Heureux les pauvres : c'est bientôt la quille ! - article ; n°1 ; vol.17, pg 49-60

De
Autres Temps. Les cahiers du christianisme social - Année 1988 - Volume 17 - Numéro 1 - Pages 49-60
12 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1988
Lecture(s) : 24
Nombre de pages : 13
Voir plus Voir moins

Jean-Pierre Molina
Heureux les pauvres : c'est bientôt la quille !
In: Autres Temps. Les cahiers du christianisme social. N°17, 1988. pp. 49-60.
Citer ce document / Cite this document :
Molina Jean-Pierre. Heureux les pauvres : c'est bientôt la quille !. In: Autres Temps. Les cahiers du christianisme social. N°17,
1988. pp. 49-60.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/chris_0753-2776_1988_num_17_1_1209C'EST BIENTOT
LA QUILLE !
Essai de théologie populiste
Jean-Pierre Molina
Quand un utilisateur chrétien de la langue française cherche la trace des
pauvres dans les Ecritures, quelles images a-t-il en tête au moment où il
entreprend cette recherche ? Celles qu'éveille un concept très chargé
d'histoire et d'actualité : la pauvreté-malheur et la pauvreté-valeur;
synonyme d'ascèse éducative (« pauvreté chrétienne », « il leur faudrait
une bonne guerre », « t'as les mains trop propres pour savoir le prix du
pain », « vœu de pauvreté », « les gens sont devenus trop riches pour
avoir le courage de faire la grève », etc.) et de dénuement dégradant
(« Lutte contre la pauvreté-précarité », « on n'est pas des nouveaux pau
vres », « une société à deux vitesses qui conduit une partie de la populat
ion à sombrer dans la pauvreté », etc.); et entre ces deux imageries oppos
ées celle de la pauvreté-leçon de vertu pour les riches (« éminente dignité
des pauvres », « la pauvreté spirituelle est souvent plus poignante que la
simple pauvreté matérielle », « il faut être bon pour les pauvres et remerc
ier Dieu de nous tenir en cette aisance qui est sœur de décence », etc.).
Pour que la recherche s'avère utile il faudrait alors viser à reconnaître
non seulement le sort des mots bibliques que nos traductions rendent par
« pauvre » et « pauvreté » mais encore s'il existe dans les textes des
notions, des personnes, des situations, des événements ou des lois corre
spondant à l'ambivalence de nos pauvretés.
A cette dernière question on peut répondre : oui, l'impression d'ensemb
le est celle d'une parole double et sans doute dialectique; non, cette
impression ne résulte pas de textes bibliques qui porteraient en eux-mêmes doute quant à la manière d'apprécier la pauvreté, mais plutôt du con
traste et parfois du conflit entre ces textes : certains magnifiant les pauv
res, d'autres affirmant que Dieu enrichit ceux qui l'aiment.
Sur tous ces points, voici résumées en formules schématiques les obser-
Jean-Pierre Molina est animateur biblique de la Mission Populaire.
49 vations discutables d'un bibliste omnipraticien dont la sensibilité est assu
rément marquée par ses liens personnels avec le monde ouvrier et le milieu
paysan, et par son travail au service de la Mission Populaire.
Les mots
La pauvreté n'est plus ce qu'elle était :
Dans la forme où la Bible hébraïque nous a été transmise, la répartition
des mots relatifs à la pauvreté y est tributaire du schéma que les scribes
d'Israël ont utilisé après l'exil babylonien pour récapituler leur histoire
nationale et organiser les traditions plus ou moins antiques dont ils héri
taient :
Aux origines, il y a la steppe et la terre promise. Période tribale et com
munautaire. Ensuite la longue période monarchique avec ses villes, ses
rois nationaux, quelque temps, et longtemps les rois des autres. Et un ter
ritoire national qui tend à redevenir terre promise à force d'être menacé.
Représentatifs de la classe urbaine instruite, il arrive que ces histori
ographes ne distinguent plus très bien nomadisme et pauvreté : « Souviens-
toi que ton père était un araméen... nomade ? pauvre ? vagabond ? fai
ble ? » (Dt. 26/5), la traduction hésite sur l'adjectif. La Bible n'a pas de
mot pour désigner clairement nomade et sédentaire. Elle oppose le peuple
et les autres, le pays et le désert. Et tour à tour la richesse du pays « où
coulent le lait et le miel » sera valorisée et dévalorisée : valorisée par rap
port à l'errance présentée alors comme un forme de frustration; dévalori
sée quand elle devient l'apanage des courtisans et des usurpateurs tandis
que, par contraste, la steppe incarne les valeurs oubliées (cf. par exem
ple : Osée 12/9-10).
