these studies, we know that Mesolithic communities settled in these islands, maybe irregularly, living mainly along the coast from which they obtain the exploited resources. This article also attemps to evaluate the impact of insularity upon the technical and economic gestures of these groups whose characteristics were often shown as the mark of a specific culture.
Notre connaissance du Mésolithique des îles tyrrhéniennes a fortement progressé au cours de ces cinq dernières années, grâce notamment aux fouilles de cinq nouveaux sites de Corse et de Sardaigne. La multiplication des données, en particulier environnementales, nous permet aujourd'hui de proposer de nouvelles hypothèses sur les modalités d'occupation de ces îles et le mode de vie de ces populations. Il ressort en effet de cette étude que les groupes mésolithiques fréquentaient ces îles, peut-être de manière irrégulière, vivant principalement le long des rivages d'où ils tiraient l'essentiel des ressources exploitées. Cet article tente également d'évaluer l'impact de l'insularité sur les comportements techniques et économiques de ces groupes, dont les caractéristiques ont souvent été présentées comme la marque d'une spécificité culturelle.
Nuestro conocimiento del Mesolitico en las islas tirrenienses ha conocido importantes adelantos en los cinco ultimos aňos, gracias sobretodo a las excavaciones llevadas a cabo en cinco nuevos sitios de Córcega y de Sardeňa. La multiplicación de los datos, en particular medioambientales, nos permite hoy proponer nuevas hipotesis acerca de las modalidades de ocupacion de dichas islas y del modo de vida de estos pueblos. En efecto, résulta de este estudio que los grupos mesoliticos solian frecuentar estas islas, quizas de manera irregular, viviendo principalmente a orillas del mar de donde sacaban la mayor parte de los recursos explotados. Este articulo intenta también evaluar el impacto de la insularidad en los comportamientos técnicos y economicos de estos grupos, cuyas caracteristicas fueron consideradas a menudo como la marca de una especificidad cultural.
20 pages
Publié le : jeudi 1 janvier 2004
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Laurent Jacques Costa
Nouvelles données sur le Mésolithique des îles Tyrrhéniennes
(Corse et Sardaigne)
In: Gallia préhistoire. Tome 46, 2004. pp. 211-230.
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Costa Laurent Jacques. Nouvelles données sur le Mésolithique des îles Tyrrhéniennes (Corse et Sardaigne). In: Gallia
préhistoire. Tome 46, 2004. pp. 211-230.
doi : 10.3406/galip.2004.2043
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/galip_0016-4127_2004_num_46_1_2043Abstract
Research has greatly extended our knowledge of the Mesolithic of the Tyrrhenian Islands these last five
years, in particular the excavation of five new sites in Corsica and Sardinia. The growing evidence,
notably concerning environment, enables us today to propose new explanations on the modalities of
occupation in these islands and way of life of the populations. From these studies, we know that
Mesolithic communities settled in these islands, maybe irregularly, living mainly along the coast from
which they obtain the exploited resources. This article also attemps to evaluate the impact of insularity
upon the technical and economic gestures of these groups whose characteristics were often shown as
the mark of a specific culture.
Résumé
Notre connaissance du Mésolithique des îles tyrrhéniennes a fortement progressé au cours de ces cinq
dernières années, grâce notamment aux fouilles de cinq nouveaux sites de Corse et de Sardaigne. La
multiplication des données, en particulier environnementales, nous permet aujourd'hui de proposer de
nouvelles hypothèses sur les modalités d'occupation de ces îles et le mode de vie de ces populations. Il
ressort en effet de cette étude que les groupes mésolithiques fréquentaient ces îles, peut-être de
manière irrégulière, vivant principalement le long des rivages d'où ils tiraient l'essentiel des ressources
exploitées. Cet article tente également d'évaluer l'impact de l'insularité sur les comportements
techniques et économiques de ces groupes, dont les caractéristiques ont souvent été présentées
comme la marque d'une spécificité culturelle.
