La Gaule chrétienne à l'époque franque, I L'époque mérovingienne II L'époque carolingienne - article ; n°131 ; vol.38, pg 52-72

De
Revue d'histoire de l'Église de France - Année 1952 - Volume 38 - Numéro 131 - Pages 52-72
21 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mardi 1 janvier 1952
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Étienne Delaruelle
La Gaule chrétienne à l'époque franque, I L'époque
mérovingienne II L'époque carolingienne
In: Revue d'histoire de l'Église de France. Tome 38. N°131, 1952. pp. 52-72.
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Delaruelle Étienne. La Gaule chrétienne à l'époque franque, I L'époque mérovingienne II L'époque carolingienne. In: Revue
d'histoire de l'Église de France. Tome 38. N°131, 1952. pp. 52-72.
doi : 10.3406/rhef.1952.3125
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rhef_0300-9505_1952_num_38_131_3125MÉLANGES
LA GAULE CHRÉTIENNE A L'ÉPOQUE FRAXOUE*
L'an dernier, l'abbé Griffe a inauguré par l'époque romaine
une série d'exposés sur les problèmes et les méthodes de l'his
toire ecclésiastique de notre paysi. Traitant aujourd'hui de l'épo
que franque, du Ve au ixe siècle, nous nous trouvons devant une
époque beaucoup plus riche en documents, si bien qu'il paraît
inutile de s'attarder sur les questions de méthode; nous nous con
tenterons donc d'aborder successivement les divers problèmes
qui se posent alors pour l'historien, en essayant de dégager, de
façon sommaire et certainement incomplète, l'état actuel de cha
cun d'entre eux.
I. L'ÉPOQUE MÉROVINGIENNE.
A. — Une ère nouvelle : les temps barbares.
L'Église de France est-elle née au baptistère de Reims, comme
on l'affirme parfois2 ? Évidemment non : la Gaule était chrétienne
avant Glovis, et sa conversion n'a pas changé la physionomie rel
igieuse de notre pays; mais il est certain qu'avec la domination
franque commence une ère nouvelle, même dans l'ordre religieux.
Jusqu'à la veille de 476, la Gaule faisait partie de cet immense
organisme qu'était l'Empire romain, où se confondaient l'univers
civilisé et le monde chrétien : à partir du vie siècle elle va s'ident
ifier avec le royaume franc : de ce fait, les rapports de l'Église
avec les pouvoirs publics, qui jusque-là se nouaient sur le plan
de l'Empire, le plus souvent en dehors de la Gaule, vont se poser
à l'intérieur même du pays, qui d'unité administrative est devenu
à lui seul une unité politique. En outre, les nouveaux pouvoirs
appartenaient à une autre race, et ces Barbares, à l'origine, étaient
étrangers ou hostiles à la foi catholique. Pour toutes ces raisons,
des problèmes nouveaux apparaissent; c'est dès le début du ve
siècle que s'est posé en Gaule le « problème barbare », lorsque
divers peuples germaniques ont commencé à s'installer dans nos
provinces. Quelle a été la réaction de l'Église et de ses fidèles
* Exposé présenté à la réunion de la Société d'histoire ecclésiastique
du 4 avril 1952.
1. Cf. Élie Griffe, La Gaule chrétienne à l'époque romaine. Problèmes
et méthodes, dans cette Revue, t. XXXVII, 1951, p. 40-52.
2. Dom Poulet, Histoire de l'Église de France, t. I, p. 9. 53 MÉLANGES
tout au long du ve siècle qui a vu les progrès et le triomphe des
royautés germaniques ?
