J.-P. Poly, E. Bournazel. La mutation féodale, Xe-XIIe siècles ; n°2 ; vol.200, pg 205-208

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Revue de l'histoire des religions - Année 1983 - Volume 200 - Numéro 2 - Pages 205-208
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Publié le : samedi 1 janvier 1983
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Source : Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Michel Zimmermann
J.-P. Poly, E. Bournazel. La mutation féodale, Xe-XIIe siècles
In: Revue de l'histoire des religions, tome 200 n°2, 1983. pp. 205-208.
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Zimmermann Michel. J.-P. Poly, E. Bournazel. La mutation féodale, Xe-XIIe siècles. In: Revue de l'histoire des religions, tome
200 n°2, 1983. pp. 205-208.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rhr_0035-1423_1983_num_200_2_4526Comptes rendus 205
J.-P. Poly et E. Bournazel, La mutation féodale, Xe-XIIe siècles,
Paris, puf, 1980, 512 p.
Depuis des années, historiens et enseignants attendaient une syn
thèse portant sur l'histoire des siècles féodaux et prenant en charge
l'importante bibliographie récente de la période.
Mais l'entreprise pouvait apparaître comme une gageure à un
moment où le foisonnement des monographies et le surgissement des
féodalités méditerranéennes montrent combien la société féodale est
diverse et combien le vocabulaire lui-même change de signification à
l'intérieur même de la Chrétienté occidentale. J.-P. Poly et E. Bour
nazel ont relevé le défi ; historiens du droit et des institutions, ils se
livrent à une rigoureuse critique du vocabulaire, dont ils cernent
l'apparition et les mutations, dénoncent la polysémie et délimitent
l'usage ; historiens du Moyen Age, ils montrent que les institutions
s'enracinent dans les projets des sociétés, qu'elles répondent à des
initiatives politiques, véhiculent les strates de l'inconscient collectif.
En appelant leur ouvrage La mutation féodale, les auteurs manifestent
clairement leur projet : non pas une revue de la société médiévale, une
description de ses cadres et de ses formes, mais un repérage des modif
ications de structures et des bouleversements mentaux qu'elles
suscitent, puisque la féodalité est aussi une manière de penser le
monde et les rapports entre individus. Autant dire qu'un tel ouvrage
ne se substitue pas à des présentations plus classiques et plus syst
ématiques du monde féodal ; il les suppose connues et développe son
argumentation à partir d'elles.
Fidèle à la composition de la « Nouvelle Glio », l'ouvrage débute
par une très riche bibliographie, regroupée par thèmes historio-
graphiques.
L'exposé synthétique de nos connaissances sur ces siècles de
« sombre bouleversement » occupe le cœur de l'ouvrage (p. 57-310).
Un premier chapitre envisage les destinées du pouvoir, la disparition
progressive du système d'institutions publiques carolingiennes et la
mise en place du castrai et de la seigneurie banale ; les anciens
pouvoirs régaliens deviennent éléments d'un patrimoine, les anciennes
circonscriptions administratives cèdent la place à des ressorts aux
limites imprécises et coutumières. Le terme de l'évolution est bien
connu ; mais comment s'est effectuée la substitution d'un ordre à
l'autre ? Passage ou rupture ? Les détenteurs de châteaux ont-ils
accaparé ce qui n'était qu'une délégation temporaire ? Quelle relation
autre que le hasard des permanences terminologiques entre la se
igneurie banale et l'ancienne viguerie ? Il semble que les réponses
doivent être multiples et très localisées. Avec la « dépendance hono
rable », les auteurs traitent de l'engagement vassalique : apparu dans
l'entourage des chefs austrasiens où il traduit une nette posture de
dépendance, il a été transporté par les souverains francs dans les rangs
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de l'aristocratie pour servir d'assise à l'idée de service et de fidélité.
