Outils ethnographiques de Patagonie : emmanchement et traces d'utilisation - article ; n°1 ; vol.15, pg 297-307

De
Travaux de la Maison de l'Orient - Année 1987 - Volume 15 - Numéro 1 - Pages 297-307
Deux questions mettant en cause la validité de certaines études fonctionnelles en préhistoire sont posées ici. Une fois qu'un outil a perdu son manche, peut-on retrouver sa forme complète grâce à la seule étude morphologique et microscopique de sa partie « dure » active ? L'étude même d'un outil complet et emmanché peut-elle mener à la connaissance exacte de sa fonction si elle n'est pas accompagnée d'une observation de son maniement ? À ces questions importantes l'enquête ethnographique apporte parfois de surprenantes réponses. Les grattoirs en pierre sont identiques sur un territoire de 2 000 km de long, en Patagonie et en Terre de Feu ; ces artefacts, une fois emmanchés, deviennent cependant des outils totalement différents. Deux grattoirs identiques, emmanchés de la même façon, peuvent de surcroît être maniés de façon différente, ce qui a pour effet de les marquer de traces d'usure différentes. Ainsi toute comparaison ethnographique doit-elle être faite en tenant compte de l'énorme variation des réponses possibles à un même besoin technique.
This article examines two ideas questioning the validity of certain functional studies in prehistory. If a tool has lost its handle, is it possible to reconstruct its overall shape simply by a morphological and microscopical study of its working edge? And even if the tool is complete with handle, is it possible to find out exactly what it was used for without seeing how it was used? Ethnography sometimes provides surprising responses to these important questions. For example, stone-end scrapers which appear to be morphologically the same over a 2 000 km area in Patagonia are quite different from one another once they are seen with their hafts. Two identical end-scrapers which are hafted in the same way may be used in different manners (producing different micro-traces). Therefore ethnographic comparisons to archaeological material must be made bearing in mind the great variety of functional solutions available for a given technical need.
11 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 1987
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Maria Estela Mansur-
Franchomme
Outils ethnographiques de Patagonie : emmanchement et traces
d'utilisation
In: La Main et l’Outil. Manches et emmanchements préhistoriques. Table Ronde C.N.R.S. tenue à lyon du 26 au 29
novembre 1984, sous la direction de D. Stordeur. Lyon : Maison de l'Orient et de la Méditerranée Jean Pouilloux,
1987. pp. 297-307. (Travaux de la Maison de l'Orient)
Résumé
Deux questions mettant en cause la validité de certaines études fonctionnelles en préhistoire sont posées ici. Une fois qu'un outil
a perdu son manche, peut-on retrouver sa forme complète grâce à la seule étude morphologique et microscopique de sa partie «
dure » active ? L'étude même d'un outil complet et emmanché peut-elle mener à la connaissance exacte de sa fonction si elle
n'est pas accompagnée d'une observation de son maniement ? À ces questions importantes l'enquête ethnographique apporte
parfois de surprenantes réponses. Les grattoirs en pierre sont identiques sur un territoire de 2 000 km de long, en Patagonie et
en Terre de Feu ; ces artefacts, une fois emmanchés, deviennent cependant des outils totalement différents. Deux grattoirs
identiques, emmanchés de la même façon, peuvent de surcroît être maniés de façon différente, ce qui a pour effet de les
marquer de traces d'usure différentes. Ainsi toute comparaison ethnographique doit-elle être faite en tenant compte de l'énorme
variation des réponses possibles à un même besoin technique.
Abstract
This article examines two ideas questioning the validity of certain functional studies in prehistory. If a tool has lost its handle, is it
possible to reconstruct its overall shape simply by a morphological and microscopical study of its working edge? And even if the
tool is complete with handle, is it possible to find out exactly what it was used for without seeing how it was used? Ethnography
sometimes provides surprising responses to these important questions. For example, stone-end scrapers which appear to be
morphologically the same over a 2 000 km area in Patagonia are quite different from one another once they are seen with their
hafts. Two identical end-scrapers which are hafted in the same way may be used in different manners (producing different micro-
traces). Therefore ethnographic comparisons to archaeological material must be made bearing in mind the great variety of
functional solutions available for a given technical need.
