Espace urbain et sépultures épiscopales à Auxerre - article ; n°168 ; vol.62, pg 205-222

De
Revue d'histoire de l'Église de France - Année 1976 - Volume 62 - Numéro 168 - Pages 205-222
18 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 1976
Lecture(s) : 19
Nombre de pages : 19
Voir plus Voir moins

Jean-Charles Picard
Espace urbain et sépultures épiscopales à Auxerre
In: Revue d'histoire de l'Église de France. Tome 62. N°168, 1976. pp. 205-222.
Citer ce document / Cite this document :
Picard Jean-Charles. Espace urbain et sépultures épiscopales à Auxerre. In: Revue d'histoire de l'Église de France. Tome 62.
N°168, 1976. pp. 205-222.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rhef_0300-9505_1976_num_62_168_1574ESPACE URBAIN ET SÉPULTURES ÉPISCOPALES
À AUXERRE
L'histoire du christianisme à Auxerre à la fin de l'Antiquité et au
début du Moyen âge est éclairée par une série de documents relativ
ement importante, qui rend l'étude de cette cité particulièrement atta
chante 1. J'ai été amené à m'y intéresser, après bien d'autres plus
qualifiés que moi 2, par la préparation d'une notice destinée à l'enquête
sur la Topographie chrétienne des cités de la Gaule, des origines à la
fin du VIIe siècle, entreprise sous la direction de MM. N. Duval et
Ch. Pietri 3. Aussi bien n'ai-je pas la prétention de renouveler le sujet,
et encore moins de révéler de nouveaux documents. Je voudrais simple
ment étudier à Auxerre un type de problème auquel je me consacre
1. Sources. Vita s. Germant, écrite vers 475-480 par le prêtre Constantius de
Lyon [BHL 3454 ; éd. et trad. R. Borius, Sources chrétiennes, 112). Vita s. Ama~
torts, écrite par Etienne l'Africain à la demande de l'évêque d'Auxerre Aunarius
(561-605) (BHL 356, L. Duru, Bibliothèque historique de l'Yonne, Auxerre-Paris,
1850-1864, 1, p. 136-158). Le Martyrologue hiéronymien : le texte que nous lisons
est en effet une recension faite à Auxerre sous l'épiscopat d'Aunarius, ainsi que l'a
montré Mgr L. Duchesne (éd. H. Delehaye, AA. SS. Nov., Il, 2). h'Institutio
de rogationibus et vigiliis est un calendrier de l'organisation des litanies et vigiles
dans les églises du diocèse établi par Aunarius (transmis par les Gesta episcoporum,
19, L. Duru, l.c, 1, p. 328-329). Revelatio Corcodomi diaconi, ou Conversio Mamer-
tini pagani, texte anonyme qu'on date du début du viie siècle {BHL 3455, L. Duru,
l.c, 1, p. 57-66). Passio sancti Peregrini, autre texte anonyme du début du vne siècle
(BHL 6623, L. Duru, l.c, 1, p. 123-126). Gesta episcoporum Autissiodorensium,
rédigés sous l'épiscopat de Wala (872-879) par les deux chanoines Rainogala et
Alagus, vers 873-876/7 (L. Duru, l.c, 1, p. 309-357 ; P. Janin, « Gesta pontificum
Autissiodorensium, Édition critique avec une introduction et des notes », dans École
nationale des chartes, position des thèses soutenues par les élèves de la promotion de
1969, Paris, 1969, p. 69-74 ; cette thèse est malheureusement inédite). Miracula
sancti Germani (BHL 3462, L. Duru, l.c, 2, p. 114-183) rédigés vers la même
époque par Héric d'Auxerre, moine de Saint-Germain.
2. J. Lebeuf, Mémoires concernant l'histoire civile et ecclésiastique d'Auxerre et
de son ancien diocèse continués jusqu'à nos jours par Chatte et M. Quantin, Auxerre-
Paris, 1848-1855, 4. vol., L. Duru, l.c L. Duchesne, « A propos du Martyrologe
hiéronymien », dans Anal. Bolland. 17, 1898, p. 421-447. Id., Fastes épiscopaux de
l'ancienne Gaule, t. II2, Paris, 1910, p. 430-452. Saint-Germain d'Auxerre et son
temps, Société des sciences historiques et naturelles de l'Yonne, Auxerre, 1950. R. Louis,
L'Église d'Auxerre et ses êvêques avant saint Germain. Essai sur les plus anciens
textes hagiographiques auxerrois, Auxerre, 1951, et dans le recueil précédent : c'est
lui que je cite, id., Autessiodurum christianum, les églises d'Auxerre des origines
au XIe siècle, Paris, 1952. H. Atsma, Klôster in Gallien, Mannheim, 1971 ^dactylo
graphié.