Compte-tenu de cette vision des événements, il est difficile de savoir si
l'Israël des tribus possédait un large éventail de mots pour dire la pau
vreté. Dans un proche passé on a parfois soutenu que le mot « mend
iant » était ignoré de l'Israël pré-monarchique, c'est-à-dire jusqu'au IXe
siècle avant notre ère : les tribus semi-nomades n'avaient pas l'usage de la
distinction riche-pauvre. En revanche, elles se rappelaient fort bien les
mots qui opposent le maître et l'esclave. A quoi l'on pourrait ajouter : les
scribes du VIe ou du Ve siècle qui éditaient la saga de cette époque se rap
pelaient eux-mêmes les mots qui distinguent le conquérant et le déporté,
l'occupant et le vaincu... (Cf. Dt. 5/15 et 26/5...).
Il y a pauvre et pauvre :
On peut diverger sur cette hypothèse, il est en revanche certain que
mendiant, indigent, sans-abri, pauvre-toutes-catégories, veuve et orphel
in... sont des termes qui fleurissent dans les textes nés à l'époque royale
ou relatifs à cette époque : sous les rois hébreux, le vocabulaire de la pau
vreté s'enrichit. Plus tard, au cours des deux siècles qui précèdent la
50 naissance de Jésus-Christ, probablement sous l'effet d'humiliations
nationales profondes et d'un conflit d'interprétation quant au sens du
phénomène « pauvreté », ce vocabulaire reçoit une forte connotation
symbolique jusqu'à désigner à côté de la pauvreté sociale, une pauvreté
par vocation.
Ainsi apparaissent les « pauvres d'Israël », « pauvres du Seigneur »,
« pauvres de la libération »... La communauté de Qum Rân se baptisera
elle-même « communauté des pauvres » alors que le dénuement matériel
n'est guère sa marque distinctive. Quant aux « pauvres de Jérusalem »,
communauté chrétienne dirigée par Jacques-le-frère-du-Seigneur, c'est
une question de savoir s'ils l'étaient vraiment et si leurs plus ou moins
directs descendants spirituels, les ébionites, autrement dit mendiants,
méritent socialement cette appellation. Mais il est clair que tous ces pau
vres des derniers temps bibliques entendent dans le mot pauvreté le signe
de ralliement d'une plus grande fidélité religieuse et non le slogan d'une
activité sociale et altruiste. La norme d'un groupe occupé à faire son
salut, plutôt qu'à combattre la famine. A la différence de nombreux phar
isiens et sadducéens contemporains de Jésus, qui ne revendiquent pas la
pauvreté pour eux-même et exercent une solidarité sociale active.
Lorsqu'on quitte l'hébreu biblique pour passer au grec hellénistique,
on observe que la langue de la Septante dispose d'un arsenal assez étendu
de termes désignant la pauvreté, mais qu'elle aussi les utilise avec une
assez nette tendance à passer du matériel au spirituel : le démuni devient
humilié — ce qui reste dur — à moins qu'il ne représente les humbles — ce
qui n'engage à rien.
Trêve de nuances :
Dans la complexité coloniale et esclavagiste de l'empire romain, le grec
du Nouveau Testament revient, quant à lui, à une étonnante économie de
vocabulaire, coupant simplement la société en riches et pauvres comme en
présence d'une réalité dualiste. Le mot qui désigne alors toutes les formes
de pauvreté est : Ptôchos, celui qui dans le grec littéraire signifiait « mend
iant ». Et qui semble bel et bien devenu alors l'équivalent de notre
« pauvre », lequel ne se conçoit bien qu'en symétrie avec « riche », son
complémentaire.
En résumé :
Pour parler de pauvreté la Bible fait alterner, au cours de ses âges suc
cessifs, pauvreté et richesse de vocabulaire. La richesse de vocabulaire
traduit sans doute une complexité sociale, des situations de pauvreté
diverses et souvent criantes, mais aussi l'existence d'un débat social sur le
sujet (cf. Michée, Amos, Esaïe 1 à 13). La pauvreté des mots peut, en
revanche, témoigner de situations carrément opposées : dans un cas on a
peu de mots parce que peu de problèmes, dans l'autre, on perd les nuanc
es probablement parce qu'un fossé les fait disparaître. Un fossé assez
51 profond pour que tous ceux qui se trouvent au-delà puisse passer pour des
riches et tous ceux qui se trouvent en deçà pour des « mendiants ».
