Nouvelles recherches de spéléologie et de topographie crétoises - article ; n°1 ; vol.84, pg 189-220

De
Bulletin de correspondance hellénique - Année 1960 - Volume 84 - Numéro 1 - Pages 189-220
32 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1960
Lecture(s) : 18
Nombre de pages : 36
Voir plus Voir moins

Paul Faure
Nouvelles recherches de spéléologie et de topographie
crétoises
In: Bulletin de correspondance hellénique. Volume 84, livraison 1, 1960. pp. 189-220.
Citer ce document / Cite this document :
Faure Paul. Nouvelles recherches de spéléologie et de topographie crétoises. In: Bulletin de correspondance hellénique.
Volume 84, livraison 1, 1960. pp. 189-220.
doi : 10.3406/bch.1960.1556
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bch_0007-4217_1960_num_84_1_1556FAimrc 189 Paul
NOUVELLES RECHERCHES DE SPÉLÉOLOGIE
ET DE TOPOGRAPHIE CRETOISES
I. Zeus Diklaios el les cités de la région de Silia
II faut bien reconnaître que, si le massif du Diktè, lieu de la naissance de
Zeus, est localisé avec précision par les géographes antiques (1) au voisinage du
cap Salmonis ou Salmonion, l'actuel cap Sidero, à l'extrémité orientale de l'île
de Crète, aucun auteur ne nous assure positivement qu'il soit né là dans une
grotte. Les seuls témoignages que l'on puisse alléguer sont les suivants :
1° Apollonios de Rhodes, Argonautiques (vers 240 av. J.-G.) I 507-511 :
Q'i δέ [se. Κρόνος και 'Ρέα] τέως μακάρεσσι θεοΐς Τιτήσιν άνασσον
οφρα Ζευς έτι κούρος, έτι φρεσί νήπια είδώς
Δικταΐον ναίεσκεν ύπο σπέος, οι δέ μιν ουπω
Γηγενέες Κύκλωπες έκαρτύναντο κεραυνω
βροντή τε στεροπη τε ' τα γαρ Διί κΰδος όπάζει.
2° Apollodore, Bibliolhèque (vers 50 après J.-G.) Τ, 1, 5 :
Όργισθεΐσα δέ επί. τούτοις 'Ρέα παραγίνεται μεν εις Κρήτην, όπηνίκα τόν Δία
εγκυμονούσα ετύγχανε, γεννά δέ εν άντρω της Δίκτης Δία, και τούτον δίδωσι
τρέφεσθαι Κούρησί τε και ταΐς Μελισσέως παισι νύμφαις 'Αδράστεια τε και "Ιδη.
3° Etymologicum Magnum (xe siècle après J.-G.), v° Δίκτη. L'auteur, après
avoir cité Aratos (Phaenom. 33) Δίκτω εν εύώδει ορεος σχεδόν Ίδαίοιο (2),
(1) Strabon Χ, 478; Ptolëmée III, 15, 6; Ftavennatis Anongmi Cosmographia V, 21. Leur
témoignage est confirmé par le récit de Ja fondation du sanctuaire d'Athèna Minois au pied du
Dikté et sur le cap Salmonis (Apollonios de Rhodes, IV, 1636-1693) et par les cartes italiennes
du xve au xvne siècle. Sur la localisation du Dikté, références et discussions principalement dans
les articles de J. Toutain, RHR 64, 1911, 277-291 ; R. C. Bosanquet et R. W. Hutchinson, BSA 40
(1939-1940), 60-77 ; M. Guarducci, /. Cr. III, p. 5-17, Dictaeum fanum.
(2) II convient de citer, pour comprendre la glose, le début et la fin de la phrase, v. 32-36 :
(Kynosoura et Ilélikè) μίν (se. Δία) τότε κουρίζοντα
Δίκτω εν εύώδει, ορεος σχεδόν Ίδαίοιο
αντρω έγκατέθεντο και έτρεφον εις ένιαυτόν,
Δικταΐοι Κουρήτες δτε Κρόνον έψεύδοντο. 190 PAUL FAURE
ajoute : άπο του τό Δίκτον. Ε'ίρηται παρά το τέκω, τίκτω, τίκτα τίς ούσα, άπο
του εκεί τεχθήναι τον Δία.
