Qu'est-ce que la République des Lettres ? Essai de sémantique historique - article ; n°1 ; vol.147, pg 473-502

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Bibliothèque de l'école des chartes - Année 1989 - Volume 147 - Numéro 1 - Pages 473-502
Françoise Waquet, Qu'est-ce que la République des Lettres ? Essai de sémantique historique. — Bibliothèque de l'École des chartes, t. 147, 1989, p. 473-502.
En s'appuyant sur d'amples recherches lexicologiques, l'auteur étudie l'origine et l'évolution du concept de « République des Lettres » à l'époque moderne.
30 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : dimanche 1 janvier 1989
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Françoise Waquet
Qu'est-ce que la République des Lettres ? Essai de sémantique
historique
In: Bibliothèque de l'école des chartes. 1989, tome 147. pp. 473-502.
Résumé
Françoise Waquet, Qu'est-ce que la République des Lettres ? Essai de sémantique historique. — Bibliothèque de l'École des
chartes, t. 147, 1989, p. 473-502.
En s'appuyant sur d'amples recherches lexicologiques, l'auteur étudie l'origine et l'évolution du concept de « République des
Lettres » à l'époque moderne.
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Waquet Françoise. Qu'est-ce que la République des Lettres ? Essai de sémantique historique. In: Bibliothèque de l'école des
chartes. 1989, tome 147. pp. 473-502.
doi : 10.3406/bec.1989.450545
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bec_0373-6237_1989_num_147_1_450545QU'EST-CE QUE LA RÉPUBLIQUE DES LETTRES ?
ESSAI DE SÉMANTIQUE HISTORIQUE
par
Françoise WAQUET
« La République des Lettres est formée des hommes de lettres et des
savants de tous pays. Notez que les savants y jouent un rôle plus important
que les poètes et que République des Savants, comme on dit en Allemagne,
serait un terme plus exact. C'est un Etat fort démocratique : la naissance
n'y joue aucun rôle ; seul le savoir place chaque citoyen à son rang. Les dif
férences de nationalité s'effacent aussi bien que les différences de
religion... La République des Lettres a une langue, internationale comme
elle, le latin, et plus tard le français. Le premier devoir de chaque citoyen
est de servir les 'lettres', et le moyen d'y parvenir, c'est le système des
échanges. Cela se fait par une vaste correspondance dont le réseau s'étend
sur l'Europe entière, et qui forme le lien réel entre les citoyens de cette
République idéale... On fait aussi des échanges de livres et de manuscrits
précieux » 1.
Donnée par Annie Barnes en 1938, cette définition se retrouve, implic
itement ou explicitement, chez la plupart des auteurs qui, depuis, ont traité
de la République des Lettres 2. Ceux-ci, en effet, ne se sont point interrogés
1. Annie Barnes, Jean Le Clerc (1657-1736) et la République des Lettres, Paris, 1938,
p. 13-14.
2. Voir, notamment : Paul Dibon, Les échanges épistolaires dans l'Europe savante du
XVIIe siècle, dans Revue de synthèse, nos 81-82, 1976, p. 31-50; id., Communication in the
Respublica literaria of the 1 7th century, dans Res publica literarum, studies in the classical
tradition, t. I, 1978, p. 43-55; Richard J. Schoeck, Sir Thomas Browne and the Republic of
Letters, introduction, dans English language notes, special issue Sir Thomas Browne and the
Republic of Letters, t. 19, 1982, p. 299-312. La thèse de Max Kirschstein, Klopstocks
deutsche Gelehrtenrepublik, Berlin, 1929, est surtout riche d'informations pour le
XVIIF siècle. La notice « République des Lettres » du Dictionnaire historique, thématique et
technique des littératures..., Paris, 1986, ne présente, dans la perspective de cet article,
guère d'utilité. Je n'ai pu faire mon profit de : Krzysztof Pomian, Utopia i Poznanie
Historyczne : ideal République des Lettres i narodziny postulatu obiektywnosci historyka, dans
Studia Filozoficzne, t. 40, 1965, p. 21-76 (résumé en anglais) ; Hans Bots, Republiek derLet-
Bibliothèque de l'Ecole des chartes, t. 147, 1989. FRANÇOISE WAQUET 474
sur d'autres sens que l'expression aurait éventuellement pris. Ils ont, en
outre, placé le XVIIe et le début du XVIIIe siècle au centre de leurs re
cherches. Ainsi, leurs études empruntent beaucoup aux contemporains de
Saumaise, elles accordent un intérêt particulier à la pensée de Bay le et elles
trouvent dans la définition donnée par Voltaire une heureuse conclusion.