De nos jours, n'est-ce pas ce genre de situation qu'est en train de tra
duire et d'entériner le mot « nouveaux pauvres » ?...
Sont restés en dehors de cette enquête les mots que nous ne traduisons
pas par « pauvre, indigent, mendiant, démuni, frugal, ascétique, clochar-
disé... », les mots qui reflètent moins le défaut de moyens que l'inégalité
des droits. Particulièrement dans l'Ancien Testament et le Nouveau Tes
tament, le mot esclave. Dans le monde hébraïque, le statut de l'esclave
paraissant très ambigu — entre servitude et adoption — le mot lui-même
ne sera pas spécialement connoté de pauvreté. Mais dans les écrits de
l'Apôtre Paul, rédigés alors que l'empire romain repose tout entier sur
l'immense foule de ses esclaves, l'esclave recoupe sans doute un aspect de
ce qui à nos yeux aujourd'hui constitue le fond de la pauvreté : l'être-
moins à côté du moins-avoir.
Genèse 15/2-3 et Proverbes 17/12 : « Un esclave avisé l'emporte sur un
fils dégénéré » !
De l'extinction du paupérisme c'est pas demain la veille
L'Israël biblique retient dans son passé fondateur une époque commun
autaire où la pauvreté ne se connaissait pas comme telle. Il ne s'ensuit
pas pour autant que le projet biblique soit celui d'une société sans pau
vres. Du Deutéronome aux Evangiles, la Bible, une fois reconnu le pro
blème social de pauvreté, constate et annonce sa permanence, voire sa
pérennité : « Tu auras toujours des pauvres dans ton pays » dit Moïse à
son peuple. « Vous aurez toujours des pauvres avec vous » dit Jésus,
s'adressant à ses disciples (Dt. 15/11; Marc 14/7; et parallèles). Les deux
paroles interviennent dans un climat de testament spirituel : Moïse
s'apprête à quitter les siens qui vont eux-mêmes quitter l'errance pour se
sédentariser, et Jésus annonce sa Passion. Moïse, répondant par avance à
la question de vocabulaire qui se posait plus haut, annonce qu'une société
généreuse ne peut longtemps ignorer le mot « pauvre » : Israël ne s'éta
blit pas sur une île, une société ouverte abritera des pauvres et s'il ne s'agit
pas des siens, elle verra assez tôt accourir ceux des autres1. Six ou douze
siècles plus tard, Jésus reprend la même phrase dans le débat : « Peut-on
se faire plaisir ou doit-on tout garder pour ses bonnes œuvres ? ». Réfu
tant l'utilisation des pauvres comme objet d'argumentation, il affirme :
« Pour agir à courte vue, les pauvres ne sont pas un bon prétexte, puis
que, justement, il y a toujours des pauvres. »
Et nous le savons bien, depuis le temps ! La pauvreté ne disparaîtra pas
de sitôt, parce qu'elle offre à quelques-uns, meurtris par la vie, aigris par
les hommes, exclus par leur propre liberté, rejetés pour leur infirmité...
un amer refuge; et au plus grand nombre une sécurité — celle de pouvoir
52 dire : en bas de l'échelle il reste encore des échelons plus bas que le se
mien. Je ne suis pas perdu, je suis quelqu'un.
Le jour où les pauvres mangeront à leur faim en occupant les places
d'honneur fait pourtant partie des plus constantes promesses bibliques,
mais précisément, on appelle ces promesses « eschatologiques » : relati
ves à la Fin (Joël 2; Esaïe 58; Luc 16/22).
Or qu'est-ce que la Fin ? Dans la foi chrétienne, la Fin intervient à la
fois au bout de l'avenir et aujourd'hui même. De la sorte, le rassasiement
des pauvres et leur réhabilitation font partie de ces événements qui don
nent un sens au monde de cette manière très caractéristique de l'eschato
logie néo-testamentaire : le bonheur des pauvres gens lorsqu'il se réalise
apporte indissociablement le happy end du monde actuel et l'annonce
d'un monde meilleur, c'est-à-dire la marque d'une victoire jamais défini
tive et toujours possible.
