La Philosophie de Maître Eckhart - article ; n°92 ; vol.23, pg 412-422

De
Revue néo-scolastique de philosophie - Année 1921 - Volume 23 - Numéro 92 - Pages 412-422
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Publié le : samedi 1 janvier 1921
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Maurice De Wulf
La Philosophie de Maître Eckhart
In: Revue néo-scolastique de philosophie. 23° année, N°92, 1921. pp. 412-422.
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De Wulf Maurice. La Philosophie de Maître Eckhart. In: Revue néo-scolastique de philosophie. 23° année, N°92, 1921. pp. 412-
422.
doi : 10.3406/phlou.1921.2291
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au lieu d'utiliser des informations de seconde ou de troisième main?
Quels ont été de l'un à l'autre, les apports personnels, les démar
quages ou les plagiais ? Voilà des questions dont l'examen dépasse
les cadres du présent travail, mais dont l'élude monographique
contribuera grandement à l'histoire des doctrines morales depuis
Aristote jusqu'à la Renaissance : qu'il suffise ici de les avoir
signalées.
Auguste Pelzer,
Scriptor de la Bibliothèque Vaticane.
Rome, le 13 juillet 1921.
XX
LA PHILOSOPHIE DE MAITRE ECKHART
Maître Eckhart de Hochheim x) (vers 1260-1327) apparaît dans la
philosophie occidenlale à un moment où la Scolastique est vigou
reusement constituée. Il s'en écarte dans plusieurs doctrines impor
tantes; ses inno\ations sont grosses de conséquences et deviendront
le point de départ de tendances nouvelles qui vont se fortifier dans
les siècles suivants 2).
A ce tilre, la personnalité d'Eckhart présente un intérêt de pre
mier ordre.
I.
Dieu est acte pur ; son e-sence est d'exister, esse, « idem scilicet
essenliam et esse quod soli deo convenit »3). C'est la théorie com
munément admise au xnr3 siècle. Eckhart s'arrête avec une prédi-
1) Des fragments des écrits latins de Eckhart ont été publiés par Denifle,
Meister Eckehart's lateinische Schriften, dans Archivfiir Litteratar und Kirchen-
geschichte des Mittelatters (1886)
Pfeiffer publie ses sermons allemands dans Deutsche Mystiker des 14len Jahr-
hunderts, Leipzig, 2 vol , 1845 et 1857.
2) Voir notre ouvrage Civilisation and Philosophy in the Middle Ages. Prin
ceton university Press, 1922, ch XIII.
3) P. 560, éd. Denifle. La Philosophie de Maître Eckhart 413
leclion marquée à décrire celle plénitude d'êlre. Commentant la
parole sacrée Ego sum qui sum, il voit dans la répétition du verbe
esse, la complaisance de Dieu à se reposer en Lui-même. La répét
ition signifie que Dieu est affirmation pure et que toute négation
lui répugne. Elle signifie encore le repli de son être sur lui-même.
Elle signifie aussi une sorte d'ébullition ou d'eftusion interne de
son être qui s'enflamme, se liquéfie et bouillonne en lui-même ; il
est lumière dans la lumière, el tout entier il se pénètre dans sa
clarté 1).
S'arrêtant à d'autres textes bien choisis de l'Ecriture, Eckhait
développe quelques-uns des aspects de l'Etre plénier de Dieu, son
unité, sa bonté, sa justice, l'amour dont il s'aime2), son intelligibilité
et sa simplicité. « Car il faut noter que la simplicité et l'intelligibilité
sont conveitibles, tout comme l'être et l'unité. La simplicité est la
racine première et profonde de l'intelligibilité. Le simple, et le
simple seul, peut faire un repli complet sur lui-même. Voilà pour
quoi, ainsi qu'il est dit dans le Livre des causes, le simple se
connaît lui-même et toutes choses par essence » 3).
C'est encore d'après la doctrine la plus pure de la scolastique
qu'Eckhart établit le processus de la Trinité ; qu'il distingue la
substance divine toute nue, et cette même substance en relation
avec les personnes divines. Considéré sous le premier aspect, l'Etre
divin n'est point principe de génération; il ne le devient que si on
le conçoit dans un rapport d'ordre 4). La nécessité d'une double
1) « Notandum quod repetitio, quod bis ait sum qui sum puritatem affirmatio-
nis exclusa omni negation e ab ipso deo indicat. Rursus quidem ipsius esse in
seipsum et super seipsum reflexivam conversionem et in ipso mansionem sive
fixionem. Adhuc etiam quandam bullicionem sive perfusionem sui in se, fervens
et in se ipso liquescens et bulliens, lux in luce et in lucem se tolo se totum
penetrans », p 560. — Cf. « Esse est deus .. igitur non potest esse deum dese-
rere ut non sit », p. 538. « Primum est dives per se, ut 20 de causis dicitur »,
p. 548.
