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Publié le : jeudi 21 juillet 2011
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1
Agnès Desmazières
Preliminary version of an article published in:
Cahiers Henri Ey
, n° 20-21, 2008, 149-164
Henri Ey, « compagnon de route » des congrès catholiques internationaux de psychothérapie
et de psychologie clinique (1955-1960)
Les convictions catholiques d'Henri Ey ont largement été méconnues de ses
contemporains. Ce constat ne laisse pas d'étonner au regard de ses participations répétées à diverses
manifestations religieuses et invite l'historien à s'interroger sur la nature de l'engagement
d'intellectuel et de scientifique catholique que le psychiatre a pris en ces occasions. A ce titre, une
étude de son implication dans les congrès catholiques internationaux de psychothérapie et de
psychologie clinique
permet de le situer à l'intérieur d'un réseau catholique international au sein
duquel il a noué diverses amitiés. Elle révèle également l'apport scientifique et philosophique du
psychiatre à une réflexion catholique sur la psychanalyse. Elle offre, enfin, un éclairage significatif
sur la manière dont il envisage sa responsabilité de savant catholique.
L'organisation des congrès catholiques internationaux de psychothérapie et de
psychologie clinique a été créée en 1949, sous la houlette de Maryse Choisy
1
, dans le but d'établir
un dialogue, à un niveau international, entre psychothérapeutes et théologiens, sur le thème de la
réception de la psychanalyse. Les congrès connaissent un développement croissant, passant d'une
quarantaine de participants en 1949 à plus de 250 en 1957. Ils se tiennent annuellement jusqu'en
1953, moment où ils traversent une crise qui se cristallise autour de la personnalité controversée de
Maryse Choisy.
A partir de 1953, émerge un mouvement de re-fondation, mobilisé par deux
objectifs : obtenir du Vatican un appui à ses travaux et exclure Maryse Choisy de la direction.
C'est
à ce stade qu'Henri Ey rejoint l'organisation des congrès.
La première partie de cette étude est consacrée à une analyse chronologique des
différentes phases de la participation d'Henri Ey à cette organisation, afin de dégager les modalités
1 Maryse Choisy (1903-1979)
entama dans l'entre-deux-guerres une carrière de journaliste sulfureuse. A la fin des
années Trente, elle se convertit au catholicisme sous l'impulsion du jésuite Pierre Teilhard de Chardin. Pendant la
guerre, elle s'oriente vers la psychanalyse et débute une analyse avec René Laforgue. A la Libération, elle lance
l'idée d'une revue de sciences humaines,
Psyché
, qui voit le jour fin 1946. En dépit de participations prestigieuses,
Psyché
est incapable de tenir une ligne scientifique solide et est progressivement mise au ban par la communauté
scientifique française.
2
de son engagement. La seconde partie propose une réflexion plus thématique, qui explicite et
confronte les positions défendues, dans le cadre de ces congrès, par le psychiatre concernant la
question de la responsabilité morale. Ce problème est au coeur des débats catholiques de l'époque
autour de la psychanalyse; l'ébranlement causé par l'avènement d'une anthropologie freudienne, qui
réduit à néant les fondements mêmes de la morale catholique, suscite des discussions importantes
tant à l'intérieur de la communauté psychanalytique que parmi les catholiques.
1.
Un engagement au service des congrès ?
La participation d'Henri Ey aux congrès catholiques s'est déroulée e trois temps:
d'abord, une phase d'approche
pendant l'été 1955, puis
une prise de commandement éphémère de la
dissidence française en 1955-1956, et, enfin,
un repli progressif vers un engagement scientifique
entre 1956 et 1960.
A l'invitation du dominicain Albert Plé
2
, Henri Ey entre en contact avec les congrès
catholiques internationaux de psychothérapie et de psychologie clinique. Féru de psychologie, le
religieux s'est formé, à partir de 1951, auprès du psychiatre, en assistant à ses "mercredis de Sainte-
Anne". Une amitié se noue entre les deux hommes, marquée par un intérêt commun tant pour la
psychiatrie que pour la philosophie ou la spiritualité
3
. La participation de Plé au volume d'hommage
à Henri Ey, en 1960, indique la profondeur de ces liens
4
.