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Mansur-Franchomme Maria Estela. Outils ethnographiques de Patagonie : emmanchement et traces d'utilisation. In: La Main et
l’Outil. Manches et emmanchements préhistoriques. Table Ronde C.N.R.S. tenue à lyon du 26 au 29 novembre 1984, sous la
direction de D. Stordeur. Lyon : Maison de l'Orient et de la Méditerranée Jean Pouilloux, 1987. pp. 297-307. (Travaux de la
Maison de l'Orient)
http://www.persee.fr/web/ouvrages/home/prescript/article/mom_0766-0510_1987_act_15_1_1722OUTILS ETHNOGRAPHIQUES DE PATAGONIE
EMMANCHEMENT ET TRACES D'UTILISATION
Maria Estela MANSUR-FRANCHOMME
RÉSUMÉ : Deux questions mettant en cause la validité de certaines études fonctionnelles en préhistoire
sont posées ici. Une fois qu'un outil a perdu son manche, peut-on retrouver sa forme complète grâce
à la seule étude morphologique et microscopique de sa partie « dure » active ? L'étude même d'un outil
complet et emmanché peut-elle mener à la connaissance exacte de sa fonction si elle n'est pas accompagnée
d'une observation de son maniement? À ces questions importantes l'enquête ethnographique apporte
parfois de surprenantes réponses. Les grattoirs en pierre sont identiques sur un territoire de 2 000 km
de long, en Patagonie et en Terre de Feu; ces artefacts, une fois emmanchés, deviennent cependant
des outils totalement différents. Deux grattoirs identiques, emmanchés de la même façon, peuvent de
surcroît être maniés de façon différente, ce qui a pour effet de les marquer de traces d'usure différentes.
Ainsi toute comparaison ethnographique doit-elle être faite en tenant compte de l'énorme variation des
réponses possibles à un même besoin technique.
ABSTRACT : This article examines two ideas questioning the validity of certain functionnal studies in
prehistory. If a tool has lost its handle, is it possible to reconstruct its overall shape simply by a
morphological and microscopical study of its working edge ? And even if the tool is complete with handle,
is it possible to find out exactly what it was used for without seeing how it was used ? Ethnography
sometimes provides surprising responses to these important questions. For example, stone-end scrapers
which appear to be morphologically the same over a 2 000 km area in Patagonia are quite different
from one another once they are seen with their hafts. Two identical end-scrapers which are hafted in
the same way may be used in different manners (producing different micro- traces). Therefore ethnographic
comparisons to archaeological material must be made bearing in mind the great variety of functional
solutions available for a given technical need.
Les modes de préhension et les possibilités d'emmanchement des outils lithiques ont toujours
intéressé, voire intrigué, les préhistoriens. Si l'on appelle « outil » la seule pièce lithique
taillée ou polie, nous savons que, très souvent, celle-ci ne constitue qu'une partie -dite
« active »- d'une pièce majeure, l'outil complet, constitué d'une ou plusieurs pièces lithiques
et du manche.
Nous nous voyons ainsi confrontés aux problèmes de la morphologie et de la fonction du
manche. Est-il possible de connaître l'aspect de l'outil entier à partir de l'étude morphologique
de sa partie active? Et lorsque le manche est connu, est-ce que sa forme présuppose de sa
fonction ? Les outillages de Patagonie peuvent aider à répondre, au moins en partie, à ces questions.
Les grattoirs de la dernière grande industrie, le Patagoniense, commencée il y a quelques
cinq mille ans et prédécesseur probable de l'industrie des Tehuelche et des Selk'Nam, sont
toujours semblables du point de vue morphologique : de petites dimensions (moyenne entre
2,5 et 4,5 cm), sur lame ou parfois sur éclat de forme appropriée, ils ont une retouche semi-
abrupte écailleuse ou lamellaire sur l'une des extrémités qui détermine un front convexe ou
semi-circulaire, généralement régulier. Les deux bords latéraux de la lame sont aussi retouchés.
La Main et l'Outil : manches
et emmanchements préhistoriques
TMO 15, Lyon, 1987 M.E. MANSUR-FRANCHOMME 298
L'uniformité morphologique de ces grattoirs laisse penser a priori qu'ils étaient emmanchés
et utilisés d'une manière plus ou moins semblable. Cependant les exemples ethnographiques
de la même région indiquent le contraire. Cette constatation a des conséquences fondamentales,
du point de vue théorique, quant au rôle que doit jouer l'inférence ethnographique dans
l'interprétation des outillages préhistoriques.