2) A propos de ce texte : « Ego quasi vitis fructificavi suavitatem odoris ».
3) « Ubi notandum quod sicut unum et ens convertibiliter se habent, sic sim-
plicitas et intellectualitas. Radix enim prima et intima intellectualitatis est simpli-
citas Argumentum hujus est primo quia simplex et ipsum solum redit se toto
super se totum reditione compléta, et propter hoc ex de causis est sciens se ipsum
et omnia per essentiam », p. 598. A propos de : « In simplicitate cordis querite
illum », cf Liber de ccusis, § 14
4) « Notandum quod cum in deo, ut jam supra dictum est, sint tantum duo
praedicamenta, substantia et relatio... Dicunt etiam doctores communiter quod
ratio generandi non est essentia, set essentia cum relatione... ratione relationis
sive ordinis habet deus ditfusionem sive fecunditatem tam in divinis quam in
creaturis », p. 568. 414 M. De Wulf
considération repose sur notre façon imparfaite de saisir Dieu, et il
n'est rien dans ce langage qui autorise à conclure à une distinction
réelle de la divinité et de Dieu, comme si les personnes divines
étaient la manifestation ou la révélation éternelle d'un absolu indé
terminé l). Eckhart est non moins fidèle à la scola^tique, quand
développant dans ses sermons allemands la riche collection des
attributs divins sur lesquels s'arrête successivement la faible consi
dération de notre esprit, il les compare à des vêlements dont se
couvre la substance dénudée de la Divinité 2). Images dangereuses,
dont étaient Iriandes ses auditrices mystiques, et qu'il est aisé
néanmoins d'interpréter dans un sens sortable.
Mais où la pensée d'Eckhart prend des allures à la fois auda
cieuses et originales, c'est quand il pose en thèse que l'existence
infinie et essentielle de Dieu ebt la seule existence. Ens tantum
unum est et Deus est 3). Puisque Dieu est tout Y exister, il est imposs
ible que quelque chose existe hors de lui, Kursus ècrtra deum,
utpote extra esse, nichil est*), car ce quelque chose serait en dehors
de l'exister ou de l'être. Impossib/le est ahquod esse sive aliquem
modum sive differentiam essendi déesse vel abesse ipsi esse. Hoc ipso
enim quod deest vel abest ab esse, non est et nichil esf>). — Extra
primam causam nichil est; quod enim extra causant primant, deum
scilicet, est extra esse, quia deus est esse 6).
Cette doctrine, qu'il ne se lasse pas de répéter dans ses écrits
latins, devient la ciel de voûle d'un système ti es spécial des rap
ports entre Dieu et le monde. Non pas du monde tel qu'il est
présent dans le Verbe, comme pensée divine (Eckhart sur ce point
reprend, avec un tour de pensée très personnel, la théorie tradi
tionnelle des rationes aeternae), mais du monde tel qu'il est créé
par Dieu et tel qu'il existe à côté de Dieu. Question capitale, dont la
solutiou oriente ou non une philosophie dans les voies du monisme.
D'abord Eckhart nous apprend que la creation s'accomplit dans
le présent; le passé et le futur n'ayant aucune existence 7), que dès
1) Erreur accréditée par Preger et reproduite par Lasson dans sa dernière
étude sur Eckhart. Et cependant, dès 1886 (Archiv, pp. 453-455), Denifle lui avait
signalé cette colossale mésintelligence de la terminologie scolastique. Comment
Baumgartner a-t il accepté des jugements aussi erronés ? (dans Ueberweg,
Grundriss d. Gesch. d. Philos, der patrist. und schol Zeit, 1915, p. 644).
2) Archiv, pp. 454 et 455.
3) P. 549.
4) P. 541.
5) P. 546.
6) P. 586.
