Quelques souvenirs de Tahiti entre 1942 et 1945 (1ère partie) - article ; n°1 ; vol.94, pg 127-142

De
Journal de la Société des océanistes - Année 1992 - Volume 94 - Numéro 1 - Pages 127-142
16 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1992
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Claude Lestrade
Quelques souvenirs de Tahiti entre 1942 et 1945 (1ère partie)
In: Journal de la Société des océanistes. 94, 1992-1. pp. 127-142.
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Lestrade Claude. Quelques souvenirs de Tahiti entre 1942 et 1945 (1ère partie). In: Journal de la Société des océanistes. 94,
1992-1. pp. 127-142.
doi : 10.3406/jso.1992.2612
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/jso_0300-953X_1992_num_94_1_2612Quelques souvenirs de Tahiti entre 1942 et 1945
(lre partie)
par Claude LESTRADE
Fils d'un administrateur en poste à Tahiti, Claude LESTRADE
entreprend de raconter ici sur un ton très personnel les choses
vues et vécues avec ses parents pendant la guerre entre 1942
et 1945. Il s'agit d'un témoignage précieux sur les mœurs et
mentalités de l'époque.
La Rédaction
I. — «Panem et Circenses». «Xes Tahitiens aimaient les boîtes de conserves car
elles n'impliquaient pas d'efforts.
Le gouverneur Orselli qui dirigeait les « Établis •^.Le « Punu-Puaatoro » (bœuf en boîte) avait grand
sements Français de l'Océanie » depuis septembre succès, comme le beurre néo-zélandais (en boîtes
1941, avait immédiatement compris qu'entre autres vertes et jaunes) Mf< les soupes concentrées
choses le Tahitien en demandait deux : 1) pouvoir « Campbell » ou « Heinz », le lait en poudre,
se procurer, sans trop de problèmes, de quoi mang etc..
er et boire. 2) Que la guerre ne l'empêche pas de
faire la « bringue » comme il l'a toujours faite. Bien Ceux qui avaient la chance de connaître des gens
entendu, ces paroles ne signifiaient pas que le Poly sur les bateaux les mettaient plus ou moins discr
nésien, pendant la guerre, ne pensaifqu'à se nourr ètement à contribution, pour le superflu comme
ir et à se distraire (nous verrons tout à l'heure qu'il pour le nécessaire. De la pomme-de-terre à la ciga
fit tout de même autre chose) mais, tout compte rette blonde, du rouge à lèvre aux côtelettes congel
fait, un régime puritain et austère n'aurait en rien ées, les articles les plus divers, alimentaires ou
hâté la victoire des alliés ni aidé les combattants du autres, passaient/ies soutes ou des cabines, aux pla
«Bataillon du Pacifique»... les paroles du gouver cards des foyers des insulaires.
Parmi ces ravitailleurs particuliers — providence neur procédaient de la même sagesse que celle de
cet empereur romain qui avait dit : « que demande des familles à court de réserves — se trouvait le
le peuple ? le pain et les jeux du cirque (panem et confortable cargo norvégien Thor, qui avait
échappé à l'occupation allemande et faisait du circenses) ».
transport entre San-Francisco et les Nouvelles-
Hébrides en passant par Tahiti. Son commandant 1) Les nourritures solides.
se nommait Abrahamsen et était le sosie du roi
d'Angleterre Georges VI. Or, aux Nouvelles- Grâce à l'habile politique d'échanges avec l'ex
térieur du gouverneur et de son équipe, Tahiti fut Hébrides l'épouse d'un administrateur était elle, le
probablement l'un des pays belligérants qui eurent sosie de la reine Elizabeth (mère de l'actuelle reine
le moins à souffrir des restrictions alimentaires, d'Angleterre) et certains imaginaient les canulars
que cesjieux ressemblances auraient permis sur de bien qu'elles n'aient pas été inexistantes. Le ratio
nnement et les tickets (l'on disait « les bons ») étaient naïves victimes!... Il était avantageux d'être en bons
termes avec l'intendant du navire, nommé Robert- devenus nécessaires pour plusieurs produits, d'au
tant plus que les importations constituaient la sen, grâce à qui l'on pouvait se procurer d'appréc
majeure partie de ce qui était consommé. Les pério iables suppléments alimentaires, variés et parfois
des de « vaches maigres » (mais tout de même ni bizarre £. comme cette curieuse mixture aux ingré
squelettiques ni enragées) alternaient avec les pério dients multiples, sorte de vinaigrette désignée sur
des de « vaches presque^ grasses »... ces fluctuations l'étiquette du nom de « French dressing », ce qui
dépendaient de l'arrivée des navires. Bien entendu, semblait dénoter, chez ses inventeurs, une étrange
plus rien ne venait de France et le ravitaillement conception de la cuisine française.
était, entre autres provenances, importé des U.S.A. Pour certains, et, surtout pour certaines, la plus
et de Nouvelle-Zélande. fameuse corne d'abondance était constituée par la
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base américaine de Bora-Bora, où 40 000 militaires zéro degré, «ice-cream» était l'expression
mâles de l'Oncle Sam, magnifiquement équipés et consacrée). Les propriétaires, souvent chinois, de
ravitaillés, s'ennuyaient ferme en dehors de leurs ces minuscules boutiques ambulantes, se consti
heures de service. Ils venaient en permission à tuaient, sous des allures de « gagne-petit », de
Tahiti, où l'élément féminin local excellait dans coquets comptes en banque.
l'art de leur faire débourser leurs dollars... ce qui La viande fraîche n'était pas toujours facile à
était un démenti flagrant à une chanson franco- trouver, ce qui faisait particulièrement apprécier le
tahi tienne prétendant que... gigot de mouton frigorifié de Nouvelle-Zélande, au
goût agréable et aux prix modéré. « À San-Francisco, les femmes sont jolies
Quelques charcuteries avaient pignon sur rue... Mais pour les avoir
par exemple celle tenue par Mr Pierre Constant et II faut des dollars
Madame Cazola, ou bien 1' « Oceanic Marquet » Tandis qu'à Tahiti, on les a pour rien !...
