Quelques remarques sur les diplômes d'immunité octroyés par les Carolingiens à l'abbaye de Saint-Germain d'Auxerre - article ; n°1 ; vol.139, pg 37-54

De
Bibliothèque de l'école des chartes - Année 1981 - Volume 139 - Numéro 1 - Pages 37-54
Les diplômes d'immunité que renferme le grand cartulaire de Saint-Germain d'Auxerre (Bibl. mun. d'Auxerre ms. 161) englobent dans la formule d'immunité une disposition interdisant à l'évêque d'Auxerre d'exercer son ~~dominium~~ (diplôme de 859) ou son ~~judicium~~ (diplômes de 884, 886, 889, 936, début du XIe siècle) sur l'abbaye. On ne retrouve une telle disposition que dans un acte de Charles le Chauve pour Flavigny expédié en 849. Une étude comparative des diplômes de 859 pour Saint-Germain et de 849 pour Flavigny permet d'établir que ces deux actes sont des faux confectionnés la fin du Xe siècle, à l'époque où ~~Heidricus~~, abbé de Saint-Germain d'Auxerre, était aussi abbé de Flavigny. Cette entreprise qui englobe aussi l'interpolation des cinq autres actes san-germaniens, s'inscrit dans le cadre du combat mené par les clunisiens en vue obtenir l'exemption.
18 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 1981
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Yves Sassier
Quelques remarques sur les diplômes d'immunité octroyés par
les Carolingiens à l'abbaye de Saint-Germain d'Auxerre
In: Bibliothèque de l'école des chartes. 1981, tome 139, livraison 1. pp. 37-54.
Résumé
Les diplômes d'immunité que renferme le grand cartulaire de Saint-Germain d'Auxerre (Bibl. mun. d'Auxerre ms. 161) englobent
dans la formule une disposition interdisant à l'évêque d'Auxerre d'exercer son dominium (diplôme de 859) ou son
judicium (diplômes de 884, 886, 889, 936, début du XIe siècle) sur l'abbaye. On ne retrouve une telle disposition que dans un
acte de Charles le Chauve pour Flavigny expédié en 849. Une étude comparative des diplômes de 859 pour Saint-Germain et de
849 pour Flavigny permet d'établir que ces deux actes sont des faux confectionnés la fin du Xe siècle, à l'époque où Heidricus,
abbé de Saint-Germain d'Auxerre, était aussi abbé de Flavigny. Cette entreprise qui englobe aussi l'interpolation des cinq autres
actes san-germaniens, s'inscrit dans le cadre du combat mené par les clunisiens en vue obtenir l'exemption.
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Sassier Yves. Quelques remarques sur les diplômes d'immunité octroyés par les Carolingiens à l'abbaye de Saint-Germain
d'Auxerre. In: Bibliothèque de l'école des chartes. 1981, tome 139, livraison 1. pp. 37-54.
doi : 10.3406/bec.1981.450220
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bec_0373-6237_1981_num_139_1_450220-h
QUELQUES REMARQUES
SUR LES DIPLOMES D'IMMUNITÉ
OCTROYÉS PAR LES CAROLINGIENS
A L'ABBAYE DE SAINT-GERMAIN D'AUXERRE
par
Yves SASSIER
A se pencher sur l'étude des actes royaux retranscrits vers la fin
du xine siècle dans le Grand cartulaire de Saint-Germain d'Auxerre1,
l'on ne peut qu'être intrigué par la teneur des six diplômes d'immunité,
datant pour la plupart de l'époque carolingienne, que contient ce
cartulaire.
S'ils reproduisent une formule d'immunité parfaitement conforme
à celles qu'utilisent les chancelleries royales du ixe et du xe siècle,
tous ces diplômes — qu'il s'agisse du précepte de Charles le Chauve
du 11 septembre 859 2, des grandes « pancartes » confîrmatives des
biens et privilèges du monastère, émanant du roi Carloman (884) 3,
de l'empereur Charles le Gros (886) 4 et du roi Eudes (889) 5, ou des
actes de Louis IV (936) 6 et de Robert le Pieux (début du xie siècle) 7 —
1. Bibl. mun. d'Auxerre, ms. 161 (anc. 142).
2. Grand cartulaire, n° III, fol. 24 r°-25 v° ; autre transcription aux fol. 28 v°-29 r° (orig.
perdu) ; publ. dans Georges Tessier, Recueil des actes de Charles II le Chauve, Paris, 1943-
1955, 3 vol. in-4° (Chartes et diplômes relatifs à l'histoire de France), t. I, n° 214, p. 540-543.