3. Plaquette dactylographiée publiée par les Universités de Paris-X et Paris-
XII. 206 J.-C. PICARD
par ailleurs dans le cadre de l'Italie : celui des rapports entre la sépul
ture des évêques et la topographie de la cité. En effet, pratiquement
tous les d'Auxerre jusqu'en 623 sont inhumés dans deux nécro
poles, l'une au nord de l'enceinte restreinte du Bas-Empire — là où
s'est élevée depuis la célèbre abbaye Saint-Germain — l'autre au sud-
ouest, sur le Montartre. L'une s'organise autour de Germain, sixième
évêque de la ville, l'autre autour d'Amator (Amatre), son prédécess
eur. Pourquoi cette polarisation et pourquoi cette dualité ?
De notre point de vue, tout commence avec Germain, évêque d'Au
xerre de 418 à 448 4. Il refuse en effet d'être enterré dans le cimetière
qui était celui de la ville d'Auxerre depuis le Haut-Empire semble-t-il,
le Montartre : là reposaient — nous y reviendrons — ses prédécesseurs.
Sur sa sépulture, nous n'avons malheureusement de détails que par
les sources du ixe siècle, et d'abord par Héric d'Auxerre dans les Mira-
cula sancti Germani : « le lieu de sa sépulture était alors un tout petit
oratoire, dans un domaine qui lui appartenait, et dédié en l'honneur
du martyr Maurice » 6. Le site choisi est isolé. Il s'agit d'une petite
colline, proche de l'Yonne, au nord de la ville du Bas-Empire, non
loin des murailles, mais d'un côté où elles ne comportaient pas ancie
nnement de porte 6. De plus, un étang, appelé plus tard « étang de Saint-
Vigile », s'étendait entre la colline et la ville 7. La route de Sens est
à bonne distance à l'ouest. A lire Héric, on imagine la sépulture de
Germain comme un de ces mausolées que les membres de l'aristocra
tie romaine — et Germain en fait partie ! — se faisaient élever, just
ement sur leurs terres 8. D'autre part les aristocrates chrétiens, et en
particulier les évêques, souhaitent reposer ad sanctos. Quand il n'existe
pas de sépulture martyriale proche, on dépose des reliques dans leur
mausolée qui devient une chapelle funéraire. Dans ce dernier cas, qui
est le nôtre, le mausolée n'a pas besoin de s'élever dans un cimetière.
Le comportement de Germain n'a donc rien d'original. Parmi les nomb
reuses comparaisons auxquelles nous pourrions nous livrer, nous
nous contenterons de rappeler le cas d'Eutrope d'Orange (avant 463-
après 475). Son successeur Verus l'inhume dans la basilique Saint- Julien,
4. L. Duchesne, Fastes, 2, p. 438-439. Vita Germani, introduction de R. Borius.
5. Locus sepulcri huius turn quidem perexiguum erat oratorium, in suo ipsius praedio,
martyris Mauritii meritis dedicatum ; Miracula, 37 ; L. Duru, Le, 2, p. 132-133.
6. R. Louis, Autessiodurum..., p. 12.
7. O. McGowan-Liébard, « Développement d'Auxerre du Bas-Empire à la Révol
ution », dans Actes du 95e cong. nat. des soc. sav., Reims 1970, section d'archéol. et
d'hist. de l'art, Paris, 1974, p. 155.
8. On connaît les mausolées impériaux de Rome, celui d'Hélène à Tor Pignat-
tara, ou celui de Constantia sur la Nomentane (Sainte-Constance). On peut aussi
penser au monument de Centcelles en Espagne : Th. Hauschild, « Untersuchungen
im Monument von Centcelles (Tarragona) », dans Actas del VIII cong. int. de arqueo.
crist., Barcelona, 1969, Vatican, 1972, p. 332-338. ESPACE URBAIN À AUXERRE 207
construite par l'évêque défunt, et qui devient par la suite Saint-Eu-
trope. Saint-Julien, comme Saint-Maurice, est au sommet d'une col
line — il est vrai autrement escarpée ! — à l'écart des zones habi
tuelles de sépulture 9.