(« Chez Oscar ») que Mr Oscar Nordmann avait vive Tahiti, le pays des Amours » etc.. etc...
installé face à la cathédrale, ou bien encore cette
Invitées à leur tour à Bora-Bora, ces dames en boutique aussi minuscule qu'active tenue par un
revenaient éblouies par cette abondance de matériel Tchécoslovaque que personne n'appelait autrement
militaire, de friandise et de gadgets... Eles avaient que « le tchéco », ce dont, d'ailleurs, il ne se for
empli leurs valises en échange du prêt de leurs gra malisait pas. Les porcs, quand ils étaient nourris au
cieuses personnes. L'on ne cherchait pas à coprah, donnaient un jambon dont la partie grasse
comprendre cet arcane de l'intendance militaire était cassante comme de la parafine et avait, plus
américaine faisant qu'une base uniquement compos que vaguement, un arrière-goût de noix de coco. Le
ée d'hommes avait, dans ses stocks, de la poudre charcutier Tchécoslovaque vivait avec une «vahi
de riz, des parfums féminin, du rouge à lèvres, des né » qui avait la langue quelque peu vipérine. Un
sous-vêtements de soie, des bas nylon et autres fan jour qu'elle l'avait, une fois de plus, fort copieu
freluches si recherchées par le beau sexe en ces sement injurié et que, stoïque, il ne répondait rien,
temps de disette. un ami s'étonna de sa passivité. «J'ai lu dans la
Bible, répliqua-t-il, le précepte suivant : " Tu ne Sous l'impulsion de l'administration et de quel
ques initiatives privées, Tahiti se mit à produire jetteras pas des perles à une truie " ».
elle-même certains articles qui, s'ils ne remplacèrent La pomme de terre était un luxe, car Tahiti n'en
pas toutes les importations, permirent notablement produisait pas. Le climat de Râpa, l'île polyné
de les réduire. L'on vit ainsi apparaître du tabac sienne la plus méridionale, en permettait quelque
local, des cigarettes marque « Tahiti », de « l'eau de peu la culture. Pour cette denrée, comme pour tant
cologne » tahitienne « Avion », de l'huile de d'autres, il fallait donc compter sur les bateaux.
table « Arafine » à base d'arachide, et « Cocofine » Elle n'était, d'ailleurs, pas indispensable, car les
à base de coprah, s'ajoutant aux conserves de racines comestibles abondaient : taros, patates douc
Thon, de bonite et d'annas produites déjà par es, ignames (: Uhi, « Dioscorea, Alata »), fruits de
l'usine de l'américain Lewis Hirshon. Tahiti pro l'arbre à pain (: Uni ou Maiore « Artocarpus inci
duisait également un savon, sous forme de gros sa »), « Hoï » (« Helmia Bulbifera ») ce dernier pro
cubes, comme celui de Marseille, mais de couleur duit ressemblait gustativement à la pomme de terre
blanche ou bleu-clair. Bien entendu, l'on trouvait à un tel point que certain s'y trompaient. L'on
aussi l'inévitable « Monoï-Tiare » '. consommait ces tubercules cuits sous la cendre ou
L'usine d'Atimaono, dirigée par Augustin bouillis à l'eau. Ils étaient délicieux frits à l'huile...
Chung, produisait du Rhum et un sucre roux cris mais l'huile était rare et contingentée. Le pharmac
tallisé, qui, dans les magasins attirait les abeilles, ien Pétard avait réussi à produire une huile de
dont le miel, après cela, devait être excellent. Ce table en raffinant celle de coprah, mais elle ran
sucre permettait une certaine activité dans le cissait rapidemment. On utilisait parfois, dans la
domaine de la confiserie. Bonbons et sucettes de salade, du lait de coco, qu'il ne faut pas confondre
fabrication locales emplissaient les bocaux des bout avec l'eau de la même noix.
iques. Les Chinois, qui seraient capables de faire pouss
L'armée américaine consommant beaucoup de er des légumes sur du ciment armé, en cultivaient,
glace à la vanille, la Polynésie, qui produisait ces à plus forte raison, en Polynésie. Ils livraient par
gousses, en exportait un certain nombre, minutieu fois eux-mêmes leur production à domicile. L'un
sement emballées par des Chinois qui, dans cette deux, fort âgé, le faisait dans une voiture, traînée
industrie comme dans d'autres, conclurent de par un cheval tout aussi âgé que lui, remplie de
profitables affaires. légumes qui, fort heureusement, n'avaient pas le
Un élément essentiel du paysage urbain de même âge. Un jour, le docteur Mille anonça à qui
Papeete était ces petites voitures à bras (ou à pédal voulait l'entendre qu'il venait de signer l'acte de
es) qui stationnaient dans les rues, proposant aux décès et le permis d'inhumer du légumier en ques
passants, pastèques, cocos, bonbons, « ice-cream », tion. Peines d'apprendre que le ciel avait rappelé
(le terme «glace» étant à Tahiti, exclusivement l'un de ses fils, les maîtresses de W maison furent
réservé, en ce temps-là, à l'eau congelée à moins de plutôt surprises en entendant, le lendemain, une
1 . Dans la mesure du possible nous avons gardé l'orthographe des mots tahitiens de l'auteur qui est celle des locuteurs
français de l'époque (N.d.R.). MISCELLANÉES 129
voix familière crier « Légumes ! Madame ! ». C'était l'époque, celui de Milos Rivnac, propriétaire, fon
le défunt, en chair et en os. Comme, à Tahiti, il ne dateur et animateur de deux hôtels touristiques :
« chez Rivnac- White- Beach » à Punavia, et « Blue- faut sjîtonner de rien, l'on ne chercha pas à savoir
s'il s'agissait d'un ectoplasme ou d'une erreur de Lagoon» à Taunoa (banlieue de Papeete). Ces
diagnostic... d'ailleurs la Polynésie n'est-elle pas %f deux établissements ne louaient pas de chambre,
des « Toupapaou ? » &&■ mais des bungalows indépendants, avec eau cou
L'apport en protéines animales ne fit pas défaut, rante, dont la plupart étaient construits moitié sur
pendant la guerre, dans les îles, car le poisson la terre ferme, moitié sur le sable de la plage ou
abondait, de même que langoustes, crabes et aussi même dans l'eau, posés sur pilotis. Des prospectus
« varos » rappelant un peu « la cigale » européenne. publicitaires illustrés, bilingues franco-anglais, van
Mais ce crustacé doit être mangé très frais... sous taient leurs mérites : «Visiter Tahiti sans voir les
peine de troubles fort pénibles. Le lagon abondait Établissements Rivnac équivaudrait à visiter le
également en énormes oursins auprès desquels ceux Monde sans voir Paris, Londres, Washington ». La
de la Méditerranée semblent minuscules et rachiti- version anglaise, sur un autre slogan, différait de la
ques. Les oranges n'étaient guère cultivées sur le française : « Merveilleusement situé sur le plus joli
littoral car leur culture nécessitait, aux yeux des lagon de Tahiti ; service raffiné ; cuisine renom
Tahitiens, trop de fatigue et de persévérance. Para mée » disait le slogan en anglais, mais on homol
doxalement, pour aller chercher des oranges sau ogue français disait « situation incomparable sur la
vages sur la montagne et les ramener à dos plus belle plage de l'île au sable " blanche " »... ce
d'homme (ce qui n'était pas particulièrement repo féminin pour « Sable » n'étonnant d'ailleurs, appa
sant !), les Tahitiens n'étaient pas avares en efforts. remment, personne.