Au cours de la deuxième moitié du XXe siècle, alors que les chrétiens
soulignaient plus que jamais ce caractère « déjà là » et chaque jour réali
sable de l'eschatologie biblique, on a vu les marxistes occidentaux douter
du degré de réalisme avec lequel ils devaient imaginer la future société
sans classe. Deux manières de reconnaître à deux angles opposés de l'aire
culturelle judéo-chrétienne qu'un jour la pauvreté doit disparaître, mais
qu'en attendant, nos sociétés n'imaginent pas comment se passer d'elle.
Au bout du compte, une société sans pauvres fait bien partie de l'utopie
directrice des textes bibliques. Une société sans pauvres au sens où le rap
port de domination riche-pauvre en est aboli; pas à la manière dont les
moins riches sont exclus du centre des villes modernes ! Voilà pourquoi le
projet social des prophètes et des apôtres est d'abord une société accueil
lante au pauvre.
Où Ton voit que tout le monde veut du bien aux pauvres
De la Genèse à l'Apocalypse, tous les textes législatifs, prophétiques,
pastoraux, sapientiaux ou hymniques l'affirment : sauver le pauvre de la
famine constitue le minimum moral pour quiconque ne veut pas devenir
l'ennemi de Dieu. Cette unanimité est peut-être un peu moins originale
qu'il n'y paraît car les pauvres, quand ils le sont suffisamment pour appar
aître inoffensifs, tout le monde leur veut du bien. En tout temps et dans
toutes les sociétés inégalitaires : Staline était le père des peuples, mon
colonel, le père du régiment, et Job, le patriarche, « père des pauvres »
avant de faire lui-même faillite... Dans la Bible, cette exigence minimal
met en valeur le décalage existant entre une loi cultuelle pour laquelle le
sacrifice de deux colombes par un pauvre vaut l'offrande d'un agneau par
un riche, une prédication prophétique où la brebis de l'indigent vaut le fils
du roi et une pratique sociale où les parvenus « dévorent la maison de la
veuve ». (Luc 12/8; II Samuel 12/13-14; Amos et Michée; Juges 9/7-15;
I Samuel 8/10-18.)
53 L'assistance sociale est donc bien ici la rançon de la spoliation. Aussi,
l'histoire biblique, en opposant communauté tribale et royauté, rappelle-
t-elle utilement cette évidence : la meilleure protection sociale contre la
paupérisation c'est une société juste dans son principe et non une organi
sation inégalitaire assortie de compensations « sociales »; la juste loi n'est
pas celle qui organise l'assistance mais celle qui rend possible l'égalité.
Que la pauvreté tombe du ciel — pour les riches
Partie de l'interrogation sur le malheur, l'effort pour expliquer théolo-
giquement l'origine de la pauvreté aboutit dans la Bible à un débat bien
caractérisé par ses deux tendances extrêmes : l'enrichissement personnel
est une marque de bénédiction de Dieu, cas particulier de la prospérité
promise au peuple tout entier s'il vit selon l'Alliance sur la terre dont Dieu
lui confie la gérance. Ici, la richesse tombe du ciel, et provoque l'action de
grâces. (Lév. 25/18-19, par exemple, ou Job 1/13, 10; Dt. 26/14-15.)
Mais alors, la pauvreté en tombe aussi ! « Le Seigneur a donné, le Se
igneur a repris, le nom du Seigneur soit béni » (Job 1/21). Elle en tombe
même comme un" châtiment : « Si le méchant a beaucoup de fils, ils sont
pour l'épée et sa postérité ne mangera pas à sa faim » (Job 27/14). Châti
ment devant lequel il faut faire pénitence.
C'est ce que refuse de plus en plus énergiquement l'autre tendance,
celle qui peu à peu prend le courage de clamer : il y a des justes ruinés et
des héros sans couronne; il y a des actions de grâce qui sont des blasphè
mes de parvenus. Parmi eux, les prophètes, plus sensibles à l'aspect social
souligneront qu'il existe une cause non religieuse à la paupérisation : le
vol et l'exploitation : « Ecoutez, vous qui engloutissez le pauvre et sup
primez le malheureux... » (Amos 8/4-8; 5/21-25). D'autres — rares —
plus sensibles à la métaphysique découvrent l'absurde : il y a des riches, il
y a des pauvres, il y a de l'oppression; et il y a Dieu quand même ? Oui.