Nous ignorons tout de l'architecture du mausolée de Germain qui
fut assez rapidement remplacé par une vaste église. Comment Héric
savait-il qu'il s'agissait d'un petit édifice ? Le même Héric nous livre le
nom du patron primitif de la chapelle, saint Maurice, à qui les Gesta
joignent les autres martyrs d'Agaune 10. Certes, cette dédicace a été
rapidement rejetée dans l'ombre par le développement du culte de
saint Germain, mais on s'explique que le souvenir en ait persisté. Le
corps de mort à Ravenne le 31 juillet, arrive à Auxerre le
22 septembre, jour de la Saint-Maurice, par une coïncidence sans doute
voulue, et les deux saints, tous les ans, devaient être associés par la
liturgie. A l'époque même d' Héric, nous voyons les moines de l'abbaye
Saint-Germain soucieux de ranimer ce culte. En 862, au retour d'un
voyage à Rome où ils avaient été quérir des reliques, ils s'arrêtent à
Agaune, et ils obtiennent des reliques de saint Maurice et le chef d'un
de ses compagnons, Innocentius n.
Nous venons de voir le sens, aristocratique et chrétien à la fois, que
prend cette chapelle funéraire en tant qu'édifice privé. Mais Germain
est aussi évêque : nulle de ses démarches ne peut être vraiment privée.
Ses actes engagent avec lui, à son insu peut-être, la communauté chré
tienne qu'il dirige. D'autant plus que la chapelle et le domaine vont
passer dans le patrimoine de l'Eglise d'Auxerre. Il nous faut donc
replacer la chapelle Saint-Maurice dans son contexte, celui de l'équ
ipement de la cité en sanctuaires.
Nous ne connaissons à Auxerre que deux églises antérieures à l'épis-
copat de Germain, la cathédrale primitive et celle d'Amator 12. La
Vita Germani ne mentionne que Yecclesia, la nouvelle cathédrale bâtie
par Amator à l'intérieur de l'enceinte restreinte. Nous savons par la
Vita Amatoris que la cathédrale primitive se trouvait au sud-est de
l'enceinte, près de l'Yonne, sans doute dans un quartier de la ville
ouverte, du Haut-Empire. C'était un petit édifice et c'est pour cela,
nous dit-on, qu'elle fut désaffectée. Nous ignorons totalement ce qu'elle
devint par la suite, et quelles que soient les hypothèses qu'on peut
9. E. Le Blant, Inscriptions chrétiennes de la Gaule, 2, Paris, 1865, p. 236-237.
J. Sautel, Carte archéologique de la Gaule romaine, 7, Vaucluse, p. 110-111, n° 37,
38, 39. Vita s. Eutropii, dans Bull, des Comités hist., 1845, p. 64. P.-A. Février,
Le développement urbain en Provence de l'époque romaine à la fin du XIVe siècle,
Paris, 1964, p. 66.
10. Fecit et basilicam in honore sanctorum martyrum Agaunensium, Mauricii
sdlicet sociorumque eius (Gesta, 7 ; L. Duru, ï.c, 2, p. 318).
11. R. Louis, Autessiodorum..., p. 40. Au Moyen âge, la tour Nord de la façade de
Saint-Germain est appelée tour Saint-Maurice : J. Hubert, « L'avant-nef carolin
gienne de Saint-Germain d'Auxerre », dans Cahiers archéologiques, 5, 1951, fig. 9,
p. 159.