L'administration, de son côté, avait créé un « jardin Décédé en 1941, Rivnac légua ses hôtels à sa
d'essais » où agrumes et autres fuits donnaient d'in compagne Terière Gooding qui s'efforça, aidée,
téressants résultats. Le cas, (cité tout à l'heure) de d'un gérant tchèque, de perpétuer tant bien que mal
la pomme de terre montre la relativité des appréc la tradition culinaire et hospitalière du défunt.
iations, car ce qui est très banal sous certains cieux L'hôtel de Punavia (qui faisait également « dan
devient un luxe rare sous d'autres. La pomme (tout cing » l'après-midi et le soir) et le « Blue-Lagoon »
court), par exemple, fuit commun s'il en est en conservaient une clientèle qui variait quantative-
Europe, représentait souvent pour les Tahitiens qui ment ou qualitativement selon les périodes :
en avaient goûté le plus précieux des délices réser « week-ends » galants (ou autres) tout le long de
vés aux privilégiés. l'année ; villégiature familiale (à Punavia) durant les
Pendant la guerre, à Tahiti, les restaurants ne vacances scolaires ; dîners dansants de réveillon à la
manquaient pas. Comme partout ailleurs, ils fin de l'année ; séjour distrayants pour américains
étaient, selon le cas, plus ou moins grands (certai venus de Bora-Bora, amenés par leurs éphémères
nes gargotes chinoises étaient lilliputiennes) plus ou conquêtes de connivence avec la patronne ; but de
moins bons, plus ou moins chers, plus ou moins promenade nocturne ; retraite discrète pour fumer
connus, plus ou moins propres. l'opium etc..
Mr Adramf, restaurateur d'origine indienne, La grande salle de «chez Rivnac», à Punavia,
mais spécialiste de cuisine chinoise, était célèbre était décorée de tableaux de Nicolas Mordvinoff,
pour son Chop-Suey qu'il servait soit en salle, soit inspirés de sujets orgiaques : marins et soldats en
goguette, accompagnés de « civils » et de filles avec en plats à emporter. Cette dernière pratique, que
l'on nommait « manger à la gamelle » était fr guitares.
De la bouche d'une d'elle sortait — comme dans équente à Papeete. Elle était, par exemple, d'un
les « bulles » des bandes dessinées — la phrase grand secours pour les maîtresses de maison dont
« Aime-moi comme on aime une rose » qui intrila bonne ou la cuisinière s'octroyaient, sans crier
gare, des congés de la même durée que l'escale d'un guait les non-initiés. C'était, en réalité, le début
bateau dans le port. Quand, faute à la fois de cui d'une chanson française d'avant-guerre que les
sinière et de gamelle, la famille européenne allait Tahitiens continuent à chanter aujourd'hui.
dîner au restaurant, elle y rencontrait parfois la La salle en question était en forme de « L ».
bonne ou la cuisinière festoyant à la table voisine Dans la partie courte du « L » se trouvait un coin
en compagnie d'un officier américain, et qui adress plus intime, décoré de nombreux dessins et pein
ait à ses patrons de grands signes amicaux. Une tures, dons faits à Milos Rivnac par des artistes de
dame à qui, parmi d'autres, ce genre d'aventure est renoms variables, en souvenir de son hospitalité qui
arrivée affirmait même qu'il s'agissait d'un amiral. n'était pas toujours payanteA car Milos Rivnac
Un autre établissement réputé pour ses gamelles avait du cœur.
copieuses était le « Restaurant du coin » que L'orchestre attitré de l'établissement était
Mr Thyrel avait ouvert près des quais. Il était doté composé d'un pittoresque trio (digne d'un dessin de
d'un infatigable maître-queux dont l'accent et le Dubout) qui, quand il ne jouait pas, travaillait pour
style oratoire trahissaient nettement les origines l'hôtel aux besognes les plus diverses. Il y avait
parisiennes. On trouvait au menu du jambon « Oli- deux guitaristes et un accordéoniste. Tous les trois
da » dont les importations avaient pourtant cessé chantaient. Je connaissais bien l'un d'eux, nommé
depuis 1940. Siki, personnage truculent qui ne détestait ni le
Qui dit « restauration » dit souvent « hôteller « punch » au vin rouge ni les personnes de l'autre
ie »... le nom le plus connu en ce domaine était, à sexe. Il plaignait de tout cœur auprès de qui voulait 130 SOCIÉTÉ DES OCÉANISTES
l'entendre certains de ses amis qui se sentaient de afin de ne pas écraser quelques retards dormant
préférence attirés par les garçons. Dans les grandes paisiblement au milieu de la rue. Parfois surgissant
occasions, l'orchestre s'agrandissait : saxophone, un parent ou un ami qui s'emparait du portefeuille,
contrebasse, yukulélé, et même parfois violon se de la montre et du stylo du dormeur, non pour se
mettaient de la partie jusqu'au lever du jour. les approprier, mais pour éviter qu'un passant
Rivnac n'avait, toutefois, pas le monopole de ce moins délicat ne s'en charge.
genre d'activité. À Papeete, par exemple, le fameux Les Européens de l'île qui, eux non plus, ne
dancing « Col-Bleu » (fief de la famille Cowan) dédaignaient pas les excès bacchiques, avaient par
avait également un restaurant fort convenable culi- fois la nostalgie patriotique des alcools du vieux
nairement parlant, mais où il n'était pas particuli continent. Ah ! Calvados, Ah ! Cinzano, Ah ! Pastis,
èrement conseillé d'amener les trop jeunes enfants. Ah! Martini, Ah! Dubonnet, Ah! Porto, Ah!
L'hôtel « Métropole » et le « Diadème » avaient, Jerez, Ah ! Champagne... quand \^>us reverrons-
eux aussi, une table bien fournie. Le Quinn's et le nous ? Dire que ce sont maintenant les nazis qui
Lionel's offraient, iriflfcfrmrtrtfl* les plaisirs gastrono vous dégustent !... Ah ! que cette guerre est donc
miques joints à ceux de la danse. cruelle !... Cependant, ces déchirants appels ne res
La « chevrette » à Tahiti, n'est pas une petite chè taient pas toujours sans écho, car, s'ils avaient
vre mais un animal aquatique à mi-chemin entre la complètement disparu des boutiques, les alcools
crevette et l'écrevisse, très apprécié des insulaires. À européens avaient survécu ailleurs. Certains amat
Taravao, un restaurant servait d'excellentes che eurs prudents (blancs ou jaunes) prévoyant la
vrettes sautées à la chinoise, entièrement décorti pénurie avait judicieusement constitué des réserves
quées et accolées par trois. Certains restaurants de personnelles à l'époque où c'était encore possible.
districts servaient de relais gastronomiques pour le Ils en faisaient, parfois, profiter les amis. C'est ainsi
rituel « tour de l'île » qui durait deux ou trois jours. qu'Augustin Chung, (le « sucrier » d'Atimaono)
offrait à ses invités de marque, entre autres apéritifs L'un d'eux, sur la presqu'île, accordait son menu à
l'actualité militaire : « Apéritif Bombardier Libera introuvables, du Jerez d'origine pour accompagner
tor », « chevrettes reculantes à l'italienne » etc. Le le caviar, denrée encore plus introuvable, mais « À
« Liberator » était un avion américain dont les chinois tahitien rien d'impossible ». Cet hôte géné
bombes faisaient des ravages sur l'Allemagne et reux possédait un cheval de course qu'il avait bapt
autres lieux occupés par les nazis. La « chevrette » isé « Rhum-Punch » ce qui était de circonstance
se déplace à reculon. À l'époque, les soldats ita étant donné l'industrie de son maître.