Resumen
Nuestro conocimiento del Mesolitico en las islas tirrenienses ha conocido importantes adelantos en los
cinco ultimos aňos, gracias sobretodo a las excavaciones llevadas a cabo en cinco nuevos sitios de
Córcega y de Sardeňa. La multiplicación de los datos, en particular medioambientales, nos permite hoy
proponer nuevas hipotesis acerca de las modalidades de ocupacion de dichas islas y del modo de vida
de estos pueblos. En efecto, résulta de este estudio que los grupos mesoliticos solian frecuentar estas
islas, quizas de manera irregular, viviendo principalmente a orillas del mar de donde sacaban la mayor
parte de los recursos explotados. Este articulo intenta también evaluar el impacto de la insularidad en
los comportamientos técnicos y economicos de estos grupos, cuyas caracteristicas fueron
consideradas a menudo como la marca de una especificidad cultural.données sur le Nouvelles
mésolithique des îles tyrrhéniennes
(Corse, Sardaigne)
Peut-on parler d'un « Mésolithique insulaire » ?
Laurent Jacques Costa*
Mots-clés. Mésolithique, Corse, Sardaigne, gestion des matières premières, mobilité résidentielle, industries sur galets, quartz.
Résumé. Notre connaissance du Mésolithique des îles tyrrhéniennes a fortement progressé au cours de ces cinq dernières années, grâce
notamment aux fouilles de cinq nouveaux sites de Corse et de Sardaigne. La multiplication des données, en particulier environnementales,
nous permet aujourd'hui de proposer de nouvelles hypothèses sur les modalités d'occupation de ces îles et le mode de vie de ces populations.
Il ressort en effet de cette étude que les groupes mésolithiques fréquentaient ces îles, peut-être de manière irrégulière, vivant principalement le
long des rivages d'où ils tiraient l'essentiel des ressources exploitées. Cet article tente également d'évaluer l'impact de l'insularité sur les
comportements techniques et économiques de ces groupes, dont les caractéristiques ont souvent été présentées comme la marque d'une
spécificité culturelle.
Keys-words. Mesolithic, Corsica, Sardinia, raw materials exploitation, residential mobility, pebbles flaking, quartz.
Abstract. Research has greatly extended our knowledge of the Mesolithic of the Tyrrhenian Islands these last five years, in particular the
excavation of five new sites in Corsica and Sardinia. The growing evidence, notably concerning environment, enables us today to propose
new explanations on the modalities of occupation in these islands and way of life of the populations. From these studies, we know that
Mesolithic communities settled in these islands, maybe irregularly, living mainly along the coast from which they obtain the exploited
resources. This article also attemps to evaluate the impact of insularity upon the technical and economic gestures of these groups whose
characteristics were often shown as the mark of a specific culture.
Palabras claves. Mesolitico, Côrcega, Sardena, gestion de las materias primas, mobilidad residencial, industrias del guijarro, quartz.
Resumen. Nuestro conocimiento del Mesolitico en las islas tirrenienses ha conocido importantes adelantos en los cinco ûltimos anos,
gracias sobretodo a las excavaciones llevadas a cabo en cinco nuevos sitios de Côrcega y de Sardena. La multiplicaciôn de los datos, en
particular medioambientales, nos permite hoy proponer nuevas hipôtesis acerca de las modalidades de ocupaciôn de dichas islas y del modo
de vida de estos pueblos. En efecto, résulta de este estudio que los grupos mesoliticos solian frecuentar estas islas, quizâs de manera
irregular, viviendo principalmente a orillas del mar de donde sacaban la mayor parte de los recursos explotados. Este articulo intenta
también evaluar el impacto de la insularidad en los comportamientos técnicos y econômicos de estos grupos, cuyas caracteristicas fueron
consideradas a menudo como la marca de una especificidad cultural.
* UMR 7055 du CNRS, Maison René Ginouvès, 21 allée de l'Université, F-92023 Nan terre Cedex.
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Corse et deux en Sardaigne x (fig. 1). Huit sites ont fait À la fin des années 1960, dans le sud de la Corse, à
Curacchiaghju (Lévie) et à Araguina-Sennola (Bonifacio), l'objet de datations 14C, permettant de situer précisément
ces occupations entre le IXe et le VIIe millénaire cal. BC la découverte de restes de taille dans des niveaux datés du
VIIIe millénaire cal. BC attestait une fréquentation des îles (tabl. I). Le terme initial de « Prénéolithique » a été
tyrrhéniennes antérieure au Néolithique (Lanfranchi, récemment abandonné au profit d'une qualification plus
Weiss, 1973) . À cette époque, F. de Lanfranchi et M. C. Weiss précise, mais encore assez ambiguë : « Mésolithique
proposèrent de nommer cette période de la Préhistoire insulaire » (Lanfranchi, 1998).