Il faut avouer que c'est mince, vague ou faux.
Car lorsqu'Apollonios mentionne le Δικταΐον σπέος il ne parle pas de la
naissance de Zeus, mais de son enfance (κούρος... νήπια) et de son séjour (ναίεσκεν)
parmi les Cyclopes. Bien plus, dans tous les passages des Argonautiques que l'on
allègue d'ordinaire (I, 1130 ; II, 1236 ; III, 134) il n'est question que de l'antre
de l'Ida près d'Axos.
Quant à Apollodore, dont le compromis fait naître Zeus dans un antre du
Diktè et le fait élever par Adrasteia et par Ida, il se pourrait qu'il confondît, comme
tous les mythographes antiques, les deux montagnes. Témoins Aratos, Virgile et
Nonnos, entre autres (1). Déjà, les commentateurs anciens du premier, ses scho-
liastes et Strabon (2), protestaient contre le rapprochement du « Diktos parfumé »
et du massif de l'Ida et rattachaient le mot άντρω du vers 34 des Phénomènes
aux mots ορεος σχεδόν Ίδαίοιο du vers 33. Virgile (Géorgiques, IV, 152) men
tionne l'éducation (pavere) du roi du ciel sous l'antre dictéen, mais les Abeilles
et les Courètes situent la scène dans l'Ida (cf. Golumelle IX, 2). Chez Nonnos
(Dionysiaca, II, 695 ; VIII, 114 et 178 ; XIII, 243-246 ; XLVI, 14) les mots Ida
et Diktè sont absolument interchangeables : Δικταΐος, appliqué ou non aux
termes qui désignent une caverne, est, chez lui, généralement une épithète de
nature, synonyme de Κρητικός. Ainsi procédait déjà Callimaque (Hymne à Zeus, 47)
qui faisait bercer Zeus dans l'Ida par les Méliennes du Diktè, Δικταΐαι Μελίαι.
Ainsi procédaient Apollonios de Rhodes et Aratos, à la même époque.
Rien à tirer de la notice de Γ Etymologicum Magnum, tributaire des scholiastes
d'Aratos. Encore moins de Suidas, qui ne glose même pas l'expression Δικταΐον
σπήλαιον.
Il sullit donc de s'en tenir aux indications des plus anciens auteurs de Κρητικά,
Agathoklès de Babylone (ou de Cyzique) et Néanthès de Cyzique que cite Athénée
(375 F), Épiménide le théologien que suit Diodore (V, 70), Staphylos que cite
Strabon (X, 475), du ve au Ier siècle avant J.-C. : Zeus est né sur le Diktè, επί της
Δίκτης, et son sanctuaire, ιερόν, est voisin de la petite ville de Praisos (3). Cepen-
(1) Pour Lucien (Dialogue des dieux marins, 15, 4), l'antre du Diktè est celui où Zeus conduit
par la main Europe qu'il vient de ravir : pure fantaisie littéraire, qui n'a rien à voir avec la nais
sance de Zeus, et qui résulte d'une simple confusion, puisque l'union de Zeus et d'Europe a lieu
à Gortyne, selon toute la tradition antique ; Δικταΐον est ici l'équivalent de Κρητικόν, comme
chez Lycophron, 1300 (cf. Ovide, Melam. Ill, 2).
(2) Commenlariorum in Aralum reliquiae, éd. Maass, Berlin, 1898, p. 346-317 (schol. in
Phœnom. 33). Strabon, X, 478, critiquant Aratos, situe le Diktè à 1000 stades à l'Est de l'Ida.
Disons que la confusion des Anciens tient peut-être au fait que le mot δίκτη ou δίκτος, de la
même famille que Δίκτυννα et δίκταμνον, semble bien avoir désigné « la montagne » en étéo-
crétois : cf., outre le scholiaste cité, Callimaque, Hymne à Artémis 198-199, Solin, Collect. 9,
8 et les toponymes modernes mentionnés dans Κρητικά Χρονικά 1951, 141 et 1954, 15, 1.