7) - In deo et per consequens in divinis, ut divina sunt, non est praeteritum La Philosophie de Maître Eckhart 415
lors elle est éternelle. C'est déjà l'équivoque, car les textes ne
disent pas clairement si cette éternité, ou ce présent éternel, affecte
seulement Yactivité divine, ou bien si elle porte en même temps sur
le terme de cette activité. Aucun scolastique ne nia jamais que le
geste tout-puissant, qui lire du néant les êlres imparfaits, ne soit de
la part de Dieu, coélernel à son actualité pure. Mais l'ensemble des
êtres imparfaits — terme réel de cet acte — n'en peuvent pas
moins apparaître dans le temps. On ne sait à quel point de vue
Eckliart se place quand il écrit, par exemple, que Dieu n'eût pas
pu créer le monde plus tôt qu'il ne le fit. « Comment eût-il pu créer
plus lot, prius, puisqu'il créa le monde dans le même présent où lui.
même fut... En môme temps que Dieu engendra son fils coéternel
et égal à lui-même, il créa aussi le monde... Par le même verbe il
engendra et créa d1). Ce qu'il traduit dans ses sermons allemands
en disant : aïs balde got was, do hat er die tcelt beschaff'en 2). Dans
l'enquête qui précéda sa condamnation, il ne sut pas dissiper le
double sens de ces phrases, et maintint malgré tout les formules
dans lesquelles il s'était habitué à couler sa pensée.
Un pas de plus, et nous arrivons à ce qu'il y a de plus original
dans celte métaphysique. Tout êlre du monde créé a son essence,
sa réalité distincte de la nature de Dieu, et les causes secondes
contribuent à la susciter. Mais, tandis que pour les autres scolasti-
ques cette essence existe aussi d'une existence propre et distincte
de celle de Dieu, pour Eckliart elle n'a d'autre existence que
l'exister de Dieu. Cette fois nous sommes, à n'en pas douter, dans
le domaine du créé, tel qu'il est en dehors du Verbe. Une même
existence, numériquement une, enveloppe Dieu et le monde, si bien
qu'en toute vérité les choses n'existent qu'en Dieu. — Déformation
personnelle et caractéristique de la célèbre distinction réelle de
l'essence et de l'existence — puisque au lieu de se parfaire dans le
sein d'une même créature, elle établit entre celle-ci et Dieu une
sorte de demi-communauté.
s choses ont leur nature spécifique hors Dieu dans la réalité
quippiam nec futurutn, nec in re nec in apprehensione ; cujus ratio est quia prae
teritum et futurum non cadunt nec lucent in esse », p. 573.
1) « Unde cum quereretur aliquando quare deus mundum prius non creasset,
respondebatur quia non potuit, eo quod non esset nec fuerat prius antequam
esstt mundus. — Sunul enim et semel quo deus fuit, quo filium sibi coeternum
per omnia equalem deum genuit etiam mundum creavit. Job. 33. « Semel loquitur
deus ». Loquitur autem filium generando, quia filius est verbum ; loquitur etiam
creaturam creando », p 553
2) Denifle, Op. cit., p. 475. 416 M. De Wulf
extérieure, à raison des formes propres qui les constituent, et grâce
auxquelles ils sont par exemple homme, lion, soleil et autres choses
semblables » l). Mais du moment qu'elles viennent à exister, l'exis
tence unique de Dieu les soutient au-dessus du néant. Dieu est
l'actualité interne de toute œuvre de l'art et de la nature, primus
actus formahs in omni opère artis et naturae 2). Que l'homme soit
un sujet substantiel animé et corporel, il ne le doit qu'à sa nature,
car il est ce qu'il est, — mais qu'un homme existe, il le doit à
autrui, à Dieu3). Ainsi se vérifie à la lettre le mot de l'éciiture : Dieu
est partout.
L'existence étant un élément interne de la réalité qu'elle fait
exister, Dieu devient ainsi en quelque sorte partie intégrante de la
créature à laquelle il fait le prêt éphémère de son existence éternelle.
Pour bien marquer qu'il en est ainsi, et qu'il prend le terme formate
dans le sens précis de la scolastique, Eckhart compare l'union de la
créature et de Dieu à celle de la matière et de la forme, des parties
et du tout. De même que la et les parties n'ont d'autre
existence que celle de la forme et celle du tout, de même la créa
ture existe de l'acte existentiel de Dieu. Entre Dieu et la créature,
l'union est plus étroite qu'entre la matière et la forme, entre le
tout et les parties, car « Dieu est une cause plus intime, plus fon
damentale, plus parfaite, plus universelle » 4).