12. Topographie chrétienne des cités de la Gaule, p. 20-21. 208 J.-C. PICARD
émettre à ce sujet, il n'est pas sûr qu'elle n'ait pas purement et simple
ment disparu. Il est donc possible que Germain n'ait trouvé à Auxerre
qu'un sanctuaire en usage, la cathédrale intra muros. Il construit
d'abord un monastère, situé de l'autre côté de l'Yonne, en face de la
ville fortifiée 13. D'après les Gesta episcoporum, ce monastère aurait
été placé sous l'invocation des saints Cosme et Damien, avant de
passer, au cours du vie siècle, sous celle de saint Marien, un moine
qui gardait les troupeaux du monastère sous Fépiscopat d'Alodius,
successeur de saint Germain. Certes, on peut s'interroger sur la mention
des saints anargyres qui paraît bien précoce pour l'Occident ; à l'époque
de Germain, ils font seulement leur apparition à Constantinople où
le patriarche Proclos (434-447) leur construit une église, et c'est le
pape Symmaque qui leur dédie une premier sanctuaire à Rome (un ora
toire à Sainte-Marie-Majeure) et les introduit au canon de la messe xi.
Quoiqu'il en soit, notons qu'ici comme à Saint-Maurice, les édifices
construits par saint Germain sont placés sous l'invocation de saints
étrangers : comme l'a fortement souligné René Louis, il n'y a pas de
culte des saints locaux à Auxerre avant Germain 15. Celui-ci introduit
le culte des saints comme pratique officielle de l'Église d'Auxerre, et
crée parallèlement les premiers édifices qui permettront ce culte. Mais
il le fait d'une manière encore très discrète. Le monastère est d'abord
destiné à son usage personnel, et lui permet de concilier ses devoirs
d'évêque avec la pratique d'une ascèse qui lui paraît le meilleur mode
de vie pour un chrétien. Cependant, cette fondation a aussi une valeur
missionnaire que marque la Vita Germant : « instituant une double
voie vers le Christ pour le progrès de la piété, en vue de la ville, de
l'autre côté de l'Yonne, il fonda un monastère pour attirer les foules
à la foi catholique par les communautés monastiques et par le rayon
nement du clergé » 16. Ni ce monastère, qui n'est pas d'accès imméd
iat 17, ni la chapelle funéraire, située, comme nous l'avons vu, à l'écart,
ne sont destinés à accueillir des foules. Et pourtant leur création prend
figure d'acte fondateur, qui va enraciner dans la topographie urbaine
13. Ibid., p. 21-22.
14. Lexicon fiir Théologie und Kirche, 6, Fribourg, 19612, p. 566-567. E. Ewig,
« Die Verehrung orientalischer Heiliger im spâtrômischen Gallien und im Merowin-
gerreich », dans Festschrift P. E. Schramm, 1, 1964, p. 394. H. Atsma, Le, p. 196-
198.
15. L'Église d'Auxerre ..., p. 45-47.
16. R. Borius, Le, p. 130-131 : qui duplicem viam Christo ad profectum religionis
instituens, in conspectu oppidi, interposito Icauna flumine, monasterium conlocavit,
ut ad fidem catholicam populi et congre gationibus monachorum et ecclesiastica gratia
raperentur.
17. J. Hubert, « Évolution de la topographie et de l'aspect des villes de Gaule
du ve au xe siècle », dans Settimane di studio del centro italiano di studio sulValto
medioevo 6, 1958, Spolète, 1959, p. 541 et fig. 7. Ce type de monastère doit être
suffisamment à l'écart du « monde » et permettre cependant à l'évêque de s'y rendre
fréquemment. La Vita (9, éd. R. Borius, p. 138) nous montre Germain gêné par
l'absence de barque pour passer l'Yonne. ESPACE URBAIN À AUXERRE 209
la vie monastique et le culte des saints. L'Église d'Auxerre en a eu
conscience, puisque saint Germain devient le premier saint local.
Mais gardons-nous d'aller trop vite et de nous laisser entraîner par
le dynamisme rhétorique de la Vita Germani : même si au moment de
sa mort, les mérites de Germain sont éclatants, rien ne prouve que
l'Église d'Auxerre ait organisé son culte dès son inhumation à Saint-
Maurice. J'avoue avoir plutôt le sentiment, sinon la preuve, que ce
culte s'est développé lentement, et en partie au moins sous la pres
sion de l'extérieur. Le plus ancien témoignage que nous ayons, en effet,
sur la « canonisation » de Germain nous vient de Lyon où le prêtre
Constantius rédige sa vie vers 475-480. L'Église d'Auxerre n'est pour
rien dans cette entreprise, car c'est à la demande de l'évêque de Lyon
Patient que Constance entreprend « de livrer la vie du saint évêque Ger
main ensevelie dans le silence, aux gens d'aujourd'hui et de demain» 18.