(3) Nous ne tiendrons aucun compte, malgré les compilateurs modernes, des témoignages de
Moiros de Byzance (Athénée, 491 B), qui ne mentionne pas le Diktè, et de « Boio de Delphes »
(Anton. Liberalis, Métamorphoses, 19) qui ne parle que de la Crète, et dont le récit se réfère à
l'antre de l'Ida : on le sait maintenant avec certitude depuis ma découverte de la partie secrète DE SPELEOLOGIE ET DE TOPOGRAPHIE CRETOISES 191 RECHERCHES
dant, si, impressionnés par la synthèse de Virgile et d'Apollodore, nous pensons
que Zeus recevait dans cette région un culte de caverne analogue à celui de l'Ida,
alors nous tâcherons de confronter les données des géographes antiques avec ce
que nous apprend l'exploration spéléologique.
Strabon, X, 478, localise dans le voisinage (πλησίον) de Praisos, et à 100 stades
seulement du cap Samonion, le Diktè ; Ptolémée, III, 15, met le Diktè (55° 30)
aux trois cinquièmes de la distance Hierapytna (55° 15)-Itanos (55° 40). Comme
nous savons où se trouvent les ruines de ces trois cités, il suffît de prendre une
carte et une règle graduée pour constater immédiatement que le chiffre de Strabon
nous reporte à la latitude du mont Modhi, dont le cône domine effectivement toute
la région d'Itanos et de Palaiokastro, et que les chiffres de Ptolémée nous mettent
à la longitude de Praisos, situé sur trois faibles eminences à 9 kilomètres à vol
d'oiseau au Sud du golfe de Sitia. On ne saurait attribuer une exactitude rigoureuse
à des données aussi simplifiées. Néanmoins, comme les deux géographes ne sont
pas absolument d'accord, il convient d'aller voir successivement la région du
Modhi et celle de Praisos.
Remarquons tout d'abord que l'hymne de Palaiokastro (1) qui évoque, en
même temps qu'il invoque, le Jouvenceau suprême, Fils de Kronos, se borne à
nommer le mont Diktè et non pas une grotte : « Vers le Diktè, en cet anniversaire,
porte tes pas »,
Δίκταν ες ένιαυτον ερπε.
Constatons, en second lieu, que le sanctuaire où on l'a trouvé, en 1904, est dans
une plaine, appelée Roussolakkos et jadis Έλεία, à 600 mètres de la mer, entre
la hauteur de Kastri, au Nord, et le mont Petsophas, au Sud. A 350 mètres au Sud
du temple, s'ouvre un abri sous roche, dit aussi Petsophas (2), du nom de la falaise
rocheuse où il se trouve. C'est une petite cavité de 3 m. 50 de hauteur et d'autant
de profondeur, sans mystère et sans stalactites, orientée vers l'Ouest-Nord-Ouest,
bien éclairée et tournant le dos au temple. Malgré la présence de tombeaux au bas
de la pente, il ne semble pas en relation avec le culte. Au reste, pourquoi avoir
édifié dans un creux un sanctuaire qu'on pouvait mettre plus près de la grotte,
sur le plateau? La visibilité et l'éclairage de l'abri sont incompatibles avec la
légende d'un dieu caché, et qu'on prie de venir sur le Diktè. Le temple fameux,
comme le prouvent les ruines géométriques, archaïques, classiques et romaines,
présentes jusqu'aux abords du village de Palaiokastro sur près d'un kilomètre,
de Γ'Ιδαΐον άντρον, le 3 septembre 1955 et les premières fouilles de Mr Marinatos en août 1956
{BCH 1956, 97, et 1957, 632). A rejeter aussi le texte de Maxime de Tyr, XVI, 1 qui fait incuber
Épiménide dans l'antre du Diktè. alors que la tradition pythagoricienne fait expressément de lui
un des initiateurs de l'Ida (Diogène Laèrce, Vie de Pythagore, 3 : cf. Porphyre, Vie de Pythagore,
17. L'un et l'autre citent Aristoxène de Tarente qui connut les derniers pythagoriciens). Denys
d'Halicarnasse, Ant. Rom. II, 61, place la rencontre de Minos et de Zeus législateur dans l'antre
du Diktè, alors que les textes de Platon (par exemple, Lois 622 h), Strabon etc., la placent tous dans
la grotte de l'Ida.