Si Dieu est tout ïesse, rien n'existe hors de lui; la création qui
confère Yexister (collatio esse) à autre chose, doit s'accomplir et se
parfaire en Lui. « Créer est donner l'existence. L'existence est le
principe et le commencement de tout, en dehors de quoi rien n'est.
1) « Facta vero creata, scilicet per ipsum deutn, scilicet sunt, id est habent
esse formale extra in rerum natura sub formis propriis quibus sunt, scilicet in
ipso modo dum sunt, puta homo, leo, sol et hujusmodi », p. 610.
2) P. 499.
3) « Quod enim homo sit aut animal sit, habet ab alio ; quod autem homo sit
animal corpus et substantia, a nullo prorsus habet, nisi a se ipso», p. 604 —
d'après Avicenne. — « Deus autem se toto est esse et operatur in creaturis per
ipsum esse et sub ratione esse », p. 605.
4) « Constat quia materia nullum esse affert composito nec habet ex se esse
aliquod penitus prêter esse illud, quod dat forma composito, nec tamen propter
hoc dicimus materiam esse nichil sed substantiam et partem alteram compositi.
Rursus partes singule nichilum esse prorsus afferunt suo toti sed potius totum
suum esse accipiunt a suo toto et in suo toto... Sic in proposito longe potius se
habet de creatura respectu dei creatoris, quam de materia respectu forme aut
partibus respectu totius quanto deus causa intimior prior perfectior et univer-
salior », pp. 546-547. La comparaison est connue de Nicolas de Cuse qui
l'accepte et qui veut justifier Eckhart. La Philosophie de Maître Echhart 417
C'est Dieu. Donc Dieu créa tout dans le principe, c'est-à-dire en
lui-même... Dieu créa toutes choses en dehors de lui ou à côté de
lui, à la façon des autres ouvriers, mais il les appela du néant ou
du non-être à l'existence, et cette existence ils la trouvent, la
reçoivent et la possèdent en lui, car il est l'existence » ').
Ah, je sais bien que le pieux dominicain s'effraie du sens pan
théiste que peuvent revêtir pareilles déclarations.
Il veut non pas « détruire l'existence de la créature, mais
l'établir » — hoc autem dicentes non tollimus rebus esse nec esse
rerum destruimus, sed statuimus — et dans ses intentions, les
comparaisons auxquelles il recourt doivent servir une métaphysique
du pluralisme.
Mais ne produisent-elles pas un effet contraire et ne voit-on pas
aussitôt le danger que pareilles assimilations font naître. La
matière et la forme ne constituent qu'une seule substance concrète ;
les parties sont identiques au tout. N'en est-il pas de même de Dieu
et de ses créatures ? On a beau dire que la réalité de Dieu et la
réalité (essence) des créatures e&t autre, bien que l'existence (esse)
leur soit commune. Tout est de savoir si la distinction demeure
debout, et si la réalité de la créature, soutenue par l'actualité qui
est Dieu, ne se fond pas avec lui dans le même être. « Supprimez
l'existence et l'univers entier ne vaut pas plus qu'une mouche, le
soleil pas plus que le charbon, la sagesse pas plus que l'ignorance.
— Sine esse enim non \alet plus totum univeraiim quam musca,
nec plus sol quam carbo, nec sapientia quam ignorantia «2). L'exis
tence seule est perfection complète et actualité. Supprimez-la, et
Dieu lui-même tombe dans le néant. Si, au lieu d'avoir chacun
leur existence, c'est la même existence qui enveloppe Dieu et les
créatures, ne se fondent-ils pas en Un Existant, comme deux blocs
de métal ne forment qu'un après la fusion ?
On comprend après cela que Dieu est semblable à une sphère
1) « Creatio dat 9ive confett esse. Esse autem principium est et primo omnium,
ante quod nichil et extra quod nichil. Et hoc est deus. Igitur creavit omnia in
principio, id est, in se ipso... Quod enim extra deum est, et quod extra deum
tit, extra esse est et fit, sed nec fit quidem, quia ipsius fieri terminus est esse...
Creavit ergo deus omnia, non ut starent extra se aut juxta se et prêter se ad
modum artificum aliorum, set vocavit ex nichilo, ex non esse scilicet, ad esse,
quod invenirent et acciperent et haberent in se ; ipse enim est esse », p. 539. —
Cf. « Rursus extra deum utpote extra esse, nichil est. Igitur vel non creavit,
vel creavit in se ipso principio omnia >, p. 541. Cf. pp. 548, 549 et 589. Dieu
est aussi l'unité, la vérité, la bonté, la justice des êtres créés.