insulaire : le « Prénéolithique », en raison d'incertitudes Ces hésitations sur la dénomination de cette période de
relatives à la datation de ces niveaux et de l'absence des la Préhistoire corse ou sarde traduisent toute la difficulté
critères techniques définissant habituellement le Mésol rencontrée par les préhistoriens pour identifier, définir et
classer ces vestiges totalement dépourvus de supports lamiithique, notamment les microlithes géométriques. D'autres
sites furent depuis découverts et l'on en compte actue naires, d'armatures, de géométriques et même de pièces
finement retouchées. Aussi, en dépit de la datation des sites llement neuf fouillés pour l'ensemble de ces îles, sept en
corso-sardes, nombre d'auteurs ont longtemps hésité à
nommer les groupes insulaires de la même manière que les
groupes continentaux, cherchant dans une spécificité
insulaire les principales causes du particularisme des indust
ries de Corse ou de Sardaigne. Gritulu
Cet article vise à proposer une analyse du mode de vie de
ces groupes du Mésolithique à partir des acquis les plus /jTorre d'Aquila % *
récents sur leur alimentation et leurs productions, afin
d'évaluer in fine l'impact de l'insularité sur leurs comport
ements techniques et économiques.
PRÉSENTATION DES SITES
MÉSOLITHIQUES DE CORSE
ET DE SARDAIGNE
Depuis les premières occupations mésolithiques (fin IXe
ou début VIIIe millénaire cal. BC), le niveau marin est
remonté d'une vingtaine de mètres environ (Van Andel,
1989, 1990), noyant une partie des littoraux méditer
ranéens. Cependant, les lignes du rivage de la Corse et du
nord de la Sardaigne n'ont pas été sensiblement modifiées
par la remontée des eaux, en raison notamment de l'étroi-
tesse du plateau continental. En effet, l'isobathe 20 m longe
les côtes de ces îles sur pratiquement tout leur pourtour,
s'en écartant principalement au niveau de quelques golfes
et surtout de la plaine orientale de la Corse, où il passe à
près de 2 km au large du rivage actuel. À cet endroit, la côte
a toutefois connu un phénomène d'ensablement considér
able, résultant d'accumulations maritimes et fluviales. Dans
1 . Nous avons exclu de notre étude le site de Corbeddu, situé sur la côte
Fig. 1 — Carte de répartition des sites mésolithiques est de la Sardaigne, qui a livré des dates radiométriques mésolithiques
associées à quelques restes humains erratiques (Sondaar et al., 1993). de Corse et de Sardaigne.
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lithiques provenant du débitage de quelques galets locaux, Site Couche Identification Nature Datation Datation
BP calibrée (BC) trouvées dans une modique couche d'un abri-sous-roche.
Gif 2705 Araguina-Sennola XVIII charbons 8520 ±150 7959-7184 Elles correspondent sans nul doute aux vestiges d'une ou de
Gif 795 Curacchiaghju 7 charbons 8560 ±170 7967-7106 plusieurs courtes haltes. Tous les autres sites ont en
7 Gif 1963 8300 ±130 charbons 7546-7313 revanche livré les vestiges d'occupations liées à l'exploita
us. 47 81 30 ±70 Gritulu Ly823 charbons 7313-6805 tion des ressources littorales et marines. Il s'agit dans tous
9739 - 8633 Monte Leone us. 44 AA 18111 os 9750 ±175 les cas d'occupations sous abris ou en grotte, dont les
us. 22-3 AA 18109 os 8965 ± 70 8227-7923 dimensions souvent exiguës suggèrent l'installation de
us. 55 AA 18112 os 841 5 ±65 7583-7212 groupes de taille restreinte (Costa et al., 2003).
