Jason ou le retour du pécheur. Esquisse de mythologie argonautique - article ; n°3 ; vol.208, pg 273-301

De
Revue de l'histoire des religions - Année 1991 - Volume 208 - Numéro 3 - Pages 273-301
Jason or the return of the Sinner. A sketch of Argonautic mythology.
The three misdeeds committed by Jason after leaving Colchis (the murder of Absyrtus then Pelias, the repudiation of Medea) may be interpreted using the « three sins of the warrior » elaborated by Georges Dumézil, and attested in Greece by the legend of Heracles. It was in India, however, that the closest correspondances are to be found : in the gesture of the god Indra, and especially in the Rāmāyana as analyzed by Daniel Dubuisson. These comparisons enable to formulate new hypotheses about the signification of characters and their role in the structure of the mythical narrative.
Les trois fautes que commet Jason après son départ de Colchide (meurtres d'Apsyrtos puis de Pélias, répudiation de Médée) peuvent s'interpréter au moyen du modèle des « trois péchés du guerrier », élaboré par Georges Dumézil, et attesté en Grèce par la légende d'Héraclès. C'est en Inde, cependant, que se rencontrent les correspondances les plus étroites : dans la geste du dieu Indra, et surtout dans le Rāmāyana tel que l'а analysé Daniel Dubuisson. Ces comparaisons permettent de formuler des hypothèses nouvelles sur la signification des personnages et leur rôle dans la structure de la narration mythique.
29 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mardi 1 janvier 1991
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Bernard Mezzadri
Jason ou le retour du pécheur. Esquisse de mythologie
argonautique
In: Revue de l'histoire des religions, tome 208 n°3, 1991. pp. 273-301.
Abstract
Jason or the return of the Sinner. A sketch of Argonautic mythology.
The three misdeeds committed by Jason after leaving Colchis (the murder of Absyrtus then Pelias, the repudiation of Medea)
may be interpreted using the « three sins of the warrior » elaborated by Georges Dumézil, and attested in Greece by the legend
of Heracles. It was in India, however, that the closest correspondances are to be found : in the gesture of the god Indra, and
especially in the "Rāmāyana" as analyzed by Daniel Dubuisson. These comparisons enable to formulate new hypotheses about
the signification of characters and their role in the structure of the mythical narrative.
Résumé
Les trois fautes que commet Jason après son départ de Colchide (meurtres d'Apsyrtos puis de Pélias, répudiation de Médée)
peuvent s'interpréter au moyen du modèle des « trois péchés du guerrier », élaboré par Georges Dumézil, et attesté en Grèce
par la légende d'Héraclès. C'est en Inde, cependant, que se rencontrent les correspondances les plus étroites : dans la geste du
dieu Indra, et surtout dans le "Rāmāyana" tel que l'а analysé Daniel Dubuisson. Ces comparaisons permettent de formuler des
hypothèses nouvelles sur la signification des personnages et leur rôle dans la structure de la narration mythique.
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Mezzadri Bernard. Jason ou le retour du pécheur. Esquisse de mythologie argonautique. In: Revue de l'histoire des religions,
tome 208 n°3, 1991. pp. 273-301.
doi : 10.3406/rhr.1991.1660
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rhr_0035-1423_1991_num_208_3_1660BERNARD MEZZADRI
JASON OU LE RETOUR DU PÉCHEUR
Esquisse de mythologie argonautique
Les trois fautes que commet Jason après son départ de
Colchide (meurtres ďApsyrios puis de Pélias, répudiation de
Médée) peuvent s1 interpréter au moyen du modèle des « trois
péchés du guerrier », élaboré par Georges Dumézil, et attesté en
Grèce par la légende d'Héraclès. C'est en Inde cependant que se
rencontrent les correspondances les plus étroites : dans la geste
du dieu Indra, et surtout dans le Râmâyana tel que Га analysé
Daniel Dubuisson. Ces comparaisons permettent de formuler
des hypothèses nouvelles sur la signification des personnages
et leur rôle dans la structure de la narration mythique.