On ne manque pas, il est vrai, de rappeler que Respublica literaria se
rencontre déjà dans Y Antibarbarorum liber d'Erasme ; mais, généralement,
cette constatation trouve en elle-même sa propre fin.
Enfin, si l'on s'est appliqué à décrire le fonctionnement et l'organisation
de la République des Lettres, à en présenter les citoyens, on s'est bien
moins attaché à étudier l'origine et l'évolution du concept lui-même. Fritz
Schalk, toutefois, a vu, derrière l'expression Respublica literaria relevée
chez Erasme, l'adoption consciente du modèle intellectuel représenté par
l'Académie platonicienne 3. Une telle hypothèse ne manque en soi ni de
séduction, ni d'intérêt; de surcroît, participant du débat entre vie active et
vie contemplative, elle a l'avantage de se raccorder exactement à l'interpré
tation que Reinhart Koselleck a donnée de la République des Lettres à
l'époque de Bayle. Mais, pour emporter pleinement l'adhésion, il aurait
fallu qu'elle s'appuyât sur des preuves documentaires plus nombreuses ou,
du moins, plus convaincantes. R. Koselleck, quant à lui, analyse la Répub
lique des Lettres dans le cadre d'une étude plus ample consacrée à l'Etat
absolu. Pour l'homme désormais exclu de toute fonction politique, la Répub
lique des Lettres demeure le seul espace de liberté, le lieu où il peut exer
cer sa critique, encore celle-ci ne doit-elle point s'attaquer à l'Etat. Un équi
libre fragile s'établit à l'époque de Bayle ; il se rompt à la génération sui
vante, lorsque la division entre l'homme et le sujet n'est plus acceptée,
lorsque la critique soumet l'Etat à sa propre sentence 4. Je reviendrai sur
cette analyse de la République des Lettres comme réplique à l'absolutisme.
Dès maintenant, toutefois, il est clair qu'une telle interprétation d'ordre
teren : ideaal en Werkelijkheid..., Amsterdam, 1977. Signalons ici que la définition donnée
par Annie Barnes n'est, cependant, pas exclusive d'une autre acception que l'on rencontre
fréquemment dans bien des travaux portant sur les XVIP et XVIIF siècles : l'expression
« République des Lettres » est alors employée pour désigner, de façon générale, les savants,
les gens de lettres. Dans nombre de cas, elle n'est qu'une étiquette commode permettant de
recouvrir élégamment une description des cadres et des formes de la vie intellectuelle à
l'époque moderne; je pense, par exemple, à l'ouvrage, d'ailleurs excellent, intitulé : Res
publica litteraria, die Institutionen der Gelehrsamkeit in der frühen Neuzeit, Wolfenbüttel,
1987.
3. Fritz Schalk, Erasmus und die Res publica literaria, dans Actes du Congrès Erasme...,
Rotterdam, 27-29 octobre 1969, Amsterdam, London, 1971, p. 14-28.
4. Reinhart Koselleck, Critica illuministica e crisi délia société borghese, Bologna, 1972
(éd. orig. : Freiburg, München, 1959), chap. II, 5. QUE LA RÉPUBLIQUE DES LETTRES? 475 QU'EST-CE
exclusivement politique ne saurait totalement rendre compte de ce qui est
aussi une forme de sociabilité savante.