Lorsque le système vassalique est en place au xie siècle, la fidélité
conserve chez les vassaux fieffés un caractère de dépendance active ;
chez les grands, où a prévalu une conception moins positive, d'origine
méridionale, elle se réduit à un pacte de non-agression (sécurité).
Quant au fief, né dans les pays méditerranéens (où il désigne une
simple concession fiscale), il a rencontré le beneflcium carolingien
(rémunération d'un service public) et a imposé au xie siècle l'idée de
la permanence et de l'hérédité de la concession. Connaître l'aristo
cratie féodale, c'est d'abord résoudre l'antagonisme entre les deux
notions de « nobles et chevaliers » ; au xe siècle, elles sont opposées ;
alors que la noblesse, tenue du sang et entretenue par la mémoire,
justifie le pouvoir des maîtres, mais ne permet pas de circonscrire
un groupe social, la chevalerie est par définition un état, une pro
fession, celle des guerriers dépendants. Au xine siècle elle est devenue
un titre, une qualité, que les nobles, plus ou moins tôt selon les régions,
ont tenu à posséder. Sans doute le modèle chevaleresque proposé par
l'Eglise a-t-il favorisé une osmose qui ne fut pas totale ; plus fonda
mentalement, la diffusion d'un modèle familial commun (le lignage),
visant à resserrer le groupe autour d'un patrimoine et d'un commandem
ent, a contribué à faire de la chevalerie un groupe social composite
regroupant tous les détenteurs du ban.
Dès le xie siècle, la construction de la seigneurie banale avait
entraîné, non sans résistance, le nivellement de la condition paysanne ;
désormais, il n'est plus de paysan qui ne soit l'homme d'un seigneur,
et le nouveau servage n'est que la condition de ceux que frappent
les plus lourdes exactions.
Dans un 5e chapitre (« La violence et la paix »), J.-P. Poly et
E. Bournazel montrent combien la représentation du monde proposée
à l'aube du xie siècle par des clercs formés dans les écoles carolin
giennes était déjà périmée. L'idéologie de la tripartition sociale a
pour clef de voûte la nécessité d'un roi pacificateur, garant de l'unité
organique des parties. Les évêques, bientôt relayés par Cluny, remé
dient à la carence royale et improvisent le système de la Paix et Trêve
de Dieu ; en limitant la violence chevaleresque, ils contribuent à la
défense du nouvel ordre social. L'engagement nécessaire de l'Eglise
dans le siècle devait susciter en son sein diverses controverses :
l'exemption oppose évêques et Cluny ; au sein du monachisme, les
ordres nouveaux nés de la quête de la vie apostolique suggèrent que
les voies du salut sont multiples. La Réforme grégorienne, en établis
sant une rigoureuse distinction entre temporel et spirituel, proposait
en revanche une réponse globale au monde nouveau. Un dernier
chapitre s'intéresse au second terme de la mutation, celui de la recons
truction, le xne siècle. L'abaissement de la Royauté n'avait en rien
affaibli l'idée monarchique ; réduit à la fin du xie siècle à la fidélité
de sa mesnie, le roi put au cours du siècle suivant restaurer sa légiti-
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mité et sa puissance en construisant les liens féodo-vassaliques en une
hiérarchie réelle et en y incorporant les chefs de principautés désormais
conçues comme des fiefs. La nouvelle mystique royale élaborée à
Saint-Denis plaçait a priori le monarque au sommet de cette hiérarchie.
La 3e partie de l'ouvrage est réservée à l'évocation des « problèmes
et directions de recherche » (p. 311-492). Dans le domaine politique,
il est nécessaire de faire un inventaire rigoureux des diversités caro
lingiennes ; la conscience « ethnique » restée vivante dans l'aristo
cratie bien au-delà du vne siècle, le maintien de la personnalité des
lois en plein xe siècle dans le Midi posent en termes nouveaux le pro
blème de la fusion des aristocraties, partant celui des origines de la
noblesse. La naissance des principautés territoriales et la dislocation
de l'Etat carolingien, loin de traduire les résurgences de particula
rismes, exprimeraient au contraire le terme de cette fusion. La fin des
tensions ethniques ôte à la royauté son rôle d'arbitre, et l'aristocratie
désormais unifiée entreprend de dominer réellement la campagne.
