P. Gourou : Les Paysans du Delta tonkinois. Etude de géographie humaine - article ; n°1 ; vol.36, pg 491-497

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Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient - Année 1936 - Volume 36 - Numéro 1 - Pages 491-497
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Publié le : mercredi 1 janvier 1936
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Charles Robequain
P. Gourou : Les Paysans du Delta tonkinois. Etude de
géographie humaine
In: Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 36, 1936. pp. 491-497.
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Robequain Charles. P. Gourou : Les Paysans du Delta tonkinois. Etude de géographie humaine. In: Bulletin de l'Ecole française
d'Extrême-Orient. Tome 36, 1936. pp. 491-497.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/befeo_0336-1519_1936_num_36_1_3676BIBLIOGRAPHIE
Indochine française.
Pierre Gourou. Les Paysans du Delta Tonkinois. Etude de Géographie
humaine. Paris, Les Editions d'Art et d'Histoire, 1936, grand in-8°,
666 p., 125 fig., 80 photos h. t., 9 cartes dont 3 en couleurs dans une
pochette à la fin du volume. (Tome XXVII des Publications de l'Ecoîe
Française d'Extrême Orient.)
Dafts un delta de 15.000 km2 vivent 6.500.000 paysans, soit 430 au km? ; ils
représentent environ 95 % de sa population totale. Cette situation du Bas-Tonkin
■est bien différente de celle que nous proposent des pays comme la Belgique (266
au km2j, l'Angleterre (287), qui d'ailleurs, en dépit de leurs industries concentrées, de
leurs grandes villes, restent beaucoup moins peuplées que cette plaine agricole.
Analyser et expliquer ces faits, montrer comment ils s'expriment dans les paysages et
les genres de vie, telle est la tâche que s'est proposée l'auteur. Il disposait d'un
excellent instrument: la carte au 25.000" du Service Géographique, en couleurs et
avec courbes de niveau, qui s'étend aujourd'hui à la presque totalité des deltas
indochinois. Le climat et le régime des eaux ont fait l'objet de quelques études
sérieuses. Par contre, la bibliographie historique, ethnographique, économique ne
fournissent pas, tant s'en faut, la masse d'ouvrages et d'articles qui s'appliquent
à la moindre province française: trésor un peu encombrant sans doute, mais où
l'on peut puiser à pleines mains. D'autre part, le géographe se heurte constamment
à l'insuffisance des statistiques fondamentales. M. G. expose dans ce bel et gros
ouvrage les résultats de recherches poursuivies pendant 8 ans (1927-1935), à toutes
les sources d'information et particulièrement sur le terrain même : présentés
comme thèse principale en décembre 1936 à la Faculté des Lettres de l'Université
de Paris, ils ont valu à l'autaur U grade de docteur es lettres, avec la plus
haute mention.
Cette étude de géographie humaine ne pouvait négliger l'examen des conditions
physiques. Les limites de la région s'accordent dans l'ensemble avec celles des
alluvions récentes, sauf à les déborder un peu vers le Nord-Ouest où elles. remontent
au delà de Thai-nguyên et de Nhâ-nam, englobant de basses plateformes rocheuses
encroûtées de latérite; elle suit à peu près aussi la courbe de niveau de 25m, Le
delta tonkinois est l'aboutissement d'un réseau hydrographique déjà très évolué : des
sédiments mio-pliocènes ont été reconnus dans les vallées du Fleuve Rouge, du Sông
Cháy et de la Rivière Claire. Mais il est encore impossible de déterminer la série des
épisodes — transgressions et régressions marines — qui ont précédé le colmatage
actuel. D'une part, des terrasses d'alluvions anciennes, accrochées en certains points 492 Charles Robequain
de l'encadrement montagneux, révèlent l'existence d'un aicien delta (i). D'autre part,
si les sondages atteignent généralement une couche de galets entre 40 et 50 m. de
profondeur, ils ne permettent pas de tracer même app-ox'imativement le profil du
soubassement rocheux. En tout cas, il n'est nullement besoin d'invoquer un relèvement
du niveau marin pour expliquer la formation du delta : le jeu même de l'alluvionnement
dans un golfe y suffit.