Il m'est apparu nécessaire de commencer par cerner au plus près le con
cept de République des Lettres. A cette fin, j'ai mis à profit les occurrences
de l'expression relevées par mes prédécesseurs. Il n'était pas inutile d'enri
chir ce corpus en procédant à des dépouillements supplémentaires. C'est
ce que j'ai pris le soin de faire en ayant le souci de dépasser les limites
chronologiques et géographiques généralement retenues. Je me suis, en
outre, attachée à noter les formes dérivées et associées, les expressions
synonymes et équivalentes 5. C'est assurément une approche austère, mais
une telle rigueur était ici préférable au brillant de constructions a priori.
Cette enquête documentaire fournit par elle-même quelques leçons. Elle
nous apprend que la première occurrence connue de l'expression Respu-
blica literaria date de 1417. Cette mention, dont nous devons le signale
ment à Elizabeth Eisenstein, figure dans une lettre de Francesco Barbaro
au Pogge. L'humaniste vénitien remercie son ami de lui avoir communiqué
la liste des manuscrits qu'il a découverts pendant son voyage en Allemagne
et, plus généralement, de travailler pro communi utilitate. Des éloges
particuliers doivent donc être décernés au Pogge comme à ceux qui huic lit-
terariae Reip. plurima adjumenta atque ornamenta contulerunt6. Les re
cherches que j'ai menées pour trouver des occurrences plus anciennes ont
été vaines. Respublica literaria ne figure pas dans les dictionnaires du latin
médiéval que j'ai consultés et, interrogées, plusieurs institutions françaises
et étrangères ont répondu par la négative. Tout aussi infructueuse a été la
consultation de nombreux ouvrages consacrés à la vie intellectuelle durant
le Moyen Age.
Pour la période suivante, celle de l'Humanisme et de la Renaissance, le
manque de dictionnaires spécialisés, l'absence d'institutions comparables
au Comité Du Cange rendaient la recherche ardue et aléatoire 7. Aussi les
5. Toutefois, afin de ne pas alourdir démesurément les notes, je ne renverrai qu'aux
occurrences les plus significatives.
6. Elizabeth Eisenstein, The printing press as an agent of change : communications and cul
tural transformations in early modem Europe, Cambridge, 1985 (éd. orig. : 1979), p. 137, n.
Pour le texte même de la lettre, on se reportera à l'édition des lettres de Francesco Barbaro
(Brixiae, 1743), p. 1-8.
7. Ma reconnaissance va à tous ceux qui m'ont ici aidée de leurs conseils et suggestions :
André Vernet, Gilbert Ouy, Geneviève Hasenohr, les responsables de plusieurs centres de
recherche consacrés au latin médiéval, Monique Duchet-Suchaux à Paris, Theresia Payr à 476 FRANÇOISE WAQUET
occurrences suivantes datent-elles seulement des années 1491, 1492 et
1497; elles figurent dans des incunables imprimés à Venise, Nuremberg,
Augsbourg et Bamberg8. En 1502, Respublica literaria se trouve à deux
reprises sous la plume d'Aide Manuce9, en 1504 sous celle du savant all
emand Conrad de Leonberg (Leontorius), en 1509 sous celle d'Alexius
Stab, un correspondant de Johannes Amerbach. Le fils de ce dernier,
Basile, parle en 1520 d'Erasme comme du totius Reipub. litterariae
monarcha10. L'humaniste de Rotterdam emploie cette expression dans
Y Antibarbarorum liber; il la lit dans les lettres que lui adressent Christoph
von Utenheim en 1517, Polydore Virgile en 1523 u. Si l'on ajoute que
l'expression est employée en 1519 par Jean Tixier, professeur au Collège
de Navarre, en 1522 par l'imprimeur parisien Pierre Vidoue 12, en 1525 et
1526 par son confrère vénitien Andrea Asolano13, on peut, sans trop
s'avancer, dire que, en ce début du XVIe siècle, l'expression est loin d'être
ignorée. Il n'est donc pas déraisonnable de penser que de nouveaux
dépouillements de textes du XVe siècle puissent porter leurs fruits et que
d'autres jalons soient un jour posés entre 1417 et 1491. Il est ici inutile
d'énumérer toutes les occurrences que j'ai relevées par la suite; l'expres
sion est désormais courante.