En juin 1955 probablement,
Albert Plé confie au psychiatre ses préoccupations quant à
l'avenir des congrès catholiques – auxquels il assiste depuis leur création -
et lui demande son
adhésion
5
. Il réussit à le convaincre de participer à une réunion chez Maryse Choisy. Sont
également présents les P. Beirnaert
6
et Bruno de Jésus-Marie
7
.
Les trois religieux, qu'Henri Ey
2 Après des études à HEC et un doctorat de philosophie scolastique à l'Institut catholique de Paris, Robert Plé (1909-
1988) entre, en 1936, chez les dominicains, prenant le nom d'Albert. En 1943, il est affecté aux éditions du Cerf et
prend la direction de la revue
La Vie Spirituelle
. Préoccupé de la crise des vocations religieuses féminines, le
religieux a inauguré en 1946 des journées d'études pour les religieuses dans le but d'entraîner leurs responsables à un
discernement non seulement spirituel mais psychologique. L'année suivante, il fonde la revue mensuelle,
Le
Supplément de la Vie spirituelle
, outil de formation psychologique pour tous les chargés d'âme.
3 Lettre d'A. Plé à H. Ey du
1er avril 1954 (Archives municipales de Perpignan, Fonds Henri Ey [désormais HE]
7S130).
4 R.P. Plé in "Hommage à Henri Ey",
Entretiens psychiatriques,
n°9, 1963, XIII-XIV.
5 Copie de la lettre d'H. Ey à M. Choisy du 6 juillet 1955 (HE, document non classé).
6 Louis Beirnaert (1906-1985) entre chez les jésuites en 1923. Une fois achevée sa formation, il est assigné, en 1941,
à la revue des
Etudes
. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, il entreprend une analyse didactique avec
Daniel Lagache. En 1953, étudiant à l'Institut de psychanalyse, il fait partie des contestataires et rejoint la Société
française de psychanalyse, avant de suivre Lacan à l'Ecole freudienne.
7 Jacques Froissart (1892-1962) se convertit en 1915 et entre chez les carmes où il prend le nom de Bruno de Jésus-
Marie. Très lié à Jacques Maritain, il reprend, en 1931, avec son soutien, la revue des
Etudes carmélitaines
, à
laquelle il donne une orientation de psychologie religieuse. En 1935, sur la suggestion d'Agostino Gemelli, il lance
des congrès annuels de psychologie religieuse, où se côtoient théologiens et psychanalystes .
3
appelle "les bons Pères", forment une triade qui préside aux destinées de la délégation française des
congrès
8
. Au cours de la réunion est discuté un projet
de constitution d'une "Société Internationale
destinée à grouper des Psychiatres, des Psychanalystes, des Psychologues et des Théologiens",
auquel Henri Ey accorde timidement son soutien. S'il est d'accord sur l'opportunité d'une telle
initiative, il s'interroge sur l'intitulé que Maryse Choisy souhaite donner à cette nouvelle
organisation : "Académie de psychothérapie". A cette occasion, il rappelle son point de vue
concernant la psychothérapie, qu'il souhaite partie intégrante de la médecine, et se montre
préoccupé de la présence de psychothérapeutes non médecins au sein de l'association.
Dans cette première phase, apparaît une complémentarité de fonctions entre clercs et
laïcs à l'intérieur des congrès. La tutelle ecclésiastique, et donc doctrinale, incombe aux "trois bons
pères", tandis que le magistère scientifique, ainsi que l'organisation pratique des congrès, sont
confiés aux laïcs. Les clercs, qui ont l'initiative et cherchent un remplaçant à Maryse Choisy, dont la
compétence scientifique est mise en discussion, ont vu dans Henri Ey le successeur idéal à la tête
des congrès. Outre l'amitié qui le lie au P. Plé, le psychiatre conjugue une reconnaissance
scientifique internationale, des qualités organisationnelles et une formation philosophique
solide,
susceptible de favoriser le dialogue entre foi et science. La part qu'Henri Ey a pris dans la
préparation du premier congrès mondial de psychiatrie en 1950 n'a sans doute pas été pour rien dans
les sollicitations qui lui sont faites pour relancer un mouvement de dimension internationale. Les
dissensions qui n'étaient encore que souterraines éclatent au grand jour quelques semaines plus tard.