Jason or the return of the Sinner. A sketch of Argonautic
mythology
The three misdeeds committed by Jason after leaving
Colchis (the murder of Absyrius then Pelias, the repudiation of
Medea) may be interpreted using the « three sins of the warrior »
elaborated by Georges Dumézil, and attested in Greece by the
legend of Heracles. It was in India, however, that the closest
correspondances are to be found : in the gesture of the god Indra,
and especially in the Râmâyana as analyzed by Daniel Dubuiss
on. These comparisons enable to formulate new hypotheses
about the signification of characters and their role in the structure
of the mythical narrative.
Revue de l'Histoire des Religions, ccvm-3/1991, p. 273 à 301 rhr — 10 Flanqué de l'élite guerrière de la Grèce héroïque, Jason a
franchi le Pont-Euxin à bord de la nef Argo pour gagner la
Colchide. Là, comme le lui avait demandé son oncle Pélias
(dépositaire en Iolcos du pouvoir royal dont il a frustré son
demi-frère Aison), il a conquis la toison d'or du bélier fabuleux
au prix d'épreuves surhumaines, accomplies grâce à l'assi
stance magique de l'amoureuse Médée. La possession de ce
talisman1 le devrait investir, sans autre coup férir, d'un trône
dont aussi bien il aurait dû hériter2. Conçue selon le schéma
classique d'un rite d'initiation — et d'intronisation — où le
candidat a été rejeté aux marges du monde habité pour y
subir les épreuves qualifiantes à son nouveau statut, l'histoire
se bouclerait, après les victoires successives sur les mons
trueux gêgéneis et le serpent, acmé d'une suite d'exploits,
par un retour triomphal et l'assomption du rôle paternel.
Or il n'en est rien. Pour s'être emparé de l'objet de sa quête,
l'Aisonide n'est pas au bout de ses peines : il ne pourra régner
sur Iolcos qu'après un parcours ponctué de noirs forfaits,
comme si la splendeur héroïque et royale, que reflète l'éclat
de la toison d'or, devait avoir un revers de bassesse et de
honte. Chez Apollonios de Rhodes, c'est Aia et l'embouchure
du Phase quittés que la carrière de Jason s'obscurcit.
l f Le meurtre ďApsyrtos
Car Aiétès n'entend pas abandonner sans lutte le trophée
que Jason a pourtant mérité, ni sa fille, que les Argonautes
1. Sur ce talisman royal, voir Louis Gernet, La notion mythique de la valeur
en Grèce, in Anthropologie de la Grèce antique, Paris, Maspero, 1976, p. 119-130 ;
nous en avons proposé une analyse trifonctionnelle dans Autour de béliers
d'or. L'investiture de Jason et d'Atrée, L'Homme, XXX-1, 113, janvier-
mars 1990, p. 43-51.
2. De l'abdication à laquelle s'engage Pélias en cas de succès de l'entreprise,
il est question dans Pindare, Pythiques, IV, 185-196, éd. et trad. Aimé Puech,
Paris, Les Belles-Lettres, 1966 (1922). Ce texte est étudié dans l'article cité
supra n. 1. Jason ou le retour du pêcheur 21b
ont emmenée de surcroît comme une seconde dépouille
(spolia altéra, dira Ovide8) ; il lance donc à leur poursuite
une flotte puissante. Le détachement que conduit Apsyrtos,
le fils du roi des Colques, parvient à devancer les héros, et
dans la mer de Cronos leur coupe toute retraite*.
L'affrontement semble inévitable entre les deux armées ;
cependant les Argonautes, mesurant la disproportion des
forces, refusent le combat : ils concluent un pacte (auvGsarty),
IV, 340) aux termes duquel la toison leur sera acquise, tandis
que l'attribution de Médée se fera par jugement — attitude
fort peu héroïque, que la jeune fille reproche vertement à
l'homme pour qui elle a trahi les siens. Certes la tactique de
Jason peut être interprétée comme saine prudence et habile
calcul du chef de guerre qui sait se plier aux circonstances
plutôt que comme lâcheté ; c'est d'ailleurs en ces termes qu'il
plaide lui-même sa cause :
{ IV, 396 : áXXá xv*'
5oaov Soajzevécov ávSptóv vécpoç
thty.cc esu.