3. Grand cartulaire, n° XVIII, fol. 30 v°-32 v° (orig. perdu) ; publ. dans Félix Grat,
Jacques de Font-Réaulx, Georges Tessier et Robert-Henri Bautier, Recueil des actes de
Louis II le Bègue, Louis III et Carloman, Paris, 1978, in-4° (Chartes et diplômes), n° 77,
p. 199-207.
4. Grand cartulaire, n° XIX, fol. 32 r°-33 r° (orig. perdu) ; publ. dans Paul Kehr, Die
Urkunden Karls III., Berlin, 1937, in-4° (Monumenta Germaniae historica, Diplomata regum
Germaniae ex stirpe Karolinorum, 2), n° 145, p. 231-234.
5. Grand cartulaire, n° XXI, fol. 33 v°-34 v° (orig. perdu) ; publ. dans Robert-Henri Baut
ier, Recueil des actes d'Eudes, Paris, 1967, in-4° (Chartes et diplômes), n° 11, p. 46-59.
6. Grand n° XXII, fol. 35 r°-v° (orig. perdu) ; publ. dans Philippe Lauer,
Recueil des actes de Louis IV, Paris, 1914, in-4° (Chartes et n° 3, p. 5-8.
7. Grand cartulaire, n° XXIII, fol. 35 v°-36 r° (orig. perdu) ; anal, dans William M. New
man, Catalogue des actes de Robert II, Paris, 1937, in-8°, n° 35, p. 44 ; publ. dans Maximilien
Quantin, Cartulaire général de V Yonne, Auxerre, 1854-1860, 2 vol. in-4°, 1. 1, n° 84, p. 160-162. 38 YVES SASSIER
englobent cette disposition au sein d'une formule plus générale de
protection royale, dont certains termes, accolés à la formule d'immun
ité proprement dite et précédant celle-ci, évoquent la situation de
l'abbaye par rapport à l'évêque d'Auxerre. Des variantes apparaissent
dans la formulation de la disposition touchant l'évêque, entre le
diplôme de Charles le Chauve et les actes de ses successeurs. Le pré
cepte de 859 prescrit qu'aucun évêque de ce diocèse, vel aliquis ex
episcopalibus ministris ibidem aliquod praesumat exércere dominium,
nequé de rebus ejusdem monasterii aliquid auferre aut in usus suorum
mittére, vél quippiam minuere nec abstrahere praesumat1. Les cinq
autres actes n'ont retenu de cette formule que les premiers termes,
allant de nullus episcopus jusqu'à exercere, et remplacé le terme
dominium par le mot judicium2. Mais en dépit de ces différences, la
parenté entre les deux formules est indéniable, et, tenant compte de
l'ordre chronologique de ces diplômes, on est tenté de considérer que
les actes de 884, 886 et 889, qui se réfèrent expressément à un diplôme
d'immunité de Charles le Chauve, et par conséquent ceux de 936 et
du début du xiè siècle, ont suivi le modèle proposé par le diplôme du
il juin 859.
Ce qui doit légitimement intriguer l'historien, c'est l'originalité
d'une telle interdiction. Elle est unique, ou presque, si l'on se réfère
à l'ensemble des diplômes connus des rois des ixe, xe siècles et du
début du xie siècle. En une remarquable note figurant à la page 53
de son recueil des actes d'Eudes3, M. Robert-Henri Bautier a bien
constaté qu'un diplôme de Charles le Chauve pour l'abbaye de Fla-
vigny, en date du 25 juin 849 4, se présentait exactement sous la même
forme que le diplôme du 11 juin 859 pour Saint-Germain d'Auxerre,
et qu'en particulier il reproduisait en des termes identiques la phrase
intéressant les rapports entre l'abbaye et l'évêque diocésain. Mais
il ne semble pas qu'on en puisse trouver d'autre exemple.