Beaucoup d'historiens se sont intéressés depuis quelques années
à cette question. Sans même parler de ceux qui traitent des inva
sions en général, on a vu paraître plusieurs livres qui nous don
nent la réponse des auteurs contemporains de l'événement, dont
la plupart étaient chrétiens : la Gaule tient une large place dans
les excellents volumes de l'abbé Bardy3 et de Pierre Courcelle*,
ainsi que dans les monographies sans prétention érudite réunies
dans les deux petits ouvrages collectifs sur « la fin du monde
antique » et sur « l'Occident barbare »s. Et voici qu'a été récem
ment publiée en Allemagne une thèse de théologie sur « les gran
des invasions jugées par les écrivains ecclésiastiques contempor
ains de Gaule »g. a travers ces divers ouvrages on discerne les
divers courants qui se mêlent dans la Gaule du Ve siècle : le pa
triotisme romain, la croyance en la survie éternelle de l'Empire
ont été évidemment ébranlés dès les premières victoires des Bar
bares; certains ont eu tendance à voir dans ces catastrophes les
signes d'une fin prochaine du monde, mais ces conceptions escha-
tologiques sont loin d'être répandues; au delà de ce mutidus se-
nescens, des lueurs d'espérance se sont assez vite imposées : on
conserve l'idéal de l'ancienne Rome, en transférant cette fidélité
à la nouvelle Rome byzantine ou en la transposant au profit de
l'Église, héritière spirituelle de la romanité. D'ailleurs les Ger
mains fixés en Gaule ne se posaient pas en adversaires de l'Em
pire et se laissèrent volontiers pénétrer par la culture romaine
qu'ils admiraient; ils furent vite latinisés et leurs chefs attachaient
du prix aux dignités romaines : Francs, Wisigoths ou Burgondes
restèrent des « fédérés » de l'Empire presque jusqu'à la veille de
sa disparition; les princes burgondes se paraient du grade de
magister militiim même après 476 et Clovis recevra, on le sait, les
titres d'ex-consul et de patrice décernés par l'empereur d'Orient.
Il n'est pas douteux que cette position n'ait facilité le ralli
ement de l'Église, dont le destin paraissait depuis Constantin et
Théodose étroitement lié à celui de l'Empire converti. Mais ce
ralliement ne s'est pas fait en un jour; la crise de l'Empire s'est
prolongée sur tout un siècle, répétons-le, et dans ce laps de temps
plusieurs générations de chrétiens ont été aux prises avec des
problèmes douloureux dont la solution n'a été que progressive
et s'est réalisée dans les faits avant de l'être dans les idées, cha
cun les ayant abordés pour son propre compte selon son tempé-
3. L'Église et les derniers Romains (Paris, 1947).
4. Histoire littéraire des grandes invasions germaniques (Paris, 1948>
5. Le christianisme et la fin du monde antique (Lyon, 1943) et Le
christianisme et l'Occident barbare (Paris, 1945).
6. Joseph Fischer, Die Vôlkerwanderung im Urteil der zeitgenôssischen
kirchlichen Schriftsteller Galliens unter Einbeziehung des heiligen Au-
gustinus (Heidelberg, 1948). La thèse avait été soutenue en 1943. REVUE D'HISTOIRE DE L'ÉGLISE DE FRANCE 54
rament personnel, sans que des consignes aient été données par
la hiérarchie ni par des penseurs clairvoyants. Il serait donc vain
d'imaginer un ralliement massif, joyeux ou résigné, tel que le
suggérerait la formule fameuse : Passons aux Barbares? ! Pour
ne prendre que les deux écrivains ecclésiastiques les plus nota
bles du milieu du siècle, Salvien et Sidoine Apollinaire ont eu des
positions moins rigoureuses qu'on ne le croit parfois. Il est peut-
être tentant de voir dans le premier le type du « collaborateur »
et dans le second le type du « résistant ». En réalité, l'évêque de