« Mais nous cherchons un moratoire au combat,
Si grande est la nuée d'hommes belliqueux qui flambe à l'entour
A cause de toi. »5
Conclure un pacte avec l'ennemi sous l'effet de la contrainte
n'a somme toute rien de honteux. Il n'en va pas de même
de ce qu'annonce la suite du discours :
IV, 404 : "HSe Se ouvôeoiifj xpocvéei SóXov ф l"v êç <xt»jv
« Mais cet accord accomplira une ruse par laquelle nous le
[conduirons
A sa perte. »•
De fait, en accord avec Médée, l'Aisonide prépare un guet-
apens dans lequel le fils d'Aiétès est attiré. Tandis que le
3. Ovide, Métamorphoses, VII, 157, éd. et trad. Georges Lafaye, Paris,
Les Belles-Lettres, 1976 (1928).
4. Apollonios de Rhodes, Argonautiques, IV, 230 sqq. (éd. et trad. Francis
Vian et Emile Delage, Paris, Les Belles-Lettres, 1981).
5.de op. cit., 396-398 ; notre traduction.
6. Apollonios de Rhodes, op. 404-405 ; traduit et souligné par nous. 276 Bernard Mezzadri
jeune homme s'entretient avec sa sœur qui lui a promis de
dérober la toison et de regagner Aia avec lui, Jason surgit
de son embuscade et l'abat :
IV, 468 : Tôv S'ô ys> Poutotcoç &ç те fjiiyav xepeocXxéa raupov,
« Et lui, comme le fait un tueur de bœufs d'un grand taureau
[aux cornes puissantes,
II le frappa, l'ayant guetté près du temple... »'
II n'est guère besoin d'insister sur le caractère scandaleux
du geste que décrit le poète : violant résolument et avec
préméditation la convention conclue et sanctifiée par un
sacrifice, l'assassinat de l'ennemi pris au piège d'une ruse
traîtresse contredit toutes les règles traditionnelles auxquelles
se soumet un combattant honorable. Confondant la technique
du sacrifice — qu'il applique à une victime humaine et, qui
plus est, non consentante8 — et les usages de la guerre, Jason
remporte une victoire ignominieuse. Pour qui en douterait
encore il suffira de citer la réaction du souverain de l'Olympe :
IV, 557 : Aůtóv -ком (леуаХа>сгт1 SeSoirnoxoç 'Афиртою
Zîjva, 0etov paotXîja, x<&oç *á(3ev, oîov
Atahrjç 8' oXoov тгх^рато S-rçveai
atfx' 7rp6 ts (xup à7tovi<J;afiivouç
vocr/jasiv.
« Lui, sans doute, quand Apsyrtos se fut à grand bruit effondré,
Zeus, le roi des dieux, la colère le prit de ce qui avait été
[accompli.
Et il décida que c'est après s'être purifiés, grâce aux savoirs
[de Circé d'Aiaié
De ce sang funeste, et avoir subi mille maux
Qu'ils rentreraient. »•
Et de fait la purification a lieu, sous les auspices de Zeus
suppliant (IV, 685-717).
7. Apollonios de Rhodes, op. cit., 468-469 ; notre traduction.
8. Brouillage similaire dans VOrestie d'Eschyle. V. Pierre Vidal-Naquet,
Chasse et sacrifice dans VOresiie, in Jean-Pierre Vernant et P.
Mythe et tragédie en Grèce ancienne [I], Paris, Maspero, 1977 (1972).
9. Apollonios de Rhodes, op. cit., 557-561 ; notre traduction. Jason ou le retour du pécheur 277
Le récit des Argonauliques orphiques, moins circonstancié
que celui d'Apollonios, présente quelques variantes par rap
port à celui-ci, mais qui n'influent en rien sur la signification
de l'épisode. Apsyrtos se trouve à la tête d'une armée terrestre,
et son meurtre est perpétré en Colchide même, sur la berge
du Phase. Mais le procédé est identique : le fils d'Aiétès périt
nuitamment, victime d'une tromperie (SoXoç (гтиуерес xal
xrjpeç àiSval..., « l'horrible ruse et l'obscur trépas »...10).