Certes, plusieurs actes de Charles le Chauve renferment des inter
dictions touchant l'ordinaire qui ne sont pas sans rapports — ■• parfois
lointains — avec celles que contiennent les deux actes de 849 et 859 :
ainsi en est-il des diplômes du 5 juin 844 pour le monastère de Saint-
Chinian, et du 9 juin de la même année le de
Gratia. Dans l'un et l'autre cas, les interdictions se justifient peut-
être par le fait que ces deux monastères, fondés quelques années
1. G. Tessier, op. cit., t. I, p. 542, 1. 9-13.
2. Et nullus episcopus eel aliquis ex episcopalibus ministris ibidem aliquod présumât exércere
udicium.
3. Op. cit., p. 53, n. 1 (col. 2).
4. G. Tessier, op. cit., t. I, n° 117, p. 310-313. LES DIPLÔMES D'IMMUNITÉ 39
plus tôt, avaient été donnés à l'empereur Louis par leur fondateur,
l'abbé Durandus pour Saint-Ghinian, l'évêque Possédenius d'Urgel
pour Saint-Gratia. En fixant leur statut, les deux diplômes royaux
écartèrent donc toute domination d'autres que du roi — y compris
celle de l'évêque diocésain1. Autre monastère nouvellement fondé,
Saint-André d'Exalada allait de même recevoir, le 5 août 871, un
privilège d'immunité assorti de réserves à l'égard de l'évêque diocé
sain. La première de ces réserves était liée, et comme inhérente à la
liberté de l'élection abbatiale qu'octroyait l'acte royal : in eu jus
abbatis regulari ordinatione episcopus ipsius civitatis... nuïlam diffi-
cultatem exhibeat. Les autres, sans dénier expressément à l'évêque
tout pouvoir au sein du monastère, et en particulier, son pouvoir de
prélat consécrateur, visaient avant tout à prévenir les abus auxquels
pouvait donner lieu l'exercice de ce pouvoir : nee pro ordinatione
ecclêsiasticorum ministrorum vel pro largitioné consecrati oléi vel chris-
matis quodcumque emolumentum contra canones sacros ab abbate vel a
monachis monasterii ipsius requirat2. On peut encore citer les actes
de 844 pour Saint-Martin de Tours, de 847 pour Sainte-Colombe de
Sens, dont, si l'on se fie aux analyses de Georges Tessier, l'authenticité
est loin d'être démontrée 3, ainsi qu'un acte de 855 pour Saint-Calais,
dont les dispositions restrictives à l'égard du diocésain ne sont pro
bablement pas étrangères aux démêlés qui opposent, vers la même
époque, ce monastère à l'évêque du Mans4. Enfin, deux actes de 877
nous montrent Charles le Chauve révoquant les préceptes par les
quels il avait concédé aux évêques de Clermont et du Velay les mo
nastères de Manglieu et de Saint-Chanre-du-Monastier, et interdi-
1. Acte pour Saint-Chinian (G. Tessier, Actes de Charles le Chauve, n° 44) : ... concedimus
ac confirmamus atque nostros successores rogamus ut prefata monasteria sub nostra speciali
semper tuitione retineant et neque ad episcopatum aut aliud monasterium ullo unquam tempore
ab Ulis subjiciatur aut in beneficium cuilibet tribuatur. L'acte précise que le monastère,
fondé par un abbé nommé Durandus, avait été donné par celui-ci à l'empereur. Cf. aussi le
diplôme des empereurs Louis et Lothaire du 1er août 826, qui contenait déjà les dispositions
restrictives à l'égard de l'évêque : Recueil des historiens de la France, t. VI, p. 549, n° CXXXIX.