Clermont, malgré toutes ses répugnances d'aristocrate et de pa
triote contre les occupants goths, a dû finalement céder devant
leur victoire. Quant au prêtre trévire, souvent qualifié — par
erreur — de Marseillais, les historiens allemands auraient tort,
me semble-t-il, de le regarder comme un partisan du « nouvel
ordre européen »8, qui le premier aurait fait preuve d'une judicieuse
compréhension à l'égard du germanisme auquel l'avenir apparte-
naita : c'est avant tout un ascète, qui cherche dans les malheurs du
temps des leçons morales; alors que d'autres ne voyaient dans
les invasions qu'un avertissement divin pour écarter les hommes
du monde et les tourner vers les pensées éternelles, Salvien les
considère comme un châtiment salutaire de Dieu pour les péchés
de l'humanitéio; et c'est pour mieux condamner ses compatriotes
prévaricateurs qu'il fait l'éloge des vertueux Germains, mais sans
préférence particulière pour leur race ou pour le régime dont ils
seront les fondateurs et qu'il n'a pas eu le temps de connaître. Si
donc Salvien est un traître à la cause romaine10*, j'ai l'impres
sion que c'est inconsciemment, sans lavoir recherché ni peut-être
même compris : un tempérament excessif, l'ardeur du pamphlét
aire qui fustige les vices l'ont entraîné à ces paradoxes; et c'est
la même pensée que Pierre Courcelle retrouve dans le poème du
mystérieux Commodien qu'il date du Ve sièclen, d'une inspira
tion d'ailleurs plus eschatologique que morale.
Après 476, le vieil Empire, si gravement affaibli depuis soixante-
dix ans et surtout depuis vingt ans, cessait d'exister en Occident.
Vorbis romanus n'est plus une réalité vivante ; et si l'Imperium
romanum se survit en Orient, dans une certaine mesure encore en
Italie, où Odoacre et Theodoric seront comme des délégués du
7. C'est, on le sait, une expression d'Ozanam. Cf. Éd. Jordan, Ozanam
historien, dans Le Hure du centenaire (Paris, 1913).
8. J. Fischer, op. cit., p. 261.
9. Ibid., p. 173.
10. Ceci d'après Fischer lui-même, op. cit., p. 173-208.
10*. Et non pas « passionnément romain », comme l'affirmait R.
Thouvenot, Salvien et la ruine de l'Empire romain, dans Mélanges de
l'École française de Rome, t. XXXVIII (1920), p. 162. P. Courcelle, op.
cit,, p. 127, n. 6 a raison de rejeter ce jugement; mais je n'accepterais
pas sa conjecture d'influences germaniques sur ce Gaulois de Trêves :
la Germanie romaine n'avait à cette date rien encore de germanique.
11. Commodien et les invasions du V siècle, dans Revue des études
latines, t. XXIV (1946) p. 227-246. 55 MÉLANGES
basileus de Constantinople, il ne subsiste en Gaule que comme un
souvenir lointain chez certains esprits qui se transmettront cet
idéal jusqu'au jour où il reprendra corps en 800 au profit de Char
lemagne. En attendant, ce qui frappe l'historien, c'est l'apparition
de frontières multiples qui découpent le territoire de cet Occi
dent naguère unitaire. A l'intérieur même de la Gaule, plusieurs
États coexistaient en 476 : royaume wisigoth, royaume burgonde,
principautés franques. Lorsque Clovis réalisera partiellement et
Clotaire complètement l'unité de la Gaule, une frontière séparera
le territoire franc de l'Espagne wisigothique et de l'Italie ostro-
gothique, byzantine ou lombarde. En outre, le démembrement a
été la règle entre les roitelets mérovingiens, dont les domaines
ont d'ailleurs des limites factices et mouvantes, avant que ne
soient fixées les grandes régions différenciées : Austrasie et Neus-
trie, Aquitaine et Bourgogne. Comment l'Église pourrait-elle retrou
ver dans cet imbroglio un objet de fidélité sincèrement vénéré ?