Les Indiens qui habitaient le secteur oriental de Patagonie continentale et de la Grande
île de Terre de Feu (du pied oriental des Andes jusqu'à la côte Atlantique) à l'époque de
la Conquête sont décrits, à partir du XVIe siècle, dans les récits des voyageurs européens et
des missionnaires. La population n'était pas homogène, ni physiquement ni culturellement.
Le continent et les plaines du nord de la Grande île de Terre de Feu étaient habités par
des indiens pédestres, grands marcheurs, chasseurs de guanacos. Les canaux méridionaux de
la Grande île et des archipels étaient peuplés par les « nomades de la mer » (Emperaire,
1955), chasseurs d'oiseaux et de mammifères marins et cueilleurs de fruits de mer qui ont
laissé d'importants amas coquilliers le long des côtes.
Parmi les Indiens du continent appartenant au grand groupe Tehuelche, des populations
différentes peuvent être distinguées sur le plan linguistique. Les Tehuelche septentrionaux du
sud de la province de Neuquén et du fleuve Colorado parlaient le Gününa Kù'ne ; on ne
sait rien sur la langue des groupes qui habitaient à l'est du Neuquén jusqu'au Colorado. Les
Tehuelche méridionaux qui vivaient au sud du fleuve Chubut jusqu'au Santa Cruz parlaient
le Téwsën, tandis qu'au sud du Santa Cruz et jusqu'au Détroit de Magellan la langue, au
sens strict, était le Tehuelche (R. Casamiquela, comm. pers., Rio Gallegos, 1984).
La Grande île de Terre de Feu et les archipels du sud étaient habités par cinq groupes
d'Indiens. Les Selk'Nam ou Ona, chasseurs de guanacos, occupaient les plaines du secteur
septentrional de l'île ; les Haush habitaient le sud-est, dans la péninsule Mitre, et ils ont
malheureusement disparu avant que l'on ait beaucoup appris sur eux. Vers le sud se trouvaient
les « nomades de la mer » : sur les rives du canal de Beagle et vers les archipels du Cap
Horn vivaient les Yamana ou Yaghan ; un peu plus à l'ouest, sur le Détroit de Magellan
et les canaux et archipels du Chili actuel, étaient les Alakaluf ou Qawashqar (Ch. Clairis,
comm. pers., Buenos Aires, 1983).
Emmanchement des grattoirs
Les ethnies de chasseurs pédestres du sud de Patagonie continentale et du nord de la
Grande île de Terre de Feu possédaient, outre des langues différentes, des variations en ce
qui concerne leur culture matérielle (hutte, habillement, etc.). Cependant leur outillage en
pierre présente une homogénéité frappante. Le cas le plus intéressant est celui des grattoirs :
aucune différence entre groupes ethniques ne peut être décelée par l'examen de ces outils
sur une étendue de plus de 2.000 km de long.
Cependant, bien que le grattoir lithique soit le même, l'outil « grattoir » entier (c'est-à-dire
la pièce lithique et son manche) différait énormément entre les divers groupes d'Indiens ; il
différait également de ceux des Eskimo et des Indiens des Plaines d'Amérique du Nord.
Le type de manche n'étant pas le même, l'emplacement de la pièce lithique dans ce
dispositif varie, et par conséquent la position du tranchant par rapport au matériel travaillé
et le type de mouvement effectué par l'outil changent eux aussi.
Les grattoirs des Indiens des Plaines d'Amérique du Nord étaient généralement emmanchés
dans des dispositifs en bois, longs et incurvés formant un coude à angle presque droit et le
grattoir en pierre était placé à une extrémité du manche* (Brink, 1978, 143). Ils travaillaient
avec un angle d'environ 90°, en tirant vers l'utilisateur, face plane vers l'avant, ce qui
s'explique bien si l'on considère le type de manche de ces outils (Fig. 2).
Chez les Eskimo, les grattoirs avaient des manches en os ou en bois plus courts que ceux
des Indiens des Plaines, toujours incurvés. Ils étaient utilisés pour travailler des peaux avec PATAGONIE 299
Fig. 1 Population aborigène de Patagonie et Terre de Feu.
des angles de travail faibles, en poussant, face dorsale (front du grattoir) vers l'avant, ce qui
s'explique aussi en fonction de leur manche (Fig. 2).
Malgré l'uniformité morphologique des grattoirs de Patagonie, de grandes différences existaient
entre les types de manches des Tehuelche septentrionaux, méridionaux et des Selk'Nam.