liens, peu soucieux de mourir pour Hitler ou Muss Heureux propriétaire d'un stock de champagne,
olini, reculaient allègrement devant les troupes l'avocat Georges Ahnne^, pour remercier la maît
alliées. resse de maison au lendemain d'une réception, lui
À Paopao (Moorea) le citoyen français d'origine faisait porter, non des fleurs, mais une bouteille du
précieux liquide jadis mis au point par Don Peri- Suisse Hans Heuberger, marié à l'institutrice Teria-
poa Teariki était un restaurateur de bonne répu gnon... alors, la privilégiée, avec des accents de
tation dont la cuisine saine, souvent à base de pois conspiratrice, téléphonait à un ou deux amis (pas
son frais, attirait beaucoup de clients. Par son plus, la bouteille n'étant tout de même pas un
mariage, Hans Heuberger était le beau-frère de « magnum » !) pour les inviter dans le plus grand
«Jony» Teariki qui devint, plus tard, célèbre secret, à venir bénéficier d'une « surprise » dont la
comme armateur et surtout comme politicien nature n'était révélée qu'au dernier moment.
opposé aux expériences atomiques. Le rhum d'Atimaono n'était pas la seule boisson
alcoolisée de fabrication Tahitienne. Durant toute
la guerre, la Polynésie ne manqua presque jamais 2) Les boissons.
d'une excellente bière produite par l'usine de
Mais revenons à Tahiti : ...Si cette île, durant la Mr Emile Martin, si forte que, pour la boire
guerre, n'est donc pas morte de faim, elle n'est pas à table, on y ajoutait de l'eau. Cette bière était
non plus morte de soif. L'eau locale était potable livrée aux clients dans une « Ford » datant de la
mais utilisée surtout pour la toilette, le Tahitien première guerre mondiale, qui chez les collection
prenant plusieurs douches par jour. Le vin califor neurs, vaudrait aujourd'hui une fortune. La même
nien avait remplacé le vin français disparu depuis usine déposait également d'énormes blocs de glace
l'Armistice. Les Européens en buvaient à table, les devant les domiciles des commanditaires. Uri, le
Tahitiens le plus souvent possible, notamment sous chien du procureur Guillot (qui, aimant la logique,
forme de « punch au vin rouge », boisson très lui avait donné un nom signifiant « chien » en Tahit
populaire composée de vin pur agrémenté de sucre ien) observait scrupuleusement un rite quotidien et
et de jus de citron... C'était le pendant du « Rhum- immuable consistant à aller lever la patte sur tous
punch » ou le rhum d'Atimaono prenait la place du les blocs de glace du quartier de Taunoa... ce qui,
jus de la treille. Bien entendu, le mot « punch », à d'ailleurs, n'en empêcha jamais la consommation.
Pour remplacer les liquides absents eut lieu une Tahiti, ne désignait pas une boisson chaude mais
un coktail glacé. tentative de production d'un apéritif local. Le
« bulletin de presse des Établissements Français L'ébriété, souvent collective et publique, était fr
d'Océanie » (unique « quotidien » local de cette équente, surtout le Samedi et le Dimanche... mais ce
n'est pas, là, le monopole de la Polynésie !... À époque) publia un jour un entrefilet ainsi conçu :
« Enfin ! " Païna ", apéritif du pays, doux, dix-huit Papeete, les automobilistes devaient prendre garde MISCELLANÉES 131
degrés, agréable ». Cette publicité lapidaire ne semb modèle. Ce chef-d'œuvre d'une haute tenue litté
le pas avoir été très efficace car le « Païna » somraire n'attira pas, à ma connaissance, une fou
bra plus dans l'oubli que dans l'œsophage des droyante carrière commerciale, au liquide en quest
consommateurs. Ce fut, cependant, pas faute ion. Les responsables de ce sketch étaient — si mes
d'efforts pour le « lancer » comme nous le verrons souvenirs sont exacts — MMrs Simeon et Rague-'W
un peu plus loin. À base d'ananas, le « Païna » était neau, que nous reverrons plus loin.
ainsi nommé d'après les premières syllabes du mot Le public, toutefois, plana vers des plus hauts
« Païnapo » (dérivé lui-même de l'anglais « Pinap- sommets quand le juge Drouet et Mlle Denise Russ
ple ») désignant le fruit en question. ell (tous deux doués des cordes vocales) chantèrent
Tahiti, cependant, durant la guerre, ne buvait un extrait de l'opérette « Rose-Marie » (dont Saint-
tout de même pas que de l'alcool. La maison Granier avait écrit les paroles françaises en 1924).
« Gazor », dirigée par Mr Flosse (dont le fils, Gas Puis vint une mini-séance de musique semi-
ton Utato atteignit plus tard les sommets de la poli classique avec un orchestre composé de nombreux
tique locale) produisait du sirop et de la limonade. exécutants, dont Mlle Eileen Cowan qui jouait du Quand le sucre incolore manqua, le sucre roux violon en mâchant du chewing-gum, et un énorme
d'Atimaono donna au liquide gazeux une teinte joueur de contrebasse, parfaitement assorti anato-
brunâtre peu agréable à l'œil. Le fabricant y adjoi miquement à son instrument, qui était connu de
gnit un colorant rose qui fit probablement augment tous sous le surnom de « Fati ». Ce sobriquet (de
er les ventes. l'Anglais « Fat » signifiant « gros ») était d'ailleurs
Les boutiques chinoises pratiquaient (entre maint systématiquement donné à tout personnage remar
es autres activités) la vente du sirop au détail, soit quable pour son embonpoint.
dans les verres, soit dans de minuscules bouteilles Les soirées de ce genre, comme aussi les fêtes des ayant originellement contenu de l'eau « Perrier », districts souvent structurées de la même façon,
qui donnaient l'illusion de contenir plus qu'un nécessitaient chez leurs organisateurs et leurs verre. Ils faisaient payer le contenu un franc, et il acteurs beaucoup de travail et d'imagination, d'au
fallait rendre le contenant. Les chinois vendaient tant plus méritoires que désintéressés. également avec grand succès des cubes de glace Une autre important/soirée fut donnée dans une
roses qui n'étaient autre que du sirop congelé dans salle de l'École Publique (École « centrale ») au les bacs de réfrigérateurs. Il fallait les sucer sans profit des enfants nécessiteux de France et des
perdre de temps, car ils ne tardaient pas à fondre. œuvres scolaires. Le programme copieux et varié, Ces glaçons roses procuraient aux chinois une fruc était le suivant :
tueuse clientèle enfantine. Ces mêmes commerçants
— Première partie : Chœur « Ma montagne » — asiatiques débitaient également chaque jour une
« Bergers et Bergères » — « Marianne va au importante quatité des « pies » (mot anglais qu'on
moulin » — « Une corrida » — « Les habits de prononçait « paille ») sortes de chaussons, non aux
l'Empereur » — « Un cabaret à Montmartre » pommes, mais remplis d'une crème pâteuse ayant
— « Le chapeau chinois » (de Franc-Nohain). vaguement le goût de vanille.