Les évêques ont eu avant tout, en ces temps difficiles, le respect
du pouvoir établi : on le voit surtout dans l'attitude d'un Césaire
d'Arles, ballotté au cours de son long épiscopat entre la dominat
ion des Wisigoths, des Burgondes, des Ostrogoths et des Francs,
et plusieurs fois victime de suspicions contradictoires^.
Les pasteurs étaient assez naturellement indifférents à ces vicis
situdes politiques quand les maîtres successifs étaient également
hérétiques, comme ce fut le cas d'abord. Du jour où l'un des
chefs germains fut catholique, une attraction irrésistible lui as
sura l'adhésion empressée du clergé gallo-romain. La conversion
de Clovis facilita à coup sûr la conquête franque : il est frappant
de lire à cet égard les compliments dithyrambiques d'Avit de
Vienne, qui demeure néanmoins sujet loyal du roi burgonde.
Cette conversion de Clovis pose à vrai dire plusieurs problè
mes. D'abord celui des mobiles qui ont guidé le chef barbare :
est-ce un astucieux calculateur, uniquement préoccupé d'un avan
tage politique et désireux de détacher les masses catholiques de
leurs souverains ariens ? est-ce un esprit religieux, superstitieux
certes, mais sincère, influencé par les suggestions de la reine
Clotilde et de l'évêque Rémi ? Le problème est le même que pour
Constantin, mais n'a pas suscité de controverses aussi passionnées
que pour le premier empereur chrétien; et dans un cas comme
dans l'autre, la vérité est sans doute au milieu des positions ex
trêmes, car les divers motifs ont pu se combiner pour opérer la
conversion. Mais une autre question se pose et est encore vivement
discutée : celle du lieu et de la date du baptême. Si l'on est d'ac
cord aujourd'hui pour écarter Tours au profit de Reims, il n'en
va pas de même l'année où s'est converti Clovis : est-ce en
496, comme on l'a affirmé longtemps à la suite de Grégoire de
12. Cf. G. Bardv, L'attitude politique de saint Césaire d'Arles, dans
cette Revue, t. XXXIII (1947), p. 241-256. REVUE D'HISTOIRE DE L'ÉGLISE DE FRANCE 56
Tours ? en 498 ou 499, comme avait conclu Léon Levillainis ? en
506, comme l'a récemment soutenu l'historien belge Van de Vy-
veri* ? En dépit de contradictions résolues émanant de savants
éminentsis, la dernière date n'est pas exclue, et l'on conçoit que
la perspective du règne de Clovis sera, en ce cas, assez différente
de la version traditionnelle.
En tout cas, il serait faux de penser que le paganisme franc a
disparu alors du jour au lendemain : seul l'entourage du roi
était devenu chrétien. La masse des Francs Saliens, installés dans
la partie flamande de la Belgique actuelle, restèrent assez long
temps fidèles à leurs dieux : leur conversion qui commence au
début du vie siècle ne sera achevée que deux cents ans plus tard :
telle est la conclusion du P. de Moreau, qui dans sa magistrale
Histoire de l'Église en Belgique a étudié de façon exhaustive les
survivances païennes et l'action missionnaire des évêques et des
monastères jusqu'au vin6 siècle*6.
Cependant la Gaule chrétienne cesse d'être menacée par un
retour offensif du paganisme ou de l'hérésie, le jour où elle a pour
la gouverner des princes catholiques. Les Barbares ariens
n'avaient à vrai dire nullement persécuté l'Église ni gêné grave
ment son existence : l'hérésie ne semble pas avoir fait des re
crues dans la population gallo-romaine et Césaire d'Arles avait
pu réunir les évêques sujets des Wisigoths à Agde en 506, Avit de
Vienne ceux des Burgondes à Épaone en 517. Mais après l'expul
sion des uns et la chute des autres, la dissidence arienne était
écartée et le triomphe du catholicisme assuré pour toujours.