Chez les Tehuelche septentrionaux, le manche du grattoir est formé d'un morceau de bois
aux extrémités biseautées comportant deux cavités, chacune sur une des faces du manche,
proches de l'extrémité sans biseau, où les grattoirs en pierre sont insérés. L'instrument est
donc double : il y a un grattoir en pierre sur chaque face du manche, orienté avec sa face
ventrale vers le secteur biseauté (Fig. 4). Les grattoirs lithiques sont fixés dans les deux trous
du manche avec un peu de résine de «molle» (Schninus) (Mansur-Franchomme, 1984,
pi. XVI et XVII ; sous presse). 300 M.E. MANSUR-FRANCHOMME
Fig. 2 Modes d'utilisation des grattoirs d'Amérique du Nord: a grattoir des plaines; b grattoir eskimo.
Fig. 3 Modes d'utilisation des grattoirs tehuelche septentrional (a) et méridional (b). (Établi d'après
Casamiquela, 1978).
50 —
Fig. 4 Grattoir tehuelche septentrional : a profil ; b face. (Dimensions en millimètres). ,
PATAGONIE 301
L'outil travaille comme un rabot de menuisier : le manche est pris de la main droite, en
orientant le grattoir en pierre vers la peau à travailler ; celui-là se déplace sur la peau avec
la face ventrale vers l'avant, conservant un angle de travail d'environ 90°. La peau est posée
sur les genoux, sur une élévation quelconque ou même sur le sol (Fig. 3) (Casamiquela, 1978).
Les manches des grattoirs tehuelche méridionaux sont faits d'un morceau de bois allongé
(souvent une branche fendue à la moitié) de « molle » (Schninus). Cette branche, de section
con vexe -droite, mesurant environ 250 mm de long et 5 à 8 mm d'épaisseur, est ployée au-
dessus du feu jusqu'à ce que les deux extrémités se touchent (Fig. 5). Le grattoir en pierre
est placé entre les deux extrémités et le tout est fixé avec un tendon (Mansur-Franchomme,
1984, pi. XVIII).
san
Illustration non autorisée à la diffusion
san
Fig. 5 Grattoir tehuelche méridional : a profil
b face dorsale. (Dimensions en millimètres).
Fig. 6 Grattoirs Selk'Nam. (D'après Gusinde, 1931,
Band I, 249).
L'outil est pris verticalement dans la main, de sorte que l'angle de travail soit d'environ 90° ; il travaille en se déplaçant sur la peau dans le sens opposé à l'utilisateur, avec sa face
plane vers l'avant (Casmiquela, 1978).
Chez les Selk'Nam de Terre de Feu, le manche du grattoir ressemble légèrement à celui
des Tehuelche septentrionaux. Il est fait d'un morceau de bois pas trop dur, comme le
Nothofagus, de 1 3 cm de long sur 4 cm de diamètre environ. L'une des extrémités comporte
une cavité où le grattoir, en pierre ou en verre, est placé en position inclinée par rapport à
l'axe du manche tandis que l'autre extrémité est droite. La partie proximale du grattoir, dans
la concavité, est protégée par un élément mou (laine, algues, etc.). Elle est ensuite recouverte
d'un morceau de peau de guanaco et le tout est fixé avec une lanière de cuir de guanaco
(Fig. 6) (Mansur-Franchomme, 1983, pi. 40b ; 1984, figs. 66 et 67). M.E. MANSUR-FRANCHOMME 302
Illustration non autorisée à la diffusion
Fig. 7 Grattoir Selk'Nam (châ am). A ensemble; Β
section du manche en bois ; C grattoir en pierre ;
D détail: a grattoir, b cavité emplie d'algues, c
manche en bois. «Les zones rayées délimitées
par les lignes de croix représentent la peau de
Lama qui maintient le grattoir. 2/3.» (D'après
Outes, 1906, fig. 1).
La langue des Tehuelche méridionaux est riche en dénominations précises pour ces outils :
les grattoirs récents fabriqués en verre de bouteille s'appellaient eno ou een, et ceux en pierre
étaient les katu (Lista, 1894). En ce qui concerne les outils complets, k'an est le modèle
tehuelche méridional et cheu est le grattoir modèle ona (Casamiquela, 1978).
Les Selk'Nam appelaient les grattoirs complets (avec manche) chahamn (Gallardo, 1910,
269) ou seen (Casamiquela, 1978, 215).