— Acte pour Saint-Gratia (G. Tessier, op. cit., n° 45) : Notum fieri volumus memoratum mo
nasterium cum prefata cella et eorum omnibus appendiciis vel cunctis rebus nostrum proprium
esse et sub nostra semper defensione atque tuicione consistât, ut nullus episcopus aut cornes vel
missus discurrens ibi aliquam dominationem aut tirannidem potestatem exerceant, nisi quemad-
modum auctoritas canonica jubet.
2. G. Tessier, op. cit., n° 349.
3. Pour Saint-Martin de Tours, cf. ibid., n° 61 ; pour Sainte -Colombe, cf. ibid., n° 102.
4. Ibid., n° 176 : ita ut ejusdem loci antefatus abba et successores ejus pontifici propriae
civitatis dominio aut potestati non subjaceant, nisi sicut alia omnibus propriisque pontificibus
secundum canonicam auctoritatem ad providendum pastorali cura commissa subjecta monasteria,
absoluta scilicet dominationis eorum omni servitio propter quod exhibendum Ulis est non fictae
caritatis obsequia. Cf. aussi, ibid., n° 258, le procès auquel aboutirent les revendications de
l'évêque du Mans en 863. 40 YVES SASSIER
sant toute concession future auxdits évêques1. Dans tous ces actes
cependant, les termes mêmes des interdictions touchant l'évêque sont
assez éloignés de la formule employée dans les diplômes de 849 et 859.
En outre, aucune des situations qui y sont envisagées, ou simplement
suggérées, et qui peuvent expliquer les clauses restrictives à l'égard
du diocésain, ne paraît à première vue s'appliquer à Saint-Germain
d'Auxerre en 859, ou à Flavigny en 849 : ainsi, contrairement à Saint-
Chinian, Saint-Gratia ou Saint- André d'Exalada, et à l'image d'autres
établissements royaux qui, pourtant, n'ont pas bénéficié de chartes
royales assorties d'interdictions faites à l'évêque, ces deux monast
ères sont anciens et situés depuis des générations sous la tuitio
royale 2 ; contrairement aux moines de Saint- André d'Exalada, ceux
de Saint-Germain et de Flavigny, alors gouvernés par des abbés
bénéficiaires, ne peuvent justifier une limitation de l'autorité du dio
césain par la libre élection de leurs dirigeants ; enfin, dans aucun
des diplômes intéressant ces deux abbayes, il n'est fait allusion, comme
dans les actes de 877, à la moindre revendication d'un évêque diocé
sain, et aucun de ces deux diplômes ne paraît s'insérer aussi précis
ément que celui dont bénéficie en 855 Saint-Calais, dans un contexte
de revendication épiscopale.
Gardons-nous toutefois d'en déduire que les moines de Flavigny
ou de Saint- Germain n'aient pu légitimement craindre de telles re
vendications. Les Gesta pontificum Autissiodorensium nous enseignent
ainsi que Saint-Germain fut fondée par un évêque d'Auxerre 3 et qu'elle
fit partie, jusqu'aux années 735, de Vepiscopatus*, et on est assez
tenté de considérer l'interdiction touchant l'évêque comme visant
l'hypothèse où cette ancienne appartenance serait susceptible de
fonder une éventuelle emprise épiscopale sur Saint- Germain.
A analyser le cas de Flavigny, l'on constate qu'en 877, cette abbaye
devait entrer, par concession impériale, dans Vepiscopatus de l'évêque
d'Autun 5, et on ne peut totalement exclure que l'abbé et les moines
aient cherché, en 849, à se prémunir contre l'intérêt trop voyant dont
aurait, dès cette époque, témoigné l'évêque diocésain à l'égard de leur
établissement.
C'est dire que, bien qu'originale et rarissime dans sa formulation,
l'interdiction visant l'évêque pourrait trouver sans trop de difficulté
n° 1.4.42. Pour Manglieu, cf. Tessier, op. cit., n° 440 ; pour Saint-Chaffre-du-Monastier, cf. ibid.,
2. Depuis les années 730 pour Saint-Germain, depuis sa fondation (vie s.) pour Flavigny.
3. Cf. Gesta pontificum Autissiodorensium, éd. L.-M. Duru, dans Bibliothèque historique
de l'Yonne, Auxerre, 1850-1863, 2 vol. in-4°, t. I, p. 319.