Il ne fait aucune allusion au culte que l'on pourrait rendre à saint
Germain dans sa cité, ni à la chapelle où il repose. « C'est avec l'hom
mage d'une affection toute particulière que Germain est rendu à sa
cité, où son corps est enterré, mais où il vit par ses miracles quotidiens
et sa gloire » 19 : ainsi s'achève la Vita, dans une opposition classique
entre la mort du corps et la vie de l'esprit qui n'évoque aucun lieu
saint précis. Le plus curieux est que l'évêque d'Auxerre de l'époque,
Censurius, troisième successeur de Germain, dut écrire spécialement
à Constance pour lui réclamer son ouvrage. Nous n'avons malheureu
sement pas la lettre de l'évêque auxerrois, mais uniquement la réponse
de où il demande seulement « que par votre intercession
(son) ministère soit porté à la connaissance de monseigneur saint Ger
main » 20. Nous pouvons donc conclure que le sanctuaire de
main n'est pas particulièrement célèbre, mais que le personnage est
bien connu hors d'Auxerre. Nous touchons ici un autre aspect de la
personnalité de Germain auquel nous n'avons pas eu à faire allusion
jusqu'ici. Il est le premier évêque d'Auxerre dont Faction dépasse
largement le cadre de son diocèse. Et Constance met justement en
valeur ses deux missions en Bretagne où il lutte contre le pélagianisme
et participe à la bataille de l'Alleluia livrée les Pietés et les
Saxons, son voyage à Arles où il obtient du préfet du prétoire le dégrè
vement de sa cité, son intervention pour arrêter les Alains, lancés par
Aetius contre la Bagaude des provinces occidentales de la Gaule, son
dernier voyage enfin pour Ravenne où il va plaider la cause de ces
populations. Partout on nous le montre accueilli avec respect et défé
rence par les autorités, y compris Galla Placidia et Valentinien III.
18. Imperasti saepissime ut vitam sancti Germani episcopi obumbratam silentio
qualiscumque stilo vel praesentibus vel posteris traderem [Lettre à Patient, L. Borius,
le, p. 112-113.
19. Ibid., p. 202-203 : ... tantoque ministerio caritatis propriae redditur civitati
ubi sepultus corpore quotidianis miraculis vivit et gloria.
20. Ibid., p. 116-177 : et ministerium meum per intercessionem vestram domni
mei sancti Germani sensibus intimetur,
14 J.-C. PICARD 210
Cette célébrité de saint Germain va faire confluer à Auxerre des pèle
rins venus d'une bonne partie de la Gaule. Elle va transformer la cha
pelle primitive en une vaste basilique et en faire un point essentiel
de la topographie religieuse d'Auxerre.
D'ailleurs, si l'on en croit Hêric, c'est une personne venue de l'exté
rieur, la reine Clotilde elle-même (493-545), qui aurait construit le
grand édifice destiné à remplacer le modeste oratoire 21. L'indication
est tardive, et on peut la suspecter : on ne prête qu'aux riches, et la
tentation était grande d'attribuer l'édifice à la célèbre reine des Francs.
Il reste que la datation ainsi proposée et qui est loin d'être précise,
paraît vraisemblable. En effet, à mesure que l'on avance dans le vie siècle,
les témoignages d'un culte rendu à saint Germain à Auxerre se multi
plient. Héric avait encore sous les yeux la freda d'or et d'argent, une
sorte de baldaquin, qui portait le nom du roi Clotaire Ier (545-561) ;
il est vrai qu'il portait aussi le nom de Tévêque Desiderius (605-623),
si bien que l'installation de ce décor à Saint-Germain ne datait peut-
être que de cette dernière époque. Même chose pour le calice où l'on
lisait les noms de la reine Ingonde, femme de Clotaire Ier, et celui de
Desiderius 22. Plus intéressante est l'histoire du tribun de la reine
Theodechilde, Nunninus, que rapporte Grégoire de Tours. Vers le
milieu du vie siècle, il vient faire ses dévotions au tombeau de saint
Germain (il n'est pas question de basilique) dont, avec son épée, il
détache un fragment. Un miracle l'oblige finalement à fonder une
église à Musciacas (Moussages près de Mauriac en Auvergne) pour
abriter la relique qu'il avait dérobée 23. Le même Grégoire de Tours
est le premier à employer (en 476) l'expression basilica sancti Ger-
mani 24, et enfin notre église figure sous ce titre en tête de la liste des
sanctuaires d'Auxerre dans Y Institutio de rogationibus et çigïliis de
I'évêque Aunarius (561-605). Germain a rejeté dans l'ombre saint
Maurice d'Agaune ; lui qui avait introduit le culte des saints comme
pratique officielle de l'Église, est devenu le premier saint d'Auxerre.