Peut-on dire néanmoins que le nouveau régime a été constam
ment favorable à l'Église ? L'État franc ne diffère pas seulement
de l'Empire romain par l'étroitesse du territoire, mais par une
opposition de principe : la dignité impériale, cette magistrature
prestigieuse au service du Droit et de la Loi, a été remplacée par
la royauté germanique, étroitement personnelle, fondée sur la vio
lence et le bon plaisir, et qui se lègue comme un héritage et se
démembre à l'occasion. Ce despotisme, qui pousse les monarques
à se mêler des affaires de l'Église, aboutira à une véritable con-
13. La conversion et le baptême de Clovis, dans cette Revue, t. XXI
(1935), p. 161-192. Ses conclusions sont acceptées entre autres par le
P. Jacquin, Histoire de l'Église, t. II, p. 329-333, qui présente un état
de la question.
14. La victoire contre les Alamans et la conversion de Clovis, dans
Revue belge de philologie et d'histoire, t. XV (193*6), p. 859-914 et
t. XVI (1937), p. 35-94; L'unique victoire contre les Alamans et la con
version de Clovis en 506, ibid., t. XVII (1938), p. 793-813; La chronologie
du règne de Clovis d'après la Légende et d'après l'Histoire, dans Le
Moyen Age, t. LUI (1947), p. 177-196. Cette solution avait été soutenue
déjà par Bruno Krusch.
15. En particulier, Ferdinand Lot dans Revue belge de philologie et
d'histoire, t. XVII (1938), p. 63-69 et J. Calmette dans Comptes rendus
de l'Académie des inscriptions, 1946, p. 193-202.
16. Tome I (Bruxelles, 1940), p. 51 et suiv. 57 MÉLANGES
fusion du Temporel et du Spirituel, au moment même où la ca
rence des nouveaux pouvoirs obligera les autorités spirituelles
à assumer bien des tâches temporelles.
C'est un fait bien connu en effet que les pasteurs des âmes ont
fait figure à cette époque de protecteurs du peuple, — ne disons
pas « défenseurs des cités » afin de ne pas perpétuer la concept
ion erronée, réfutée il y a plus de soixante ans par Emile Ché-
noni7} mais trop souvent encore formulée. En l'absence de sol
dats et de fonctionnaires impériaux, certains évêques du v* siè
cle ont bravé les Barbares et organisé la résistance ou la négocia
tion : tels Germain d'Auxerre, Loup de Troyes, Aignan d'Orléans,
Sidoine de Clermont. Puis, au vie siècle, ils continuent à résister
aux chefs barbares devenus l'autorité légitime, si leurs exigences
sont trop pesantes ou arbitraires : tels Nizier de Trêves, Marovée
de Poitiers, Grégoire de Tours, Héraclius d'Angoulême. Et sur
tout, en l'absence d'organisations administratives comparables aux
structures romaines disparues, c'est à eux que l'on fait appel
souvent pour assurer le ravitaillement en eau, l'irrigation des
campagnes, la fortification des villes, pour racheter les captifs,
soulager les réfugiés, loger les voyageurs, soigner les malades,
nourrir les indigents. Ferdinand Lot l'a dit excellemment ; « II
serait vain d'essayer d'énumérer les attributions de l'évêque :
il se mêle de tout, parce qu'il est sollicité de tous... Il est l'arbitre
suprême, le juge moral, le père de ses diocésains1®. » Constructeur
de ponts ou de murailles, fondateur d'hôpitaux ou d'hôtelleries,
dispensateur d'aumônes, l'évêque est aussi juge civil, tuteur des
orphelins et ses églises jouissent du droit d'asile. Ces charges
nouvelles qui incombent aux hommes d'Église et que ceux-ci ac
ceptent comme un devoir de charité, nécessitaient de grosses dé
penses; les évêques peuvent les assumer grâce aux ressources
abondantes que leur apporte un temporel sans cesse croissant :
la thèse magistrale de Mgr Lesnei9 a étudié il y a quarante ans de
façon exhaustive, avec toutes leurs causes et leurs conséquences,
la formation et le développement de cette propriété ecclésiastique
à l'époque mérovingienne.