4. Ibid., t. I, p. 350.
5. G. Tessier, op. cit., t. II, n° 420, p. 435. L'abbaye a alors à sa tête Vulfardus, le futur
archichancelier de Louis II ; cf. Actes de Louis II..., p. lxvi-lxviii. DIPLÔMES D'IMMUNITÉ 41 LES
dans le cas de Saint-Germain, de façon un peu moins évidente dans
le cas de Flavigny, une explication plausible. Peut-être conviendrait-
il, à cet égard, de nuancer l'appréciation de R.-H. Bautier sur la portée
d'une telle clause. M. Bautier voit en elle une exemption de l'évêque
diocésain ou de ses agents, qui selon lui, s'expliquerait sans doute
mieux à une époque où une telle formule « prend place tout naturel
lement dans le contexte bien connu de l'exemption monastique post-
clunisienne a1. Pour notre part, nous serions assez tenté de croire
qu'en employant l'expression dominium et surtout en insistant sur
l'interdiction faite à l'évêque de soustraire de rebus ejusdem monasterii
aliquid, les actes de 849 et de 859 n'envisagent que l'aspect temporel
de la mainmise épiscopale. Ce serait plutôt, nous semble-t-il, en em
ployant l'expression judicium et en amputant la formule du diplôme
de 859 de neque de rebus ejusdem monasterii aliquid au-
ferre, etc. que les rédacteurs des actes royaux de 884, 889, 936 et
du début du xie siècle ont avant tout cherché à interdire au diocésain
d'exercer une autorité spirituelle sur le monastère. Et c'est cette
dernière formulation, ainsi dépouillée de toute référence au patr
imoine de l'abbaye, qui, sinon dans le contexte religieux de l'acte de
Robert le Pieux, tout au moins dans celui des actes de 884, 886, 889
et 936, peut paraître anachronique et mieux s'expliquer au temps de
« l'exemption monastique post-clunisienne », c'est-à-dire au xie siècle.
Aussi, à rechercher l'existence d'interpolations tardives au sein des
préceptes d'immunité de Saint-Germain d'Auxerre, mieux vaudrait
peut-être suspecter les pancartes de Carloman, de Charles le Gros
et d'Eudes, ainsi que le diplôme de Louis IV, plutôt que l'acte de
Charles le Chauve du 11 juin 859.
Du moins telle aurait pu être notre conclusion si, suivant par là
une suggestion de G. Tessier, reprise et renforcée par R.-H. Bautier,
nous n'étions conduit à voir dans le diplôme de Charles le Chauve du
11 juin 859 le résultat d'un important remaniement. Ces deux auteurs
ont remarqué l'allusion faite par les préceptes de Carloman (884),
Charles le Gros (886) et Eudes (889), à deux diplômes distincts de le Chauve, concernant, pour le premier une exemption de
tonlieu, et pour le second, le privilège d'immunité 2. Or, l'acte de 859,
qui est le seul diplôme d'immunité de Charles le Chauve que nous
connaissions, octroie tout à la fois le privilège d'immunité, qui figure
en première position, et l'exemption de tonlieu, qui vient ensuite.
1. Op. cit., p. 53, n. 1. De fait, le mot dominium désigne parfois l'autorité spirituelle de
l'évêque (J. F. Niermeyer, Mediae latinitatis lexicon minus, Leiden, 1976, p. 353, neuvième
sens du mot dominium). Mais son sens premier est celui de pouvoir, ou d'autorité.
2. G. Tessier, op. cit., t. I, p. 541 ; R.-H. Bautier, op. cit., p. 53 et n. 1. 42 YVES SASSIER
G. Tessier ne s'est guère prononcé entre les deux conclusions que lui
suggérait cette contradiction : l'une considérant que les chancelleries
royales s'étaient, en 884, 886 et 889, trompées en faisant état de deux
actes de Charles le Chauve ; l'autre, admettant que ces deux actes
aient bien existé, et que par la suite, les moines les aient fondus en
un seul en vue de leur transcription au cartulaire1.