Je préciserai simplement que je n'ai pas cru nécessaire de m'appliquer à
rechercher les premières ou plus anciennes occurrences en langue vulgaire.
Munich, Olga Weijers à La Haye, M. Howlett à Oxford, Mme Paulmier-Foucart à Nancy (Ate
lier Vincent de Beauvais), ainsi que mes collègues Anita Guerreau-Jalabert, Hélène Millet,
Marie-Hélène Tesnière et Dominique Coq.
8. Aelii Donati grammatici Pro impetrando ad rempublicam litterariam aditu novitiis ado-
lescentibus grammatices rudimenta ... Venetiarum, per Theodorum de Ragazonibus de
Asula, 1491 (Hain 6379); Tabula super Libros Sententiarum cum Bonaventura (Nuremberg,
Ant. Koberger, après le 2 mars 1491; Hain 3540); Conradi Celtis Panegyricus ad duces
Bavariae (Augsbourg, Erhard Ratdolt, après le 31 août 1492; Hain 4841); Johannes Sta-
bius, Judicium (pro anno 1498) (Bamberg, Johann Pfeyl, 1497; Hain 14973).
9. Dans la dédicace des Métamorphoses d'Ovide (Aldo Manuzio editore. Dediche, prefa-
zioni, note ai testi. Introduzione di Carlo Dionisotti. Testo latino con traduzione e note a cura
di Giovanni Orlandi, Milano, 1975, t. I, p. 69).
10. Die Amerbachkorrespondenz... I. Die Briefe aus der Zeit Johann Amerbachs, 1481-
1513..., Basel, 1942, p. 202, p. 387; II. Die Briefe aus den Jahren 1514-1524..., Basel,
1943, p. 257.
11. F. Schalk, op. cit., p. 14-15; Érasme, Antibarbarorum liber (éd. Kazimierz Kuma-
niecki), dans Opera omnia. I, 1, Amsterdam, 1969, p. 68; Opus epistolarum (éd. Percy
S. Allen)... III, Oxford, 1913, p. 7; V, Oxford, 1924, p. 289.
12. Pierre Aquilon, La réception de l'humanisme allemand à Paris à travers la production
imprimée, dans Colloque international de Tours : l'humanisme allemand (1480-1540), Paris,
1979, p. 49 et 53.
13. Praefationes et epistolae editionibus principibus auctorum veterum praepositae, curante
Beriah Botfield..., Cambridge, 1861, p. 352 et 366. QU'EST-CE QUE LA RÉPUBLIQUE DES LETTRES? 477
C'eût été une entreprise démesurée qui, de surcroît, ne présentait qu'un
intérêt purement anecdotique. En effet, le passage du latin aux langues ver-
naculaires ne me paraît pas emporter un nécessaire changement de sens.
Penser le contraire porterait à conclure que des auteurs qui maniaient le
latin aussi bien que leur langue maternelle accommodaient le sens d'une
expression, selon qu'ils écrivaient Respublica literaria ou « République des
lettres ». Par ailleurs, et pour en rester au XVIIe siècle, je note que la forme
française « République des lettres » employée par Guez de Balzac, à propos
de Saumaise 14, se réfère aux savants; par contre, l'expression latine Respub
lica literaria par laquelle Etienne de Courcelles traduit à deux reprises le
mot « public » employé par Descartes dans le Discours de la méthode 15, a
certainement une portée plus large. C'est dire que le sens de l'expression,
dont la plasticité fut assurément grande, varie avant tout suivant les inten
tions de celui qui l'emploie. Or celles-ci ne sont pas toujours manifestes.
D'une part, les définitions données par les contemporains sont rares et tar
dives; d'autre part, le contexte n'est pas toujours aussi explicite qu'on le
souhaiterait. Il faut donc dans bien des cas faire preuve d'humilité ou, du
moins, de prudence, sous peine de prêter à un auteur des sentiments qui ne
furent peut-être pas les siens.
Il ressort de mon enquête documentaire que Respublica literaria ou ses
équivalents en langues vernaculaires possèdent une grande variété de sens.