Mais, par un contrecoup quasi-fatal, cet accroissement d'attr
ibutions et de richesses, quelles que soient les charges dont elles
fussent grevées, suscitait bien des convoitises. Les rois ou les
grands s'efforcent de mettre la main sur l'épiscopat; l'approba
tion royale devient bien vite la règle pour installer un évêque et
les choix des « puissants » étaient loin d'être excellents. « Le
sacerdoce était vendu par les rois », écrit Grégoire de Tours. Ces
immixtions séculières et la simonie qui en résulte se généralisè-
17. Étude historique sur le defensor civitatis, dans Nouvelle Revue
historique de droit français et étranger, t. XIII (1889), p. 551.
18. Histoire du Moyen Age (coll. Glotz), t. I, p. 330. '
19. La propriété ecclésiastique en France aux époques romaine et
mérovingienne (Paris, 1910). REVUE D'HISTOIRE DE L'ÉGLISE DE FRANCE 58
rent au cours du vi9 siècle, car tous les conciles renouvellent l'i
nterdiction de ces abus et rappellent le principe canonique de
l'élection par le clergé et le peuple. L'édit de 614, qui promulgue
les prescriptions conciliaires, ne manque pas d'y ajouter la nécess
ité de l'approbation royale. Les nombreux textes relatifs à ces
interventions du pouvoir civil ont été l'objet d'interprétations di
verses; il semble bien que Paul Cloché ait eu raison naguère
d'écarter l'opinion de l'abbé Vacandard, qui minimisait ces intru-
sionsso, et il est certain que bien des élections irrégulières n'ont
pas amené sur les sièges épiscopaux des pasteurs aussi recom-
mandables que Didier de Cahors, Ouen de Rouen ou Éloi de
Noyon. Non contents d'imposer leurs choix, les successeurs de
Clovis n'hésitent pas en outre à dépouiller les Églises de leurs
biens, préludant ainsi à la grande sécularisation du temporel
ecclésiastique opérée par Charles Martel et Pépin.
Ainsi, les circonstances ont, plus encore qu'à l'époque romaine,
impliqué l'Église dans les affaires du siècle, et finalement Spiri
tuel et Temporel se trouvent gravement confondus, quoiqu'à un
moindre degré que dans l'Espagne wisigothique de ce même vu*
siècle.
B. — Les survivances antiques.
Si les influences barbares se sont exercées profondément sur
l'activité extérieure de lÉglise, il faut constater que sa vie inté
rieure est restée dans l'ensemble conforme à ce qu'elle était aupa
ravant à l'époque romaine.
Les institutions ecclésiastiques n'ont pas été bouleversées : cha
que communauté chrétienne a toujours à sa tête l'évèque, pontife
dans les offices solennels, docteur chargé d'enseigner et de prê
cher, pasteur surveillant la conduite des fidèles, sans parler du
rôle social que les circonstances lui ont en outre imposé. La nou
veauté qu'il faut signaler toutefois, c'est la désorganisation qui
semble s'être glissée en plusieurs contrées : on constate ici et là
des translations d'évêchés (d'Aps à Viviers à la fin du Ve siècle,
de Carpentras à Vénasque au début du vr, de Cimiez à Nice vers
la fin du vie) et des lacunes graves dans les listes épiscopales font
croire à des vacances prolongées (au moins dans le Midi, vers
la fin du vne sièclesi. Ailleurs, une certaine tranquillité et l'ex-
20. P. Cloché, Les élections épiscopales sous les Mérovingiens, dans
Le Moyen Age, t. XXVI (1924-1925), p. 203-254; E. Vacandard, Les élec
tions épiscopales sous les Mérovingiens, dans Études de critique et d'his
toire religieuses, t. I (Paris, 1913), p. 123-188. Cf. aussi A. Boucharlat,
Les élections épiscopales sous les Mérovingiens (Paris, 1904) ; C. Weise,
Kônigtum und Bischofswahl im frânkischen und deutschen Reich vor
dem Investiturstreit (Berlin, 1912).