— Entracte et Buffet.
— Deuxième partie : « Chœur des chasseurs » — 3) Les fêtes.
« Le Nain » — « Les Noces de Papillon » —
Les soirées de bienfaisance étaient fréquentes en « Les Danses à travers le monde » — « L'affaire
ce temps-là : au profit de la Croix Rouge, des For de la rue Lourcine » (de Labiche).
ces Françaises combattantes, des victimes de la — Final
guerre, et autres causes patriotiques et charitables.
L'une d'elle eut lieu dans la salle du « Théâtre En lever de rideau, une adolescente, Mlle
Moderne » (le cinéma de Tony Bambridge) et Roberte Charon (fille de Mr Robert Charon, pré
composait plusieurs saynettes dont un pastiche des sident de la ligue des Droits de l'Homme et de la
émissions radiophoniques publicitaires d'avant la ligue de la France Libre, conseiller privé du gou
guerre : « Ici Radio-cocotier-Tahiti ». Il s'agissait vernement) récita un poème de circonstance dont
d'une « anticipation », les choses étant censées se les qualités littéraires laissaient nettement à désirer
dérouler dans le Futur, ce qui permettait de prédire mais où l'auteur (d'ailleurs anonyme) avait voulu
ce que deviendraient les personnalités locales, par mettre en relief les souffrances des enfants martyrs
exemple, Mr Bouit, professeur de culture physique de la guerre. Le fond excusait donc la forme. La
était censé reposer «au Panthéon»... Puis la récitante, épousera plus tard un « calédonien » célè
vedette fut donnée à l'apéritif « Païna » sous la bre qui aura souvent les honneurs de la Presse
forme d'une chanson-slogan, chantée sur l'air de européenne, Jacques Lafleur. La « Corrida » mett
« La Madelon » : ait « comiquement » en scène la mise à mort d'un
taureau dans une arène espagnole... si tant est que « Pour oublier nos soucis, nos tracas,
ce soit, là, un sujet comique, mais, en ces temps de Mettons-nous l'nez dans un verre de Païna
massacres d'humains, la mort d'un taureau n'était Et nous serons dans l'Paradis d'Allah !
pas un souci majeur. Le « Taureau » était figuré par Pa-ï-na ! Pa-ï-na !» £ <h'*/a! ?->
deux hommes qui, selon un procédé classique, se
Certains « e » étaient escamotés afin d'obtenir le tenaient l'un courbé derrière l'autre (recouverts
d'une étoffe simulant un pelage bovin) de façon à nombre de pieds correspondant à l'air pris pour 132 SOCIÉTÉ DES OCÉANISTES
donner l'illusion d'un quadrupède. Un masque avec Chaque district organisait sa propre fête, où le
des cornes complétait le déguisement. Parmi la chef de circonscription, c'est-à-dire de tous les dis
figuration pseudo-espagnole se trouvait Michel tricts (« Tavana-Hau ») se rendait obligatoirement.
Solari, petit fils, d'une part d'Emile Martin, d'autre La bonne volonté, le souci de bien faire et d'être
part d'un ancien gouverneur de Polynésie. agréable, l'effort généreux, faisaient plaisir à voir.
Le « Nain » était un monologue où, par un pro Ce mérite était d'ailleurs récompensé, car l'assistance
cédé également classique, un personnage caché der était très « Bon Public » et ne ménageait pas les
rière un autre passait ses bras sous ceux du premier, applaudissements. Il suffisait qu'un seul spectateur
les mains cachées dans les chaussures, ce qui don crie une seule fois « Bis ! » (: « Tapiti ! ») pour que
nait au spectateur l'illusion de se trouver en face toute la saynette soit jouée une seconde fois. Ce fut,
d'un nain à jambes courtes. Ce monologue évoquait par exemple, le cas pour une chanson mimée mont
rant des soldats style « Napoléon III » se reposant les problèmes soulevés au récitant par sa domestic
ité féminine. Les jambes-bras mimaient un mou à un bivouac sous la vigilante protection de sen
vement de pédalage quand il racontait que sa tinelles qui chantaient : « Dormez, soldats, car on
bonne s'était emparée de sa bicyclette. Les paroles veille ! ». À l'une de ces fêtes (Faaa, je crois) un
étaient en vers. cortège de cavaliers portant des torches vint à notre
Les « Noces du papillon » étaient une chanson rencontre et escorta les voitures jusqu'à destination.
mimée décidément fort appréciée dans toute l'Océa- Un district du Nord de l'île offrit au public un
nie Française, puisqu'on la chantait aussi aux ballet en costumes savoureusement intitulé « la
Nouvelles-Hébrides lors de la distribution des Prix farandole des Philistins ». Certaines de ces fêtes
chez les Sœurs de l'École Libre. comportaient des pistes de danse payantes où les
« Un cabaret à Montmartre » représentait des couples n'accédaient qu'après avoir payé un ticket
numéros d'imitation. L'instituteur Fotius imitait par danse, ou bien s'être fait tamponner la main
Charles Trénet avec un réel talent, et Mlle Yvette par un cachet prouvant qu'ils étaient en règle.
Praud (fille du fameux navigateur) imitait assez Après toute une nuit de danse, les mains des dan
bien Lucienne Boyer. La note « océanienne » était seurs étaient entièrement bleues. Un district de la
donnée par un duo de Tahitiens chantant la version région d'Atimaono présenta, entre autres sayenet-
française du célèbre « Pagan Love Song x^awaîen. tes, un extrait du « Bourgeois gentilhomme » de
L'on retrouvait Yvette Praud et Mr Fotius, don Molière, joué avec l'accent Tahitien. Certaines scè
nes étaient agrémentées de chansons de cir- nant la réplique à Mr Gillot (directeur de « l'École
Centrale ») dans 1' « Affaire de la rue Lourcine ». constanceiVÀ mesure que les victoires alliées se mult
L'on vendait à l'entrée des petits insignes en ipliaient et que la France se libérait kilomètre par
métal jaune qui reproduisait le casque militaire kilomètre, une ambiance ludique et euphorique
français de 1939. Chaque programme imprimé pro imprégnait l'île. Le « Bataillon du Pacifique », dans
posé aux spectateurs était peint à la main (une le cadre des « Forces Françaises combattantes » a
aquarelle décorant la couverture) et, comme il y en contribué à la lutte contre l'Axe, quelques volont
aires de ce bataillon étaient revenus avant les avait des centaines, ils durent nécessiter beaucoup
de patience et de travail. autres, généralement pour raison de santé. Ce
L'École des « Frères de Ploërmel », elle aussi, don furent, par exemple, Pierre Chaillier gravement
nait des fêtes l'après-midi ou le soir. Le gouverneur, blessé à la jambe (et gendre de Mr Vienot lui-même
comme partout, y était invité. À son entrée la fanfare fils du fondateur de l'école protestante) ; René
des élèves jouait la « Marseillaise » ; tout le monde se Solari, fils d'un ancien gouverneur de Polynésie et
ex-mari de Simone Martin (qui avait elle-même levait et le gouverneur, en uniforme de colonel
d'aviation, saluait militairement. La présence, quoi épousé en secondes noces le commandant Jean Gil
que normale, du gouverneur en ces lieux faisait sour bert, de l'Aéronavale, lequel fut de la
ire car nul n'ignorait que ses rapports avec le Frère- Marine à Tahiti et mourut en Nouvelle-Zélande en
directeur n'étaient pas extrêmement affectueux. 1942) ; Yves Martin, (fils d'Emile Martin) époux
Les « Frères » donnaient également des kermess d'Antonina Bambridge, fille du défunt maire de
es où l'on trouvait des articles d'avant-guerre mys Papeete, qui avait composé pour elle une chanson
térieusement conservés... par exemple des collec que les nouvelles générations chantent encore un
tions reliées de l'illustré « Bayard » qui, demi siècle plus tard, mais en ont oublié l'origine.