D'où le passage, à la fin du xe siècle, d'une période « domaniale »
(dont les recherches récentes invitent à enrichir la typologie) à une
période où domine la seigneurie banale, où le « ban seigneurial est...
l'instrument de l'extension générale d'une rente foncière simple et
efficace, qui grève désormais la quasi-totalité de la société paysanne »
(p. 372).
Le problème de la genèse et de la signification de l'hérésie reste au
cœur de l'histoire religieuse (« Psychomachie », p. 382-427). Si les
rythmes et les étapes de la progression hérétique ont pu être recons
titués (le foyer initial est champenois), l'appréciation du contenu reste
problématique, la liste des déviations, aussi fournie soit-elle, est
strictement répétitive et l'obsession nominaliste impose à l'orthodoxie
de rattacher toute déviance à une hérésie dénoncée par saint Augustin.
D'où l'apparente omniprésence des Manichéens. J.-P. Poly et E. Bour-
nazel se refusent à exclure que l'hérésie soit manichéenne dès le
xie siècle ; à leurs yeux, le problème n'est pas de savoir si l'hérésie
dualiste du xne est l'aboutissement, à l'occasion de contacts récents
avec l'Orient, d'une tradition très proche à ses débuts du christianisme
évangélique. Dans la mesure où l'hérésie est un mouvement social
d'ampleur générale, une réponse générale aux problèmes du temps,
elle ne peut être partout identique. D'autant qu'elle atteint en pro
fondeur les différentes catégories sociales (nobles, clercs, paysans...).
La réaction de l'Eglise a été, au moyen de l'érémitisme et du piétisme
réformateur, de développer un contre-feu ; plaçant sa critique sur le
terrain même de l'hérésie, le mouvement évangélique la remplace ou
l'étouffé. Opération d'autant plus facile que l'hérésie se présentait
elle-même comme un paléochristianisme.
Une dernière direction de recherches concerne l'étude des « ment
alités féodales » : la survivance et l'émergence d'une culture popul
aire largement païenne, la diffusion et la confluence en un langage
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commun des légendes locales servant de matière aux chansons de
geste, au point de départ d'une culture chevaleresque et courtoise,
les fondements magiques et merveilleux de la mystique royale...
« Au moment où la paysannerie est investie par la seigneurie banale
et par la ville cède la barrière culturelle qui avait si longtemps contenu
la pensée sauvage dans les profondeurs de la société campagnarde. A
l'investissement matériel des campagnes répondent la pénétration des
structures mentales de la paysannerie et leur utilisation au profit des
maîtres de la terre » (p. 480).
Le livre de Poly et Bournazel est un livre difficile. Les pages qu'il
réserve à l'histoire religieuse ne sont ni les plus importantes ni les
plus denses. Mais il n'était pas possible d'en rendre compte isolément,
tant la belle construction de l'ouvrage s'articule autour d'une réalité
concrète : l'établissement aux alentours de l'an 1000 de la seigneurie
banale qui, créant de nouvelles cellules de vie et de convivialité, a, en
regroupant et enfermant les paysans, permis à leur existence collective
de s'affirmer, à leur discours d'être perçu.
Sans doute l'étude d'autres pays que la France permettrait-elle
de modifier et de nuancer les propos de J.-P. Poly et E. Bournazel :
au lieu de le regretter, sachons-leur gré d'avoir maîtrisé une matière
considérable et de nous avoir fait assister, concrètement et progres
sivement, à cette inexorable « mutation féodale », lente assimilation
d'apports divers et libération d'énergies inemployées.
M. ZlMMERMANN.
Revue de l'Histoire des Religions, ce -2/1983

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