De son côté, R.-H. Bautier, constatant qu'en inversant l'ordre
des dispositions prises par Charles le Chauve, les pancartes de la fin
du ixe siècle n'ont pas suivi le diplôme du 11 juin 859 tel que nous le
possédons aujourd'hui, conclut qu'il y eut bien deux diplômes dis
tincts de Charles le Chauve et se prononce pour un remaniement de
ceux-ci en un seul : celui-là même que nous a laissé le cartulaire du
xine siècle 2.
L'on a vu plus haut que, selon R.-H. Bautier, la raison d'un tel
remaniement, qui aurait eu lieu à l'époque de « l'exemption post-
clunisienne », pourrait avoir été le désir des moines d'insérer dans le
document un privilège d'exemption3.
C'est à une conclusion assez proche — • bien que tenant compte de
la nuance que l'on a dégagée entre le terme dominium (actes de 849
et 859), compris comme une domination temporelle, et le terme judi-
cium (actes de 884, 886, 889, 936 et du début du xie siècle) envisagé
comme traduisant un pouvoir de coercition au spirituel4 — que
nous parviendrons, en étudiant parallèlement le diplôme du 11 juin
859 et cet autre diplôme royal dont, avec une grande pénétration,
R.-H. Bautier a souligné l'identité presque parfaite avec notre acte
pour Saint-Germain 6 : le diplôme du 25 juin 849 pour l'abbaye de
Flavigny.
Rapidement, voyons ce qui distingue ces deux diplômes : d'abord,
bien sûr, le nom des abbés et la dénomination des monastères. Dans
1. G. Tessier, op. cit., t. I, p. 541 : «... il faut en conclure, ou que la chancellerie de Charles
le Gros s'est trompée en indiquant la présentation des deux diplômes au lieu d'un seul, et
a, en quelque sorte, dédoublé le présent diplôme de Charles le Chauve ; ou au contraire, que
le rédacteur du cartulaire a fondu en un seul deux diplômes, dont l'un portait concession
de l'immunité, et l'autre exemption de tonlieu. »
2. R.-H. Bautier, op. cit., p. 52, n. 5 : « La première éventualité (proposée par Tessier)
est peu admissible ; la seconde pose le grave problème du remaniement dont la portée exacte
nous échappe. Pour notre part, nous estimons qu'on peut difficilement ne pas voir dans le
diplôme de Charles le Chauve l'objet d'un remaniement. »
3. Supra, p. 41.
4.p. 41.
5. Supra, et R.-H. Bautier, op. cit., p. 53 et n. 1 : « A dix ans d'écart, le texte de ces
deux diplômes pour Saint-Germain et pour Flavigny est presque identique. Il y a là en tout
cas quelque chose de troublant qui mériterait une étude particulière, car ces documents
sont importants pour l'histoire de l'exemption. » Cette remarque est, soulignons-le, à l'or
igine de la présente étude. LES DIPLÔMES D'IMMUNITÉ 43
l'acte pour Saint- Germain, l'on trouve un Hugo, karissimus nobis,
abbas ex monasterio Sancti Germani Autissiodorensis atque propinquus,
qui n'est autre que Hugues l'Abbé, le futur marquis de Neustrie.
Dans le diplôme pour Flavigny, c'est un certain Warinus, inluster
cornes necnon et rector monasterii Flaviniad qui demande au roi le
renouvellement des privilèges dont jouit l'abbaye: De même, les
clauses intéressant les évêques contiennent des différences d'ordre
mineur : l'acte de 859 vise l'évêque « de ce diocèse »; celui de 849,
« l'évêque de ce territoire ou ses successeurs », ce qui entraîne la termi
naison au génitif pluriel du possessif qui suit l'expression vel aliquis
ex ministris. D'autres différences apparaissent dans la formule ayant
trait à l'exemption de tonlieu et autres taxes : tandis que l'exemption
se limite au tonlieu dans le diplôme de Saint-Germain d'Auxerre,
celui de Flavigny vise toute une série d'autres taxes de circulation,
et fait abandon au monastère des taxes perçues sur les produits se
trouvant dans ses domaines, ou sur le marché établi sur son territoire1.