us. 22-7 AA 18110 os 8335 ± 70 7569-7143 Si certains sites - Monte Leone (Bonifacio), Strette
7520 - 7082 us. 9/12 AA 35790 charbons 8275 ± 65 (Barbaggio) - contenaient des niveaux riches en mobilier
us. 6 ETH 8305 os 8225 ± 80 7519-7059 archéologique, aucun ne semble avoir été occupé de
7446 - 6870 us. 22-3 AA 35789 charbons 81 35 ±65 manière continue. En effet, la localisation de plusieurs abris
7450 - 7083 us. 49 AA 35792 8315 ±75 est peu compatible avec des occupations hivernales, en
7329 - 6830 us. 35 AA 35791 charbons 8115±60 raison de la proximité de la mer (Porto Leccio, Sardaigne),
us. 22 AA 18108 os 8050 ±60 7283-6713 d'importants risques de crues (Strette) ou de la rudesse
7061 - 6601 us. 20 AA 35788 charbons 7930 ±85 probable du climat montagnard (Curacchiaghju). Si l'étal
Strette XXIV Ly 2837 charbons 9140 ±300 9142-7604 ement des datations obtenues sur la séquence du Monte
7539 - 6032 Torre d'Aquila 8 tGQ 507 charbons 7840 ±310 Leone suggère une occupation de l'abri de très longue
6660 - 6420 Su Coloru L2 Beta 145956 charbons 7740 ± 50 durée (tabl. I), les quantités importantes de faune intro
Betai 45957 7040 - 6660 L3 charbons 7920 ± 50 duites par les rapaces montrent que cette occupation a été
épisodique (Vigne et al, 1998). La même constatation a été
Tabl. I — Principales datations absolues des sites du Mésolithique ; faite pour le site d'Araguina-Sennola (Vigne, 1988). Enfin, à
calibration à 2 G (Stuiver, Reimer, 1993). La seconde datation Strette, un dépôt stérile intercalé entre les deux couches
obtenue à Torre d'Aquila (LGQ 508 : 6 920 ± 300, soit 6 392-5 315 mésolithiques témoigne également de la discontinuité de av.J.-C.) a été exclue de ce tableau, car les charbons avaient été
l'occupation (Magdeleine, 1984 ; Costa et al, sous presse a). prélevés dans une zone remaniée par l'occupation néolithique de l'abri
Les niveaux archéologiques de ces sites ont donc été (Magdeleine, communication personnelle).
constitués en plusieurs épisodes espacés dans le temps, ce
qui démontre la mobilité des groupes mais aussi l'irrégu
la région d'Aléria, les études de R. Paskoff et P. Sanlaville larité de la fréquentation de ces abris (Costa et al, 2003).
(1985, 1988) ont mis au jour une falaise morte à 200 m à
l'intérieur des terres, correspondant vraisemblablement à la
REPRÉSENTATIVITÉ DES SITES ligne côtière à la fin du Néolithique ancien. Ce phénomène
MÉSOLITHIQUES CONNUS d'ensablement semble donc avoir en partie compensé
l'élévation du niveau marin, préservant ainsi de l'immersion EN CORSE ET EN SARDAIGNE
cette zone littorale.
Ainsi, à la différence d'autres régions méditerranéennes La localisation du site de Curacchiaghju (850 m d'alt
ou atlantiques, la remontée des eaux maritimes n'a pas tot itude) évoque la question du peuplement de l'intérieur des
alement bouleversé le contour des îles de Corse et de îles et, par voie de conséquence, des relations qui s'établis
Sardaigne ; les sites actuellement localisés le long du rivage saient entre les zones littorales et montagneuses.
correspondent bien à des occupations littorales. Remarquant que l'abri d'Araguina-Sennola contenait des
Cette situation privilégiée est d'autant plus importante vestiges en roches exogènes à la région de Bonifacio, F. de
que huit des neuf sites actuellement recensés sont précis Lanfranchi et M. C. Weiss (1977) supposèrent l'existence de
ément localisés en bordure du domaine maritime (fig. 1). relations entre les écosystèmes littoraux et montagnards.
Seul le site de Curacchiaghju (Lévie) se trouve dans une Récemment, ces auteurs proposaient un modèle d'exploita
haute vallée du sud de la Corse, à près de 20 km du bord de tion saisonnière des ressources fondé sur la complémenta
mer. Ce site est caractérisé par la présence de 140 pièces rité mer-montagne (Lanfranchi et al, 1999).