Chez les Tehuelche septentrionaux, le même nom désigne les grattoirs en pierre et ceux
en verre : iaujëchëwëtr, qui signifie littéralement « pour gratter, pour racler » (Casamiquela,
1978, 216).
Si la Conquête a atteint les côtes de Patagonie continentale et du Détroit de Magellan dès
1520, la côte sud de Terre de Feu n'a été reconnue qu'en 1832, lors du voyage du Beagle,
petit vaisseau de 240 tonneaux commandé par le capitaine Robert Fitz Roy (Darwin, 1875).
De ce fait, les habitants de la côte sud de Terre de Feu sont restés étrangers aux influences
extérieures pendant trois siècles. Dès lors, les fouilles archéologiques montrent l'adoption de
certains éléments européens (e.g. racloirs en verre, couteaux en métal).
Chez les nomades de la mer, les grattoirs en pierre n'étaient guère connus. La plupart de
leur outillage était en os ou en coquillage. Les instruments les plus connus, appelés tantôt
grattoirs, tantôt couteaux, étaient faits, avant l'arrivée des métaux, d'une valve de mollusque
emmanchée dans un fragment de bois ou de pierre, attachée par une lanière de cuir. Nous
avons examiné deux pièces avec coquillage et manche en bois provenant de la zone du Beagle
(Fig. 8) conservées au Musée de la Plata et attribuées aux Yamana. Elles sont semblables au
grattoir yamana décrit par M. Gusinde (1931, Band II, 493) (Mansur-Franchomme, 1984,
pi. XIX et XX).
En ce qui concerne les pièces avec coquillage et manche en pierre, nous connaissons une
photo d'un outil provenant du Canal de Beagle, ainsi que la description faite par M. Gusinde
(1931, Band II, 493) d'un grattoir yamana (Mansur-Franchomme, 1983, pi. 49a ; 1984, fig. 68 ;
sous presse). Dans les réserves d'ethnographie du Musée de La Plata, nous avons observé
une pierre appartenant à la collection Godoy, dont les extrémités sont légèrement polies et PATAGONIE 303
L-.J
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Fig. 8 Grattoir en valve de mollusque : a face ventrale ; b profil. (Dimensions en millimètres).
qui est entouré d'une lanière de cuir; il pourrait s'agir d'un manche d'un grattoir yamana
(Mansur-Franchomme, 1983, pi. 50).
Après l'arrivée des métaux, les coquillages ont été remplacés par des lames en fer (Mansur-
Franchomme, 1983, pi. 49b; 1984, pi. XXI et XXII). Cependant F. Outes (1906) représente
des «couteaux» avec lame en fer du même type chez les Selk'Nam. Cet auteur décrit les
sept pièces contenues dans le sac en peau du chef indien Capelo : le grattoir avec manche
en bois cité supra, un «perçoir» fait d'une pointe métallique emmanchée dans un os long,
probablement d'un Anatidae, et attachée avec un tendon ; trois « fermoirs » faits de lames
métalliques, plus épaisses que celles des couteaux et possédant des manches en bois, et deux
«couteaux» (Mansur-Franchomme, 1984, fig. 66, 69a-b-c et 70).
Traces d'utilisation
En ce qui concerne les possibilités de préhension des grattoirs archéologiques, certains
chercheurs ont signalé la présence de traces d'usure attribuées à l'emmanchement sur leur
extrémité proximale (Wilmsen, 1970; Frison, 1968). Mais les traces microscopiques dues au
contact de l'outil avec son manche ne sont pas toujours présentes sur les pièces lithiques.
La plupart des grattoirs archéologiques de Patagonie examinés ne montrent pas de traces
d'emmanchement, même lorsque leurs dimensions réduites rendent indispensable l'utilisation
d'un manche.
Il est parfois possible d'étudier le type d'emmanchement de ces outils à partir de l'observation
de la position des traces d'utilisation sur les fronts des grattoirs. Puisque le type de mouvement
effectué par l'outil varie suivant la morphologie du manche, l'emplacement des micropolis
d'utilisation est également conditionné par celle-ci. Avec un manche de type eskimo, la face
du grattoir en contact avec le matériel travaillé est essentiellement la face plane, et par 304 M.E. MANSUR-FRANCHOMME
conséquent les micropolis doivent s'étendre plus sur celle-ci que sur la face dorsale (le front
du grattoir). Un grattoir dans un manche du type des Plaines, par contre, travaille à angle
presque droit, et alors le micropoli est plus étendu sur le front du grattoir que sur la face ventrale.