2) P. 583.
27 418 M. De Wulf
infinie dont le centre est partout, la circonférence nulle part 1). On
comprend aussi qu'on peut dire de toute créature qu'elle a faim de
Dieu. Qui edunt me adhuc esurmnt. Eckhart présente de ce texte
de l'Ecriture onze explications qui aboutissent toutes à montrer
l'élan des créatures vers Dieu, en qui elles existent et qui existe en
elles, « omne ens edit deuni utpote esse »2). Elles sont insatiables de
cette existence, qui non seulement les a posées dans l'actuel, mais
les y conserve. « Le désir qui tend vers quelque chose de fini n'est
pas toujours inassouvi, mais le terme atteint, le désir s'en remplit,
il le mange et le boit, et dans la suite n'en a plus ni soif ni laim.
Mais il en va autrement quand le terme désiré est infini, comme
Yesse de Dieu »3). « Les causes en dehors de Dieu, cause première,
ne produisent pas l'existence des choses, ni l'être comme tel, mais
plulôt le devenir. Aussi, leur effet atteint et réalisé, elles cessent
d'influer sur lui. Voilà pourquoi les effets de pareilles causes les
boivent et les mangent (c'est-à-dire sont en dépendance vis à-vis
d'elles, dépendance limitée à leur production), mais ils ne sont
pas indéfiniment assoiffés de ces causes (c'est-à-dire ne sont pas dépendantes vis-à-vis d'elles).
« Par exemple: la maison mange et boit, c'est-à-dire intussuscepte
la détermination que lui confère l'architecte, mais celle-ci acquise,
la maison ne cherche plus en rien l'architecte ou son art et n'en est
pas assoiffée. De même dans la nature, nous voyons que les animaux
nourrissent leurs petits et les soignent avec une sollicitude matern
elle et qu'inversement les petits ont soif de leur mère et recourent
à ; mais dès que les sont arrivés à se suffire, parents et
enfants ne font pas plus attention les uns aux autres qu'aux autres
individus de même espèce. Au contraire, la cause première, qui est
Dieu, n'influe pas moins sur l'effet en le conservant dans V existence
qu'il n'influa sur son devenir même (où il reçut l'existence) et l'effet
bien que parachevé, ne dépend pas moins de la cause première dans
son être (qui lui est conservé) que dans son devenir. Voilà pourquoi
tout effet mange la cause première, en a faim ; voilà pourquoi on a
appliqué excellemment à la cause première le texte : « qui edunt me
1) « Deus, ut ait sapiens, est sphera intellectualis infinita, cujus centrum est
ubique cum circonferentia nusquam », p. 571.
2) P. 525.
3) « Omne desiderium, appetitus et ratio quae sunt ad aliquod finitum, non
semper esuriunt nee semper sitiunt ; sed adepto termino edunt et bibunt et
nequaquam amodo sitiunt aut esuriunt... In hiis autem quorum terminus est
infinitus e converso se habet », p. 582. Philosophie de Maître EckJiart 419 La
adhuc csuriunt h1). A un autre point de vue, la créature assoiffée de
Dieu, à tout instant en lui se repose : l'existence de toutes choses,
dans l'art et dans la nature, en tant qu'existence, est de Dieu et de
Dieu seul. Aussi Dieu en octroyant aux choses l'existence leur donne
la quiétude et le repos » 2).
Si nous avons cité avec quelque étendue ces textes bizarres, c'est
que l'auteur en fera l'application aisée à l'àme humaine, qui plus
que toute autre créature est assoiflée d'Infini.
Reste à montrer comment Eckhai t traite le problème de la plu
ralité des êtres vivant de l'existence unique de Dieu, et comment
son Etre simple peut produire le ciel, la terre et ce qui les remplit.