Les publications régulières de l'Observatoire de Phû-liln apportent sur le climat
une documentation copieuse et très sûre, déjà utilisée par M. G. dans un ouvrage
antérieur (2). 11 y revient assez brièvement ici, reproduisant les chiffres essentiels,
insistant sur le régime des pluies, si gros de conséquence en effet (3). Il corrige au
passage certaines opinions assez répandues: ainsi les typhons n'entraînent pas toujours
une augmentation de la pluviosité annuelle ; d'autre part, le delta redoute bien plus
l'excès que l'insuffisance d'eau: de là, le grand rôle des digues, dont l'étude nous
conduit à celle de leur constructeur. • . < .
Comment s'est effectué le peuplement du delta? Nous saisissons, à propos de cette
question, tous les obstacles auxquels se heurte le géographe, mais aussi la manière
courageuse et probe de M. G. Les sources historiques sont pauvres; l'archéologie,
l'anthropologie, l'ethnologie ne fournissent encore que de très maigres données ; les
noms de lieux ont très souvent changé et sont des créations artificielles (la carte de
la circonscription «Aimer la vertu», p. 123, est significative); les noms de famille,
eux non plus, ne semblent pas pouvoir donner d'informations utiles sur la colonisation
annamite ; ni, les documents chinois, ni les relations européennes ne sont d'un grand
secours. L'auteur reconnaît bravement son impuissance et la vanité des recherches
entreprises. Encore fallait-il qu'elles le fussent. On ne saurait trop le féliciter de
ses efforts ; ils sont d'un enseignement précieux pour les chercheurs à venir. Tout
(!) Ces terrasses ne se retrouvent pas sur tout le pourtour du delta, elles manquent
souvent: cette disparition des terrasses n'est pas liée à la présence de chaînons
calcaires, comme le dit M. G. (p. 24), mais aux ravages des cycles d'érosion ultérieurs;
en effet, on n'en trouve pas non plus devant les collines de schistes et de grès du
frông-triêu (p. 26). ' f
(à) Le Torikin (Exposition Coloniale Internationale, Paris, 1931). Voir le compte
rendu dans BEFEO., XXXI, 516-519.
(3) Relevons un lapsus: «II est peu de climats dont les valeurs réelles soient aussi
peu conformes aux valeurs moyennes. Par ces caractères le climat tonkinois se rapproche
des climats tempérés et s'éloigne des climats de moussons» ^p- 55)- Le climat des
moussons se distingue au contraire par la variabilité des pluies d'une année à l'autre,
bien plus grande que dans les pays tempérés. Il serait bon de montrer que justement
cette variabilité dans le delta tonkinois est relativement faible pour la zone des
moussons: le rapport entre les années extrêmes n'atteint pas 2 à Phû-liên, alors qu'il
dépasse 3 dans une grande partie de l'Inde (voir J. Sion, Asie des moussons, t. IX de la
Géographie Universelle publiée sous la direction de Vidal de la Blache et L. Gallois,
ière Partie, p. 14. Mais les périodes examinées ici et là né sont sans doute pas les
mêmes). On serrerait le problème de plus près en comparant les variabilités mensuelles
des pluies(voir le tableau donné pour Phû-liên, p. 67); elles permettraient certainement
d'expliquer en partie pourquoi, dans l'Asie des "moussons, les ravages des disettes sont
si différents d'une région à l'autre. , -, Bibliographie 498
ce qu'on peut affirmer actuellement, c'est que le peuplement s'est fait du Nord yers
le Sud, mais on n'en connaît pas les étapes. Signalons cette constatation intéressante :
les édifices originaux, les beaux temples sont plus nombreux dans le Nord du delta,
où le catholicisme a trouvé un terrain bien moins favorable qu'au Sud du Fleuve
Rouge.
Ainsi arrivons-nous au sujet même de la thèse, à la vraie substance géographique:
la population actuelle. Le fait brutal, avons-nous dit, c'est son abondance. Elle est
précisée par le recensement de 193 1. L'auteur a fait divers essais pour apprécier son
degré d'inexactitude : le rapport qu'il nous en donne illustre bien les difficultés du
travail géographique dans un pays aux stat'stiques négligées. -Il estime qu'elles
donnent des chiffres inférieurs de 5 à 15% à la réalité selon les villages (le recense
ment de 1936, paru après l'impression de sa thèse, semble bien lui donner raison).
Mais il ne pouvait pas penser lui-même à rectifier ces chiffres, les moins mauvais qui
soient. La densité moyenne, 430 au km2, si elle surprend l'Européen, ne paraît
nullement invraisemblable lorsqu'on la compare à celles d'autres régions de l'Asie des
moussons : la Birmanie, Java, le Bengale, les deltas chinois. Elle est bien supérieure
à celle que j'admettais en 1928 pour la plaine du Thanh-hoá (253), mais les superficies
cultivables sont proportionnellement plus étendues au Tonkin ; cependant, après avoir
lu attentivement M. G., j'avoue que j'ai dû pécher par défaut.