Quel sens alors ? Pour l'homme, aucun. La pauvreté et l'échec sont traces
du non-sens. Tel est le point où aboutit la réflexion de Qohélet, disciple de
Job, très loin du riche béni de Dieu, pas très près des prophètes redres
seurs de fatalité. Entre ces deux tournures de la réhabilitation du pauvre,
se dessine, sans doute, petit à petit, l'idée que la pauvreté acceptée ou
choisie et vécue en fraternité devient le chemin de libération qui conduit à
Dieu « car (le Seigneur) délivre le pauvre de la main du malfaisant »
(Jérémie 20/1 3)2. Les adeptes de cette idée s'appelleront les « pauvres du
Seigneur » et formeront aux abords de l'ère chrétienne des groupes nourr
is d'esprit communautaire, d'ascèse et d'attente messianique. Mais pas
toujours d'altruisme : la ligne des prophètes est parfois périlleuse et celle
des sages pas toujours facile à maintenir.
Qu'on pense à la démesure de Job refusant d'avoir à confesser son
péché pour expliquer son malheur... une telle attitude se voit forcément
54 vite récupérée en recette d'auto-justification idéologique, sur le mode :
« je suis faible donc je suis juste ». En même temps qu'elle laisse la porte
ouverte aux scandales féconds, du genre qui consiste à dire : « Heureux
les pauvres en esprit » à d'authentiques nécessiteux du diplôme.
Que le droit des pauvres est théologiquement garanti
En terme plus juridiques, la loi hébraïque tente de rapprocher les deux
jugements portés sur la pauvreté, conciliant en particulier par le command
ement du jubilé la possibilité d'enrichissement individuel et l'interdic
tion de transmettre les inégalités de manière héréditaire. Elle prévoit ainsi
qu'après chaque cycle de 49 ans ( = 7 x 7) la 50e année est consacrée à
remettre à zéro les disparités de capital qui se sont instaurées entre les
habitants d'Israël. (Lévitique 25; Esaïe 61/1-3; Luc 4/16-21).
Cette loi est sensée régir l'Israël de « ce temps où il n'y avait pas de roi
en Israël : chacun faisait ce qu'il voulait » (Juges 21/25). On m'objectera
peut-être que cette opposition entre les origines égalitaires et l'histoire de
leur dégradation progressive relève d'une typologie idéale plutôt que
d'une reconstitution sérieuse. Dans ce cas, on ne pourra pas en plus soute
nir qu'il est impossible de discerner où pointe le message biblique ! Il
pointe à nouveau vers cette évidence : pour que la vie appartienne à cha
cun, il faut que la terre n'appartienne à personne. La terre, c'est-à-dire le
fondement de toute production de richesses « Car la terre est à moi, vous
n'êtes chez moi que des émigrés et des hôtes » dit le Seigneur (Lévitique
25/23).
Quand les poules auront des dents les sans-argent auront-ils
une voix ?
En langue prophétique, plusieurs vibrants poètes ont annoncé comme
vocation du peuple de Dieu et signe de la présence du Seigneur le jour où
le petit peuple sera prophète et non plus seulement chair à travail ou
viande à bataille : « Puisse tout le peuple du Seigneur être prophète et le
Seigneur poser son esprit sur eux ! » (Nombre 11/29). Voir Nombre
11/24-30; Joël 3/1-2; Luc 6/20; et Marc 13/11 et parallèles; Esaïe 44/3;
Ezéchiel 39/29...)
Fort peu de ces textes favorables aux pauvres gens furent écrits
du fond de la grande pauvreté
... et rien n'est plus normal car on n'a jamais vu un illettré écrire.
A ce point de la réflexion, il ressort avec force :
55 Que Jésus de Nazareth radicalise le débat
... en démontrant, au présent, ces vérités peu racoleuses :
— Livrés à eux-mêmes, les pauvres sont trop pauvres pour se tirer
d'embarras;
— Touchés Livrés aux par riches, la parole aussi; de Dieu, les pauvres cessent d'être seulement
des pauvres. Ils deviennent intelligents et capables d'amour, c'est-à-
dire points d'insertion de la parole de Dieu = prophètes;
— Pour que les pauvres deviennent prophètes, il faut des prophètes pau
vres.
(Voir Luc 4/18-19; Luc 6/17-26; Luc 10/21; Luc 9/58 et textes parallèl
es.)