Afin d'observer l'emplacement et le type des traces d'utilisation sur des outils ethnographiques
emmanchés à usage connu, nous avons étudié les pièces de Patagonie conservées dans le
Musée de La Plata : deux grattoirs « doubles » type tehuelche septentrional, un grattoir type
tehuelche méridional, deux yamana en valve de mollusque et deux couteaux yamana
à lame métallique.
Les deux grattoirs « doubles » tehuelche septentrionaux appartiennent à la collection Moreno
et proviennent de la province du Chubut. Un seul des manches conserve un grattoir en
pierre fixé dans une des concavités avec de la résine noirâtre (Fig. 4). Le front du grattoir
en pierre présente un tranchant normal régulier concave-convexe, à retouche écailleuse. Un
secteur du front est à retouche scalariforme due à l'excès de ravivage. La hauteur du front
est de 8 mm et l'angle de tranchant est de 6 1 °.
Les microtraces d'utilisation observées sont les suivantes :
- Tranchant très émoussé, presque arrondi, sans microécaillures.
- Stries rares à fond rugueux, étroites et profondes ; elles sont courtes (maximum 0,40 mm
de long.), orientées perpendiculairement au tranchant et se situent aussi bien sur la face
ventrale que sur la face dorsale retouchée.
- Micropoli dû au travail de la peau sèche. Sur la face dorsale, il s'étend sur 2,30 mm à
partir du tranchant, mais il monte plus sur les arêtes des négatifs. Il est très peu étendu
sur la face ventrale.
Le grattoir «simple» tehuelche méridional provient aussi de la province du Chubut
(collection Moreno). Il s'agit d'un petit grattoir en pierre emmanché dans une branche pliée,
et lié avec un tendon (Fig. 5). Le front du présente une retouche écailleuse, scalariforme
dans certains endroits très ravivés ; il est haut de 7 mm. Le tranchant est normal régulier,
convexe, avec un angle de 70°. Les deux bords latéraux du grattoir sont retouchés. Étant
donné que la pièce est fixée dans son manche avec une ligature de tendon, il est très probable
que cette retouche soit destinée à rendre les bords moins aigus (autrement, ils couperaient
le tendon).
Il est intéressant de souligner que, lorsque les fronts des grattoirs émoussés sont ravivés,
les Tehuelche refont également la retouche latérale. Lorsque R. Casamiquela a demandé à
son informatrice tehuelche méridionale, Rosa Ibanez, qui travaillait les peaux avec des grattoirs
en verre, pourquoi elle retouchait aussi les côtés de la lame, elle a répondu sans hésiter,
«para que no se rompa» (pour qu'elle ne se casse pas). Surpris par la réponse, il a reposé
la question et l'Indienne a insisté «porque se puede romper el vidrio» (parce que le verre
peut se casser) (Casamiquela, 1978, 218-219).
Les traces d'utilisation observées sont :
- Tranchant très émoussé, ainsi que les arêtes des négatifs dorsaux, sans aucune microécaillure.
- Stries dorsales à fond rugueux, étroites, profondes, et stries à fond lisse, en forme de
ruban, étroites superficielles. Très abondantes, à bords bien définis, elles commencent
sur l'arête même du tranchant et s'étendent sur les négatifs des enlèvements, vers l'extrémité
du front. Leur longueur maximum est de 0,45 mm et elles sont orientées perpendiculairement
au tranchant. Stries ventrales à fond rugueux, étroites, profondes, abondantes, orientées
obliquement au tranchant. Leur longueur maximum est de 0,40 mm.
- Micropoli bien développé typique du travail de la peau sèche. Son étendue est très
réduite sur la face ventrale : il affecte seulement 0,30 mm à partir du tranchant. Sur la
face dorsale il forme une bande homogène très étendue (1,50 mm à partir du bord) qui
affecte tant les arêtes que les négatifs des enlèvements. Vers le haut du front le micropoli
monte sur les arêtes des enlèvements jusqu'à 7 mm.
Dans ces deux cas, la disposition du micropoli résulte du mouvement de travail illustré
dans la figure 3, où le plus grand contact avec la peau est effectué par la face dorsale du PATAGONIE 305
grattoir (front retouché). Sur la face ventrale, par contre, orientée vers l'avant, la zone de
contact est beaucoup plus réduite. Cependant l'étendue totale du micropoli semble être plus
réduite dans le modèle des Tehuelche septentrionaux que dans celui des Tehuelche méridionaux.