Gallia Préhistoire, 46, 2004, p. 211-230 © CNRS ÉDITIONS, Paris, 2004 214 Laurent Jacques Costa
Une telle hypothèse implique que les sites actuellement Ces différentes observations suggèrent que les popul
connus ne sont pas représentatifs de la multiplicité des ations mésolithiques devaient séjourner principalement
occupations qu'engendreraient les déplacements saison aux abords des littoraux, les seules zones susceptibles
niers des groupes et que le hasard aurait favorisé la découv d'offrir des conditions alimentaires optimales. Cela ne
erte des occupations littorales au détriment de celles des signifie pas pour autant que les groupes ne fréquentaient
vallées, des plaines et des plateaux qui demeureraient pas, de manière plus ou moins régulière, les hautes vallées
jusqu'à présent ignorées. S'il est impossible d'infirmer une et les montagnes de l'intérieur des îles. Toutefois, rien
telle hypothèse, notamment parce qu'elle se fonde sur des n'indique que ces possibles fréquentations aient été
données inconnues et par conséquent « infalsifiables » (au motivées par l'exploitation de ressources particulières. En
sens de K. Popper, 1934), il est possible d'émettre toute une l'état actuel des connaissances, nous ne pouvons que
série de remarques suggérant à l'inverse que les sites connus conclure à d'un écosystème strictement local
sont représentatifs du mode de vie de ces populations mésol lors des séjours en domaine littoral et suggérer une prépon
ithiques. dérance des activités en zone côtière.
Tout d'abord, l'examen des vestiges lithiques du site
d'Araguina-Sennola montre que les roches de formation EXPLOITATION DES RESSOURCES
géologique exogène au plateau de Bonifacio ont été ET MODE DE VIE DES POPULATIONS prélevées en position secondaire, sous forme de galets. Elles
n'ont donc pas fait l'objet de circulations entre l'intérieur Le cervidé endémique corso-sarde (Megaloceros cazioti)
de l'île et le rivage, mais ont été ramassées à proximité ayant vraisemblablement disparu lors de la transition
du site, dans les terrasses fluviatiles ou les cours d'eau Tardiglaciaire-Holocène (Vigne, 1990 ; collectif PRéFACTH,
(Costa, 2001). sous presse), la Corse et la Sardaigne étaient totalement
Ensuite, ces îles étant dépourvues de grande faune dépourvues de grande faune terrestre lorsque les groupes
durant le Mésolithique (Klein Hofmeijer et al, 1987 ; Vigne, du Mésolithique y ont accosté. Les assemblages fauniques
1988), les zones littorales présentaient un potentiel aliment mésolithiques confirment totalement cette absence et sont
aire quantitativement et qualitativement plus important essentiellement constitués de coquillages et de restes de
que l'intérieur, notamment grâce aux apports de la mer. Or, petits vertébrés ou de poissons.
les différents modèles relatifs aux comportements animal La reconstitution des régimes alimentaires passe néces
iers et humains en matière de stratégies d'exploitation sairement par une collecte minutieuse d'informations
alimentaire tendent à montrer que les solutions adoptées (c'est-à-dire un tamisage très soigné des sédiments). Or, seul
par les groupes visent à optimiser le coût de la recherche de le site de Monte Leone a bénéficié de prélèvements exhausti
nourriture (Pianka, 1978 ; Winterhalder, Smith éd., 1981). fs. L'analyse des modes de subsistance des groupes mésol
La concentration de ressources favorisant grandement la ithiques se fonde donc principalement sur les données
diminution du coût de leur exploitation, les populations recueillies lors des fouilles de l'abri de Monte Leone, les
animales ou humaines ont tendance à privilégier l'exploi autres éléments disponibles ne venant confirmer qu'a poster
tation des seules zones où les ressources abondent (Gamble, iori les résultats acquis.
1978; Heffley, 1981). En se référant à ces modèles, la Au Monte Leone, les premières analyses (Vigne, Desse-
concentration des sites le long du littoral ne paraît guère Berset, 1995) ont montré que le régime carné était princ
surprenante (Costa, 2001). ipalement fondé sur l'exploitation d'un petit lagomorphe
Enfin, étant originaires du Continent, les groupes mésol (Prolagus sardus) , complété par des coquillages marins et des
ithiques de Corse devaient posséder de réelles aptitudes à poissons de petite taille (fig. 2). Si quelques restes de
naviguer et il est même probable que le transport maritime mérous {Epniephelus sp.) , de bars (Dicentrarchus labrax) et de
constituait un mode de déplacement assez fréquent. Or, de daurades (Sparus aurata) ont été découverts, la grande
nombreux travaux ethnographiques portant sur des popul majorité des poissons était constituée d'anguilles {Anguilla
ations utilisant fréquemment le transport maritime ont anguilla), de sardines {Sardinia sp.) et de sars {Diplodus sp.)
montré qu'elles passaient l'essentiel de leur temps sur les (Vigne, Desse-Berset, 1995). Les ossements de mammifères
littoraux, d'où elles tiraient la plupart de leurs ressources marins sont extrêmement rares : seuls six fragments osseux
(Yesner, 1980, 1981). de dauphins {Delphinus delphis) et deux de phoques
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(Monachus monachus) ont été recensés dans cet assemblage
qui compte plusieurs centaines de milliers d'ossements. De
plus, aucune preuve de la consommation de telles espèces
n'a pour l'instant été apportée. Enfin, quelques ossements
d'oiseaux ont également été trouvés, notamment de
grandes outardes (Otis tarda), mais dans des proportions
Illustration non autorisée à la diffusion extrêmement faibles (Cuisin, Vigne, 1998).