Des deux églises qu'il avait fondées, c'est la plus modeste qui connaît
le destin le plus prestigieux ; tandis que son monastère devenu Saint -
21. Crotechildis regina, magni principis Clodovei uxor..., supra sancti tumulum
pontifias ingentis fabricae atque operosae amplitudinis exstruxit basilicam (Mira-
cula, 1, 38 ; L. Duhu, l.c, 2, p. 133). Nous aurions un synchronisme intéressant
si nous savions qui est le Lupus episcopus venu avec la reine et inhumé près de
saint Germain, dont Héric avait encore sous les yeux l'épitaphe (Ibid.).
22. Ibid., 1, 39 ; p. 133-134. Desiderius était un grand collectionneur d'orfèvrer
ie, ainsi que nous l'apprennent les legs de son testament transmis par les Gesta
(R. Louis, Autessiodurum ..., p. 18) .Les pièces qui nous intéressent n'apparaissent
pas dans ce testament et auraient donc été données de son vivant.
23. Glor. Conf., 40 ; MGH, Script, rer. merov., 1, p. 772-773. L'identification
de Musciacas avec Moussages est due à G. Fournier, Le peuplement rural en Basse-
Auvergne durant le haut Moyen âge, Paris, 1962, p. 172. Cet exemple, ainsi que
celui d'autres fondations d'églises consacrées à Saint-Germain, m'a été fourni par
Mme Vieillard-^Troiekourofî que je remercie vivement.
24. Hist. Franc, 14 ; MGH, ibid., p. 206. URBAIN À AUXERRE 211 ESPACE
M arien ne pouvait montrer que la cellule où il priait 25, Saint-Germain
brillait de toute la gloire des reliques du saint.
Nous avons suivi la route, hélas ! souvent imprécise, qui conduit
de la mort de Germain à l'affirmation de sa sainteté à Auxerre comme
ailleurs. Nous pouvons aborder le problème de l'inhumation des évêques
d'Auxerre successeurs de Germain auprès de leur illustre collègue.
Alodius, Fraternus, Censurius (vers 475-480), Ursus, Theodosius (en
fonction en 511), Gregorius avaient encore leurs tombeaux auprès de
celui de saint Germain à l'époque carolingienne et furent transférés
avec lui en 859 dans les « cryptes » qu'on venait de construire au che
vet de la basilique et que nous admirons toujours. Optatus a sa propre
chapelle funéraire, dédiée à Saint-Christophe aux dires des auteurs
carolingiens ; mais elle est toute proche du sanctuaire de saint Germain,
du côté de l'Yonne 2e. On ne sait rien du sort de Droctoaldus, évêque
obscur, le seul des pontifes auxerrois du vie siècle à n'avoir pas été
inscrit au Martyrologe hiéronymien. Puis vient Eleutherius (avant 533-
après 549) dont les sources carolingiennes nous assurent qu'ils reposait
avec ses collègues, mais dont le tombeau ne devait pas être visible
puisqu'il ne fut pas transféré dans les nouvelles cryptes. Romanus
figure dans les cryptes ; mais non Aetherius que les auteurs carolin
giens considèrent quand même comme inhumé à Saint-Germain. Enfin
Aunarius (ou Aunacharius, Aunaire, 561-605) et Desiderius (605-623)
sont transférés avec saint Germain dans les nouvelles cryptes. Après
eux, la tradition s'interrompt.