Cette population ne se répartit pas uniformément sur tout le delta. Une belle carte
hors-texte en couleurs, l*un des documents essentiels de l'ouvrage, figure les densités
humaines par cantons suivant une échelle de 17 teintes différentes: on y voit cette
densité tomber parfois à moins de 100 au km2 dans le cœur même du delta ; quant
aux densités extraordinaires, supérieures à 1.500, elles s'étendent au total sur 260
km2 où se ramassent 460.000 habitants : ces cantons si peuplés se trouvent la
plupart dans le bas delta, sur les deux rives du Fleuve Rouge, à l'aval de Hirng-yên.
C'est dire que les conditions offertes à l'agriculture annamite, dans cette plaine qui
apparaît d'abord si uniforme, sont très diverses selon la fertilité du sol et le régime
des eaux. Souvent aussi l'activité industrielle et l'émigration temporaire fournissent
des ressources supplémentaires ; mais l'analyse la plus sagace ne saurait encore
démêler tous les facteurs qui influent sur la distribution inégale des hommes.
Il est sûr que la population a beaucoup augmenté depuis l'occupation française,
mais les recensements sont trop incertains pour permettre de chiffrer cette augmentation.
A Hanoi même l'état civil ne fonctionne pas correctement1: que dire alors des
campagnes? Utilisant les statistiques les moins indignes de foi, celles fournies par
les Missions catholiques en particulier, M. G. pense que l'excédent annuel des
naissances doit se tenir entre 10 et 15 pour 1.000; à ce rythme le delta pourrait
compter 13 millions d'habitants à la fin du siècle. C'est une perspective- angoissante :
comment les nourrira-t-il, quand il les nourrit si mal aujourd'hui ? Nous pensons que
M. G. aurait dû réserver pour un chapitre final cette discussion capitale: il y reviendra
justement.
Elle prend toute sa valeur en effet lorsqu'on connaît le genre de vie du paysan
tonkinois. On sait qu'il habite des villages, que la dispersion est très rare. Mais la
valeur de cette concentration est soigneusement précisée : la plupart des villages ont
de 250 à 2.0ЭО habitants, et il en est 58 qui dépassent 5.000. Presque tous sont établis
sur' des reliefs: bourrelets fluviaux, bordure de collines, cordons littoraux. Tous ces
types et les autres encore," moins fréquents, sont l'objet d'un classement méthodique. 494 Charles Robequain
Les habitations aussi, auxquelles le terme de «case» ou de «paillote» ne convient
généralement pas: «ce ne sont nullement des édifices de hasard, établis sans
méthode on^ reconnaît au contraire un style, le désir de créer quelque chose de
durable et d'harmonieux» (p, 275). Cette affirmation est tout à fait justifiée par les
descriptions et les photographies de l'auteur, par les coupes et les plans qu'a dressés
son collaborateur, Joseph Inguimberty; il y a là une étude architectonique très
fouillée, et que viendra heureusement prolonger au delà du territoire tonkinois la
thèse complémentaire. Avouons une déception : j'avais cru reconnaître au Thanh-hoá,
sur le bordure du delta, des types de maisons mixtes qui me faisaient imaginer une
évolution de la case montagnarde sur pilotis à l'édifice annamite construit à même
le sol; M. G. ne voit pas de rapport entre les deux: «.aucune parenté n'apparaît
dans le plan, la structure, la charpente» (p. 347). Pour l'habitation comme pour tant
d'autres éléments de la civilisation annamite, la Chine apparaîtra sans doute
l'inspiratrice.