Enfin, les protocoles finaux sont, eux aussi, très différents2.
Voilà l'essentiel de ce qui distingue les deux diplômes. Pour le
reste, ils sont, comme l'a fort justement noté R.-H. Bautier, prat
iquement identiques3. On y retrouve la même clause d'immunité
précédée, on l'a vu, par la même interdiction faite à l'évêque d'exer
cer son dominium sur l'abbaye ; l'on y retrouve la même interdiction
faite à quiconque d'exiger des moines, de leurs négociants ou de leurs
hommes, le tonlieu dans toutes les cités, marchés, çici, villae, ponts
et ports ; on y remarque des enchaînements similaires, des relations
rigoureusement identiques de la présentation au roi des deux diplômes
de Louis le Pieux en vue d'obtenir leur confirmation, et en parti
culier cette même divergence dans l'emploi du verbe déferre qu'a
remarquée R.-H. Bautier pour le diplôme de Charles le Chauve :
« Dans le premier cas, le roi agit à la requête de l'abbé Hugues et le
verbe indiquant la production de l'acte de Louis le Pieux est au singul
ier : detulit ; dans le second cas, le roi est censé agir à la demande
1. G. Tessier, op. cit., t. I, p. 313 : ... nec portaticum, nec rotaticum, nec barganiaticum,
nec pulveraticum, nec mutaticum, nec ripaticum, nec salutaticum, nec laudaticum, nec trava-
ticum et quicquid in villis seu super terris vel cinctis eorum vel in mercatum qui super terrant,
ipsius monasterii constitutus est et infra aut foris advenerit negotiatum fuerit eidem monasterio
concessimus.
2. Acte de 849 (G. Tessier, ibid., p. 313) : Et ut hoc auctoritatis praeceptum ab omnibus
fidelibus nostris çerius certiusque credatur, earn propria manu subter firmafimus et annuli
nostri impressione signari jussimus. — Acte de 859 (ibid., p. 543) : Et ut hec nostre auctorit
atis atque immunitatis preceptio firmior habeatur ac per futura tempora melius conservetur,
anuli nostri impressione subter earn jussimus sigillari.
3. On traitera plus bas d'une dernière différence qui apparaît dans les privilèges d'exempt
ion de tonlieu. YVES SASSIER 44
des moines, et le verbe est employé au pluriel : détulerunt a1. Cette
remarque s'applique aussi au diplôme de Flavigny : s'agissant de
l'immunité, le roi agit à la requête de l'abbé Guérin, et le verbe dé
ferre est employé au singulier ; s'agissant de l'exemption de tonlieu,
le verbe indiquant la production de l'acte de Louis le Pieux est au
pluriel : détulerunt2.
A dix ans d'intervalle, une telle identité jusque dans les expressions
de détail, jusque dans les démarches effectuées par l'abbé ou les
moines, jusque dans la formule d'exemption du dominium de l'évêque,
est somme toute assez troublante. Faut-il y voir simplement le signe
d'une invariable rigueur des formules de la chancellerie royale, lorsque
le hasard fait que deux abbayes font les mêmes démarches pour ob
tenir deux diplômes identiques sur le fond? Ne serait-ce pas plutôt
le signe d'un lien entre les actes de 849 et de 859, d'une imitation
tardive de l'un par l'autre, voire d'une simultanéité dans leur confec
tion, impliquant un intérêt commun et d'étroites relations entre
Saint-Germain d'Auxerre et Flavigny?