La sépulture des évêques d'Auxerre dans le sanctuaire où était
déjà inhumé saint Germain est donc pendant un siècle et demi une
coutume qui ne souffre que deux exceptions sûres, et quatre au plus,
sur un total de treize. Là encore, nous sommes en présence d'une pra
tique courante à l'époque, et l'on pourrait citer beaucoup de cas sem
blables de nécropoles épiscopales. Bornons nous à un exemple pris en
Gaule, celui de Vienne, où de Mamert (f vers 475) à Adon (f 875),
tous les évêques reposent dans la grande basilique Saint-Pierre 27. Le
nom même de ce dernier sanctuaire nous renvoie par ailleurs à Rome
où après les cas isolés de Léon Ier (f 461) et de Simplicius (f 483),
tous les évêques de Rome à partir de Gélase (f 496) sont inhumés à
Saint-Pierre ; les seules exceptions sont des papes morts en exil comme
Silvère (f 537) ou Martin Ier (f 653), ou des « indignes »
25. Topographie chrétienne des cités de la Gaule, p. 22.
26. Ibid., p. 22-23. R. Louis, « Un prétendu groupe de saints auxerrois : Optatus,
Sanctinus et Memorius », dans Annales de Bourgogne, 8, 1936, p. 139-145. Avant
la fin du vie siècle, le corps d'Optatus est déplacé puisque le Martyrologe mentionne,
en plus de sa déposition le 31 août, sa translation le 2 mai. Héric nous dit qu'il
prit place avec ses collègues auprès de saint Germain ; mais on n'avait pas retrouvé
son corps, et il ne figure pas dans les nouvelles cryptes. Il serait tentant de supposer
que cette translation était la conséquence de la destruction de Saint-Christophe
entraînée par la construction de la grande basilique. Mais alors, comment les auteurs
carolingiens connaissaient-ils son emplacement ?
27. Topographie chétienne des cités de la Gaule, p. 140. 212 J.-C. PICARD
Vigile (f 555) 28. Il est à remarquer qu'à Vienne comme à Rome, les
évêques cités sont inhumés « auprès de saint Pierre », et non auprès
de l'un quelconque d'entre eux. Le cas de Rome est particulièrement
clair. L'inhumation collective des papes au Vatican est un moyen
solennel de mettre en évidence la succession apostolique et le lien de
l'évêque de Rome avec le Prince des Apôtres. Ce n'est que secondaire
ment et tardivement qu'intervient la sainteté personnelle de l'un ou
l'autre des papes : Grégoire le Grand est inhumé à Saint-Pierre,
mais devant la porte du secretarium où reposait Léon le Grand 29. Si
nous revenons à Auxerre, nous devons conclure de ces exemples qu'au
moins les premiers successeurs de Germain se font enterrer ad sanctum
Mauricium. Ce n'est que peu à peu, à mesure que se développe le culte
de saint Germain, que change la signification de leur démarche, que
saint Germain supplante saint Maurice. Nous ne pouvons pas dater
cette réorientation de la piété ; notons seulement que rien ne semble
acquis dans le premier quart du vie siècle, quand Optatus se place sous
la protection particulière de saint Christophe 30. C'est une des raisons
qui nous font penser que le culte de saint Germain ne se développe
pas aussi vite qu'on serait porté à le croire à Auxerre.
Ainsi interfèrent deux phénomènes. Le premier, c'est la constitution
d'un sanctuaire funéraire où chacun à son tour vient reposer auprès
de ses collègues, illustrant l'unité de l'Église à travers la succession
apostolique et donnant à son peuple, à travers sa mort, son ultime
enseignement. Les infractions à cette règle peuvent naître de circons
tances exceptionnelles (Droctoaldus ?) ou de dévotions particulières
(Optatus ?). Nous ne pouvons savoir si Germain songeait, en fondant
Saint-Maurice, à créer un sanctuaire funéraire pour l'épiscopat auxer-
rois, ou si ce sont ses successeurs qui lui ont donné cette destination.
Le second phénomène, c'est la lente transformation d'un mort en un
saint, un saint sorti de la ville et autour duquel elle peut s'unir mieux
qu'autour d'un saint étranger, quel que soit son prestige.
Avec Germain, la sainteté est entrée dans l'histoire d'Auxerre.