La gestion dictatoriale de la part de Maryse Choisy du congrès organisé à Ettal, en
Allemagne, début septembre 1955, provoque la sécession des P. Beirnaert et Plé. Dans ce contexte,
le P. Plé prend l'initiative de rassembler les dissidents français, ainsi que de nouvelles personnalités,
jusqu'alors rebutées par l'éclectisme de Maryse Choisy. Il fait à nouveau appel à Henri Ey. Il lui
écrit le 16 septembre pour lui demander son appui et
présente ainsi son projet : "Vous savez
combien je suis fort désireux de contribuer à un effort commun qui groupe avec toutes leurs
divergences les psychiatres et psychanalystes des diverses tendances et, au plan clérical, des prêtres
séculiers et réguliers de toutes robes
9
"
.
Le dessein de Plé
prend la forme d'un colloque qui se tient à
Bonneval du 30 juin au 2 juillet 1956 sur le thème de la volonté
10
.
Tous les participants sont français et seule une minorité avait été partie prenante des
:congrès de Maryse Choisy. On y retrouve le trio de religieux, ferment de la dissidence, Plé,
8 Copie de la lettre d'H. Ey à M. Choisy du 6 juillet 1955.
9 Lettre de A. Plé à H. Ey du 16 septembre 1955 (HE, non classé).
10 Les actes ont été publiés aux éditions du Cerf, grâce aux bons offices du P. Plé:
Qu'est-ce que vouloir?
, Cerf, 1958.
4
Beirnaert et Bruno de Jésus-Marie, accompagnés de confrères, le carme Lucien-Marie de Saint-
Joseph et le jésuite Georges Morel. Le pédo-psychiatre Clément Launay représente les médecins
catholiques de la Société Saint-Luc. Ey invite également des proches, comme Julien Rouart ou
Gabriel Marcel. Le style de ce colloque n'est pas sans ressemblance avec celui des Journées de
psychologie religieuse des
Etudes carmélitaines
: caractère amical et confidentiel; champ
d'intervention large; mêmes participants pour une bonne part. La principale différence réside dans le
fait qu'un psychiatre, et non plus une communauté de religieux, soit l'hôte de la rencontre. Est
consacré ici le modèle suggéré par Plé et Beirnaert de direction scientifique, témoin d'un nouvel âge
du dialogue entre science et foi.
Les initiatives françaises ne passent pas inaperçues auprès d'un observateur aussi attentif
que le psychologue franciscain italien, Agostino Gemelli
11
. Président de l'académie pontificale des
sciences, il exerce un contrôle vigilant autant doctrinal que scientifique sur les congrès. Préoccupé
de résoudre le conflit autour de Maryse Choisy, il propose une réunion en juillet 1956, en Italie, à la
Mendola, où l'Université catholique de Milan, dont il est le recteur, possède un centre. Sur les
conseils des P. Beirnaert et Plé, il invite Henri Ey. Cette invitation manifeste la reconnaissance à
l'étranger d'Henri Ey comme nouveau chef de file de la délégation française. Elle révèle également
le souci de Gemelli de renforcer la présence des psychiatres français dans l'organisation
et ainsi de
donner une orientation médicale plus nette aux congrès.
La participation d'Henri Ey à la rencontre de la Mendola constitue l'acmé de son
engagement à l'intérieur des congrès. Sa consécration comme chef de file du mouvement dissident
français à l'approche de cette réunion est le fruit plus de pressions de la part des clercs –
nommément Plé, Beirnaert, mais aussi Gemelli – que d'une initiative vraiment personnelle. Cette
attitude relativement passive contient en germe une prise de distance qui prendra progressivement
corps entre 1957 et 1960.