(1) Inscriptiones Crelicae, t. III, p. 13. Traduction et commentaire dans Jeanmaire, Couroi
el Courètes, Lille 1935, 433 sqq.
(2) Le « mangeur de semelles ». 192 PAUL FAURE
fut celui d'une ville antique (1), avant d'être un sanctuaire fédéral. « Danse pour
nos cités », dit l'hymne du 111e siècle après J.-G.
Tout le paysage semble avoir pour centre géographique le mont Modhi qui
dresse son cône parfaitement régulier à 539 mètres au-dessus d'un moutonnement
de collines et de plateaux. Le Symmodhi, à 5 kilomètres à l'Est, lui est inférieur
de 117 mètres et nul n'a pu m'y indiquer une caverne (2). La butte où s'adosse
le monastère de Toplou, à 4 kilomètres au Nord du Modhi, présente une grande
grotte béante, au-dessus de la chapelle de Saint-André, mais archéologiquement
vide. L'intérêt du mont Modhi est, en outre, d'être equidistant des ruines
minoennes de Petsophas, à l'Est, et de Hagia Photia à l'Ouest, et d'être à peu
près equidistant des deux villes antiques d'Itanos (Erimoupolis) au Nord-Est et
de Praisos (près de Vavelous et Kanene) au Sud-Ouest. J'ai donc consacré plusieurs
journées à interroger les paysans et les bergers des environs et à visiter les cavernes
les plus proches de ce mont remarquable.
Déjà, au début de ce siècle, Bosanquet cherchait dans cette région, et en vain,
une caverne sacrée. R. W. Hutchinson (BSA 40, 63) écrivait en 1940 qu'il ne
connaissait pas de grotte convenable sur cette montagne mais que l'entrée pouvait
en avoir été fermée par la nature. Pour moi, je connais trois cavernes, aux pieds
du mont, dont deux d'ouverture récente géologiquement et sans traces de culte,
ni même de fréquentation antique. Ce sont : 1° Μούμιες (les Revenants), la plus
septentrionale, particulièrement redoutée des indigènes, et qui passe pour hantée
par les Néréides, ravisseuses d'âmes ; on n'y trouve sur un sol de roc que des
excréments de chauves-souris. A noter seulement, au voisinage, l'existence d'une
chapelle de la Vierge (3) (Υπαπαντή της Θεοτόκου), parmi des tessons d'époque
romaine, au bord d'un ruisseau abrité du vent ;
(1) II semble exclu que ce fût la cité de Dragmos, connue par Xénion (Etienne de Byzance,
ν°Δραγμός) et par la célèbre inscription d'Itanos (Ins. Cret., t. III, Itanos, n°9, 58 et 68) : absorbée
par la puissante cité de Praisos, puis par celle de Hierapytna, elle était en 1 12/1 1 1 voisine d'Itanos,
le long de la rivière de «Καρύμας » (lignes 59, 63 et 66) dont le nom de retrouve dans celui du golfe
actuel de Καροΰμες. D'un avis opposé était L. Mariani, Mon. Antichi, 1896, 317-318, qui assimil
ait, en outre, Dragmos à Grammion (par Τραδμος). Les catalogues des 100 villes Cretoises,
au xvie siècle, et les cartes de Coronelli (1688 sqq.) établies d'après les listes de Fr. Basilicata (1615)
et A. Cornaro (v. 1630) situent constamment Γράμμιον (dit encore Seropoli) à l'extrémité orientale
de la Crète pour des raisons qui nous échappent. Les éditeurs des Insc. Crel. semblent préférer
pour Dragmos un site au Sud du golfe de Karoumes, o. c, p. 104 : seraient-ce les ruines de tout
age de Kato-Zakro ?