aujourd'hui, s'arracheraient à prix d'or chez les Cette chanson commence par : « Tonina au sourire
bouquinistes. Il y avait aussi des saynettes dont les enchanteur » et se termine par : « Tu es ma bonne
acteurs n'étaient pas tous de l'École. Je me souviens fée ». Bien des années plus tard, cet air fut enre
entre autres choses, d'un numéro de chant et de gistré, avec, cette fois, des paroles Tahitiennes (sans
mirlitons où, parmi les artistes occasionnels, se grand rapport avec les paroles originales françaises)
trouvait Mlle Martha Pambrun, aujourd'hui décé par le chanteur Morito-Tautumaupihaa.
dée (sœur de Ginette qui épousa l'avocat Georges
Ahnne, l'homme au champagne). L'École protes 4) Les chansons.
tante Vienot, ne voulant pas être de reste, donna
une soirée cinématographique. Le film s'intitulait Tahiti, d'ailleurs, a toujours chanté et chantera
« le Pasteur de Panamint » et contait l'histoire d'un toujours. En circulant dans les rues de Papeete, à
pasteur qui, au Far-West, ramenait vers le droit n'importe quelle heure du jour et jusqu'à tard dans
chemin une entraîneuse de « saloon ». la nuit, des chansons s'échappaient des cafés et MISCELLANÉES 133
«ute upa-Upa», Tau Tiare Iti», «Pararai- demeures particulières. Certains automobilistes,
chez qui le goût du chant surpassait celui de la Parara», «Paoa», «Haere Roa-Roa». La même
prudence, conduisaient en tenant à la fois le volant firme avait aussi gravé les créations de l'ensemble
et une guitare. Si l'on établissait des statistiques tahitien «Tihoti-Ré» (: nom tahitien de Georges
chiffrant le nombre de chansons locales par rapport Rey), « Ho-i-Mai », « O chant d'amour de Tahiti »
à celui d'habitant, la Polynésie détiendrait peut-être (air du film « Les mutijes de la Bounty » de 1936).
le record mondial. En dresser le liste, ici, serait trop II se dégageait de tous ces anciens enregistrements
long. Dans l'orgine de ces chansons, il est souvent une ambiance et un charme très spéciaux, une sorte
difficile de discerner exactement l'apport exclusiv de mystère, dûs à la voix des interprètes (tels la
ement local de l'apport étranger. Des paroles tahi- chanteuse nommée Maéva) et à la façon dont était
tiennes étaient fréquemment adaptées à des airs conçue la musique d'accompagnement. Les chants
anglais, français, américains ou autres, ces airs eux- tahitiens actuels sont, certes souvent jolis et agréab
mêmes ayant parfois subi des modifications dans le les, mais il leur manque quelque chose qui semble
rythme qui transformaient une douce romance aujourd'hui disparu. Ces enregistrements d'avant- mélancolique en un « pasSo-doble » endiablé. Cer guerre font partie du patrimoine culturel polynéstains prenant le modèle pour la copie, étaient per artisti- ien. Il serait dommage, et même criminel^ suadés que c'étaient les chansons européennes qui quement^dejiÊ pas les sauver de l'oubli. imitaient les chants polynésiens. La^s*ecoirvâer guerre mondiale inspira-t-elle la
Les chansons entièrement françaises étaient éga chanson Tahitienne? Il semble que les sables du
lement appréciées, chantées et dansées. Il se pro désert, où évoluait le « Bataillon du Pacifique » duit, à ce sujet, un phénomène qui intéresserait un aient vu la création d'un chant inspiré par la nos« psycho-sociologue » spécialiste de la musique, s'il talgie de l'île natale qui emplissait le cœur des solse penchait sur la question : près d'un demi siècle dats : plus tard, en France, la plupart des chansons tahi-
«Je chante une romance tiennes chantées pendant le guerre étaient oubliées
qu'emportera le vent, **h*ïï des jeunes générations, qui n'en avaient même pas
sous ce beau ciel immense entendu parler, en revanche, les chansons françaises
vers celle qui m'attend» (etc.. etc..) que l'on chantait à Tahiti dans les années « 30 » et
« 40 » (et qui sont, aujourd'hui, totalement oubliées
Après la guerre, cette chanson fut interprétée, en France sauf de quelques spécialistes) conti avec les paroles tahitiennes, sous le titre peu dis- nuaient à faire partie du répertoire polynésien, tinctif de « Vahiné Tahiti » par Eileen Cowan et exactement comme cinquante ans plus tôt : « Je suis
Bella Berdy, accompagnées à la guitare par Jacky seule ce soir », « Aime-moi comme on aime une
Dubouch (fils de l'avocat bien connu de Papeete) et rose », « Martha, j'ai besoin de tes caresses », « Ah,
par Robert Pihahuna à la guitare awaîenne. tu ne sauras jamais », « Reviens, reviens vers moi »,
Une autre chansonnette aurait, elle, pu coûter, « Elle est partie tout en claquant la porte », sem
sous d'autres cieux et d'autres régimes, de sérieux blent défier le temps à Tahiti alors que les chansons
ennuis à ses créateurs quand on sait que la Chine d'origine locale de la même époque ont été depuis
était, à l'époque, notre alliée contre l'Axe. Elle longtemps remplacées par d'autres, qui, d'ailleurs,
commençait par un couplet signifiant, en substance, les valent rarement.
que les Chinois se faisaient battre par les Japonais Un chanteur d'origine tahitienne enregistra aux
parce qu'ils n'étaient pas capables de manier un U.S. A (ou, du moins, pour la firme américaine
fusil !... « Decca ») avant la guerre sous le nom d' « Augie
Bien plus « patriotique » était une marche, écrite Goupil and his Royal Tahitians». Il faisait, dans
sur l'air de « La Madelon », et qui commençait ses interprétations, cohabiter des couplets en
ainsi : Anglais avec des couplets Tahitiens. Il était" doté
d'une voix magnifique, qui, à elle seule, avec un « C'est la légion
bon impresario, aurait suffit pour lui assurer un Du général De Gaulle,
triomphe en Amérique ou en Europe. À part peut- Sous son fanion
être quelques personnes âgées, combien de Polynés Nous servons librement.
iens actuels se souviennent-ils encore de lui? voulons
A-t-on songé à pratiquer le « repiquage » des dis Reconquérir la Gaulle
ques tahitiens d'avant-guerre comme on l'a fait en Et l'Empire également.