A la suite de la rencontre de la Mendola, Henri Ey s'éclipse, prenant prétexte de ses
obligations scientifiques, alors même que ses amis Charles Durand
12
et Juan-José Lopez-Ibor
13
11 Edoardo Gemelli (1878-1959), après de brillantes études de médecine, se convertit au catholicisme en 1903 et rejoint
l'ordre franciscain où il prend le nom d'Agostino. Il s'oriente alors vers la psychologie expérimentale et se forme en
Allemagne, France et Belgique. Dans une perspective apologétique, il fonde plusieurs revues et l'Université
catholique de Milan. En 1934, il est nommé par le pape Pie XI à la tête de l'Académie pontificale des sciences .
12 Charles Durand (1910-2001), psychiatre formé par Henri Claude à Sainte-Anne, se lie avec Henri Ey à Bonneval en
1934; il partage avec celui-ci des origines catalanes et une vision organo-dynamique de la psychiatrie. En 1947, il
prend la direction de la clinique des Rives de Prangins en Suisse. Il devient, en 1957, secrétaire général des
congrès
catholiques internationaux de psychothérapie et de psychologie clinique, auxquels il prendra une part active jusqu'à
sa mort ("Hommage à Charles Durand",
Cahiers Henri Ey
, n°3-4 , 2001, 213-7).
13 Juan-José Lopez-Ibor (1906-1991), psychiatre espagnol, formé en France et en Allemagne, il prend la tête, sous le
franquisme, du mouvement psychiatrique en Espagne. Il développa une pensée originale sur l'angoisse et s'opposa
5
prennent une part de plus en plus active au mouvement, au point d'en devenir la véritable cheville
ouvrière. Charles Durand avait rejoint les congrès en 1952 et avait fait partie des contestataires dès
1955. Juan-José Lopez-Ibor, quant à lui, avait été contraint d'accepter, la même année, la présidence
des congrès, dans le climat houleux du congrès d'Ettal.
Malgré l'insistance de Juan-José Lopez-Ibor et de Charles Durand, Henri Ey ne participe
pas au congrès de Madrid de 1957 qui a été organisé par son ami espagnol. Le motif invoqué est le
congrès mondial de psychiatrie qui se tient à Zurich quelques jours avant celui de Madrid et à
l'occasion duquel Henri Ey se doit de participer à différentes manifestations: discours inaugural et
réception du diplôme
honoris causa
de l'Université de Zurich. A nouveau, pour le congrès de 1960,
fixé à Milan, il se dédie en raison de ses nombreuses charges. Il apparaît clairement qu'Henri Ey
donne la priorité à ses activités scientifiques, en particulier dans le cadre des réunions
internationales.
Charles Durand et Juan-José Lopez-Ibor n'en persistent pas moins à rechercher l'appui
de leur ami, dont ils ressentent un besoin pressant pour renforcer la participation des médecins à
l'organisation et lui donner une légitimation scientifique internationale. Ainsi, ils obtiennent de lui
en 1957 son adhésion, en dépit de son absence au congrès. En 1960, à la recherche d'un rapporteur
français pour le congrès de Milan, ils ne manquent pas de se tourner à nouveau vers Henri Ey.
L'importance qu'ils accordent à sa prise de parole au cours du congrès est telle qu'ils acceptent que
son rapport soit en fait la reprise
in extenso
d'un article publié en 1951 dans la revue
Médecine de
France
et intitulé "La Psychiatrie devant la morale
14
". Le rapport est lu par Charles Durand, en
l'absence d'Henri Ey.
En dépit de ce repli, les années 1957-1960 ont été sans doute les plus prolifiques quant à
l'engagement d'Henri Ey dans des activités catholiques en France. L'expérience du colloque de
Bonneval n'a pas été reproduite, mais le psychiatre accepte d'intervenir dans différentes sessions:
session des aumôniers des hôpitaux psychiatriques et "Journées sociales" de l´Union catholique des
services de santé en 1957;
animation de deux sessions auprès de religieuses hospitalières à
Montpellier en 1960
15.
Sa participation à la semaine des intellectuels catholiques en 1959 initie une
collaboration avec le Centre catholique des intellectuels français. Henri Ey privilégie donc, d'une
part, un engagement concret de formation du personnel hospitalier catholique et, d'autre part, une
vigoureusement à la psychanalyse. Membre actif de l'Association mondiale de psychiatrie, il en devient le président
en 1966.