(2) Celle de Καροΰμες, au Sud de ce massif est à mi-chemin entre Κοχλακιές, village de 80 ha
bitants, et la mer, à l'Ouest. Elle contient une source. I os troupeaux d'une trentaine de familles
y sont parqués l'hiver. Rien à voir avec une grotte de hauteur. — Notons que le mont Modhi
n'est pas le plus haut sommet qui existe entre le cap Sidero et le cap Goudoura : le Drises, au Nord
de Katsidoni, s'élève à 803 mètres ; entre Ziros et Zakros plusieurs pics culminent à plus de
800 mètres. Toute cette région est désertique, inhospitalière et ce que j'en ai visité n'a pas répondu
à mon attente.
(3) Si, comme il est possible, cette grotte obscure fut une grotte sacrée, la légende de la
Néréide, l'invocation actuelle de la Vierge et la présence de l'eau nous la feraient plutôt rattacher
à un culte féminin,- celui d'Artemis par exemple, ou de ses équivalents crétois (cf. à Skoteino et,
ci-dessous, à l'Arkouda d'Akrotiri : même fête de la Vierge). DE SPELEOLOGIE ET DE TOPOGRAPHIE CRETOISES 193 RECHERCHES
2° Γιουπές, à vingt minutes à l'Est du hameau de Tholos et à la naissance
d'un torrent d'hiver dit χαυγας qui se jette dans la mer près de la ferme d'Analouka.
Le sol, en partie inondé, ne présente aucun tesson. Il s'agit d'une caverne d'effo
ndrement moderne à spéléolithes immaculés ;
3° Κανενιανό σπήλαιον, à 500 mètres environ au Sud de Tholos, encore plus
récente. Elle doit son nom à la cachette de Chrétiens de Κανένε lors d'une des
révolutions du siècle dernier. Dans ses trois gouffres d'absorption, je n'ai trouvé
que quelques ossements d'animaux et des tessons modernes.
Seule une légende originale, autour de ce mont, présente, semble-t-il, quelque
intérêt : il existerait une grotte à éclipses, au lieu-dit Γιδαριλάκκο (le trou aux
chèvres), non loin de Μούμιες ; des moutons, des chèvres, une chapelle même y
auraient disparu. On l'appelle la caverne hantée, ou enchantée (στοιχειωμένος
σπήλιος). Un chat noir la garde et n'apparaît que quand elle s'ouvre. Le berger
qui empêche son troupeau d'y entrer la perd de vue et ne la retrouve plus, pas
plus que les repères qu'il a déposés au sol, chapeau, bâton, mouchoir. Elle est,
naturellement, pleine d'or. On m'a même cité le nom de bergères qui juraient
l'avoir entrevue, et qui sont mortes. Y aurait-il là le pendant de la tradition
antique du δικταΐον άντρον, dont beaucoup de mythographes parlent, en donnant
l'impression qu'ils ne l'ont jamais vue?
Malgré Fr. Schachermeyr (Arch. Anzeiger, 1938, 474) il faut reconnaître
l'existence d'une cité antique sur la hauteur de Kastri et au lieu-dit Διλλαβέρι
à l'Est du hameau de Koutsoulopetres, avec dépendances à ελληνική Κεφάλα et
à la chapelle de Hagios Georgios, au voisinage de Rousa Ekklisia (cf. BCH 1953,
241 ; 1955, 307-309). On y ramasse des tessons abondants de l'époque géométrique
à l'époque hellénistique ; on trouve dans les tombes des pichets et des monnaies
classiques ; un fragment de plaque inscrite, longtemps au hameau de Koskinâs,
et qui, paraît-il, ne porte pas le nom de la ville, vient d'être envoyé au musée de
Herakleion. Les vieillards m'ont affirmé avoir vu, dans leur jeunesse, des ruines
plus nombreuses : maisons, citernes, remparts.
Enfin, si on laisse de côté les gouffres (λατσίδες) de Rousa Ekklisia et de
Xerolimni, et le refuge de Mysirgiou, au Sud, dit 'Ριζόματα, il faudra, dans les
années à venir, porter quelque intérêt à la grotte de Hagia Photia, à 2 km. 500 à
vol d'oiseau, au Nord et en contrebas des ruines que nous venons de signaler.