21. Cf. L. Duchesne, Fastes épiscopaux de l'ancienne Gaule, 3 vol.,
passim, et la carte dressée par J. Hubert dans son Art préroman (fig.
191, p. 175). Dans les Narbonnaises et les Aquitaines, les seuls sièges
où la succession épiscopale semble continue sont Vienne, Bourges, Cler- 5ÎV MÉLANGES
pansion normale du christianisme ont amené la fondation des
sièges nouveaux par démembrement d'anciens évêchés22.
A l'intérieur des diocèses, c'est alors que se multiplient les
églises de bourgade ou de village : sur les origines de ces parois
ses rurales, dont les racines remontent à l'époque romaine, mais
dont la floraison se développe à l'époque franque, Imbart de la
Tour a donné il y a un demi-siècle le travail fondamental23. Les
remarques de l'abbé Chaume et de l'abbé Netzer24 n'ont pas
ébranlé les conclusions du grand historien, confirmées peu après
par Mgr Lesne2r>, sur l'organisation progressive de ce réseau
d'églises locales dans les vici, les castra ou les villae, dont chacune
est devenue au vie siècle un organisme ayant sa vie propre avec
son autel, son baptistère, son clergé, son patrimoine. Des monog
raphies, telles que les a préconisées le Congrès organisé par no
tre Société en 1 93726, pourront néanmoins rectifier ou compléter
certains détails de cette histoire obscure, en particulier sur l'au
torité de l'archiprètre de vicus ou sur les démembrements opérés
au cours de ce que l'abbé Chaume appelle « la troisième période »
de cette histoire, quand les tituli secondaires conquirent leur au
tonomie.
A l'intérieur des villes on voit apparaître également, sinon des
paroisses urbaines proprement dites, du moins des lieux de culte
nouveaux, des basiliques, dont certaines au moins ont pu jouer
le rôle d'églises épiscopales secondaires : l'attention a été attirée
récemment sur le problème des « cathédrales multiples », le plus
souvent dédiées à la Vierge et à saint Etienne ou aux Apôtres27.
mont, Agen et Cahors (plus de cinquante offrent des interruptions plus
ou moins longues aux vne et vme siècles) ; par contre dans les Lyonn
aises, les Belgiques et les Germanies, les lacunes sont beaucoup plus
rares. Naturellement l'œuvre de Mgr Duchesne, si remarquable soit-elle
pouri'a être revisée sur bien des points.
22. D'après les données rassemblées par Mgr Duchesne, n'apparais
sent qu'au vie siècle neuf évêchés dans les Narbonnaises et provinces
alpestres, six en Novempopulanie, dix dans les Lyonnaises, huit dans
les Belgiques et Germanies : en tout 33 sur quelque 120 évêchés de la
Gaule. Même remarque que ci-dessus (note précédente) sur Mgr Du
chesne.
23. Les paroisses rurales dans l'ancienne France du IVe au XI' siècle
(Paris, 1900).
241. Maurice Chaume, Le mode de constitution et de délimitation des
paroisses rurales aux temps mérovingiens et carolingiens, dans Revue
Mabillon, t. XXVII (1937), p. 61-73 et t. XXVIII (1938), p. 1-9; Henri
Netzer, La condition des curés ruraux du Ve au VIIIe siècle, dans Mé
langes Lot (Paris, 1925), p. 575-601. L'article de W. Seston, Note sur
les origines religieuses des paroisses rurales, dans Revue d'histoire et
de philosophie religieuses, t. XV (1935), p. 243-254, concerne plutôt l'épo
que romaine.