14 EY Henri, "La Psychiatrie devant la morale",
Médecine de France
, n°23, 1958, 3-8;
Colpa e colpevolezza.
Culpabilité - Guilt. Atti dell'VIII Congresso cattolico internazionale di psicoterapia e psicologia clinica. IIe Réunion
de l'Association Catholique Internationale d'Etudes Médico-Psychologiques (A.C.I.E.M.P.) Milano 29 agosto - 4
settembre 1960
, Vita e Pensiero, 1962, 50-9.
15 A ces sessions de Montpellier, participent également Charles Durand et Albert Plé.
6
visibilité intellectuelle dans le cadre du Centre catholique des intellectuels français
16
. Cette nouvelle
orientation contraste avec l'intérêt plus théorique et le cadre plus confidentiel qui caractérisait sa
participation à la sociabilité catholique depuis les années 1930.
En ce sens, l'expérience des congrès catholiques internationaux de psychothérapie et de
psychologie clinique constitue pour Ey un tournant dans son engagement catholique, dont témoigne
cette troisième phase. L'insistance avec laquelle Lopez-Ibor et Durand ont réclamé sa contribution
pour le congrès de Milan indique l'influence qu'ils lui accordent.
2.
Une contribution scientifique majeure
L'intitulé du rapport d'Henri Ey, "La psychiatrie devant la morale", indique son objet :
une confrontation entre psychiatrie et morale. La question de la responsabilité morale, qu'elle
soulève est au coeur de nombreuses discussions, après la seconde guerre mondiale, non seulement
dans les milieux psychiatriques et psychanalytiques, mais également dans les cercles catholiques
qui en font un enjeu de l'accueil de la psychanalyse.
Le psychanalyste protestant suisse, Charles Odier, lance la discussion sur la
responsabilité morale en publiant, en 1943,
Les deux sources, consciente et inconsciente, de la vie
morale
17
. S'inspirant du philosophe Henri Bergson, il propose une distinction entre une « pseudo-
morale » inconsciente et une morale consciente. Il donne ainsi pour mission au psychanalyste de
libérer son patient de cette pseudo-morale afin de le faire accéder à une morale consciente. Odier
réussit par là le tour de force de maintenir l'existence d'une morale véritable. Le débat reprend
vigueur ensuite, à partir de 1949, sous l'impulsion d'Angelo Hesnard. Dans son
Univers morbide de
la faute
, le psychanalyste français dénonce la morale catholique fondée sur la notion de péché qu'il
identifie à une « survivance mystique de la mentalité primitive
18
». Hesnard appelle de ses voeux
une morale scientifique et hygiénique qu'il définit comme une « morale sans péché », à laquelle il
consacre un nouvel ouvrage en 1954
19
. L'influence des deux livres sur les milieux catholiques
provoque une réaction du Saint-Office qui les met à l'Index en décembre 1955
20
.
Dans ce contexte, la question de la responsabilité morale fait l'objet de nombreux
échanges au cours des premiers congrès catholiques internationaux de psychothérapie et de
psychologie clinique. Elle retrouve une actualité en 1956 lorsqu'il est question de trouver un nom à
16 Il préside, en novembre 1960, une séance sur « Les sciences de l’homme et le mystère » et intervient, en novembre
1966, sur « Le problème psychiatrique et psychanalytique de la violence humaine » (HE,
7S35 et 7S344).
17 ODIER Charles,
Les deux sources, consciente et inconsciente, de la vie morale
, La Baconnière, 1943.
18 HESNARD Angelo,
L'Univers morbide de la faute
, PUF, 1949, 428.
19
Ibid
., p. 453. Cf. HESNARD Angelo,
Morale sans péché
, PUF, 1954.
20 "Condamnation de «Morale sans péché» du Docteur Hesnard",
La Documentation catholique
,
n°1219, 1956, 201-4.
7
l'association en voie de constitution et destinée à supporter les congrès. A l'occasion de la rencontre
de la Mendola en 1956, est choisi un titre provisoire : « Association catholique pour l'étude de la
psychologie normale et pathologique », sous la pression d'Agostino Gemelli qui souhaite élargir le
public des congrès en favorisant la participation des psychiatres. Le psychologue italien reprochait
en effet aux psychanalystes, nombreux aux congrès, de confondre état normal et état pathologique
et, par là, de développer des positions contraires à la morale chrétienne. L'incapacité de l'assemblée
générale réunie au cours du congrès de Madrid de 1957 à se fixer sur un nom manifeste que des
difficultés subsistent dans la définition de la frontière entre normal et pathologique.