Les dieux encore s'en offusquent :
1035 : áXXá oí об ть Xá0ov ДГЕтгофюу Щ 0е{люта.
« Mais ils n'échappèrent point à Zeus qui voit tout et à Thémis. »u
Quant à la purification, c'est naturellement Orphée qui
s'en chargera, après que Gircé l'aura simplement annoncée
(1226-1237). .Grâce aux rites cathartiques accomplis au
cap Malée, les Argonautes pourront enfin regagner leur point
de départ (1360 sqq.).
Quelque efficaces que puissent être a posteriori les puri
fications, l'épisode met en scène un héros dont la conduite
est rien moins qu'héroïque : non content d'exécuter son advers
aire au profit d'une embuscade, au lieu de l'affronter de
face en un combat régulier, il agit sous couvert d'un contrat
dont l'ennemi a lieu d'attendre garantie de sûreté. Tout cela
évoque bien sûr pour l'helléniste cette guerre rusée, toute de
fraude et de tromperie, caractéristique des jeunes gens au
temps de l'éphébie, comme l'a montré Pierre Vidal-Naquet12,
10. Argonauliques orphiques, 1029 (éd. Francis Vian, Paris, Les Belles-
Lettres, 1987 ; notre traduction).
11. Op. cit., 1035 ; notre traduction. Nous citons le texte avec la correction
de West, adoptée par F. Vian — les manuscrits portent 8е(«сттас au lieu de
©éfjtioxa : « Zeus et ses lois ». Le sens diffère peu.
12. P. Vidal-Naquet, La tradition de l'hoplite athénien, Le chasseur noir
et l'origine de l'éphébie athénienne et Le cru, l'enfant grec et le cuit, in Le
Chasseur noir, formes de pensée et formes de société dans le monde grec, Paris,
Maspero, « Textes à l'appui », 1981, respectivement p. 125-149, 151-176 et
177-207. Jason est un tout jeune homme qui vient d'achever sa trophè : cf. Pin-
dare, op. cit., loc. cit. ; il peut être significatif qu'il insiste sur sa conduite irr
éprochable au cours de cette période écoulée (обте Žpyov обт' Ittoç IvTpáresXov,
185-186). 278 Bernard Mezzadri
et renforce donc la connotation « initiatique » que l'on est
d'emblée tenté d'attribuer au périple jasonien : non encore
intégré au monde des hommes faits, le héros peut et doit
adopter des conduites qui lui seront ultérieurement interdites.
Surprenante donc au premier abord, mais à tout prendre
attendue au regard du modèle éphébique, la faute de Jason
n'en serait une que par rapport à une morale à laquelle il
n'est pas encore tenu, et qu'il lui convient même d'enfreindre
pour la mieux intégrer13. Malheureusement, il n'en restera
pas là.
II / Le meurtre de Pélias (marmite et épopée)
De fait Pélias, qui s'était formellement engagé à renoncer
au trône quand la toison aurait été conquise par son rival14
n'a pas tenu parole, et Jason, bien que qualifié par son exploit,
ne peut revêtir son statut à son retour en Iolcos. Il songe
alors, raconte Apollodore, à se débarrasser de son oncle pour
du même coup libérer le trône qu'il estime lui être dû, et
venger la mort de son père Aison (qui acculé au suicide s'est
empoisonné en avalant du sang de taureau), de sa mère qui
n'a pas voulu survivre à son mari et s'est pendue, et de son
jeune frère assassiné15.