Que cet Evangile s'appuie, chez le Nazaréen, sur une
conscience acérée et une connaissance directe du ravage
irréparable à quoi tend invariablement l'inégalité sociale
Tombe pour le pauvre, prison pour le riche, l'excès de richesse et
l'excès de pauvreté aboutissent à la formation de deux mondes fermés
l'un à l'autre. C'est la mort de la relation, qui forme même la seule défini
tion durable de la différence riche-pauvre. Dans cet état de non-
communication le riche ne peut rien et le pauvre n'est rien. Voilà pour
quoi l'Evangile est pour les pauvres : puisque le fric est pour les autres...
(Luc 16/19-31).
Que l'Evangile pour les pauvres ne se confond pas avec
la « politique du sparadrap »3
... par laquelle la charité publique et privée traite comme un problème
précaire la précarité d'existence et comme une plaie locale la dégradation
morale infligées à des familles entières, victimes d'une croissance écono
mique qui ignore la loi du jubilé ... « ils ont Moïse et les prophètes; qu'ils
les écoutent » (Luc 16/29).
Qu'aujourd'hui comme au 1er siècle de notre ère les indigents
ont le statut moral des pécheurs, déclassés, malades incurables
et gens de mauvaise vie...
Ainsi peut-on souvent entendre poser la question de leur utilité sociale :
« Ces gens coûtent à la société et ne lui rapportent rien. Ce sont toujours
les mêmes qui paient et pas eux... » C'est oublier que les plus pauvres le
56 sont toujours un peu pour les autres, c'est-à-dire à leur place. Comment
en irait-il autrement dans une civilisation qui marche à l'inégalité. Les
centaines de milliers de personnes qui se voient exclues des circuits du tra
vail salarié ne le sont-elles pas pour qu'augmente la production de riches
ses. Littéralement, elles chôment pour nous. Cette fonction sacrificielle
n'est pourtant pas christique tant qu'aucun évangile ne l'éclairé. Autre
ment dit : les exclus du XXe siècle demeurent de simples victimes dont le
malheur n'est ni assumé ni orienté jusqu'à ce que vienne quelqu'un pour
leur faire entendre qu'ils sont eux le corps du Christ abandonné au bord
de la route du progrès, le serviteur souffrant reconverti en chômeur sans
droits. Et à condition qu'eux-mêmes l'acceptent.
En attendant le sans-ressources court de la recherche d'emploi à la
demande de subsides. « Les humiliations qu'il éprouve sont souvent plus
douloureuses dans les services sociaux qu'aux portes des entreprises. Un
soir, les plus fatigués, les plus paresseux ou les plus fiers abandonnent et
disparaissent. Socialement d'abord, physiquement plus tard. C'était trop
dur : le parcours du combattant pour 500 balles4 (cf. Luc 10/25-37; Matt
hieu 25/31-40, etc.; Esaïe 53/2-6, etc.).
Que la libération des plus pauvres ne signifie nullement rejet
des plus riches
Ils ont raison ceux qui, sempiternellement, objectent au mésirabilisme
chrétien « mais on est toujours le pauvre de quelqu'un et le riche d'un
autre ». A condition que suivant cette logique, ils se posent à leur tour la
question « par où suis-je le semblable des pauvres en esprit, le frère de
Lazare réduit à la chiennerie, la réplique bon genre des gens qui se ven
dent pour vivre... par où l'évangile aux pauvres me trouve-t-il pauvre ? »
— Et qu'ils mesurent la portée de la réponse — Minute de vérité dont la
rareté tient peut-être au fait qu'à ce moment, en effet, riches et pauvres
sont égaux...
Car la pauvreté n'est ni la source, ni le but de l'Evangile. Mais elle en
demeure le lieu (Luc 4/18).
Qu'il en faut pas confondre évangile aux pauvres et
amour de la défaite
Aujourd'hui comme au temps de Gédéon, l'anti-héros qui mettait en
déroute une armée redoutable avec des bruits de casseroles, rien de grand
ne s'invente sans une certaine pauvreté de moyens. Toutefois ce passage
obligé par les pauvres et la pauvreté ne représente pas une forme de masoc
hisme, pas davantage un pis-aller, mais une esthétique et un orgueilleux
défi. Ici se pose la question de l'élitisme, question particulièrement desti
née aux protestants.
57

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.