A l'occasion de l'inauguration du congrès de Milan, alors que les organisateurs espèrent
qu'un titre pourra être définitivement décidé, le président, Juan-José Lopez-Ibor, lance un
appel
pour stimuler les participants à
se pencher sur le problème: « Rien […] n´a été plus psychologisée
que la vie humaine, et rien n´apparaît plus rempli de difficultés que la fixation de la frontière entre
normal et pathologique. Dans les sessions constitutives de cette Association nous sommes toujours
retrouvé avec la difficulté de choisir un titre adéquat. La difficulté n´est pas dans la langue même,
mais dans la situation. L´ambiguité « situationnelle » ; c´est une caractéristique essentielle de la
psychologie actuelle
21
». La préoccupation des organisateurs est encore signalée par le thème même
donné au congrès: « Faute et culpabilité ». Dans cette perspective, la contribution attendue d'Henri
Ey est destinée à éclairer cette question centrale.
Henri Ey s'intéresse ici aux enjeux moraux suscités par la conception de la maladie
mentale comme "pathologie de la liberté", qu'il avait proposée, en 1948, dans le premier volume des
Etudes psychiatriques
22
.
La première étape de sa réflexion consiste à justifier l'intrusion du psychiatre dans le
domaine de la morale. Il en marque également les limites. Le psychiatre catalan contre, d'une part,
la position d'Henri Baruk, qui connaît un certain succès parmi les catholiques et qui consiste à
attribuer une cause morale à la maladie. Henri Ey lui reproche de confondre cause et effet. Il
s'oppose, d'autre part, à l'évacuation
des valeurs morales hors du champ de la psychiatrie. Pour lui,
du fait de l'altération de la conscience provoquée par la maladie mentale, la question morale se
trouve au coeur de la psychiatrie qu'il définit comme la "science de la responsabilité morale
23
". La
mission du psychiatre est de "distinguer les formes de culpabilité et de perversité pathologiques,
21
"Discorso di apertura del Presidente Prof. J. J. Lopez-Ibor",
Colpa e colpevolezza
, XVI-XVII.
22 EY Henri,
Etudes psychiatriques
, vol. 1 Historique - Méthodologie - Psychopathologie générale, Desclée de
Brouwer, 1948, 57.
23 EY Henri, "La Psychiatrie devant la morale",
Colpa e colpevolezza,
50.
8
tout à la fois fatales et factices, des tourments des péchés de la conscience morale normale
24
"
.
Henri
Ey met ainsi en lumière le rôle central de la discrimination entre conscience normale et conscience
morbide dans le diagnostic psychiatrique. Il propose ensuite dans la suite de son exposé une
application de ces principes à deux formes d'altération de la conscience morale: la "culpabilité
pathologique" et la "perversité pathologique".
Evoquant la "culpabilité pathologique", Henri Ey n'a pas manqué de faire mention
d'Angelo Hesnard et de son "univers morbide de la faute". Les deux psychiatres partagent, en effet,
une vision éthique de la psychiatrie. Henri Ey est également convaincu de la réalité de cet "univers
morbide de la faute": "Un des aspects les plus singuliers et les plus constants de la conscience
morbide est de se sensibiliser à l'égard de la culpabilité et de prendre le masque d'une conscience
normale scrupuleuse et angoissée à l'excès. Le remords de la névrose et de la psychose, c'est
l'univers morbide de la faute
25
". Mais Henri Ey considère aussi que seul le malade mental est
prisonnier de cet "univers morbide", l'homme normal en étant préservé. Il maintient que
"l'intentionnalité de la conscience morale est une réalité
26
" et qu'il existe bien une culpabilité non
morbide. Par là, il restreint l'influence de la pré-morale primitive aux cas pathologiques, soulignant
"que FREUD [l'] a peut-être confondue avec la morale bien qu'elle s'en distingue essentiellement
par sa structure archaïque, automatique et inconsciente
27
". La position d'Henri Ey, contrairement à
celle d'Hesnard, rejoint la doctrine catholique, en préservant tant la réalité de la responsabilité
morale que celle du péché.