" Mais pour parvenir à ses fins, qu'au demeurant les crimes
de Pélias et son parjure suffisent à justifier, l'Argonaute usera
encore de moyens détournés où la ruse féminine prend le pas
sur le courage masculin. Et pour ces œuvres de tromperie
perfide on ne s'étonnera pas qu'il ait recours à la complicité
de Médée, dont le rôle déjà avait été prépondérant dans
13. Outre les études citées n. 12, voir Jean-Pierre Vernant, Entre la honte
et la gloire, Métis, II, 2, 1987, p. 269-299 (L'individu, la mort, l'amour, Paris,
Gallimard, 1989, p. 173-209), où l'analyse des faits Spartiates est à la fois pré
cisée et nuancée. ■
14. Pindare, op. cit., 294-298.
15. [Apollodore], Bibliothèque, I, IX, 26 sqq., éd. et trad. James George
Frazer, Cambridge/Londres, Harvard University Press / William Heinemann
Ltd, 1976 (1921). Jason ou le retour du pêcheur 279
l'assassinat d'Apsyrtos. Il enjoint à la jeune femme de décou
vrir un moyen de tirer vengeance de Pélias (тохрахаЛее:
CrçTStv forcoç IïsXtaç аитф Sixaç U7cóaxY)16), e^ l'on connaît le
stratagème atroce qu'elle invente alors : :
■rç Se elç та (ЗааСХекх той EEeXíou 7rapeX0oû<ia 7reí0ei тас биуатерас айтоо tov
тостера хреоиру?)ста1 xal хабеф^стоа, Sià <pap[i.áxtúv ocûtov 1тохууеХХо(хеу7} îrot^oeiv
véov
« Et elle, s'étant rendue aux palais de Pélias, persuade ses filles
de découper les chairs de leur père et de les faire bouillir, annonçant
qu'au moyen de ses drogues elle le rendrait jeune. »"
Une démonstration effectuée sur un bélier convainc les
malheureuses Péliades, et elles passent à l'acte, sans succès
bien sûr. Le roi est donc mort, et Jason vengé.
Que l'Aisonide ait eu de solides raisons d'en vouloir à son
oncle usurpateur, nous l'avons déjà signalé ; que son premier
souci ait été de rendre justice à ses parents et de rétablir
dans ses droits la lignée évincée semble dès lors légitime.
Mais autant ne se peut dire de la méthode utilisée pour y
parvenir : ruse de femme à double titre, puisque la magicienne
compagne de Jason en est à la fois la conceptrice et l'exécut
rice, elle joint à la perfidie une cruauté toute barbare, faisant
périr le père des mains de ses filles. Jason reste dans l'ombre,
ne s'expose à aucun danger, et confie les intérêts d'honneur
de sa famille à une épouse (qui n'est qu'une alliée) et de plus
à une étrangère.
La scène n'est pas sans analogies avec l'embuscade tendue
à Apsyrtos. Par-delà l'identité des criminels protagonistes,
les deux forfaits baignent dans la même atmosphère de ruse
félonne et de fourberie, dans un contexte de sacrifice perverti.
Nous avons relevé la comparaison qui associait la mort du
frère de Médée à l'abattage d'un bœuf ; il suffira de rappeler
pour inscrire dans le même paysage la cuisine des filles de
Pélias que chaudron et couteau à découper sont les instru-
16. [Apollodore], op. cit., I, IX, 27.
17. Ibid., notre traduction. 280 Bernard Mezzadri
ments obligés du rite grec où boucher et sacrificateur ne font
qu'un18.
Cela justifîe-t-il que l'on qualifie de criminel le complot
ourdi contre le roi d'Iolcos ? Sans doute ne faut-il pas céder
à une tendance indûment moralisatrice et exclure d'emblée
que pour les anciens auditeurs du mythe la gravité des torts
du roi ait compensé la dureté du châtiment, et la nécessité
de celui-ci les moyens adoptés pour y parvenir. Il est cepen
dant constant que dans la tradition cet acte vaut à la fille
d'Aiétès et à son partenaire une sanction, qui prend la forme
d'une sentence d'exil. Loin d'accéder au trône, le meurtrier
est expulsé de sa patrie :
"Axaaroç Se (лета tôSv tîjv 'IcoXxàv oExoúvtcov tov катера 9á7tTsi, t6v Se
'Iáaova (лета т% M/rçSeiaç tÎ)Ç 'IíoXkou êxfîaXXei.