Elle se trouve en bordure de la mer sous le lieu-dit Κουφωτά. Il s'agit d'un mamelon
couvert de ruines minoennes, avec abondante poterie MM. Deux entrées basses
dans la masse de calcaire cristallin permettent de circuler dans un réseau de
galeries labyrinthiques, sur sol de terre rouge ; elles pénètrent à environ- 75 mètres
vers le Sud. A droite de l'entrée principale, des piliers naturels et un petit lac,
une voûte noircie, attestent une longue fréquentation humaine. La fouille n'a
été fructueuse que dans une cavité extérieure, à l'extrémité droite du massif,
dévorée par les vagues : là, dans une -poche de terre et de charbon de bois, on a
découvert des tessons néolithiques, MA et MM, ainsi que les fragments d'une
lame de bronze. Cette caverne, dite Κουφωτός, a servi d'aiguade, de lieu d'abri
et, apparemment, de culte, pendant plusieurs millénaires.
Concluons donc provisoirement, après plusieurs campagnes de recherches,
13 194 PAUL FAUKE
que, si cette région n'a révélé qu'une caverne archéologique certaine d'époque
minoenne, et plusieurs établissements classiques, on peut se demander si le Zeus
Dikiaios qui s'y trouvait invoqué ne recevait pas uniquement un culle de hauts lieux,
comme son prédécesseur minoen (1).
C'est ce que tend à confirmer un nouvel examen de la région de Praisos, où,
selon les informateurs de Strabon et d'Athénée, déjà cités, était le sanctuaire de
Zeus Diktaios.
Sur la route qui mène de Sitia à Vavelous (actuellement Nea-Praisos), l'atten
tion est attirée à Maroniâ, par un grand abri sous la roche de tuf jaune, dit Spiliara
Mar(o)niâs. A 50 mètres au Sud, un petit orifice ouvert Est -Sud-Est fait pénétrer,
en rampant, dans une grotte dite "Αγιο Νερό, l'eau sainte, ou δέρματα ou πετσά.
Après un couloir de 12 mètres, on se trouve dans un ensemble de salles, de
10 m. χ 18, avec piliers, stalactites et flaques d'eau. Mais il ne s'agit que d'un
lieu de refuge moderne ; la seule vaisselle trouvée date de l'époque turque. Il est
cependant de tradition que les enfants y viennent le jour de Pâques, y inscrivent
leur nom ou y dessinent à la suie des croix sur la voûte. Il m'a été impossible de
trouver des tessons antiques dans le voisinage, comme c'est le cas à la grotte de
Skales parmi les ruines de Praisos. "Αγιο Νερό est intéressante pour le culte de
l'eau et l'histoire moderne, mais non pour le culte de Zeus.
Plus intéressante est la grotte dite Χαυγας, à la naissance d'une gorge (2)
située à 10 minutes au Sud de Vavelous (Nea-Praisos). On l'atteint par un escalier
supérieur antique et par un chemin, en contre bas, du coté Nord. Elle est précédée
d'un mur en appareil cyclopéen, MR ou protogéométrique, et de deux ensembles
de murailles un peu plus bas dans le ravin. Elle est faite de quatre renfoncements
de 5 à 7 mètres dans un poudingue gris hérissé d'aspérités, orientés vers l'Est. Sous
le sol de celui de gauche, les blaireaux rejettent de la poterie très friable, à traces
de peinture noire. Deux gobelets à une anse, hauts de 7 centimètres et larges de 10,
ont été exhumés en ma présence et. déposés au Musée de Herakleion (3) : on peut
les dater de l'époque protogéométrique. Mais s'il s'agit d'une caverne sacrée,
aucun tesson, jusqu'à présent, n'est postérieur à cette date. Môme phénomène à
la grotte de Kypia (« les vases »), déjà signalée en 1956 {BCH 80, 99) : culte local,
restreint et interrompu avec la ruine des grandes cités contemporaines (4).