Ils peuvent se regrouper autour de deux pôles : d'une part, des acceptions
plutôt vagues et générales telles que les savants, les gens de lettres, le
savoir, les « lettres », d'autre part, une signification à la fois plus précise et
plus riche — cette fameuse communauté internationale des savants. La
chronologie ne constitue pas ici une nécessaire ligne de partage. Ainsi,
« République des lettres » se rencontre au sens de savoir sous la plume de
Jean Le Clerc et de Christoph August Heumann qui employèrent aussi
l'expression dans toute sa plénitude 16.
Je m'arrêterai d'abord sur un sens particulier et moins fréquent, celui
d'académie ou d'université. En 1502, Aide Manuce dédiait au patricien de
Venise Marino Sanudo une édition des Métamorphoses d'Ovide. Il l'y
remerciait en particulier de l'avoir aidé ut privilegium pro Republica litera
ria ex hoc amplissimi sapientissimique senatus consulto mihi omnium pêne
consensu decerneretur : il s'agit évidemment ici de la fameuse académie
14. Guez de Balzac, Lettres choisies..., Paris, 1647, t. I, p. 391.
15. Signalé par P. Dibon, Communication..., p. 47.
16. Pour le sens de savoir, [Jean Le Clerc], Parrhasiana ou Pensées diverses sur des mat
ières de critique, d'histoire, de morale et de politique... Seconde édition..., Amsterdam, 1701,
t. I, p. 225 ; Christoph August Heumann, Conspectus Reipublicae literariae, sive via ad histo-
riam literariam juventuti studiosae aperta... Editio secunda..., Hanoverae, 1726, p. 200;
pour l'acception de communauté des savants, voir infra. FRANÇOISE WAQUET 478
aldine17. En 1697, le Florentin Anton Maria Salvini parlait de « nostra
Repubbliea letteraria » à propos de l'Académie de la Crusca 18. Le sens
d'université est celui que prend Respublica litteraria dans le titre du dis
cours que Johan Musler prononça en 1533 : De titulis et dignitatibus Reip.
literariae. Les rédacteurs du Lexicon mediae et infimae latinitatis Polono-
rum ont relevé ce même sens en 1536 à propos des rectori, doctoribus et
magistris literariae Reipublicae Cracoviensis. Il se retrouve dans le discours
que Johann Friedman Schneider, recteur de l'Université de Halle, pro
nonça en 1726 Déforma Reipublicae literariae19. Ajoutons que Respublica
literaria désigne à l'occasion les étudiants d'une université; ainsi, l'auteur
d'un mémoire consacré à l'archevêque de Cantorbéry William Laud, après
avoir rappelé qu'il devint chancelier de l'Université d'Oxford et célébré sa
bonne administration, poursuit : « ut Respublica literaria in Ma unica aca-
demia suos numéros implevisse videatur » 20.
Dans bien des cas, « République des Lettres » est un terme collectif dési
gnant les individus qui s'intéressent aux lettres. Cette « population » a varié
dans le temps et, plus précisément, suivant les sens pris par le mot « lettres ».
Je rappelle que, pour Robert Estienne, les literae sont les « sciences et es-
tudes contenues par lettres et livres » 21, pour le Hollandais Vossius et
l'Allemand Heumann, l'érudition22; quant au Dictionnaire de V Académie
française, dans sa première édition, il entend par « lettres » : « toute sorte
de sciences et de doctrine ». On trouve donc comme équivalents de « Répub
lique des lettres » : « République des sciences », « République des bonnes
lettres » 23.
Ainsi, « République des Lettres » désigne les savants, les érudits, les
doctes. Ce sens est très fréquent; je m'arrêterai ici à quelques exemples.
17. Voir n. 9.
18. Severina Parodi, Quattro secoli di Crusca, 1583-1983, Firenze, 1983, p. 86.
19. Dans un ordre d'idées voisin, je rappelle que l'on assimila les universités à des répu
bliques, eu égard à leur organisation interne et parce qu'elles avaient en elles-mêmes leur
propre juridiction; voir par exemple, Hermann Coming, De antiquitatibus academicis disser-
tationes..., Helmestadii, 1674 (2e éd.), p. 2, 373-374.