La part réelle des denrées marines est difficile à évaluer
dans la mesure où certaines données, comme l'absence des
pièces crâniennes des petits poissons, suggèrent que
« certaines ressources ont été mises en réserve (séchage,
fumage...) sur le lieu d'acquisition » (Vigne et al. 1998,
p. 258). Cependant, les analyses isotopiques (913C et 315N)
réalisées par H. Bocherens sur le squelette d'Araguina-
Fig. 2 - Squelette d'un Prolagus sardus adulte, Sennola et les quelques ossements humains trouvés au d'une longueur de 25 cm (photo J.-D. Vigne). Monte Leone indiquent que la part des ressources marines
devait représenter 25 % de l'alimentation (Costa et al.,
2003). Le mode de subsistance était donc principalement s'effectuait donc dans les environs immédiats de l'abri. Des
fondé sur la capture de Prolagus - comme en témoigne constatations similaires ont été faites sur les autres sites
l'énorme quantité d'ossements trouvée lors des fouilles du mésolithiques, en ce qui concerne l'acquisition des aliments
site de Monte Leone2 - complété par des ressources carnés et des matières premières (Costa, 2001 ; Costa et al,
marines. Il s'agit de ressources directement accessibles aux 2003).
abords immédiats des sites (plaines littorales et rivages), Ainsi, les roches exploitées appartiennent toujours aux
d'acquisition assez aisée puisque leur capture ne nécessitait formations géologiques locales et nombre d'entre elles ont
a priori que la pose de pièges ou de filets. été prélevées en position secondaire, sous forme de galets, à
Les analyses anthracologiques, carpologiques et palyno- quelques dizaines de mètres seulement des abris occupés
logiques menées par M. Bui Thi, C. Heinz et S. Thiébault sur (tabl. II). De plus, aucun fragment lithique ne témoigne
l'assemblage du site de Monte Leone ont montré que les d'un quelconque transport de matériaux sur une distance
espèces végétales avaient été collectées en milieu thermo supérieure à quelques kilomètres et ce, quelle que soit la
méditerranéen juxta-littoraux ou dunaire (Juniperus, Phillyrea, collection étudiée (fig. 3).
Pistacia lenticus, Erica sp.), voire Méso-méditerranéen Le territoire d'approvisionnement des groupes est donc
(charbons d 'Arbutus unedo et graines de Sambucus nigra) , c'est- assez réduit. Cela fait plutôt référence à des occupations de
type « foragers » - selon le modèle développé par à-dire à proximité même de l'abri (Costa et al, 2003).
De même, les roches utilisées pour la fabrication de L. R. Binford (1980) - et suggère en réalité des populations
l'outillage lithique ont toutes une origine strictement locale. se déplaçant fréquemment et ne disposant pas des moyens
Il s'agit principalement de plaquettes de granitoïdes, de nécessaires pour développer un large système d'acquisition
blocs de quartz filoniens et de galets de roches volcaniques des ressources, mais se contentant de celles directement
recristallisées, ramassés aux abords du Monte Leone, disponibles aux abords des lieux fréquentés.
notamment dans les cours d'eau et les terrasses fluviatiles, à Si elles étaient très mobiles, ces communautés ne
l'est du site (tabl. II). semblaient pas pour autant se déplacer systématiquement
Au Monte Leone^, l'approvisionnement des groupes en vers l'intérieur des îles. Aucune donnée ne permet en effet
denrées alimentaires, en bois et en matériaux lithiques de supposer que le site de Curacchiaghju ne représente
davantage qu'une simple excursion, voire une exploration
d'une des hautes vallées de Corse. Au contraire, l'absence de 2. Les fouilles ont livré plusieurs centaines de milliers de fragments
osseux de Prolagus. En tenant compte du fait que la zone fouillée repré la grande faune terrestre suggère que la bande côtière était sente environ 20 % du site, l'évaluation de la quantité totale de lago- la zone la plus propice aux implantations humaines. Nous morphes consommés est estimée entre 50 000 et 150 000 individus, soit
pensons que les déplacements s'effectuaient essentiellement de 25 à 75 tonnes de viande consommable (Vigne et al, 1998, p. 257).