De nouveaux examens du sommet du mont "Αγιος 'Ηλίας qui domine au Sud-
Est la région de Praisos confirment que les grandes dalles (certaines ont 2 mètres
de long sur 0 m. 50 d'épaisseur) dont est construite la chapelle moderne appar-
(1) Le fait est assuré à Petsophas, à Epano Zakro, et à Piskokephalo : cf. N. Platon, Κρητικά
Χρονικά, 1951, 120-140.
(2) Au bas de cette gorge, au lieu-dit Mavroïanni, une source appelée Κουτσουνάρι, les
paysans trouvent une abondante céramique de pichets, de lampes et de statuettes humaines et
animales, classiques et hellénistiques. On pense à un atelier de potier qui fabriquait la vaisselle
que l'on retrouve dans les tombes de Praisos.
(3) L'un par Mr Em. Phygetakis de Sitia, l'autre par Mr U. Burnouf de Cherbourg.
(4) La grande cité MR III, post-minoenne et protogéométrique de Kypia, sur les terrasses
au Nord et au Nord-Est du mont "Αγιος Ηλίας est signalée indirectement dans BCH 1953, 241
(visite de Mr Platon « en face de Kalamavki »). DE SPELEOLOGIE ET DE TOPOGRAPHIE CRETOISES 195 RECHERCHES
tiennent à un temple antique, probablement hypèthre, de 7 mètres de large.
Il était précédé, à l'Est, d'un édifice qui touchait en biais ses fondations : on en
repère un mur, sans ciment, avec retour d'angle. A une dizaine de mètres vers
l'Est, on peut ramasser au sol une très abondante céramique à vernis noir, et
parfois à vernis rouge : fines coupes, bols, pichets, lampes, qui datent de l'époque
orientalisante à l'époque classique. Comme le Prophète Élie sur bien des monts
crétois, et grecs en général, remplace Zeus, comme d'autre part la terrasse piétinée
qui fait face à cette montagne, vers l'Est, porte le nom de του Δίγου το μνήμα (1),
Fig. 1. — - Kastellos de Myrsini (Sitias), à une heure au Nord-Est
du village. Site géométrique, archaïque, classique.
on peut se demander si ce haut lieu n'est pas celui du culte de Zeus Diktaios.
Les indications de Strabon (X, 475 et 478), celles des auteurs que cite Athénée
(375 F-376 A), celles de Diodore (V, 70), n'y contredisent pas. Ce dernier parle
même d'une ville fondée par Zeus, περί την Δίκταν, et dont il restait des ruines
à l'époque où il écrivait : celles de Kypia, fort visibles et datant de la fin du
2e millénaire avant J.-C, s'étalent largement, aux flancs Nord et Nord-Est du
(1) M. G. Katapotis, Άρχαΐοα πόλεις της Σητείας, Μύσων III, 1934, 229. L'auteur, comme
la plupart des érudits crétois actuels, pense qu'il ne s'agit pas du héros Digenis, mais de Zeus. — -
On y aperçoit seulement un vaste chemin naturel en zig-zag qui semble avoir été piétiné d'Est en
Ouest par des millions de pas, de l'autre côté du Xéropotamos. On n'a pu y relever aucune céra
mique. — - La chapelle de Saint-Élie (et de Sainte-Croix) est mentionnée pour la première fois par
Spratt. Travels and researches in Crete, Londres, 1865, I, 167 : il a vu les ruines du sanctuaire
antique, mais s'est refusé à en faire un temple de Zeus Dictéen. Il a entendu les indigènes de
Mouliana et de Roukaka nommer la montagne voisine Rikté : vérification faite, il ne s'agit :
1° que d'un torrent appelé Rikti ou Riktres (id. à Myrsini), c.-à-d. les Cataractes (du verbe ρίχνω) ;
2° d'un mont de 312 mètres au N.-N.-E. de Vaïnia, c.-à-d. les précipices (cf. à Voritzio Pediados). ' PAUL FAURE 196
mont. Elles serviraient même à l'identifier, si l'on n'en repérait d'analogues à
Petsophas, à Adromylos, etc.