Le morcellement du sol cultivé est certainement l'une des causes de la concentrat
ion humaine, comme il arrive souvent en dehors même de l'Asie des moussons. Avec
son souci d'éviter les généralisations hâtives, M. G. montre que ce morcellement
n'augmente pas avec la densité humaine, comme on aurait pu le croire: il est plus
poussé dans les régions accidentées, et aussi dans celles qui sont le plus anciennement
peuplies. La répartition de la propriété, les modes de tenure, les conditions du crédit
nous acheminent à l'agriculture même. De celle-ci l'auteur nous fait sentir les misères,
mais aussi les finesses : bien des pratiques, où l'Européen ne voit d'abord que routine,
sont en réalité justifiées par les découvertes récentes de la pédologie. Le rendement
de la rizièra est l'objet d'une critique serrée. On trouvera là, commodément rassemblés,
les éléments d'une comparaison fort intéressante avec l'agriculture des plaines
chinoises, telle qu'elle se trouve précisée en plusieurs études récentes (*). Les
ressemblances ne manqueront pas de frapper, qu'on examine le degré du morcellement
du sol et de la concentration des hommes, l'étendue des exploitations, la faible somme
de travail fourni par les animaux domestiques, le gaspillage de l'effort humain et son
intensité dans certaines périodes du calendrier agricole, au total assez brèves. On
arrive à cette vue que, contrairement à ce qui s'est passé si souvent en Europe, les
nécessités de l'élevage n'ont joué aucun rôle dans l'organisation du terroir. Ce qui a
assuré la cohésion du village, avec d'autres influences, ce n'est pas un souci d'équi-
Цэге entre la culture et l'entretien du bétail, mais les travaux d'hydraulique agricole :
construction de digues, aménagement de l'irrigation. Ces traits s'accordent évidemment
avec la surpopulation: il faut réduire au plus juste l'intermédiaire animal entre la
terre et le paysan, car cet animal dérobe à l'homme une part du travail et une part de
la nourriture, si parcimonieusement mesurée, qu'il peut revendiquer.
Aux ressources de l'agriculture s'ajoutent celles delà pêche dans les eaux douces:
étangs, fleuves, champs inondés. Mais la pêche maritime est très peu développée,
beaucoup moins active qu'au Thanh-hoá ; on ne dénombrerait pas sur le littoral plus
de 4.500 pécheurs en mer; et encore beaucoup d'entre eux ne quittent-ils pas les
estuaires: conséquence de la rareté des abris et de l'envasement,
(l) Voir en particulier:!. Lossing Buck, Chinese farm economy: a study of 2,866
firms in seventeen localities and seven provinces in China. Chicago, 1930. Bibliographie 495
Les industries villageoises méritaient au contraire un long chapitre, et nous l'ayons.
Elles occuperaient, pendant une partie plus ou moins grande de l'année, 7 à 8 % de
la population active du delta ; dans un canton de Hà-dông, la plus industrielle de
toutes les provinces, cette proportion atteindrait 44 %. L'étude de M. G. repose sur
une enquête personnelle faite sur place, mais aussi sur le dépouillement des réponses
à un questionnaire qui fut adressé à chaque village. La réunion, l'examen et la critique
de ces 7.000 fiches est, de la ténacité de l'auteur, un témoignage éloquent. Ses efforts
nous valent un tableau minutieux de ces industries si variées et si curieuses. M. G. re
connaît que la plupart du temps il est impossible d'expliquer leur répartition, qu'elle
résulte le plus souvent du hasard, que la routine et la pauvreté .sont les raisons prin
cipales de cette division du travail si poussée et si souvent constatée. Ici il faut
regretter de nouveau l'absence d'études analogues pour les campagnes chinoises. On
pourrait évoquer aussi les anciennes industries rurales de notre Occident : quelles
que soient les différences qui séparent les économies des deux zones, elles ne sont pas
incomparables à celles de l'Extrême-Orient : la fragmentation extrême du travail y
apparaît souvent aussi (i) ; cependant elles sont plus souples, moins routinières que
celles du Tonkin. A cela on pourrait sans doute trouver plusieurs raisons. L'une
d'entre elles, et non la moins puissante, semble être l'autonomie beaucoup plus grande
du village annamite vis-à-vis des agglomérations urbaines:, une autre, découlant en
partie de la première, serait la moindre ampleur de ses relations commerciales. En
Europe occidentale, les villes de bonne heure contrôlent, dirigent même les industries
rurales : leurs fabricants-entrepreneurs, qui sont plutôt des commerçants, distribuent
dans les campagnes la matière première, et recueillent le produit transformé pour le
vendre; parfois après quelques travaux de finissage; ils ont des relations souvent
lointaines avec les pays fournisseurs de matières brutes ou acheteurs d'objets fabriqués ;
ce sont des initiateurs et des animateurs ; ces industries rurales les font vivre et les
enrichissent souvent, tandis qu'elles ne sont pour les paysans la plupart du temps
qu'un appoint, une occupation de morte-saison. Il sera curieux d'étudier l'évolution
de ces ateliers familiaux du Tonkin, maintenant que l'intervention des Blancs favorise
à la fois la croissance des villes et l'extension du trafic. M. G. note déjà l'influence de
commerçants ou de courtiers exportateurs dans le tissage de la soie (p. 468)^ dans le
travail des dentelles (p. 532). En Chine ou peut observer aussi que les fabricants,
naguère indépendants, passent souvent sous la domination de grands marchands (2).