Comme une onde, elle se diffuse autour de lui. Elle touche ses succes
seurs sur le siège épiscopal : nous l'avons vu, tous sauf Droctoaldus
sont inscrits au Martyrologe hieronymien dans la recension qu'en fait
faire l'évêque Aunarius. L'évêque est donc saint de par la fonction
qu'il remplit. Cette conception amène évidemment l'Église d'Auxerre
28. J.-Ch. Picard, « Étude sur l'emplacement des tombes des papes du me au
xe siècle », dans Mélanges École franc, de Rome, 81, 1969, p. 746-752.
29. Ibid., p. 762-763.
30. Saint Rémi aurait été également inhumé dans une chapelle dédiée au
même saint psychopompe : Topographie chrétienne des cités de la Gaule, p. 82-83.
E. Ewig, le., p. 395. ESPACE URBAIN À AUXERRE 213
à s'intéresser à ses premiers éveques : pour enrichir son capital de
sainteté, elle se tourne vers ses origines. Elle cherche à organiser son
passé sur un double pian : spatial, en déterminant dans l'espace urbain
un nouveau lieu saint ; spirituel en élaborant les éléments d'une his
toire sainte d'Auxerre. Cette œuvre essentielle occupe une bonne par
tie du vie siècle — en particulier les années capitales de l'épiscopat
d'Aunarius de 561 à 605 — et le début du vne siècle. Nous voyons
ainsi se constituer la lignée des éveques prédécesseurs de saint Germain
qu'accompagnent quelques membres du bas clergé. Tous sont inhumés
dans l'ancien cimetière d'Auxerre, le Montartre.
Le rôle principal revient aux premiers éveques d'Auxerre, au nombre
de cinq : Peregrinus (martyr), Marcellianus, Valerianus (le seul connu
par d'autres sources : son nom figure dans la liste de signatures du
prétendu Concile de Cologne de 346), Elladius et Amator. Parmi eux,
Peregrinus occupe une place à part. C'est le seul à être appelé martyr,
ce qui lui donne d'autres titres à la sainteté que la simple appartenance
à la lignée épiscopale. C'est aussi le seul qui ne soit pas inhumé au
Montartre, mais dans l'obscure bourgade de Bouhy-en-Puisaye. Il
s'agit vraisemblablement, comme l'ont proposé Mgr Duchesne et René
Louis, d'un missionnaire, mais non sans doute d'un évêque, tué par
la foule à Entrains (prés de Clamecy, et de Bouhy) alors qu'il s'atta
quait aux sanctuaires païens du lieu, à une date inconnue, mais pro
bablement au ive siècle 31. L'Eglise d'Auxerre se l'est annexé, parce
qu'il lui semblait plus digne d'avoir été fondée par un martyr. Le
temps n'est pas encore où les Églises de Gaule veulent se rattacher à
saint Pierre : on a simplement fait de Peregrinus un envoyé du pape
Sixte II (257-258), suivant une tradition rapportée par Grégoire de
Tours selon laquelle ce pape aurait envoyé sept éveques en Gaule 32.
Ainsi liée à Rome, fondée par le sacrifice sanglant du martyre, l'Eglise
d'Auxerre s'assure des origines légitimes. Mais Peregrinus garde malgré
tout un rôle effacé : son corps est loin d'Auxerre, on ne songe apparem
ment pas à l'y amener, et son culte ne s'enracine pas dans la topogra
phie auxerroise. Etienne l'Africain semble ignorer son existence quand
il rédige sa Vita Amatoris et omet de le citer comme constructeur
de la cathédrale primitive désaffectée par Amator. Les textes plus
tardifs où il apparaît, la Revelatio Corcodomi diaconi et la Passio Pere-
grini sont toujours soucieux de bien marquer ses liens avec la cité.
Mais une scène de la Revelatio est symbolique : le païen Mamertinus
voit en songe les cinq premiers éveques d'Auxerre concélébrer une
« messe fantôme » 33 au Montartre ; à l'aube, à l'heure où les spectres
regagnent leur tombe, Peregrinus doit prendre congé de ses collègues
pour retourner à Bouhy. Le souci de lier les uns aux autres les premiers
31. R. Louis, L'Église d'Auxerre, p. 62-66.
32. Hist. Franc, 1, 30. Peregrinus ne figure pas dans la liste de Grégoire de
Tours.
33. L'expression est de L. Duchesne, Fastes, 2, p. 438.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.