Le rapport d'Henri Ey suscite une vive réaction de la part du psychiatre et psychanalyste
Charles-Henri Nodet
28
. Formé à la philosophie de Jacques Maritain et rendu attentif au problème de
la responsabilité morale par son analyste Odier, Nodet a donné deux conférences importantes sur le
sujet: "Psychanalyse et sens du péché" et "Quelques réflexions sur les valeurs engagées dans la cure
analytiqu", qui sont publiées respectivement en 1957 et 1958 dans la
Revue française de
psychanalyse
29
. Sa réponse au rapport d'Ey se fonde justement sur ces deux articles.
Le principal reproche qu'il adresse à Henri Ey est de vouloir faire du psychiatre un
24
Ibid.
, 52.
25
Ibid.
, 53.
26
Ibid.
, 52.
27
Ibid.
, 54.
28 Charles-Henri Nodet (1907-1982), après l'internat des asiles de la Seine, où il côtoie Ey, se tourne vers la
psychanalyse suite à une rencontre avec Roland Dalbiez aux Journées de psychologie religieuse des
Etudes
carmélitaines
de 1938. Au lendemain de la guerre, il commence à pratiquer l'analyse dans le cadre de ses
consultations, puis se fait analyser par Charles Odier et adhère à la Société psychanalytique de Paris. Il fait toute sa
carrière à Bourg-en-Bresse comme médecin-chef des hôpitaux psychiatriques de l'Ain.
29 NODET Charles-Henri, "Psychanalyse et sens du péché",
Revue française de psychanalyse
, n°6, 1957, 791-805;
"Valeurs engagées dans la cure psychanalytique",
Revue française de psychanalyse
, n°3, 1958, 343-74.
9
moraliste
30
. D'après Nodet, la discrimination entre conscience normale et conscience pathologique
que fait le psychiatre est d'ordre social – cas de l'expertise judiciaire et du certificat d'internement –
mais non pas morale. Pour Nodet, la mission du psychiatre est de faire parvenir le malade à une
conscience psychologique. Reprenant à sa compte la notion de "morale psychologique" de Charles
Odier, il reproche à Henri Ey de ne pas distinguer conscience psychologique et conscience morale.
Seule la maturation de la
conscience psychologique est de la responsabilité du psychiatre; celle de
la conscience morale relève de celle du moraliste. Et l'acquisition d'une conscience psychologique
est un présupposé nécessaire à la formation de la conscience morale.
D'autre part, Nodet met en cause l'organicité des maladies mentales que défend Henri
Ey. Selon lui, celle-ci contribue à établir une délimitation nette entre normal et pathologique, qui,
dans la réalité, n'est pas si facile à mettre en évidence. Dans ses articles de la
Revue française de
psychanalyse
, il justifie doublement cette difficulté. Il se base d'une part sur les travaux
psychanalytiques consacrés à la genèse du sentiment de culpabilité et, en particulier, ceux
d'Odier
sur l'angoisse. D'autre part, prenant appui sur la notion thomiste d' "analogie", il met en lumière
l'analogie qui rapproche l'expérience de la culpabilité normale de celle de la culpabilité morbide.
Ainsi, s'affrontent deux positions antagonistes. La première ligne de fracture concerne le
rapport entre psychanalyse et psychiatrie. Le primat accordé par Nodet à la psychanalyse justifie sa
mise entre parenthèse de la question morale, tandis que la soumission de la psychanalyse à la
psychiatrie que prône Henri Ey lui permet de tenir la mission morale du psychiatre. Un deuxième
point de divergence est représenté par la différence de leur système philosophique. Si Charles-Henri
Nodet s'appuie sur le thomisme, Henri Ey adopte une démarche phénoménologique
31
. Pourtant, les
deux voies proposées par Ey et par Nodet se rejoignent dans un
commun souci de maintenir
l'existence d'une morale véritable. Face aux critiques d'Hesnard contre la religion, Nodet répond par
une exclusion de la morale du champ de la psychanalyse, qui laisse à la religion les mains libres
dans le domaine de la morale, tandis qu'Henri Ey, en refusant de distinguer conscience morale et
conscience psychologique, maintient la présence de la morale dans le champ médical, et
a fortiori
dans le champ religieux.