La première solution nous paraît exclue. L'argument de la rigueur
tombe en effet si l'on observe la façon dont, au sein de ces deux d
iplômes, est formulée la présentation du diplôme d'exemption de
tonlieu de Louis le Pieux. La construction, satisfaisante jusqu'à
la fin de la transcription du privilège d'immunité, s'altère et devient
brusquement très gauche. Le verbe déferre, employé au pluriel, n'a
pas de sujet et paraît donc se rapporter à l'auteur de la présentation
du premier diplôme de Louis le Pieux, qui, à Saint-Germain comme à
Flavigny, est, on le sait, l'abbé3. Si l'incohérence grammaticale
qu'entraînerait cette solution nous suggère, comme l'a bien vu
R.-H. Bautier4, une intervention des moines dans la présentation du
second diplôme de Louis le Pieux, pourquoi n'a-t-on pas, dès lors,
accolé au verbe détulerunt le sujet monachi? Toujours dans la formul
ation de la présentation des actes de Louis le Pieux concédant le
tonlieu aux deux monastères, figurent à deux reprises le verbe con-
cessissèt, ainsi que le complément d'objet, omne teloneum ; l'on y voit
aussi une erreur de cas : une série d'ablatifs (in vïllis, super terris vel
1. R.-H. Bautier, op. cit., p. 52 et n. 5.
2- G. Tessier, op. cit., p. 312-313 : Warinus Muster comes necnon et rector... detulit obtutibus
nostris auctoritatem immunitatis domni et genitoris nostri Hludovici... simul etiam détulerunt
serenitati nostrae auctoritatem domni et nostri...
3. Cf. supra, n. 2, pour Flavigny. Pour Saint-Germain, cf. G. Tessier, op. cit., p. 541-
542 : quia Hugo, karissimus nobis abbas... detulit obtutibus nostris auctoritatem immunitatis
domni et genitoris nostri Ludovici. . . simul eciam détulerunt serenitati nostrae auctoritatem domni
genitoris nostri...
4. Supra, n. 1. LES DIPLÔMES D'IMMUNITÉ 45
cunctis) là où, d'une part la notion de mouvement qu'imprime le verbe
advenerint, et d'autre part la présence de la préposition super exigent
l'emploi de l'accusatif. La maladresse est flagrante. Si nous la r
etrouvons dans le diplôme de Carloman de 884, elle contraste avec la
rigueur de la relation des diplômes de 886 et 889 où les doublets
disparaissent, et où les cas employés {villas, terras, cinctus) respectent
la règle grammaticale.
Ce même contraste entre maladresse au sein des diplômes de 849,
859 (884), et rigueur au sein des pancartes de 886 et 889, apparaît
à la lecture du privilège d'exemption de tonlieu :
Diplômes de 886 et de 889 Diplôme de 849 (Flavigny) Diplômes de 859
(Charles le Chauve)
et de 884 (Carloman)
Jubemus ut nemo telo- Jubemus ut nemo thelo- Jubemus ut ne que ipsi
monachi aut negociatores neum nec in civitatibus, neum nec in civitatibus . . .
... ipsi monachi vel nego- ipsi monachi aut homines eorum... teloneum per
eorum... nullum thelo- ciatores eorum aut homi solvere cogantur in civi
nes eorum exigere aut exac- neum persolvere cogan- tatibus . . .
tare praesumat. tur.
La comparaison entre ces trois formules aboutit aux conclusions
suivantes :
1) La seule transcription correcte est celle des diplômes de 886
et 889 qui, rappelons-le, confirment un acte de Charles le Chauve,
présenté par les moines à l'empereur Charles le Gros, puis au roi Eudes.
Aussi est-on en droit de supposer que la chancellerie royale ait re
produit la teneur de ce dernier qui, nous le voyons, devait formuler
l'interdiction en employant la forme passive {ipsi monachi... per
solvere cogantur).
2) Dans la transcription du privilège pour Flavigny (849), c'est
apparemment la forme active que le rédacteur a employé {nemo...
exigere aut exactare praesumat). Mais on trouve aussi une série de
nominatifs {ipsi monachi vel negociatores eorum aut homines éorum)
formulés de la même manière que dans les diplômes de 886 et 889,
alors qu'il convenait d'employer, selon la correction proposée par
G. Tessier, l'ablatif avec ab1. Voilà qui pourrait laisser croire que les
rédacteurs du diplôme de Flavigny se seraient malencontreusement
inspirés tout à la fois d'une formule à la forme active et d'une relation
à la forme passive, telle que celle que l'on rencontre dans les diplômes
de 886-889 pour Saint-Germain. Nous connaissons ce que G. Tessier
1. Op. cit., p. 313 (J).

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