20. Mémoire daté de 1640 et publié dans Gerardi Johannis Vossii et clarorum virorum ad
eum epistolae, collectore Paulo Colomesio..., Londini, 1690, lettres reçues, p. 198b.
21. [Robert Estienne], Dictionarium latinogallicum..., Pansus, 1543, s. v. « literae ».
22. Gerard Johannes Vossius, Tractatus philologici de rhetorica, de poetica, de artium et
scientiarum natura ac constitutione..., Amstelodami, 1697, p. 40 b; C. A. Heumann, op. cit.,
s. v. « literae » à l'index.
23. La première expression figure dans une lettre de Guy Patin (1656) déplorant la mort
de Gassendi, comme une « grande perte pour la République des bonnes lettres » (Guy Patin,
Lettres choisies..., Cologne, 1691, t. I, p. 416). La seconde se trouve sous la plume de Pierre
Bayle, à la notice « Haillan » (p. 1388 b) du Dictionnaire. QU'EST-CE QUE LA RÉPUBLIQUE DES LETTRES? 479
Pour Barbaro, Respublica literaria recouvre les eruditi ou doctissimi ho
mines, ceux qui ont intérêt aux découvertes du Pogge24. Lorsqu'Henri
Estienne passe dans son Oratio... ad... Rodolphum II, du péril turc à la lati
nité de Juste Lipse, il entre, de son propre aveu, dans un sujet rebattu
parmi les savants : « in pervagato Reipubl. literariae sermone »25. En 1575,
Christophe Plantin, se demandant, après bien d'autres, s'il est plus utile
pour la République des Lettres de disposer de publications nombreuses ou
d'éditions soignées, fait ici allusion aux préoccupations des savants26.
Quant à Guez de Balzac, pour souligner la place eminente de Saumaise
parmi les lettrés, il écrit : « Et si je disois qu'il tient aujourd'huy dans la
République des Lettres le rang qu'y tenoit autrefois le confident de la reine
Zénobie, reconnu pour l'oracle de son siècle, et pour le thrésor des siècles
passez, je ne dirois rien que je ne fisse avouer à la plus saine partie de la
mesme République »27. Parmi d'autres exemples, notons encore celui-ci;
en 1665, après que Charles Patin a été violemment critiqué dans le Journal
des savants et dissuadé de répondre, son père constatait : « Une chose
néantmoins me console, c'est que nous n'avons pas tort et que les sçavans
et intelligens sont de notre avis, mais ces Messieurs [les auteurs du journal]
abusent de leur crédit. La République des Lettres est pour nous, mais
Monsieur Colbert est contre... »28.
Le même sens est contenu dans des expressions usuelles, telles que Rei-
publicae literariae prodesse, Reipublicae literariae inservire, ou encore tra
vailler in commodum Reipublicae literariae, « a utilità délia Repubblica let-
teraria » 29.
République des Lettres a ici de nombreux synonymes pour signifier
24. Et dont Barbaro parle au début de sa lettre (op. cit., p. 1-2).
25. Henri Estienne, Oratio... ad Augustiss. Caes. Rodolphum II et ad universos Sacri Rom.
Imp. amplissimos ordines... adversus Lucubrationem Umberti Folietae de magnitudine et perpé
tua in bellis felicitate Imperii Turcici..., Francfordii, 1594, p. 203.