« Et Acaste, avec les habitants ďlolcos, enterre son père et expulse
Jason et Médée d'Iolcos. »19
Les habitants de la ville participent à la cérémonie, et si
le mythographe juge utile de mentionner cette circonstance,
sans doute est-ce pour les associer à une condamnation que la
structure de la phrase présente comme le complément des
funérailles : Acaste et son peuple font corps face aux deux
meurtriers complices, et que Jason se soit plié sans contesta
tion à la décision du fils et successeur de son ennemi plaide
pour accorder à celle-ci légitimité et soutien populaire20.
18. Cf. Marcel Détienne et Jean-Pierre Vernant éd., La cuisine du sacrifice
en pays grec, Paris, Gallimard, 1979, en particulier Marcel Détienne, Pratiques
culinaires et esprit de sacrifice, p. 20-24, et pour les gestes de l'abattage et de
la découpe, les deux contributions de Jean-Louis Durand : Bêtes grecques,
p. 133-166, et Du rituel comme instrumental, p. 167-181.
■ ' 20. 19. On [Apollodore], se souvient op. d'ailleurs cit., I, IX, qu'Acastos 27 ; traduit a participé, et souligné contre par nous. l'avis de son
père, à l'expédition des Argonautes ([Apollodore], op. cit., I, IX, 16 ; Apollonios
de Rhodes, op. cit., I, 321-326). Fils de Pélias, il a été aussi le compagnon de
Jason.
Pour Ovide, op. cit., Médée s'enfuit car si elle était restée, non exempta foret
poenae (351). Selon les Naupactia cités par Pausanias, Description de la Grèce,
II, III, 9 (éd. et trad. D. H. S. Jones, Cambridge/Londres, Harvard University-
Press /William Heinemann Ltd, 1978 (1918)), Jason quitte Iolcos pour Corcyre
{лета t6v IleXtou ©ávaTov.
Didier Pralon (Médée, in La Mère mauvaise, Aix-en-Provence, cefup, 1982)
affirme franchement la gravité de la faute; certes, écrit-il, Pélias « joue le rôle
du roi félon, méritant la vengeance dont il est l'objet », néanmoins « si Acaste peut Jason ou le retour du pécheur 281
Voilà donc deux crimes commis de concert par Médée et
son compagnon, désormais contraints d'aller s'établir en un
autre lieu.
Ils choisissent Corinthe.
III / Médée répudiée > -
C'est là que se défait le lien qui unissait ce couple para
doxal. Non du fait de l'étrangère toutefois, mais parce que
Jason, lassé d'elle ou souhaitant plus haute alliance, lui veut
substituer la fille du roi Créon, Glaukè.
Euripide, on le sait, a consacré une pièce qui nous est
parvenue au récit de l'abandon de Médée et de ses terribles
représailles. Selon le tragique athénien, après avoir fait périr au
moyen de présents trompeurs sa rivale et le père de celle-ci, qui
par prudence souhaitait la chasser de sa cité, la magicienne met
à mort ses propres fils, châtiant en eux l'inconstance de Jason.
Enfin son aïeul le Soleil lui permet, en lui fournissant un char
merveilleux, de s'envoler dans les airs et de fuir vers Athènes.
Il n'est pas question ici d'analyser dans le détail une œuvre
dont les implications vont bien au-delà de notre propos.
Nous relèverons seulement, après d'autres, que l'attitude de
Jason en l'occurrence est loin d'être présentée comme irr
éprochable. D'emblée la nourrice se réfère tout à la fois à la
conduite exemplaire de Médée et aux serments que le héros
s'apprête à enfreindre :
... ávSávouoa fxév
çuytj 7toXituv &v á<pbtero x^óva,
aÙT^ ts toxvtoc ÇujjKpépouo' 'Iáaovt.
«... se rendant agréable
Aux citoyens dont elle avait en son exil touché le sol
Et, en son particulier, s'accordant en tout avec Jason. »81
succéder à son père, chasser Jason et Médée, c'est que tous deux, tenus pour
responsables de la mort de Pélias, souillés, doivent débarrasser Iolcos des
risques que fait courir leur impureté. Tuer son roi, même abject, constitue un
forfait ignoble » (p. 66, souligné par nous).
21. Euripide, Médée, 11-13, éd. Louis Méridier, Paris, Les Belles-Lettres,
1976 (1926) ; notre traduction.

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