En conclusion, la présence discrète d'Henri Ey aux congrès catholiques internationaux
de psychothérapie et de psychologie clinique apparaît comme le fruit de tensions antagonistes.
30 NODET Charles-Henri, "Interventi",
Colpa e colpevolezza
, 47-8.
31
Il est particulièrement frappant que, dans son exposé au Colloque de Bonneval de 1956, le psychiatre catalan fasse
référence au philosophe Paul Ricoeur, qui, dans le premier tome de sa récente
Philosophie de la volonté
, considérait
le volontaire et de l'involontaire comme réciproques ("La psychopathologie et le problème de la volonté" in
Qu'est-
ce que vouloir?
, 85).
10
D'une part, les congrès ont suscité en lui un attrait certain dû en premier lieu aux amitiés qui le lient
à plusieurs animateurs des congrès. Ainsi, les amitiés nouées avec Charles Durand et Juan-José
Lopez-Ibor apparaissent comme fondées non seulement sur des intérêts psychiatriques communs,
mais encore sur des convictions religieuses partagées. Cet attrait est également fondé sur la
conscience d'une responsabilité ecclésiale, bien manifestée par une participation constante, au cours
de sa vie, à des rencontres catholiques. La défense qu'il fait de la responsabilité morale paraît
témoigner autant de l'importance qu'il accorde
à
l'engagement, dont ses prises de position en
faveur de la psychiatrie sont encore le reflet, que d'un souci de présence catholique au monde,
compris ici comme une recherche d'adéquation entre pensée scientifique et doctrine catholique. Sur
ce point, on ne peut manquer de relever la convergence de ses vues avec les objectifs des congrès.
D'autre part, le primat qu'Henri Ey accorde à ses responsabilités scientifiques met en difficulté son
engagement au sein des congrès. Cela est bien visible au niveau de ses participations, les
obligations scientifiques prenant le pas sur
une adhésion active aux travaux des congrès. Le veto
qu'il oppose à la psychanalyse non médicale met également bien en lumière le primat de ses
positions scientifiques sur l'oeuvre de dialogue entre religion et psychanalyse entreprise par les
congrès.
Le paradoxe de la situation est qu'Henri Ey avait justement été sollicité non seulement
pour ses compétences scientifiques reconnues mais encore pour ses options psychiatriques, jugées
susceptibles de donner un éclairage nouveau sur le problème de la frontière entre normal et
pathologique. Dans les propositions formulées à l'issue du congrès de Milan, l'apport d'Henri Ey
apparaît clairement avec la reconnaissance de deux culpabilités : la morale et la pathologique et de
l'assimilation à la maladie mentale non seulement de la culpabilité morbide, mais encore de la
perversité pathologique. Mais son discours théorique ne suffit pas à résoudre toutes les difficultés
concrètes que connaissent les participants, en particulier dans le domaine de la direction spirituelle
et du discernement de vocation. D'autre part, la controverse qui oppose Henri Ey à Charles-Henri
Nodet manifeste l'existence, au sein des congrès, d'un antagonisme irréductible entre psychanalystes
et psychiatres qui empêche une réponse claire et unie. Ainsi, abandonnant la distinction entre
psychologie normale et psychologie pathologique, les congressistes de Milan opte pour un nom
d'associaton moins problématique : "Association catholique internationale d'études médico-
psychologiques". Pressentant une impasse, Henri Ey s'est dégagé. A cette lumière, sa participation
aux congrès apparaît plus comme un "compagnonnage", sans doute avant tout amical et spirituel,
distinct d'un engagement persévérant au nom d'une identité catholique. Et, c'est cela qui le sépare de
ses amis Charles Durand et Juan-José Lopez-Ibor qui, jusqu'à leur mort, ont présidé aux destinées
des congrès et ont vu dans cette oeuvre une forme d'incarnation de leurs convictions catholiques.
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