France pour certains chanteurs d'autrefois? Ce Notre légion, pour nous c'est notre mère» (etc..
serait tout à fait possible, car il est actuellement etc..) assez facile, grâce à le technique, d'entendre, par
exemple un artiste chantant en 1928 comme s'il Il y eut également un, et peut-être plusieurs,
avait été enregistré la veille. Une autre firme amér «chants des volontaires tahitiens» (en Tahitien).
icaine, « Victor », avait également enregistré des
chants océaniens, comme le célèbre « Papio », l'air 5) L'Écran.
Tahitien le plus écouté de l'époque. La maison
française « Pathé » avait (toujours avant la guerre) La cinematographic exerçait sur la plupart des
enregistré plusieurs créations de l'ensemble Polynésiens une véritable fascination. Certains
« Tamari-Tahiti », par exemple : « Maruru Patau », venaient des îles les plus lointaines uniquement 134 SOCIÉTÉ DES OCÉANISTES
pour voir des films ; (n'importe lesquels, d'ailleurs). Aulnes » et « Les espions » furent autorisés enpleine
On est pourtant surpris du nombre relativement guerre. « Les espions » de Fritz-Lang était un film
restreint des salles obscures à Tahiti... « obscures » muet. En guise de fond sonore quelques tahitiens
n'étant pas toujours le mot convenable, car, durant dans la salle chantaient en jouant de la guitare. Les
les matinées hebdomadaires, le soleil, pénétrant chansons Tahitiennes accompagnant cette sinistre
partout, rendait parfois le film presque invisible sur histoire d'outre-Rhin produisaient un effet quelque
l'écran. À Papeete, le « Théâtre Moderne », vit, peu cocasse.
pendant la guerre, surgir un rival qui prit le nom La faveur du public allait surtout aux «West
de « Ciné Baldwin » : lutte fatricide, ou presque, ern » que l'on nommait « film cow-boy ». Les
car la cinematographic était, semble-t-il, le monop Tahitiens prononçaient d'ailleurs assez correcte
ole de la famille Bambridge dont différents memb ment le mot « cow-boy » contrairement aux fran
res se concurrençaient en toute affection. Certains çais qui s'obstinent toujours à prononcer ridicul
districts avaient leur propre cinéma, par exemple le ement «coboy» (en omettant le w). De nombreux
« Cinéma Tony » à Taravao et le « Baldwin » de acteurs « cow-boys » complètement inconnus en
Punavia. Raïatea avait une salle modestement nom France (sauf des spécialistes) étaient de très grandes mée « Casino de Raïatea ». vedettes aux U.S.A et à Tahiti... c'étaient : Buck La part de rêve et de merveilleux que l'invention Jones, Ken Maynard et son frère Kermit, Re^Rus- des frères Lumière apporte dans le monde entier à sel, Tom Tyler, Charles Starrett, Tim Mac-Coy, tant de million d'êtres était un fait particulièrement Jonny Mac-Brown, Tim Holt, Bill Elliot, et Wilimportant dans une île perdue au milieu de l'Océan, liam Boyd (aucun rapport avec l'écrivain du même dont l'immense majorité des habitants, isolés du
nom) qui, après une carrière non-western dans le monde extérieur depuis leur naissance, n'avaient
muet, trouva sa voie dans le rôle d'Hopalong Cas- jamais vu les paysages (urbains ou ruraux) du reste
sidy, héros mythique crée par l'écrivain américain de la planète. Le cinéma leur en donnait une idée,
Clarence E. Mulford, puis un second souffle après sans doute pas toujours complète, pas toujours
la guerre, avec la télévision qui projettait ses séries. )as toujours objective, mais enfin c'était
Il y avait également les cow-boys chanteurs, par mieux que rien. Les actualités et les films document
aires constituaient l'unique « culture » pour beau exemple, Fred Scott (dont un film « Songs and Bull
coup d'insulaires, en ce qui concernait tout ce qui ets »), (chansons et balles) fit périodiquement salle
n'était pas polynésien. Il y avait cependant, parfois, comble pendant cinq ans. Une des chansons du film
un décalage chronologique qui frisait le surréalisme fut traduite en Tahitien et chantée quotidienne
: certaines « actualités » françaises dataient d'une ment; Maurice « Tex » Ritter, Gene Autry, Roy
quinzaine d'années, et l'on vit, d'autres part, un Rogers et son cheval Trigger (ce qui signifie
« gâchette »). Ces joyeux personnages poussaient la documentaire sur Singapour où le commentateur
affirmait que « resterait imprenable » chansonnette entre deux fusillades ou deux pugilats
alors que, plusieurs jours plus tôt, la radio avait (parfois, même, pendant). Ils étaient soutenus par
annoncé que les Japonais l'avaient prise. La grande une chorale en bottes et en sombreros blancs nom
mée « Son of the pioniers » (« fils des pionniers »). préférence allait aux films d'action, où le visuel pri
Le héros avait souvent pour « faire-valoir » un petit mait sur le dialogue, d'autant plus qu'il s'agissait,
la plupart du temps, de films américains en versions « vieux » à grande barbe joué par l'acteur Georges
originales sans sous-titres. La grande majorité des Haye, ou par un autre, selon les cas... mais quel
que soit l'acteur qui jouait ce rôle, les Tahitiens — spectateurs ne comprenant pas l'Anglais, les che
je n'ai jamais su pourquoi — le nommaient touvauchées, les coups de poing ou de revolver, les
poursuites en voiture, les accidents spectaculaires jours « Vilrieux ». Les enfants des rues rêvaient tous d' n'avaient pas besoin de traduction. Les films par
lants en Français étaient rares depuis l'Armistice,
et, d'ailleurs, malgré le problème linguistique,
moins recherchés que les productions anglo- Harold Lloyd, les frères Marx, les trois « stooge »,
saxonnes. Toutefois, Fernandel, Jean Gabin, Tino Charlie Chaplin, Joe-E. Brown, Bob Hope, ce der
Rossi, Roland Toutain, étaient très appréciés. Un nier donnant la réplique à Bing Crosby et Dorothy
Lamour dans la série des « routes vers... » (« vers film de Tino Rossi fut interdit en 1944 quand, après
le débarquement, l'on apprit que ce chanteur avait Singapour, le Maroc », etc.). Le duo « Bud Abott
été arrêté, du moins pendant un court moment, et Lou Costello », (bête noire et cible des critiques
pour « Collaboration ». Une caricature de l'époque «intellectuels» américains), déchaînaient l'hilarité
montrait la vedette corse, derrière les barreaux, générale. Lou Costello, à cause de son embonpoint,
grattant sa guitare en chantant « Mariner... là !... » avait été (lui aussi !) surnommé « Fati » par les
Tahitiens. « Fati-Ma » ne signifiait pas le pèlerinage (jeu de mots faisant allusion à la fameuse chanson
« Marinella »). La censure n'était pas absente de portugais mais le duo Abott-Costello (« Fati et
Polynésie et pas seulement pour des motifs de compagnie »...).