Sur les possibilités d'avenir de ces petites industries tonkinoises, sur l'intérêt qu'il y
aurait à les secourir, à les perfectionner, sur les graves inconvénients qu'entraînerait
leur disparition au profit d'une industrie concentrée de type capitaliste, tout ce qu'écrit
l'auteur nous paraît très judicieux.
Après ce chapitre si nourri sur les industries campagnardes, celui consacré au
commerce semblera sans doute un peu maigre : nous étions mis en goût. Il est vrai que
le grand et le moyen commerce sont généralement le fait de Chinois et d'Européens
résidant surtout dans les villes: celles-ci débordaient le dessein, le titre même de
(1) Ainsi dans la serrurerie du Vimeu(A. Demangeon, La Picardie et les régions voi
sines, Paris, 1905, p. 295), dans la coutellerie de Thiers (Paul Combe, Thiers et la vallée
industrielle de la Durolle, Annales de Géographie, 1922, p. 360).
(2) R; H. Tawney, Land and Labour in China, London, 1932; p. 116. 496 Charles Robequain
l'ouvrage. Pourtant cette exclusion absolue ne va pas sans inconvénients : si rares
qu'elles soient et si maigres encore au regard de la population paysanne, elles ne lais
sent pas d'exercer une influence, et une influence croissante, sur l'homme des champs.
Le rôle des voies de communication modernes, du pousse-pousse, du chemin de fer,
de l'autobus surtout, méritait aussi d'être souligné plus fortement.
Mais la conclusion réserve encore à notre gourmandise des pages très substantielles
et très fines à la fois. Relevons-y un essai heureux pour distinguer des régions dans
ce delta qui forme pourtant un bloc si homogène. L'étude du niveau de vie fournit des
précisions suggestives : on y apprend que les échanges directs du paysan avec les pays
étrangers au delta n'atteindraient pas 5 piastres par tête ; qu'une famille de 5 personnes
et de condition relativement aisée vit «avec un revenu total correspondant à 66 frs-
papier par mois, 2 frs. 20 par jour » ; « compte tenu du plus bas prix des denrées au
Tonkin on peut dire que le paysan tonkinois vit avec 6 ou 7 fois moins de ressources
qu'un paysan français» (p. 575). Ainsi l'auteur nous ramène-t-il à ce problème si
grave du surpeuplement : cette notion n'est pas simple d'ailleurs, puisque lors des
gros travaux, par exemple à la récolte du dixième mois, il n'y a pas surabondance
de main-d'œuvre. Mais ce qui est certain, c'est la misère physiologique, la sous-al
imentation d'un grand nombre de paysans. L'émigration paraît être un remède efficace:
actuellement, et alors que l'excédent annuel des naissances sur les décès est sans
doute d'environ 100.000, elle ne peut enlever au delta tonkinois que 15.000 habitants
au maximum.
On пэ saurait sous-estimer l'utilité pratique d'un ouvrage où de telles vérités sont
mises en valeur comme elles ne l'avaient jamais été jusqu'ici. On pourra sans doute
contester des chiffres, des faits ; mais il faudra que les corrections se fondent sur de
larges et sérieuses enquêtes dont on espère que l'œuvre de M. G. aura démontré la
pressante nécessité. En tout cas, on ne refusera pas à l'auteur le bénéfice de la bonne
foi, de la probité : elles s'inscrivent tout au long de son livre dans les indications qu'il
nous donne sur ses méthodes de travail, dans la franchise avec laquelle il signale
parfois les insuffisances de sa documentation et la vanité de ses recherches, dans
l'abondance des faits précis qui plus souvent justifient ses affirmations. L'ouvrage est
admirable nent illustré : les figures ont été multipliées dans le texte ; les photographies,
très bien choisies parmi celles de l'auteur et de l'Aéronautique Militaire, pourraient
composer un bel album du delta et de la vie paysanne ; certaines, comme la rizière de
la planche xxxvn, sont des manières de chef-d'œuvre. Six cartes hors texte ont été
insérées dans une pochette à la fin de l'ouvrage, dont trois en couleurs, au 2 50.000e, sont
capitales : nous avons déjà parlé de la carte des densités ; une autre est une très belle
carte hypsométrique, avec les courbes de ! m., 2 m., 3m. d'altitude; la 3e, la carte des
villages, dont la disposition reflète curieusement las accidents de ce relief si humble.