Après avoir rapporté la réponse de saint Thomas que Dieu n'agit
pas par nécessité de nature, mais par son intelligence et sa libre
volonté, Eckhart remarque qu'il avait l'habitude de résoudre autre
ment la difficulté. « Admettons 3), dit-il, que Dieu agisse par
nécessité de nature, je dirai que Dieu agit et produit les êtres par
sa nature divine. Or la nature de Dieu est d'intelliger et de com
prendre son être. C'est donc par son intelligence qu'il produit les
choses au dehors. De même qu'il ne répugne pas à sa simplicité de
comprendre le plusieurs, de même il ne lui répugne pas de les
produire ». Au demeurant, il a fait l'univers en une fois, dans sa
1) « Causae alie prêter primam causam, que deus est, non sunt causa ipsius
esse rerum nec entis, inquantum est ens, sed potius causa fieri, propter quod
completo et perfecto ipso effectu suo amphus non influunt super ipsum effectum
suum. Propter quod effectus talium tantum bibunt quidem et edunt causas suas
sed ipsas non sitiunt, non querunt nec appetunt. Exempli causa : domus bibit et
edit formam artis domificatoris sive impressionem ab artifice ; set ipsa adepta
amodo non quaerit nec sitit ipsam artem nec artificem. In natura etiam videmus
quod animalia fetus suos nutriunt et fovent materna sollicitudine, et econverso
ipsi fetus matres sitiunt et ad ipsas recurrunt ; set postquam ad statum perducti
fuerint, non plus parens et proies hinc inde se respiciunt quam alia ejusdem
speciei Causa vero prima que deus est, non minus induit effectum conservando
in esse quam influât aut influxerit in ipso fieri, et econverso effectus, quamvis
completus, non minus dependet a causa prima in suo esse quam in suo fieri.
Propter quod ipsam causam omnis effectus edit et esurit ; propter quod optime
dictum est in persona prime cause : qui edunt me adhuc esuriunt », p. 582.
2) P. 492.
3) « Prestat videre quomodo ab uno simplici, puta Deo, possint immediate
esse sive produci plura distincta et diversa, puta celum et terram... Rursus
autem respondere consuevi ad hoc aliter et tripliciter. Primo autem sic. Dato
quod deus agat necessitate naturae, tune dico, deus agit et producit res per
naturam suam, scil. dei. Sed natura dei est intellectus et sibi esse est intelligere.
Igitur producit res in esse per intellectum, et per consequens sicut sue simplici-
tati non répugnât intelligere plura, ita nec producere plura immediate», p. 555, M. De Wulf 420
totalité, d'où on peut dire que le terme de sa création est marqué
au coin de l'unilé : « De même qu'un agent a toujours en vue la
totalité de son œuvre, et que par exemple l'architecte qui construit
une maison ne veut les parties que pour le tout et dans le tout, de
même le premier agent, Dieu, a produit et créé avant tout l'univers,
et les parties pour et dans le tout. Et ainsi s'évanouit la question
difficile qui en trouble beaucoup d'esprits même aujourd'hui :
Comment un êlre simple, Dieu, peut créer de façon immédiate
beaucoup d'autres êtres x).
Ainsi Eckhart donne un sens qui lui paraît acceptable à l'axiome
néo-platonicien, qu'un être simple ne peut produire qu'un autre être
simple, et il sauvegarde la doctrine scolastique que Dieu crée tout
l'univers par un acte direct et immédiat.
Mais pareille production garde-t-elle quelque réalité ? La création
ex nihilo garde-t-elle un sens ? Si la créature existe non pas d'une
existence propre et limitée, mais de l'Existence divine qui est tou
jours et ne devient pas, quel peut bien être le terme de l'activité
créatrice? Le fini n'est-il pas absorbé dans l'Infini et par cette
nouvelle voie la métaphysique d'Eckart ne mène-t-elle pas aux
abîmes ?
II.
Sur cette métaphysique Eckhart bâtit une psychologie et une
mystique audacieuse et non moins équivoque : L'àme humaine
existant de Yej-istence même de Dieu, tend à contracter avec lui la
plus intime des unions.
Cette union s'opère d'abord par la connaissance et l'amour, qui
sont orientés, non pas vers le monde extérieur, mais vers Dieu,
devenu l'hôte de l'àme. La science porte en elle-même son fruit et
son repos; sa fin est le savoir pour le savoir, car elle se renie
elle-même et devient mercenaire ou adultère si elle recherche par
delà, quelque bien extérieur2). L'amour est plus que la connais
sance ; il est unifié par nature, car il ne porte que sur un objet —
1) Ibid.Ci. p. 612 : « Sicut omne agens per se semper intendit ipsum totum, puta
artifex domum, partes autem non nisi propter totum et in toto, sic agens primum,
deus, per se et primo produxit et creavit universum, partes omnium non nisi
propter universum et in universo, et sic périt questio et difficultas multos gra-
vans usque hodie, quomodo ab uno simplici, quod est deus, possint esse multa
immediate ».
2) P. 565.

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