guerre. Elle avait, par exemple, interdit un film sur Le cinéma eut également le mérite de donner aux
le bandit Cartouche car les censeurs trouvaient cer Polynésiens, (bien mieux que ne le faisaient la radio
taines scènes trop violentes. f Qu'auraient-ils dit et les magazines), une idée de l'épouvantable guerre
devant le cinéma actuel !!!!. qui se déroulait ailleurs. Les actualités « United
En revanche, deux films Allemands, « Le Roi des News », « Gaumont British », « Universal », MISCELLANÉES 135
« Movietone », ou « Olympiques », bien que subis des titres donnait parfois lieu à d'étranges trouv
sant les lois de la censure et de la propagande, ailles... par exemple, le « comte de Monté-
montrèrent aux Tahitiens que, dans le reste du Christo » devenait « Tonte de Monteteritero ». Un
monde, l'on pratiquait autre chose que la «brin commentaire grandiloquent parait tous les films de
gue » ou la pêche dans le lagon. Je me souviens toutes les qualités, et le plus lamentable navet était
présenté comme le chef-d'œuvre du siècle. d'un documentaire en Technicolor sur le débarque
ment américain à Tarawa (Atoll du Pacifique) qui
avait coûté la vie à plusieurs opérateurs. L'on y 6) La foire-exposition. voyait, après l'attaque, des milliers de cadavres flot
tant, tout près du sable de la plage, en avançant et Tahiti, cependant ne fit pas que se distraire. Le
reculant lentement au gré du flux et du reflux. Les sérieux, le travail, n'en étaient pas absents. Les
documentaires sur la guerre du Pacifique frappaient résultats de ces activités se manifestèrent par la
particulièrement l'imagination polynésienne car ces grande foire-exposition qui eut lieu au stade-
carnages se déroulaient dans un paysage semblable hippodrome de Fataua, du 13 au 23 juillet 1944 :
à celui de la Polynésie avec lagons, corail, cocotiers, dates qui coïncidaient avec les fêtes du 14 juillet
soleil... le spectateur songeait alors que cela pourr qui, en Polynésie, adoptent le faste que l'on sait. ait bien avoir lieu chez lui. Ces dix jours avaient impliqué auparavant des Le film qui, je crois, montra le plus aux Tahitiens années de labeur et d'imagination chez beaucoup de que la guerre et le nazisme n'étaient pas de la rigo Tahitiens et d'Européens, à travers toutes les îles, lade fut un documentaire sur les camps de concent et cela malgré les difficultés de tout odre que la ration allemands, récemment découverts par les guerre avait provoquées. troupes alliées. Ces images étaient d'autant plus L'administrateur Lestrade (chef de circonscripimpressionnantes qu'elles étaient totalement muett
tion de Tahiti & dépendances), organisateur et prées, le film n'ayant pas été sonorisé. Un silence de
sident de cette manifestation, prononça le discours mort régnait dans la salle, entrecoupé parfois de
d'ouverture. Les alliés avaient débarqué en Norsourds murmures d'horreur. Cette fois, l'on était
mandie quelques semaines auparavant, et les zones loin de « Bud et Abott et Lou Costello » et ceux
métropolitaines libérées s'agrandissaient d'heures qui, jusque là, en avaient encore douté réalisaient
que le « Bataillon du Pacifique » et les autres en heures. Le président, s'adressant, dans une allo
armées alliées n'avaient pas combattu pour rien. cution, au gouverneur Orselli (qui était lui-même
Contrairement au « Ciné Baldwin », le « Théâtre président d'honneur) déclara : «Travailler pour
Moderne » n'avait pas de micro pour s'adresser aux Tahiti, travailler pour la France, travailler pour la
spectateurs. À l'entracte, une voix de sous-diacre liberté ! », tel était le mot d'ordre que vous n'avez
annonçait (donc, sans micro), en Français et en cessé de répéter, Monsieur le gouverneur, depuis
Tahitien, le programme des prochaines séances. Par votre arrivée en Océanie. Il est permis d'affirmer
une initiative non dénuée de psychologie, l'on ne se que ce mot d'ordre a été suivi». Dans un autre
contentait pas de projeter la « bande annonce » du passage, il rappellait les faits suivants : « Les
prochain film, car l'on y ajoutait, pendant un bon statistiques douanières montrent qu'en 1943,
quart d'heure, un long extrait du film en question 218 000 tonnes de produits locaux : phosphate, (choix parmi les séquences les plus « palpitantes ») coprah, vanille, nacre, ayant une valeur de 142 milauquel l'on mettait brusquement fin, juste au lions de francs ont été exportés, alors qu'en 1938, moment où le « suspense » était à son comble, afin dernière année de paix, les exportations s'élevaient de mettre « l'eau à la bouche » du spectateur, puis, seulement à 1 34 000 tonnes et 47 millions de francs.
sans aucune transition, la demi-seconde suivante, Les mêmes statistiques nous indiquent que les l'on passait au film de la soirée. importations d'huile d'arachide, de savon, de tabac, L'on ne donnait pas de pourboire au placeur, qui de rhum, ont complètement cessé, ou presque. Ces s'en serait offensé : ...c'était, en ce domaine, l'i produits étant fabriqués sur place en quantité
nverse de l'Europe !... Il ne faisait pas bon se trouver suffisante pour la consommation locale. Tout ce sous le bord du balcon, car l'on était certain de travail productif à nécessité un effort d'autant plus recevoir sur la tête des épluchures de fruits, noyaux, méritant qu'il s'est heurté à des difficultés sans papiers à bonbons, et même bouteilles vides ou cra nombre, inhérentes à l'état de guerre : manque de chats. Le public, démonstratif, disposait de toute main-d'œuvre, manque de matière première, manune gamme d'interjections, de hurlements, de mur que de matériel, d'outillage ». mures, adaptés à chaque circonstance de l'histoire Le reste du discours rendait hommage aux efforts sur l'écran, réflexes conditionnés par une longue et à la compréhension de tous ceux qui avaient pratique et obéissants à une sorte de code. œuvré pour parvenir à ces résultats malgré les La publicité était constituée par les classiques conditions difficiles, et à ceux qui avaient su « créer affiches telles qu'on en voyait dans le reste du des industries nouvelles ». Cette foire-exposition
monde, et, aussi, par des rectangles de papier, d'ori comprenait sept sections : gine locale, jaunes ou bleus, non illustrés, où dans
La section « Agriculture-Élevage » était présidée un style savoureux était imprimé, en Français et en
Tahitien, un résumé du scénario. Ces petites par Mr Ceran-Jerusalemy (fonctionnaire des Doua
affiches, auraient fait aujourd'hui les délices des nes) et vice-présidée par Mr Charles Lévy (memb
collectionneurs cinéphiles. La traduction Tahitienne re de la chambre d'agriculture et président de

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