La carte des noms de villages et trois index faciliteront beaucoup les recherches dans
cet ouvrage très dense. La lecture n'en est cependant pas lassante. On n'y trouvera
pas un dogmatisme intransigeant: l'importance de la tradition, des faits magiques
et religieux, n'échappe pas à ce géographe : ainsi dans la construction de la maison
(p. 312), un plan de hameau (p. 250^ précise, avec les lieux de culte, les « points de
sensibilité religieuse». La via politique et sociale du village nous vaut des pages
savoureuses. Les détails pittoresques viennent animer l'exposé. Des touches délicates
nous font sentir la poésie du delta, et celle-ci est très heureusement évoquée dans
deux pages de la conclusion,- La profonde sympathie de l'auteur pour cette plaine de Bibliographie 497
boue et pour ses pauvres paysans s'exprime sans affectation tout au long de ce Uvre.
Aux misères actuelles de l'humanité tonkinoise il propose parfois des remèdes, mais il
insiste sur la nécessité d'une action lente, progressive: une misère pire que toutes
serait le renversement brutal des valeurs traditionnelles.
Ch. Robequain.
Jlené Morizon. La Province cambodgienne de Pursat. Paris, Les Editions
internationales, 1936, 198 p. et un Appendice de 40 p.
Cet ouvrage a été présenté par l'auteur comme thèse et a valu à M. René Morizon
tte titre de docteur es lettres. Pourtant ce livre ne tient pas tout ce que l'on en
pourrait attendre ; il est bien présenté, pourvu d'une documentation photographique
souvent plus pittoresque qu'instructive. Mais, nous souffrons de l'avouer, il est peu
nourri, généralement superficiel, apporte peu d'inédit, et ne révèle pas une étude
approfondie de la région examinée. En somme, c'est une monographie de province
.qui prend place parmi celles que l'ancienne Revue Indochinoise a publiées ; elle ne
.se classe pas plus haut que ces modestes travaux, où l'on trouve parfois des contri
butions plus personnelles et plus profondes à la connaissance de l'Indochine.
Nous ne discuterons pas le choix de la province de Pursat comme cadre d'une
átude géographique : il est trop évident que ce n'est pas là une région naturelle, et
l'auteur a bien été obligé d'en sortir et de traiter des provinces avoisinantes.
■Cependant, les connaissances solides dont on dispose sur la géographie du Cambodge
sont tellement menues que l'on aurait accueilli avec joie une sérieuse description
explicative d'une partie du Cambodge, quel que fût le cadre dans lequel on l'eut
placée. L'auteur commence par une étude du « Pays», il en décrit le climat, sans rien
apporter sur ce sujet que l'on ne sache déjà, puis la structure ; celle-ci est exposée
-surtout d'après les travaux et recherches de M. Gubler, assistant au Service géolo
gique de l'Indochine, qui prépare une étude géologique sur le Cambodge occidental.
Le schéma structural que donne M. Morizon s'étend au entier. Il est
«difficile à suivre par défaut d'une bonne carte (le croquis de la page 22 est
insuffisant).
La description du relief est trop rapide à notre gré et le défaut d'une carte se fait
ici cruellement sentir. L'auteur aurait apporté une utile contribution à la géographie
■du Cambodge s'il avait défini sur un croquis les limites des types de paysage qu'il
établit aux pages 26-27 et qui constituent la part la plus neuve de son livre.
Retenons-en que les Cambodgiens dénomment khnang les collines à pentes abruptes
et à faîte plat, qui s'allongent entre les bassins fluviaux et sont le dernier reste de
la destruction d'un plateau gréseux par l'érosion (l). L'étude de l'hydrographie est
(t) Dans les cartes au i/ioo.ooo8 du Service géographique de l'Indochine, l'auteur
.a pu trouver des types de relief bien visibles dont il aurait pu nous dire s'ils s'appli
quent à sa région ; la province de Pursat n'étant pas encore couverte par les cartes du
!oo.oooe, il eût été intéressant de savoir si les reliefs gréseux connus ailleurs se

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