Gallia Préhistoire, 46, 2004, p. 211-230 © CNRS EDITIONS, Paris, 2004 216 Laurent Jacques Costa
Material Sites
Araguina- Porto s Gritulu - Torre Strette i Monte Curacchiaghju • Leone *« Leccîo -" d'Aquila Sennola i
Nombre total de fragments 0 277 460 144 0 583 0 Quartz filoniens grenus - - - Pièces corticales (galets) en % 9% 7% 0% 1 %
Nombre total de fragments 4 18 9 8 129 82 101 Quartz fins (opalescents) - 30% Pièces corticales (galets) en % 72% 22% 12% 18% 22%
Nombre total de fragments 0 0 0 0 2 39 27 Quartz hyalin - - - - - Pièces corticales (galets) en % 10% 0%
0 15 0 0 Nombre total de fragments 0 0 0 Diorites - - - - - - Pièces corticales (galets) en % 0%
Nombre total de fragments 0 29 0 0 0 0 123 Gabbros et basaltes
métamorphisés - - - - - Pièces corticales (galets) en % 78% 48%
Nombre total de fragments 0 68 72 0 0 0 0 Roches sédimentaires
métamorphisées (schistes lustrés) - - - - - Pièces corticales (galets) en % 66 % 35%
Nombre total de fragments 5 43 398 0 0 0 0 Serpentin ites - - - - - Pièces corticales (galets) en % 70% 41 %
Nombre total de fragments 0 0 8 101 9 316 29 Roches volcaniques recristallisées
(rhyolites, etc.) - - Pièces corticales (galets) en % 87% 55% 45% 55% 45%
Nombre total de fragments 0 0 6 0 174 0 0 Granitoides - - - - - - Pièces corticales (galets) en % 0%
Nombre total de fragments 0 0 0 0 0 0 58 Silex - - - - - - Pièces corticales (galets) en % 38%
Nombre total de vestiges lithiques 9 527 976 268 140 1194 215
Tabl. II — Matières premières exploitées dans les sites mésolithiques de Corse et de Sardaigne. Toutes les pièces corticales recensées présentent des
cortex usés et correspondent à des fragments de galets. Faute de détermination pétrographique précise, le site de Su Coluru en Sardaigne n'a pas été
pris en compte dans ce tableau.
le long du littoral, vraisemblablement par voie maritime. fréquentations ponctuelles qu'à un véritable peuplement
L'exploitation préférentielle des ressources côtières était des rivages corso-sardes. À cet égard, la découverte de sites
certainement liée à la concentration de denrées le long des similaires le long de la façade occidentale de l'Italie pourrait
littoraux et au mode de vie de ces groupes, qui maîtrisaient laisser penser à des haltes épisodiques de groupes origi
naires du Continent. En effet, plusieurs sites des côtes tyr- la navigation et pratiquaient la pêche côtière.
Les déplacements de ces groupes suivaient peut-être un rhéniennes de l'Italie, tels que Grotta délia Madonna en
circuit préétabli, mais l'irrégularité des occupations suggère Calabre, Grotta délia Serratura en Campanie et Riparo
des fréquentations assez espacées dans le temps. De même, Blanc au Mont Circé (Latium), présentent des industries
le faible nombre de sites connus, ou plutôt la rareté des lithiques sur galets, vraisemblablement dépourvues de
couches mésolithiques dans les sites littoraux recensés, lamelles et de microlithes (Martini, 1993 ; Tozzi, 1996 ; Fenu
s'accorde mal avec l'idée d'une importante mobilité le long et al, 2000).