26. B. Botfield, op. cit., p. 585.
27. Lettre citée, n. 14.
28. G. Patin, Lettres choisies..., op. cit., t. III, p. 35.
29. Des exemples dans Die Amerbachkorrespondenz..., op. cit., t. I, p. 202 (1504); B. Bot
field, op. cit., p. 517 (1559), 526 (1559), 653 (1601); Abraham Ortelius, Epistulae... Edidit
Joannes Henricus Hessels..., Cambridge, 1887, p. 292 (1583), 534 (1592), 555 (1593),
563 (1593); Isaac Casaubon, Epistolae... Item Merici Casauboni, I. F., Epistolae... curante
Theodoro Janson ab Almeloveen..., Roterodami, 1709, t. I, p. 3 (1586), 49 (1596), 100
(1599), 101 (1599), t. II, p. 218 (1604), 222 (1604), 246 (1605), 274 (1606), 289
(1607), etc.; Joseph Scaliger, Epistolae..., Lugduni Batavorum, 1627, p. 192 (1601), 225
(1602), 531 (1607), 780 (1605), etc.; Giuseppe Gabrieli, II carteggio Linceo délia vecchia
accademia di Federico Cesi (1603-1630). Parte seconda... Sezione seconda, Roma, 1925
{Memorie délia R. Accademia dei Lincei. Classe di scienze morali, storiche e filologiche,
sér. VI, vol. VII, fasc. III), p. 638 (lettre de Galilée, 1618); etc. FRANÇOISE WAQUET 480
l'ensemble des savants. Orbis literarius, orbis literatorum, eruditus orbis
s'emploient de façon équivalente, tout comme Respublica erudita30. De
même, Johannes Cochlaeus parle-t-il de Yuniversus litteratorum coetus31 et
Vincenzo Viviani de 1' « université dei letterati » 32. Il n'est pas sans intérêt
de noter que c'est par « République des Lettres » que La Caille traduit en
1689 l'expression coetus doctorum hominum figurant dans une lettre écrite
par Guillaume Fichet en 1470 33. A l'occasion, Parnasse est synonyme de
République des Lettres; ainsi, Chapelain, s'adressant à Nicolas Heinsius
qui vient d'être nommé résident des Etats en Suède, écrit-il : « Je ressens
comme je dois toutes vos peines, et la mienne s'augmente, considérant le
dommage que la République des Lettres reçoit en vostre personne, par le
temps que vous luy devés et que vostre République luy desrobe. Tenés bon
de grâce à ne vous pas donner à elle tout entier et souvenés-vous du rang
que vous tenés au Parnasse où vous estes plustot né qu'en Hollande
puisque vous estes venu au monde dans la maison des muses et qu'estant le
fils du grand Heinsius... ». On trouve encore, dans le même sens, sous la
plume de Chapelain, « le peuple lettré » ou « le peuple savant » 34. Plus élo
quente est l'expression de « latine Republike » que l'on relève dans un texte
de Thomas Browne comme faisant clairement allusion à la langue commune
des savants 35 ; on peut la rapprocher de orbis latinus qui est employé par
Conrad de Leonberg de façon équivalente à Respublica literaria, à bonarum
litterarum amatores, ainsi qu'à studiosi36. Il arrive enfin que le mot
« public » soit employé là où l'on attendrait « République des lettres ».
30. Pour des exemples, voir Erasme, Opus epistolarum... III, p. 8; G. J. Vossius, Episto-
lae..., p. 275b; Alexandre Fichet, Arcana studiorum omnium methodus..., Lugduni, 1649,
p. 81 ; Pierre Gassendi, Viri illustris Nicolai Claudii Fabricii de Peiresc... vita..., Hagae Comi-
tis, 1651, p. 587; Gottlieb Spizel, Sacra bibliothecarum illustrium arcana retecta..., Augus-
tae Vindelic, 1668, dissert, prélim. non pag., fol. e3; Johann Georg Graevius, Cohors musa-
rum..., Trajecti ad Rhenum, 1715, p. 1; Jakob Brucker, Pinacotheca scriptorum nostra
aetate illustrium..., Augustae Vindelicorum, 1741-1755, t. I, préf. non pag.; etc.
31. Dans une lettre à Willibald Pirckheimer du 3 février 1511 {Briefwechsel. IL Band...,
München, 1956, p. 66).
32. Dans la Vita de Galilée, 1654 (publiée en tête des Opère de Gaulée..., Padova, 1744,
t. I, p. LXX).
33. Jean de la Caille, Histoire de l'imprimerie et de la librairie..., Paris, 1689, p. 54; la
lettre de Fichet se trouve en tête de l'édition parisienne de 1470 des Epistolae de Gasparino
Barziza.