Les monnaies de Praisos représentent un enfant, héros ou dieu, allaité par
une vache (ou une jument?) ; Agathoklès et Neanthès de Gyzique, déjà cités,
font nourrir et protéger le dieu Zeus par une truie qui tourne en grognant autour
de lui. Ces mythes sont assez peu compatibles avec les cavernes, très basses de
voûte que nous connaissons dans la région de Praisos. Ils ne sont pas incompatibles
avec un culte de haut lieu. Faute de découvertes positives en spéléologie, bornons-
nous à constater, ici comme au voisinage de Palaiokastro, que les hauts lieux sont
plus éloquents que les souterrains, et que l'Idaion antron n'a pas d'équivalent
dans l'extrémité orientale de la Crète.
Remarquons ici aussi la grande densité des cités de hauteurs, surtout à l'âge
du fer. A celles que nous connaissons déjà par les cartes ou les récits des explo
rateurs, j'ajoute, pour terminer, celle que j'ai explorée, le 7 septembre 1959, à une
heure de distance de Myrsini, vers le Nord-Est, sur le mont Kastellos, au lieu-dit
τα Ληνικά (fig. 1). Il s'agit d'une acropole abrupte vers l'Ouest et le Nord-Ouest,
accessible par l'Est seulement, et dominant une petite crique sur la mer, d'environ
200 mètres. Sur le chemin, se voient encore de gros murs de pierres schisteuses
plates. De la plate-forme supérieure on domine toutes les vallées de Lastros,
Tourloti, Sphakia. Parmi les dalles, non taillées, des édifices en ruines, parmi les
buissons ou les caroubiers, on peut ramasser un grand nombre de tessons post-
minoens, géométriques, archaïques, classiques et hellénistiques. A la suite d'un
séisme qui a détaché un grand pan à l'Ouest de ce pain de sucre, les habitants
se sont installés dans plusieurs combes au Nord de Myrsini, notamment à Χωρδάκια,
dont les ruines romaines et les terrasses ont souvent livré des monnaies impériales.
On devra désormais prêter une nouvelle attention au texte du Pseudo-Skylax,
Periplous 47, qui signale entre Olous et Praisos un mystérieux Παν (1) : on considère
généralement le passage comme corrompu, mais plus on étudie les vallées côtières
de la région de Sitia, plus on s'aperçoit qu'elles furent peuplées, en réalité, à toutes
les époques, depuis le rivage et les îles, jusqu'à la ligne de refuge des monts où
il reste à fouiller de nouvelles cavernes : par exemple, au Sud de cette cité de
Myrsini, au lieu-dit το λογάρι, (le trésor) sur le μεγάλο Μουρι, la grotte Πάτσου,
connue seulement pour avoir livré une lame de bronze.
II. Nouvelles cilés de la Messara (carle: fig. 2)
On sait localiser depuis assez longtemps sur toute la bordure orientale de la
Messara cinq cités antiques : l'État de Πύρανθος a laissé son nom à Πυράθί, et
ses ruines sur Kephala de Ligortino et dans la vallée d'Aposelemi ; le κοινον των
(1) II faut remarquer que les cartes de Sanson (Paris, 1651) et de Fr. de Wit (Amsterdam,
v. 1680) signalent un « Panormo » face à Scoglio di Spira (Ψ"εΐρα), entre Leopetra (forteresse
vénitienne à 1 heure et quart au Nord de Skopi) et Muflo (cap Μόχλος). Les catalogues italiens des
100 villes Cretoises situent Panormos sur le golfe de Mirabello : cf., entre autres, Buondelmonte
(à Pachyamos), Boschini (à Spinalonga) et le manuscrit publié dans Κρητικά Χρονικά 1957, 292. ffeh'dokhori
ο ·
= HYÙTAIDl ?)
Tjou tsouros
l /'menés
?L- ~{=Lasa/a)--
• C/'te tfoc/ern»
ο ·$>'/* Ânâiyvê
!Lt it (fttT-t ι (!tw tT κ la MW/AW C/te' â s/âe confondue (g)
Figure 2.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.