des côtes corses ou sardes. En effet, de nombreux abris Cette hypothèse d'une fréquentation ponctuelle des îles
utilisés au Néolithique (dans la région de Murtuli, de Porto- doit être toutefois nuancée, au regard des résultats de
Vecchio, etc.) n'ont livré aucun vestige mésolithique et l'analyse ostéologique, menée par H. Duday (1975), sur le
nous disposons en définitive de bien peu de données pour sujet inhumé dans le site d'Araguina-Sennola. En effet,
une période supposée s'étaler sur plus d'un millénaire et l'examen a montré que ce sujet, une femme d'une trentaine
demi. Aussi, il convient de se demander si ces occupations d'années, souffrait de nombreux traumatismes : une
n'ont pas été très passagères, s'apparentant plus à des fracture du cubitus gauche et du troisième métacarpien
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Nouvelles données sur le Mésolithique des îles tyrrhéniennes (Corse, Sardaigne) 217
moment avant d'y trouver la mort. Ceci suggère que certains
groupes ont cherché à s'implanter durablement dans ces
îles tyrrhéniennes. Si le modèle de « fréquentations ponct
uelles » semble s'appliquer pour la plupart des sites connus,
certaines de ces fréquentations ont dû prendre la forme de
véritables tentatives de colonisation de ces espaces insul
aires, au cours du VIIIe millénaire. Toutefois, ces séjours
prolongés n'ont, semble-t-il, pas abouti à une colonisation
pérenne de ces îles. Les groupes n'ont vraisemblablement
jamais été ni importants ni nombreux. Les données restent
rares et, surtout, une seule occupation datant du VIIe millé
naire est actuellement connue : Su Colaru, en Sardaigne
(tabl. I). Les tentatives d'implantation dans ces îles sont
restées limitées en nombre, en temps et en espace, les
groupes n'ayant probablement pas trouvé les conditions
requises pour une installation sur le long terme.
LES PRODUCTIONS LITHIQUES
Les roches exploitées ont donc une origine locale, que
nous pourrions même qualifier de stationnelle, tant les zones
de collecte sont proches des sites. L'approvisionnement en
matières premières était donc relativement aisé. En
revanche, les propriétés mécaniques des matériaux débités
devaient présenter de réelles contraintes de production. En
effet, la plupart des roches exploitées dans les sites mésol
ithiques de Corse et de Sardaigne ne possèdent que de
faibles aptitudes à la taille. Seuls les assemblages sardes de
Porto Leccio et Su Coloru ont livré un peu de silex, mais il
Ophiolites Complexes annulaires s'agit d'une production d'éclats sur petits galets de quelques
centimètres de diamètre, ramassés aux alentours des Roches sédimentaires miocènes et quaternaires Gabros et diontes
sites (Tozzi, 1996 ; Fenu et al, 2000). Les autres matériaux Gabros et basaltes métamorphisés (schistes lustrés) Volcanisme sédimentaires
travaillés sont grenus. Les éclats débités sont généralement Granites, monzogranitesetgranitoides Rhyolites
peu tranchants, leurs bords étant souvent peu résistants.
C'est notamment le cas pour la serpentinite, plutôt friable et Fig. 3 - Carte géologique simplifiée de la Corse.
se délitant par fines plaquettes, mais aussi pour d'autres
matières, en particulier les granitoïdes, composant près du
gauche avait vraisemblablement entraîné la paralysie tiers des roches grenues exploitées sur le site de Monte
partielle de la main ; d'importantes inflammations art Leone, et les roches sédimentaires métamorphisées, fréquent
es dans les séries du nord de l'île (tabl. II). De même, les iculaires au gros orteil droit et au talon gauche devaient
rendre tout déplacement difficile ; et une lésion infectieuse quartz débités ont une origine filonienne et sont souvent
avait entamé la mandibule. Cette femme était donc handi grenus et fortement diaclasés. Enfin, il nous faut préciser que
capée, avec une main gauche à demi paralysée, une mobilité nombre de ces matériaux ont été récoltés sous forme de
assez réduite et une mastication pénible. Il est fort peu galets ; ce qui ajoute des contraintes à leur utilisation pour le
débitage. Ces contraintes peuvent en partie justifier - sans probable qu'elle ait participé à des déplacements maritimes
toutefois l'expliquer - le faible investis-sement technique fréquents dans un tel état. Force est d'admettre qu'elle
devait séjourner dans la région de Bonifacio, depuis un bon dans les productions mésolithiques de ces deux îles.
Galba Préhistoire, 46, 2004, p. 211-230 © CNRS ÉDITIONS, Paris, 2004 218 Laurent Jacques Costa
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Illustration non autorisée à la diffusion
Fig. 4 — / à 3, nucleus en rhyolite, Monte Leone (Corse-du-Sud). Dessin G. Devilder.
Gallia Préhistoire, 46, 2004, p. 211-230 © CNRS EDITIONS, Paris, 2004

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