34. Voir, respectivement, Bernard Bray, Jean Chapelain, soixante-dix-sept lettres inédites à
Nicolas Heinsius (1649-1658)..., La Haye, 1966, p. 346 et 293; Philippe Tamizey de Lar-
roque, Lettres de Jean Chapelain..., Paris, 1883, t. II, p. 802.
35. Dans l'Avis au lecteur (non paginé) des Pseudodoxia epidemica, or enquiries into many
received tenents and commonly presumed truths, London, 1646. De même, on relève sous la
plume de Conrad de Leonberg en 1504 l'expression latinus orbis (lettre citée n. 10).
36. Dans la lettre à Amerbach citée n. 10. QU'EST-CE QUE LA RÉPUBLIQUE DES LETTRES? 481
Ainsi, en 1642, Claude Sarrau demande à Rivet d'attacher à l'Université
de Leyde le philologue Johannes Fredericus Gronovius, ajoutant qu'il ferait
là « une grande grâce au public des lettres » 37. Dans les mêmes années,
Peiresc proteste fréquemment de son souci d' « ayder le public », c'est-à-
dire, et le contexte de ses lettres est explicite, les érudits, les savants38.
C'est, bien sûr, la même élite que les propos de Sarrau visaient.
A l'occasion, « République des lettres » ne désigne plus l'ensemble des
savants, mais simplement une partie d'entre eux, par exemple ceux d'un
pays. C'est ainsi que le rédacteur du Giomale veneto dei letterati parle des
« intelligent di tutte le letterarie Republiche » pour désigner les savants des
divers pays européens 39. De même, lorsque Nicolas Heinsius écrit de Rome
à Jacques Dupuy : « In Republica... literaria, quieta ac tranquilla sunt
omnia », il ne considère que les savants italiens, voire romains40. Parfois,
un adjectif précise Respublica et en restreint le sens : ainsi, par Respublica
iatrica ou medica désigne-t-on les médecins, par Respublica historica les
historiens41.
Il arrive que « République des Lettres » ne se réfère plus aux individus
qui cultivent le savoir, mais au savoir lui-même. En 1491 parut à Venise
une édition des éléments de grammaire de Donat pro impetrando ad Rempu-
blicam litterariam aditu novitiis adolescentibus ; ce n'était là, bien sûr, que
le premier pas dans une longue carrière 42. Les autres exemples que je cite
font explicitement référence au savoir dans ses formes les plus achevées.
Lorsqu'Erasme dénonce dans Y Antibarbarorum liber les ennemis qui me
nacent la Respublica literaria, il n'entend point les adversaires des savants
en personne, mais ceux du savoir, des antiquae literae, comme il l'écrit
deux lignes plus haut. Il en va de même dans ces deux lettres où Christoph
von Utenheim et Polydore Virgile lient à la santé d'Erasme le salut de la
Respublica literaria, c'est-à-dire le progrès du savoir ou son éventuel
déclin43. Pour passer à l'un des plus violents critiques d'Erasme, Scaliger,
je relève sous sa plume in Ulis renascentis rudimentis Reipublicae literariae,
37. Hans Bots et Pierre Leroy, Correspondance intégrale d'André Rivet et de Claude Sarr
au..., Amsterdam, 1978, t. I, p. 32.
38. Pour quelques exemples, voir P. Tamizey de Larroque, Lettres de Peiresc aux frères
Dupuy..., Paris, 1888-1892, t. I, p. 14; t. II, p. 204, 409; t. III, p. 260, 609.
39. Giornale veneto de' letterati, 1er mai 1671, p. 33.
40. Hans Bots, Correspondance de Jacques Dupuy et de Nicolas Heinsius (1646-1656), La
Haye, 1971, p. 10.
41. Gabriel Naudé, Epistolae..., Genevae, 1667, p. 124, 132, 176; G. J. Vossius, Episto-
lae..., lettres reçues, p. 180a; Dizionario délia lingua italiana (Niccolô Tommaseo et Ber
nardo Bellini)..., Torino, Napoli, 1872, t. IV, 5. v. « Repubblica ».
42. Ouvrage cité, n. 8.
43. Voir n. 11.
BIBL. ÉC. CHARTES. 1989. 31

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