Cela peut être dû au fait que dans le premier cas, le contact du tranchant avec la peau
travaillée est prédéterminé par le type de manche, tandis que dans le deuxième les mouvements
de la main de l'utilisateur ont une plus grande liberté.
Deux outils de la collection Godoy (1882) et attribués aux Yamana sont formés d'une
valve de mollusque emmanchée dans un morceau de bois lisse. Les valves sont liées au
manche par une lanière de cuir de 8 mm de large. Le bois du manche, bien raclé, sans
écorce, à section ovale, a été coupé aux deux extrémités. Il a dû être raclé avec un outil
lithique, puisqu'il présente quelques stries longitudinales profondes qui peuvent être attribuées
à l'action d'un tranchant irrégulier ou légèrement denticulé (Fig. 8).
La partie active de l'outil est constituée par le bord distal de la valve, qui présente un
plan d'usure biseauté parfaitement lisse de 2,5 mm de largeur. Lorsque ce plan d'usure est
placé sur le plan horizontal, le manche forme un angle de 25° avec celui-ci, qui représente
l'angle de travail de l'outil.
L'examen de ces deux pièces au microscope métallographique a révélé la présence d'une
bande brillante et épaisse sur le bord distal du biseau qui, curieusement, présente toutes les
caractéristiques typiques d'un micropoli de peau sèche sur une surface siliceuse. Il s'agit d'une
zone à surface irrégulière avec micro-trous hémisphériques, tranchant arrondi et stries parallèles
et perpendiculaires, qui s'étend sur 0,90 mm. Au delà de cette bande de micropoli, le reste
de la surface du biseau présente seulement des stries, orientées aussi bien perpendiculairement
que parallèlement au tranchant. Nous n'avons pas trouvé de référence dans la bibliographie
concernant l'utilisation de ce type d'outil. Bien que les deux exemplaires examinés soient
attribués aux Yamana, C. Gallardo (1910) mentionne aussi l'existence de grattoirs en coquillage
chez les Selk'Nam. Cet auteur ne les ayant pas figurés, nous ne pouvons pas savoir s'il s'agit
ou non du même type d'outil. En ce qui concerne l'utilisation, les traces observées sur les
deux pièces indiquent qu'elles ont effectué aussi bien des actions longitudinales (v.g. couper)
que transversales et, dans ce dernier cas, avec un angle de travail supérieur à 25°.
Enfin, les deux couteaux à lame métallique proviennent du Canal de Beagle (collection
Godoy, 1882) et ils sont attribués aux Yamana (Mansur-Franchomme, 1984, pl.XXI-XXII).
Cependant des exemplaires tout à fait semblables sont décrits par C. Gallardo (1910) et
F. Outes (1906) pour les Selk'Nam.
Les manches sont en bois et la lame métallique est fixée avec des rubans de tissu et une
lanière de cuir. Le bord distal de la lame a été aiguisé, formant un biseau très aigu, bien
coupant. Examiné au microscope, ce biseau présente d'innombrables stries parallèles et
perpendiculaires au tranchant, des zones brillantes et un bord très arrondi.
Les quelques exemples de grattoirs ethnographiques emmanchés étudiés illustrent en partie
les modes d'utilisation qu'ont pu avoir ces outils. Ils permettent également d'extraire des
conclusions d'application plus générales concernant la formulation d'hypothèses à partir de
comparaisons ethnographiques.
Du fait que les grattoirs décrits sont fabriqués sur des éclats courts ou sur des fragments
de lame, la présence d'un manche devient indispensable. Ainsi, pour un même type de
grattoir lithique, le type de contact avec la matière travaillée, l'angle de travail, le mode
d'utilisation, etc., varient suivant le type de manche et les possibilités de préhension.· Le
grattoir eskimo travaille avec sa surface dorsale orientée vers l'avant et sa face ventrale comme
surface de contact, formant un petit angle avec le matériau travaillé. Le grattoir des Plaines
travaille avec sa face ventrale vers l'avant, formant un angle qui varie entre 75 et 90°, mais
l'utilisateur s'en sert «en tirant vers soi». Le grattoir tehuelche septentrional est employé
«en poussant», et il se déplace sur la peau en formant un angle supérieur à 90e, avec la
face ventrale vers l'avant. Le grattoir tehuelche méridional est également utilisé « en poussant »

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