25. Dans sa Propriété ecclésiastique..., p. 49-70.
26. Cf. cette Revue, t. XXIII (1937) et XXIV (19-39), passim.
27. Cf. Jean Hubert, L'art préroman (Paris, 1938), p. 38-42; et. pour
Paris, L. Levillain, Le vocable de la cathédrale de Paris à l'époque
franque, dans Mélanges Lot (Paris, 19<25), p. 443 et suiv., pour Orléans,
J. de La Martinière, Les origines chrétiennes d'Orléans, dans cette
Revue, t. XXV (1939), p. 1 et suiv. REVUE D'HISTOIRE DE L'ÉGLISE DE FRANCE 60
II est certain que des études de topographie religieuse, comme les
a esquissées et suggérées Jean Hubert2», peuvent révéler bien des
aspects insoupçonnés de l'histoire urbaine du haut Moyen Age.
Au-dessus des diocèses, le fonctionnement des provinces ecclé
siastiques a été évidemment gêné par les circonstances politiques
qui ont fait disparaître les circonscriptions administratives qui
leur avaient servi de cadres. Les métropolitains n'ont plus guère
autorité sur leurs suffragants et les évêques ont plutôt tendance
à se réunir dans les limites des nouveaux royaumes : tels furent,
on l'a vu, les conciles d'Agde ou d'Épaone, puis celui d'Orléans
en 511 et les autres conciles nationaux de l'Église franque, tenus
dans des villes du nord beaucoup plus souvent que naguère. C'est
là que s'élabore le droit canon, consigné dans des recueils qui
firent école : l'histoire de ces collections canoniques, brossée na
guère par Paul Fournier et Gabriel Le Bras de façon magistrale29.
n'a plus guère de secrets à nous révéler.
Ce droit en formation ne se fonde pas seulement sur les canons
conciliaires, mais sur les décrétales des papes, comme aux iV et
Ve siècles. Les évêques mérovingiens s'y réfèrent encore et l'auto
rité pontificale se manifeste à plusieurs reprises en matière dis
ciplinaire ou doctrinale. Certains historiens ont cependant con
testé que cette autorité ait été effective; mais l'on a pu citer en
sens contraire plusieurs canons du vi" siècle, plusieurs interven
tions du pape Symmaque, du pape Vigile, puis de Grégoire le
Grand, qui témoignent de la persistance de la primauté romaineso.
Il faut bien constater néanmoins que les évêques gaulois, souvent
ignorants des subtilités théologiques, n'étaient pas toujours bien
informés des controverses orientales, comme la querelle des Trois
Chapitres, et que les papes ne se sont pas toujours souciés de
maintenir un contact permanent avec les Églises transalpines :
le vicariat d'Arles n'est plus guère qu'un souvenir, un instant ra
vivé au profit de Césaire3i, mais complètement effacé après le
VIe siècle; et la concession du pallium à un certain nombre d'évê-
ques n'a qu'une portée limitée et purement honorifique.
Les institutions, on le voit, même partiellement dégradées, sont
restées substantiellement les mêmes. Il en va de même de la dis
cipline cléricale et des pratiques chrétiennes : les canons rappel
lent ou précisent seulement les règles anciennes, en particulier
28. Comptes rendus de l'Académie des inscriptions, 1945, p. 314 et
suiv.
29. Histoire des collections canoniques en Occident depuis les fausses
décrétales jusqu'au décret de Gratien, t. I (Paris, 1931).
30. M. Vaes, La papauté et l'Église franque à l'époque de Grégoire le
Grand, dans Revue d'histoire ecclésiastique, t. VI (190>5), p. 537-556 et
755-784; Ve et VIe G. siècles Bardy, dans Les les répercussions pglises de Gaule, des controverses dans cette théologiques Revue, t. XXIV des
(1938), p. 23-46.
31. Lequel se conforme par exemple à la discipline romaine prohibant
toute aliénation de biens ecclésiastiques (E. Lesne, op. cit., p. 292-294).

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